CHAPITRE III
lie Tol.
Quel enfant , quel jeune homnie , même au cœur le plus endurci , ne serait attendri jusqu'aux larmes, et ne demanderait sincèrement le pardon de ses fautes , en voyant ses parens , offensés par lui, tout oublier pour se tourmenter de son absence , l'appeler dans leurs bras , prier pour lui en pleurant ? C'est un sentiment si naturel et si impérieux , qu'il semble à tous peutêtre c[u'Allan y eût cédé et se fût corrigé , s'il avait pu être témoin de l'affliction qu'il causait et de la tendresse dont elle était la preuve.
Non pas. Eu ce moment même il était sur le graud chemin qui mène à Bristol , et le paysan qui l'avait vu dans le bois , déracinant un jeune arbre, avait seul raison. Notre fugitif de seize ans se faisait alors un bâton de voyage. La paresse, le dépit que lui inspii'aient les succès de son frère qu'il ne voulait point cependant chercher à atteiudiT, une retenue du dimanche précédent , et la privation du demi-schelling que M. 31adock lui donnait à la fin de chaque mois , quand il était content de lui , chose rare ! toutes ces misérables raisons le décidèrent au parti désespéré qu'il venait de prendre. Il avait pourtant été témoin de l'inquiétude que causait sa longue absence : son père lui avait dit que ces émotions le rendaient malade , sa mère lui répétait qu'il la ferait mourir. Il n'y pensa pas le moins du monde , et se mit gaiement en route dès le matin , faisant sonner avec fierté quelques pièces d'argent que contenait la poche de sa veste.
Quand vint la nuit , il n'osa demander un logement dans une au])erge, car il craignait d'être reconnu et ramené au presl)ytère. Il poursuivit donc son chemin, mais non pas sans être préoc-
cupé d'une crainte ; ce n'était point la pensée de la nuit d'angoisse que passait sa famille , mais la peur d'être volé : l'argent mal acquis tourmente toujours.
11 passait , à minuit , près d'un village , quand , à la porte d'une auberge, il aperçut un jeune garçon de son âge environ qui frappait inutilement, et auquel on finit par refuser d'ouvrir. x\llan fut averti par quelque instinct de mal, que ce vagabond était dans une position analogue à la sienne ; il l'aborda , et les premiers mots de la conversation prouvèrent à AUan qu'il ne s'était point trompé. Les deux voyageurs nocturnes furent donc tout aussitôt liés et cheminèrent , chacun d'eux plus tranquillle pour sa bourse , où il y avait déjà des germes de remords.
Quand le malin parut , beau sur le Snowdon , il n'y avait pas eu dans le presbytère un instant de sommeil; et dès que le coq chanta, toute la famille était déjà errante , soit sur le bord de la mer , soit dans les défilés de la montagne , soit dans les forêts. Ce roc éboulé sur la côte , mistress Madock le regarda avec terreur , et elle fut convaincue que son enfant était désormais au fond
de rOcéau avec ce débris. Elle n'eu chercha pasr moins toute la journée, accompagnée de Mereditb.
Le recteur se serait joint à eux ; mais ses devoirs l'appelaient à l'église ; il s'agissait de célébrer un baptême, et cette coïncidence était cruelle pour lui qui croyait avoir à pleurer un troisième enfant. Il pensa que l'aumône plus abondamment répandue serait une prière efficace au ciel , et quand il fut prêt à partir , il ouvrit son annoire.
Là, dans un tiroir, il confiait à une petite boîte les faibles économies qu'il pouvait faire sur ses dépenses personnelles et les pences que, de temps à autre, il gagnait en faisant avec le voisin une partie de cartes dont l'enjeu était consacré aux pauvres. C'était un dépôt bien sacré, et il serait presque mort de faim avant d y toucher pour son compte. Il oumt donc le tiroir avec l'émotion que fait toujours éprouver le bien qu'on va accomplir. La boîte était cachée sous du finge ; il l'écarta , il lui sembla qu'il avait été dérangé. II trouva la boîte cependant. Il avait éprouvé un vif saisissement en ne la voyant pas d'abord , mais il se remit en la prenant.
Pas un bruit n'en sortit quand il l'agita.
ALiAN. 31
H leva le couvercle en tremblant.
Rien !
Il resta anéanti , et la boîte vide était encore entre ses mains quand Meredith et sa mère revinrent de leurs vaines recherches.
— Je croyais, mon amie, dit alors à sa femme iM. 3Iadock, que mes pauvres avaient quelque chose en caisse. Ne vous rappelez-vous pas y avoir vu plusieurs schellings ?
Mistress Madock balbutia , et rougit comme si elle était la coupable. C'est qu'en effet elle avait vu dans la boîte ce que disait son mari, et qu'un effroi plus pénétrant encore que celui de la nuit venait de s'emparer d'elle. Le recteur , qui pouvait bien concevoir des soupçons d'après de telles apparences , fixa sur elle pour la première fois un œil sévère, mais sans dire un mot.
Elle comprit ce regard.
— Oh ! Dieu m'en garde , mon ami ; mais. . . ne vous souvenez-vous pas ?. . . Mais oui. . . il me semble que vous en avez déjà disposé... Oh! oui... je me le rappelle actuellement... j'en suis sure...
— C'est bien. Alors; je vous crois. Il faudra
donc que mes pauvres attendent , répondit M. Madock ; et il la quitta pour aller faire son baptême.
Mistress Madock resta anéantie. Cet argent, elle l'avait vu la veille de grand matin ; bien des fois elle s'était aperçue des petits larcins qu'Allan prélevait sur sa bourse, et, jamais elle n'en avait dit un mot a son père : mais enlever le pain des pauvres ! Elle ne craignait plus la mort pour son fils ; elle craignait bien plus. Pour la première fois elle avait menti à son mari , afin de ne point l'affliger : cette faute retombait sur la tête d'Allan.
Il n'en était vraiment guère tourmenté, et faisant vie commune lui et son camai'ade Evans, ils se régalaient le long de la route avec l'argent que l'un avait pris à son père , et l'autre , aux pauvres. Combien celte nourriture aurait dû leur être amèrc, s'ils eussent été capables du moindre remords.
Tout était mangé à peu près quand ils arrivèrent à Bristol. C'est là , en entrant dans cette ville si commerçante, si animée, où ils marchaient au milieu d'une foule qui no les regardait pas ,