‹ Allan, le jeune déporté `a Botany BayChapitre 24 sur 36 · CHAPITRE XIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIV

I^a Prière des pauTres.

Tout en attendant avec impatience cette lettre que nous venons de voir quitter Lanberis, Allan, toujours appuyé sur son frère Meredith qu'il apprenait à vénérer et à chérir de jour en jour , travaillait avec ardeur et ne reculait devant aucune fatigue. Il recherchait même les travaux les plus rudes comme moyens d'une plus prompte expiation : son seul désir à présent était de sortir de la chaîne du gouvernement où il ne gagnait rien, pour passer au service d'un planteur qui lui donnerait , pour adoucir sa vie , un \X'lit

jardin dout il ferait tourner le produit au soulagement des pauvres de Lanberis.' C'était là sa dette la plus sacrée, sou plus efficace repentir, la restitution d'aumônes si indignement dérobées aux mallieureux.

La lettre de mistress Madock arriva enfin. Allan n'avait pas même osé espérer que son père lut fit dire un seul mot : le conseil quil lui donnait de persévérer dans son repentir lui parut donc être un commencement de pardon.

— 0 ma mère ! tu as raison d'espérer en ton Allan! s'écria -t-il en baisant la lettre que lui avait remise son frère. En effet, son courage et sa résignation redoublèrent tellement , qu'il obtint bientôt ce qu'il désirait, et'Ie planteur même dont il avait fui l'habitation il y avait deux ans , le redemanda et l'obtint.

Meredith ne pouvait plus, là, être constamment avec lui ! mais il ne se passait pas de jours sans qu'il vînt le voir , l'entendre lui donner des conseils , non-seulement sur la morale , mais encore sur la culture de son petit jardin qu'il lui était permis de soigner un jour par semaine. Grâce aux travaux assidus des deux frères , ce

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coiu de U?iTc, entièrement consacré aux pauvres, produisit bientôt des légumes excellens et des fruits exquis que , tous les dimanches , Allan vendait à la ville , et dont le prix était mis de côté. Les pauvres étaient son unique pensée. Quand son maître satisfait faisait aux serviteurs condamnés la distribution de thé et de sucre d'usage , Allan ne l'acceptait point ; il préférait de l'argent pour ses pauvres. Si la terre du jardin , brûlée par le soleil dévorant de l'été , crevassée et béante , demandait de l'eau , il l'arrosait avec bonheur , comme s'il faisait l'aumône ; et il lui semblait , quand ce sol aride se désaltérait avidement, voir ses pauvres affamés recevant de lui la nourriture.

On doit penser que sous une influence si constante et si pieuse , son goût pour le travail ne put que s'accroître. De temps à autre , Meredith lui apportait des lettres de Lanberis , qui lui rendaient du courage quand parfois il défaillait. M. Madock souffrait moins à présent ; il parlait d'Allan avec pitié plutôt qu'avec colère , et mistress Madock , ne pouvant plus résister à sa tendresse maternelle, lui avait dit, dans sa dernière

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lettre , qi>'elle rombrassait. Cette caresse eût été autrefois, comme nous l'avons vtf, pour Allan gâté, un encouragement à la paresse et à la mauvaise conduite ; pour Allan corrigé et épuré par de rudes épreuves , ce fut un encouragement au bien. La lecture de ces lettres amenait toujours entre les deux frères mille ressouvenirs du pays natal et des premières années , qui servaient encore à ramener Allan dans la voie droite ; car il y retrouvait en germe les mauvais principes qui, s'étant développés avec l'âge , l'avaient conduit où il était. Il reconnaissait que l'insoumission et la paresse avaient été , surtout , ses guides corrupteurs , et ils se repentait bien de ne les avoir chassés que quand il était trop tard. « Trop tard ! cette heure-là n'existe point pour le repentir , )) lui disait alors Meredith ; et Allan d'ajouter de plus eji plus à son trésor pour les pauvres.

Ce trésor renfermait une assez jolie somme , cinq livres sterling environ , et c'était dix fois plus que ce qu'il avait dérobé , quand un agent qui retournait en Angleterre , reçut de la main de Meredith ce dépôt sacré avec une lettre au

bas de laquelle Allaii avait écrit : « Au noui du Ciel et des pauvres , pardonnez-moi ! ->

Pendant que cet envoi expiatoire était en chemin, le printemps arrivé à Lanberis avait renvoyé l'automne et l'hiver à Port-Jackson. Ce n'était plus autour de la haute cheminée que se tenait la fidèle assemblée des amis du presbytère , mais bien sous un berceau de verdure que les premières feuilles couvraient d'un voile transparent doré par le soleil. Toutes les petites fleurs qui bordaient le parterre s'ouvraient presqu'à vue d'oeil. Devant ce spectacle de la nature revivifiée , il était tout simple que l'on parlât de ses merveilles, et la conversation ordinaire revint. On devine que c'était la Nouvelle-Galles du Sud et Merediih ; car personne ne connaissait la position d'Allan. Le cercle entier se réunissait pour préférer , à ces terres d'entre les Tropiques , où la végétation ne cesse jamais et où l'hiver n'est qu'une saison de pluie , ces pays des zones tempérées qui sont animés par un continuel changement d'aspect , où la feuille d'un vert tendre au printemps, d'un vert foncé au milieu de l'été, jaunâtre , dorée ou rouge à l'automne , tombe ,

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emix>rté& par l'iiiver , pour revenu' fraîche et riaule avec un printemps nouveau. — Notre climat, disait M. Aladock, est une constante et haute leçon de morale. Au miheu de l'été et de ses délices, il fait songer à l'hiver : c'est dire au riche , dans sa ^ ie de luxe et de plaisir , de penser à la mort ; puis le printemps vient montrer à l'homme , dans les feuilles qui renaissent, que le corps et la tige ne meurent que pour un temps, et Thorame conçoit l'immortaUté de l'âme. On se livrait dans le jardin de Lanberis à un de ces pieux entretiens , quand arriva le porteur de la lettre de Meredith et du petit trésor d'Allan. Comme il advenait toujours en pareil cas , mi stress Madock s'empara de la lettre , après avoir demandé la permission de la Ure , et l'on en attendait la lecture à voix haute ; mais non : elle parcourut rapidement ces hgnes d'un œil qui s'animait à chaque instant d'un plus vif éclat de joie , et , quand elle eut fini :

— Tenez , mou ami , Usez. . . lisez î

Et ^l. Madock éprouvait , on le voyait bien , les mêmes sentimens que sa femme.

— Il se porte donc bien ? demande toute la société.

— Oh ! oui ! très-bien , répondit niislrcss Madock. Alors elle fil mille excuses à l'étranger de ce qu'elle l'avait oublié un instant pour se livrer h sa joie en recevant de si bonnes nouvelles ; elle le retint à dîner et à coucher au presbytère.

Quand il fut parti et que M. et mistress Madock comptèrent et comptèrent encore les cinq livres steding qu'Allan rendait aux pauvres de Lanberis , ils furent touchés d'une tendre pitié devant cet acte de réparation. Jamais peut-être somme aussi considérable ne s'était trouvée entre leurs mains ; mais ils eussent été dans la plus impérieuse des misères, qu'ils n'en eussent pas même envié un shelling. Cet argent était un saint dépôt : le repentir de leur fils , l'expiation , le pardon peut-être , tout était là. Une grande partie de la journée se passa à délibérer dans leur intérieur sur le mode de distribution de ces aumônes, et M. xAladock décida qu'elle devait se faire en pleine congrégation et publiquement , sans toutefois laisser connaître la source de ces charités, car c'eût été déclarer la honte et le déshonneur d'AlIan.

Tant que dura le service, M. Madock eut beau

chercher dans ses livres de liturgie quelques oraisons qui pussent s'appliquer à celte cérémonie ; il n'en trouva ])oint et prit le parti de composer un office exprès. Tout le temps qu'il employa à ce pieux travail fut donc réellement une continuelle prière pour son fils. Puis, dès le lendemain matin , tous les pauvres de la paroisse furent avertis qu'ils devaient se trouver le dimanche suivant , à une heure qu'il leur fixa , dans l'église , pour y recevoir des aumônes que voulait répandre sur eux une main cachée.

Jusqu'au jour fixé , les pauvres de Lanberis remercièrent donc , soir et matin , dans leurs prières , leur bienfaiteur inconnu , et , dès le dimanche , de bonne heure , l'église était pleine de ces malheureux. Ici c'était une pauvre veuve qui avait perdu son mari dans les tourmentes de la mer du Nord, et qui n'avait plus autour d'elle que quatre enfans impuissans à la faire vivre ; là , un pauvre vieillard devenu aveugle : cet homme, dans la force de l'âge, mais estropié pour sa vie , était tombé dans la carrière d'ardoises : cet autre , chasseur du Snowdon , avait roulé, dans les étreintes d'un ours, jusqu'au

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fond d'un précipice , et l'on ne sort pas de ces tcrrililes péri's sans être fracassé pour toujours. Combien, dans cette foule, n'y avait-il pas d'autres malheureux ruinés par de mauvaises saisons qu'ils n'avaient pas su prévoir , comme la prudente fourmi , ou dépouillés par l'inconduite de leurs enfans. Tous les autres îiabitans de la paroisse vinrent à cette cérémonie touchante , mais ils se tinrent séparés de ceux qui devaient recevoir leur part des aumônes. Mistress Madock contemplait avec bonheur l'église bien pleine : Allan ne pouvait avoir d'intercesseurs et trop d'âmes qui priassent pour lui.

Après le chant grave et mélodieux d'un psaume qui pouvait s'apphquer à cette circonstance , M. Madock monta en chaire et termina son discours sur la charité par quelques détails sur l'aumône qui allait être faite. Il apprit à son auditoire recueilli — et la voix du prédicateur était bien émue — qu'un jour , il y avait déjà quelques années , le petit trésor des pauvres avait disparu , et que cette même main, qui s'était cachée pour le prendre, se cachait aujourd'hui en le restituant dix fois plus considérable qu'il n'était alors.

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Ayant achevé , M. Madock se plaça devant l'autel , et tous les pauvres inscrits sur la liste d'aumônes vinrent chacun à leur tour recevoir leur part. Il ne lut pas un pauvre qui n'eût pour le moins un shelling , une pièce d'argent , et, en la voyant scintiller dans ses mains, un éclair de reconnaissance éclatait dans ses yeux ternis par les larmes. Les femmes regardaient leurs enfans d'un œil moins triste et cjui disait : — Vous ne souffrirez pas de la faim ces joursci ! — Les malheureux estropiés se réjouissaient en pensant qu'ils n'auraient point à se traîner , durant quelques jours, de porte en porte , pour recevoir la charité.

Ces démonstrations de contentement et de reconnaissance versaient du baume dans le cœur de mistress 31adock qui y voyait autant de demandes de pardon pour son fils. Ce fut bien mieux encore , quand tous les pauvres ayant repris leurs places sur leurs bancs , 3L Madock leur dit :

— A présent , remercions le pécheur qui se repent et prions Dieu pour lui , mes fp-res ; répétez donc cette oraison :

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( Mon Dieu! vous, le père de tous les hom- » mes, quand un de vos enfans s'est écarté de » la voie droite , et qu'il se repent , soyez misé- > ricordieux ; recevez comme une puissante in- » tercession nos prières ; et quand viendra le >> jour du pardon , pardonnez-lui. »

A chacune de ces paroles pieuses , prononcées d'une voix émue par M. Madock , et répétées par toute la congrégation avec une onction sincère , mistress Madock sentait en quelque sorte le pardon du Ciel descendre de plus en plus sur la tète de son enfant ; et dès que la touchante cérémonie fut terminée, la tendre mère écrivit h Meredith pour la lui raconter. A ces détails consolans, elle fut malheureusement obligée de mêler de tristes nouvelles de la santé de M. Madock. Les émotions, même les émotions douces comme celles qu'il venait d'éprouver, lui étaient dangereuses , et ses palpitations devenaient on ne peut plus violentes au moment où mistress Madock terminait par ces mots :

« Dis à Allan que les pauvres et son père ont prié pour lui. »

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