‹ Allan, le jeune déporté `a Botany BayChapitre 23 sur 36 · CHAPITRE XIll · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIll

l<a lettre.

La scène inattendue qui vient de se passer nous a empêché de raconter la cause des rumeurs joyeuses qu'Allan avait entendues en se rapprochant de la colonie. Les transports bruyans avaient continué pendant ses pathétiques entretiens avec son frère : c'est ainsi que la vie est un mélange de rires et de pleurs.

Les hourah et les vivat dont retentissait la colonie avaient pour objet l'arrivée du bâtiment qui ])ortait Meredith , et , avec lui , la subsistance uéc-essaire à une année. On peut bien se figurer

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quelle dut être la joie qui éclata lorsqu'on vit la mort qui menaçait , qui était imminente , repoussée par ces approvisionnemens si ardemment désirés. L'arrivée de Meredilh n'en fut donc que plus vivement bénie , et le gouverneur le salua comme un ange sauveur. Il ne lui fut alors point difficile d'obtenir que l'on fit grâce à Allan de la fusillade ; mais il avait donné aux déportés un dangereux exemple qu'il fallait punir , et son châtiment fut de rentrer pour deux années dans les chaînes du gouvernement , dont il ne faisait plus partie lors de sa malencontreuse expédition.

Il y fut donc attaché de nouveau , mais 3Ieredith ne l'y abandonna point aux mauvais conseils et aux compagnies perverses. Comme il y avait avec lui un second aumônier, il put consacrer beaucoup de ses instans à Allan, et, dès lors, ne le quitta que quand son ministère l'appelait autre part.

Les chaînes opéraient toujours des travaux de défrichement qui conduisaient déjà les déportés assez avant dans les terres, car le hltoral était livré à la culture à une certaine profondeur. iMercdith , après avoir laissé à Poil- Jackson , pour

être transportée en Angleterre à la première occasion , «ne lettre pleine de détails sur sa traversée , sur son débarquement , et enfin sur Allan, lettre au bas de laquelle ce dernier n'avait osé écrire que ces deux mots : Oh ! pardon ! pardon ! Meredith partit avec la chaîne dont faisait partie son frère et qui allait défricher une contrée nouvelle à laquelle on avait d'avance donné le nom de comté d'Argyle. C'est ainsi que les employés du gouvernement, non moins exilés que les déportés eux-mêmes , aimaient à donner les noms du pays natal à cette terre nouvelle qu'il leur fallait habiter. Quand ils pouvaient se dire : — Je vais à AVindsor, ou à Osfort, ils se croyaient encore dans leur chère Angleterre.

3Ieredith était l'objet de l'admiration de toute la chaîne , tant les cœm's les plus endurcis sont pénélrables aux impressions que produit la vertu. Sa conduite n'éiait-elle pas en effet digne d'être admirée ? Parens bien-aimés, foyer domestique, saintes et calmes fonctions parmi ses compatriotes , il avait tout abandonné pour accourir au secours de son frère qui succombait à cinq mille lieues de là , son frère qui avait été dur et

Riéchant avec lui. Il voulait partager ses fatigues afin d'être là pour essuyer sou front quand il serait trempé de sueur ; et quand sa bouche desséchée par la soif serait sur le point de laisser échapper une parole de blasphème , pour arrêter par mie parole consolante , une bénédiction. Si Allan , vaincu par la lassitude , venait à se ralentir et à exciter ainsi les menaçans reproches du commandeur, Meredith était tout prêt à les faire taire par son intercession , ou bien il aidait son frère. Oh ! quand il promettait à sa famille de ramener Allan au bien , il avait parfaitement deviné ce que devait produire la règle de conduite qu'il s'était tracée , ou qui , pour mieux dire , lui avait été révélée comme le soudain sentiment d'un devoir. Quelques mois de ces relations sublimes de frère à frère avaient été dune puissante influence sur le cœur d'xlllan. Il était meilleur, purifié, résigné aux rudes travaux qui lui étaient prescrits ; il les trouvait doux comme les épreuves qui doivent amener le pardon et la réconcihation : en deux mots , il aimait , il chérissait son frère.

C'est ce retour heureux que, dans sa première

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lettre à ses pareils, Meredith a>ait permis d'entrevoir , et elle fit rentrer un peu de calme et de bien-être dans le malheureux presbytère de Lanberis.

Nous y avons laissé mistress Madock évanouie et son mari prenant de la force dans la pensée du bien que son fils allait faire ; mais une fois le dernier adieu prononcé et Meredith parti, cette force lui manqua ; les palpitations de son cœur blessé à mort redoubl»jrent , et peu s'en fallut qu'il ne retombât lui-même en défaillance dans son fauteuil.

— 0 mon Dieu î où csîmI ! Et tous , comme vous êtes pâle , mon ami !

Tels furent les premiers mots de mistress Madock revenue de son évanouissement et se jetant dans les bras de son mari.

— Oh ! vous me restez ! mais avoir eu quatre enfans autour de soi, et à présent plus un seul.

Alors leurs larmes se confondirent , et c'est à peine si ces mots consolateurs : « il reviendra, » l^ouvaient se faire entendre au milieu de mssanglots.

Oue tout était triste et seul dans le petit près-

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bytèrc, devenu trop vaste à présent ! Cependant, comme ils avaient toujours été bons et charitables, tous les habitans de Lanberis s'empressaient autour d'eux ; jamais ils ne les laissaient passer une soirée seuls, car c'est dans les soirées d'hiver , ces longues heures de soHtude et de calme , que reviennent en foule des pensées tristes et les souvenirs affligeans. Il était impossible de les écarter même de ces réunions habituelles dans l'âtre : tantôt c'était un camarade d'Allan qui ne sachant le sort affreux qu'il subissait réellement , parlait de lui et de sa mort fatale avec une compassion tendre ; ou bien une jeune fille qui fut élevée avec les filles de M. Madock rappelait involontairement quelque trait de leur enfance commune. Tous enfin se réunissaient pour demander, presqu'à chaque visite, si l'on avait des nouvelles de cet excellent Meredith. Ces rssouvenirs , ces regrets , ces questions , tout était fait pour tourmenter M. et mistress Madock qui avaient calculé de jour en jour la durée du trajet d'une lettre de leur fils.

Il y avait dt^jà dix mois qu'il était parti , et comme il avait promis d'écrire dès qu'il aurait

mis le pied sur la terre , on commençait déjà à s'inquiéter à Lanberis : les papiers publics avaient parlé de naufrages, de ces naufiages, qui avaient retai'dé l'arrivée des provisions dans la colonie , et l'on tiemblait d'apprendre que le bâtiment de Meredith en eût été victime. >'ous savons le contraire , et nous sommes tranquilles sur ce point ; mais ce qui pourrait nous faire partager leurs incriiiétudes, c'est le retard de la lettre que nous avons vue partir. Le navire qui en était chargé aurait-il péri ?

Un soir que le vent sifflait autour du presbytère et rugissait dans les gorges du Snowdon, en descendant, comme un souffle de glace, après avoir effleuré les neiges éternelles qui couvrent ses cimes escarpées, on était réuni autour du foyer et presque silencieux , cjuand le galop d'un cheval retentit de loin dans la rue calme du village , et bientôt , deux coups frappés précipitamment à la porte, annoncèrent que le cavaher faisait halte chez 31. Madock.

C'est un exprès de Bangor avec une lettre : mistress Madock la saisit avec empressement , ot SOS wux deviennent brillans comme im lx;au

soleil.— CoLO-MES ANGLAISES— Port-Jackson ! D'une voix ému de bonheur, elle lit ces mots sur la suscription. Après avoir remis le paquet à son mari , elle court à sa bourse , paye généreusement le porteur d'un si bon message, et revient prendre sa place au foyer.

M. Madock tenait toujours la lettre fermée : l'émotion que lui avait causée cet incident avait tellement redoublé ses palpitations que l'on voyait le paquet que pressait sa main se mouvoir aux battemens précipités de son pouls : une émotion semblable suffisait pour le tuer sur-le-champ dans l'état où il était. Il le sentait et ne brisait point le cachet.

Pendant ces momens d'attente, toute la petite société était muette , et il n'y avait pas un œil qui ne fût fixé sur le papier si désiré. Ce n^était point la curiosité frivole, puisqu'elle prouvait un intérêt yif et un impatient besoin de se tranquil- User sur le compte d'un être bien-aimé. Mistress Madock surtout brûlait du désir de lire cette lettre , on le conçoit ; mais , en même temps , elle voyait l'agitation où était son mari , et tremblait de Tactroître encore.

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— Lisea , ma chère , lui dit-il enfin en lui présentant le paquet. Elle ne se fit pas prier et lut à haute voix tous les détails de la traversée de 3Iereclith , la description de l'intérieur du navire-prison , la peinture des premières terres de la Xouvelle-Galles du Sud et de ce que Meredith vit eu débarquant. On l'écoutait avec une attention avide. Ces naïfs villageois, qui n'avaient jamais été au-delà de Caërnarvon , et n'avaient vu d'autre mer que celle du golfe de Menai ou de la baie de Cardigan , étaient stupéfaits et ouvraient les plus grands yeux possibles au tableau de cet immense Océan de trois mille lieues qui est entre le Cap et h Nouvelle-Hollande. Ces noirs que Meredith avait aperçus sur les côtes du détroit de Bass , ils les regardaient avec terreur , et étaient là , yeux fixes et bouches béantes , quand mistress 31adock avait déjà cessé de lire depuis quelques minutes. Ils s'aperçurent enfin du silence , et furent bien plus curieux encore quand ils virent sous les paupières de mistress Madock rouler des larmes ; non point de ces larmes tristes et désolantes comme une froide pluie d'hiver par un temi>s sombre, mais

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àes {^eurs de Joie, sonil)la3Jes aux ondées de printemps qu'éclaire le soleil.

L'assemblée avait beau prier du regard pour que la lecture à haute voix continuât : mistress Madock remit la lettre à son mari en lui montrant du doigt ce qu'elle voulait qu'il lût et tout à coup son visage sévère se dérida un peu , ses yeux se mouillèrent de quelques pleurs pareils è ceux de mistress Madock ; et, après avoir serré la lettre dans sa poche , il causa avec quelque gaîté.

Dès que foute l'assemblée fut pai^tie , mistress Madock n'eut rien de plus pressé que de redemander cette lettre bénie pour la hre encore ; et de nouveau elle s'attendrit surtout en arrivant vers la dernière page.

— Vous voyez , mon ami , ce qu'il nous dit de son frère. Cela ne vous console-t-il pas un peu ? Ne désespérons pas : je suis bien sûre que Dieu le voit d'un œil moins irrité : il a promis de réparer son crime envers les pauvres -, envers le Ciel...

— ^Et envers son père ! le pourra-t-il jamais ?

M. Madock , en disant ces mots nvo<: un soupir, ixrrtait la main ^ir son cœur.

Mislress Madock ue voulut pas se coucher avant d'avoir répondu à la lettre de Meredith. Son mari la chargea de lui transmettre toute l'expression du contentement que lui inspiiait sa conduite envers son frère.

— Et pour AUan, que dirai-je ? demanda la bonne et tendi*e mère avec une voix pleine de compassion.

— Dites-lui qu'il persévère dans son repentir. — Elle écrivit ces dernières paroles et y ajouta :

« La mère d'Allan espère dans son fils. » Deux jours après , cette réponse partait pour la Nouvelle-Galles du Sud.

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