CHAPITRE XI
lies Anthropophages.
Allax n'était guère dans une position plus commode que les hahitauts de la ville naissante de Sydney , ou que les fugitifs qui étaient allés se livrer aux anthropophages. Nous l'avons laissé , dévorant un oiseau qu'il avait tué ; mais une fois ce repas fini , il se trouva au miheu de roseaux interminables et avec une arme de moins; je veux dire deux coups dç fusil seulement à tirer au lieu de trois.
Il sortit enfin de ces fourrés de roseaux où la chaleur était étoiilTante ; mais le soleil qui ne se
montrait pds deux jours de bukc , ne pouvait lui servir de guide : cependant les montagnes bleues lui indiquaient la direction à suivre , car il fallait qu'en revenant à la colonie , il eût cette chaîne derrière lui. Il se remit donc en devoir de la traverser après s'y être égaré plusieurs fois.
Il reconnut bientôt les hautes fougères, les arbres dont l'âge se compte par siècles et les cèdi'es ornés de fleurs grimpantes qu'il avait déjà vus. Il était un jour couché au milieu d'une petite clairière verte et émaillée , entourée des plus beaux arbres , et allait s'y endormir de fatigue , quand il fut réveillé par un bruit extraordinaire dans cette solitude : on eût cru entendre l'espèce de sifflement que produit la lame sous laquelle tournoie , en l'aiguisant , la meule du gagnepetit. Comment, au milieu de ces forêts, un tel son pouvait-il s'élever? Allan regardait eu haut, en bas, à droite, à gauche, curieux autant qu'effrayé , quand il aperçut un oiseau qui renouvelait ce singidier chaut en battant des ailes.
— Ah ! j'avais entendu parler de l'oiseau-remouleur ! Il se rassura ainsi , mais ce ne fut que ix>ur un instant : il lui vint en pensée que cet
oiseau imitateur aimorç lit la prôbcnce de l'homme , et il quitta aussitôt le lit de feuilles et de verdure qu'il s'était fait. Quelle servitude qu'une indépendance aussi inquiète ! Cette surprise aurait dû le préserver du tressaillement qu'il éprouva quand , dans un taillis très-épais , il entendit un coup de fouet bien distinctement lancé dans l'air. Il lui semblait déjà avoir sur le dos celui du commandeur , lorsque l'oiseau qui avait produit ce bruit étrange et inquiétant passa devant ses yeux en le répétant comme pour se moquer de lui.
Enfin , cette fois , il avait bien passé les montagnes bleues, et plus il avançait, plus il les laissait en arrière ; mais quelle direction prendre pom' retourner droit à la colonie ; c'est ce qu'il ne savait.
— A. la Providence ! se dit-il ! Autrefois il eût laissé le soin de le conduire au hasard. Cette parole révélait un immense progrès fait par lui vei-s des sentimens meilleurs. Celui qui est endurci dans le crime ne connaît pas le repentir ([ni est une inspiration de Dieu, comment invoquerait - il la Providence qiii est la Divinité
iiiciiiL' ? Il n'y croit pas , ou , s'il y croit , il en a peur.
Il alla donc le mieux qu'il put devant lui , se nourrissant de fruits sauvages et de baies cueillies sur des arbustes , au risque de s'empoisonner ; mais mieux valait encore courir ce lisque que d'être sûr de mourir de faim. Ces fruits , il les prenait souvent sur des arbres entièrement creusés par les fourmis, car ces insectes sont abondans dans les forêts et les plaines de l'Australie. Sur les plaines , ils s'élèvent des huttes de la forme et de la hauteur d'une petite meule de foin. Dans les bois , ils se logent au milieu des arbres et les creusent de manière à ne laisser au tronc et aux branches que Técorce. Ce qui émerveillait le plus AUan était que cette légère écorce suffit pour produire des branches, des feuilles et des fleurs nouvelles; il ne savait pas qu'au-dessous de l'écorce, qui est le gros et rude vêtement dont la plante a besoin pour se garantir des attaques de l'air , restait le hber , l'herbe nouvelle de l'arbre ; car un arbre est l'assemblage de plus ou moins d'herbes annuelles qui , au heu de se dessécher ou de retourner à ki terre, comme
celles qui rampent sur le sol , dexiennent bois chaque aunée , et sont toujours remplacées par un végétal nouveau de la même race. Un vieux chêne est ainsi une grande famille qui s'accroît tous les ans d'un nouvel enfant , tandis que les générations vieillissent dans cet arbre , les générations deviennent bois successivement, et de même que la mort vient , hélas ! enlever les aïeuls, les pères, les parens , sans arrêter la \ie des enfans jeunes , de même un accident peut enlever à l'arbre toutes les couches du bois qui s'est durci après avoir produit feuilles et fleurs , sans empêcher le bois nouveau de fructifier et de fleurir.
A force d'examiner ce phénomène , il finit par le comprendre; car un phénomène n'est point chose incompréhensible. Phénomène ne veut point dire une chose merveilleuse , comme vous le croyez peut-être, mais toute chose C{ui se manifeste et se montre aux regards pour être vue, examinée et comprise.
Allan marchait toujours devant lui , sans trop savoir où il allait. L'important c'est qu'il ne s'était point détourné de sa direction , car il avait toujours les montagnes bleues derrière lui. Ce
qui avait bicQ des fois contribué h l'égarer , et ce qui le tenait sans cesse dans une perplexité trèsgrande , c'est qu'il avait ouï dire que la colonie était à peu près dans le sud , dans la partie la plus chaude de l'Australie par conséquent ; et , plus il rev enait sur ses pas vers Eotany-Bay , plus il sentait l'air frais et même froid dans les terres un peu élevées. Il aurait dû concevoir cependant que l'Australie étant à peu près l'antipode de l'Angleterre , le vent du nord devait y être chaud , et le vent du sud y apporter de la fraîcheur. Toutefois , ce phénomène , bien simple comme on le voit , lui semblait inexpUcable , si ce n'est pourtant par sa vieille idée folle :
— Est-ce que je retournerai ainsi au pays de Galles , dans le Nord ?
Une chaîne de montagnes , qu'il apercevait à sa gauche sur l'borizon , ranima en lui cette absurde espérance , et , quitte à se déranger de son chemin encore , il alla droit vers ce point. Il trouvait à présent abondamment de quoi se nourrir dans les bois ; mais , quand il eut traversé la chaîne qui l'avait attiré, il se trouva dans un pays enchanteur. Des oiseaux achnira-
bles par leui-s nuances éclatantes sautaient de branche en branche et de fleur en fleur. Dans les forêts vierges de celte belle contrée , on marchait au miheu d'une atmosphère de parfums. Tous les arbres des régions intertropicales y abondaient avec un luxe merveilleux , et il s'y trouvait des bananes , des ananas , des cocos , assez pour nourrir mi homme jusqu'à la fin de sa vie. Allan ne songeait plus à faire usage des deux coups de fusil qui lui restaient contre les Emus qui couraient dans ces bois ou les oiseaux qui y voltigeaient ; la terre l'approvisionnait suffisamment. Il arriva enfin à une clairière qu'il trouvait si fraîche et si calme , qu'il songea à y rester quelques jours en repos ^ si toutefois le repos était possible avec une âme tourmentée ; il comprit cependant bientôt qu'il ne pouvait faire halte en cet endroit ; l'air y était pourtant bien pur et les insectes malfaisans n'y pouvaient vivre ; plus de taons sanguinaires , plus d'horribles mouches kangourous. On se couchait avec sécurité sur Iherbe; on pouvait dormir sans danger à la lueur des étoiles. Sans danger ! Non pas : riiomme avait laissé des traces de son passnge
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dans ce Hou si paisible, (i'était un cimetière ; Allai! y reconnut les tombeaux oblongs entourés d'une allée et ombragés de saules avec des cœurs sculptés sur l'écorce : ainsi le cœur est partout remblème de l'affection ! Ces vestiges humains, les morts qui révélaient le voisinage de vivants effrayèrent Allan , et il ne songea plus qu'à s'éloigner au plus vite de ce lieu qui lui avait paru si tranquille et si recueilli.
Il ne pouvait donc rester calme nulle part ! Il n'avait pour reposer sa tête aucun oreiller depuis qu'il avait jeté à ses pieds celui que lui apprêtait la main caressante de sa mère. Cette pensée le saisissait de plus en plus vivement à chaque nouvelle découverte , et elle avait fini par le rendre plus sérieux et repentant. Il eut encore des terrains, des rivières, des plaines sans nombre ou des taillis à traverser avant de se trouver dans une foret épaisse dont tous les arbres étaient couverts de fruits et de fleurs qui y grimpaient , tandis que d'autres fleurs , s'entrelaçant avec les lianes qui couraient de branche eu branche , se ramifiaient quelquefois au-dessus de la tète dAlian , comme le mai que l'on élève dans nos
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campagnes : comme on en faisait un , tous les ans , devant la porte du presbytère de Lanberis. C'est ce que notre fugitif ne put se rappeler sans soupirer.
Il marchait donc avec moins d'inquiétude , tant il se livrait avec abandon aux parfums qui l'entouraient dans ces bois , aux chants d'oiseaux qui sortaient de tous les ai'bres , aux beaux points de vue que lui présentaient tout-à-coup, ça et là , les allées tracées par la nature ou les allées clairières, quand il sauta, tressaillit et rebondit encore sans pouvoir cependant faire un pas en avant ou en arrière.
Cou — i î cou — i !
Ce cri répété plusieurs fois venait de retentir du fond de la forêt si touffue ; Allan voulait fuir, mais il était tellement saisi, qu'il restait immobile; il frissonnait, treml3lait; ses dents claquaient , il se sentait défaillir.
Et les cris se rapprochaient et bientôt on entendit le bruit des pas assourdis par les herbes épaisses qu'ils foulaient ; Allan retrouva dans son épouvante la force de se bouger et il s'élança dans un arbre entouré de fleurs; mais alors
mOme une circonstance l'effraya au moins autant que l'arm ée des sauvages : c'est que cet arbre qu'il étreignait ne lui semblait pas solide ; le tronc pendant qu'il grimpait , cédait en quelque sorte sous ses embrassemens , et il crut en entendre sortir un bruit sourd , un son de creux.
Il n'y avait pas de doute : l'intérieur de cet arbre était rongé par les fourmis ; oh ! si , pour surcroît de misère , ces insectes y étaient encore et venaient le piquer et le dévorer. Il voulait redescendre en toute hâte , mais il n'en avait plus le moyen. Les Indiens étaient là. Ils venaient d'entrer dans la clairière. Allan n'eut alors rien de mieux à faire que de ne pas bouger le moins du monde pour ne point renverser le frêle mât sur lequel il était perché , et pour ne point faire de bruit qui attirât l'attention des sauvages.
Ils venaient d'allumer un feu pour cuire leur dîner composé de poissons et de moules : Allan était donc arrivé dans le voisinage de la mer ! S'il eut l'esprit assez libre pour faire cette remarque, et penser encore à son Océan des côtes du pays de Galles, il dut bientôt perdre cette illusion en voyant les convives accroupis en cercle autour de