‹ Allan, le jeune déporté `a Botany BayChapitre 31 sur 36 · CHAPITRE XVIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVIII

lie pied de bruyère*

L'excursion si malencontreuse d'Allan dans l'intérieur de l'Australie ne lui avait pas été entièrement inutile. Il avait remarqué dans les montagnes bleues certaines plantes céréales ou légumineuses auxquelles il avait eu recours dans ses momens d'inanition et qui lui parurent d'un goût exquis alors. Il était possible , probable même , que la faim fût pour beaucoup dans cet effet ; il en conservait cependant un vif souvenir où la reconnaissance devait avoir sa part , et il s'c'tait dit plus d'une fois qu'en les civilisant et

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en les culrivant, on on pourrait tkcï un Iwii parti. Il projetait doue depuis iDng-temps une excursion dans les montagnes bleues, et Bali-Balî devait être son compagnon avec deux autres domestiques. Une seule pensée l'avait toujours retenu au nouveau Lanberis , et cette pensée , on la devine : il voulait toujours être à même de se rendre à Port- Jackson pour y aller chercher une lettre qu'il n'y trouvait jamais , ou être chez lui pour l'avoir sans retard.

M. Griffith cependant, le voyant si inquiet, usa de toute l'influence qu'il avait sur lui pour le décider à ce petit voyage. — Je parie, lui dit-il entre beaucoup d'autres argumens qu'il employa , je parie que vous trouverez une lettre en revenant. Allez ! allez ! vous aurez cette chère pensée pendant votre absence, et vous verrez que vous recevrez de bonnes nouvelles en rentrant ici.

Il est de ces sentimens auxquels, à défaut d'espérance , on se laisse aller avec une foi crédule. Il écouta donc les conseils de M. Griffith, et un matin il se mit en route pour les montagnes bleues , après avoir cml)i'asf!é son excellent

et noble associé. Il ne put que se rappeler , à rheiu'c de ce départ , le moment où jadis iî s'évadait pour aller sans provisions , sans munilions , sans appui , sans guide , se jeter dans un désert de pays inconnus, au milieu d'habitans et de bètes tout aussi sauvages les, uns que les autres.' Aujourd'hui, c'était tout différent; il marchait, entouré de gensarmésetcliargésde vivres, vers une contrée où il allait se reconnaître, et ce fut là pour lui sans doute un des charmes que cette expédition devait avoir. Use promettait un vif plaisir à se retrouver tranquille et dans l'abondance , au miheu des scènes de son désespoir , de ses souffrances et de ses langueurs mortelles. C'était une jouissance analogue à celle que lui faisait éprouver depuis long-temps la conviction de sou retour à la vertu quand il se rappelait ses vices domptés.

Bah-Bah, dans sa joie, sautait et gambadait devant son maître , comme le levier que l'on vient de rendre libre; il respirait cet air vif, qui venait des montagnes bleues , avec un ravissement dont Allan se tourmentait parfois. Les montagnes bleues étaient son pa^^, et il lui arri-

vait souvent qu'il ne lui échappât {xjur rentrer , le malheureux enfant insensé , dans sa Uberté sauvage et misérable. Allau était tellement préoccupé de cette appréhension, qu'il le fit comprendre à Bah-Bali; mais ses caresses et ses pleurs d'attendilssement le rassurèrent bientôt.

C'est avec délices qu'Allan ramassait sur l'herbe fraîche les flocons de manne qui lui avaient autrefois été d'un si grand secours ; il les savourait comme les mets les plus recherchés, et BaU-Bali ayant remarqué que son maître aimait les chapelets de gomme pendus aux branches des acacias, s'élançait à tout moment vers un de ces arbres , dès qu'il en apercevait , y grimpant avec la lestesse d'un singe , et accourait rapportant la provision cju'il lui avait recueillie.

Plus il avançait , plus il retrouvait avec plaisir des lieux qu'il croyait reconnaître ; il lui semblait même que les traces de sa marche traînante et misérable d'autrefois n'avaient point été effacées par d'autres pas. Les plaines étaient toujours sillonnées de ces longues bandes sinueuses , vestiges du passage des clienilles dévorantes , et

il crut, dans uu taillis, revoir le fourre où il avait été si malade. C'était là sans doute une illusion; n'importe ! il s'y agenouilla pour remercier Dieu de l'avoir sauvé. Qu'il se trompât ou non de lieu , il ne pouvait se tromper quant à la Divinité qui est partout.

Il se serait aperçu qu'il approchait des montagnes bleues , quand bien même il n'eût pas eu devant lui à l'horizon lem's hautes masses de forêts , en voyant le surcroît d'agilité et de joie que manifestait Bali-Bali : l'air des montagnes ^st si fortifiant et si plein de vigueur ! Il en ressentit lui-même l'influence ; il était presque gai quand il commença à gravir les premières crêtes qui sont les avant-postes de cette chaîne. M. Grifûth avait bien prédit : Allan souriait avec une sorte de confiance à l'espoir de retrouver au retour les lettres si désirées.

Bientôt il se revit dans la région des hautes fougères et des cèdres. En parcourant les clairières et les taillis qu'il avait jadis foulé d'un pied misérable, il reconnut les plantes qu'il avait remarquées alors , et , les ayant cueillies ainsi que beaucoup d'autres qui pouvaient devenir

d'une grande Utilité domestique, il les mit, racines et tout, dans des boîtes de fer-blanc que ses serviteurs portaient à cet effet. Il accomplissait a!ors une bonne œuvre analogue à celle qu'il avait pratiquée à l'égard de Bali-Bali et des déportés qu'il prenait à son service ; il voulait civiliser ces plantes sauvages et les rendre utiles à la société , comme il avait fait de Bali-Bali et des anciens voleurs, vrais sauvages du monde civilisé, devenus ses domestiques fidèles. Il pouvait donc à présent reposer pendant les nuits dans les délicieuses clairières parfumées de fleurs qui grimpaient aux arbres et embellies par les louris et les cockatous qui se confondaient avec ces fleurs éclatantes; il le pouvait sans inquiétude. Les éclats de rire de l'oiseau-rieur ne le troublaient plus au coucher du soleil , et il ne sautait plus saisi d'épouvante au cinglement que faisait entendre dès son réveil l'oiseau-fouel. Tel est dais la vie le bienfait de l'expérience devant laquelle s'enfuient les frayeurs paniques des choses inconnues.

C'était un spectacle beau et animé que ces forêts vierges à l'houre du coucher du soleil : tout

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était en mouvement dans les cimes des arbres que les rayons de l'occident couvraient d'un pompeux or bruni ; les oiseaux de toutes les plus splendides nuances de l'arc-en-ciel se disputaient par mille ramages , leurs places pour la nuit en agitant leurs ailes de pourpre ou d'azur , et le courlis mêlait à ces gazouillemens son triste cri de bonsoir. Entre les arbres et la terre , dans les sillons lumineux que le soleil couchant projetait au travers des clairières et qui ressemblaient à la trace des anges dans les tableaux pieux , des myriades de papillons ., avec de grands yeux bleus ou blancs peints sm- leurs ailes pourpres ou aurores , brillaient comme des diamans agités au grand jour. Sur les branches inférieures des cèdres couraient les opossums blancs , et ils sautaient de l'une à l'autre au moyen des ailes de chauve-souris dont ils sont pourvus. Les écureuils-volans , à couleur d'ardoise , les rencontraient quelquefois sur les mêmes branches , et alors s'engageaient des combats à outrance.

Hali-Bah aurait bien voulu s'en mêler , et il était bien tenté d'aller à la chasse , mais Allan se refusa h prendre ou h tiier ces animaux capri-

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cieuseincut , bans en avoir besoki }x>ur sa nourriture , et seulement afin de se divertir. Donner la mort à quelque créature que ce soit , c'est toujours une dure nécessite : quand on n'en fait qu'un jeu , rien n'est plus cruel.

Plus Ailan avançait et s'élevait dans ces montagnes , plus il trouvait de ces productions qui pouvaient devenir utiles , et il arriva enfin sur la crête la plus haute de la chaîne. De ce point, il put apercevoir les deux lacs salés qui l'avaient autrefois si cruellement déçu, et, tout dans le lointain , le commencement des joncs et des marécages où il avait tant souffert. Il contemplait cette perspective de désolation avec la joie intime que lui donnait la conviction qu'il n'irait plus s'y perdre. Des aigles de couleur sombre, à tête blanche, fendaient l'air bien au-dessus de sa tête , à la poursuite d'un épervier ou d'un faucon blanc. Il soupira : l'aspect de ces oiseaux des montagnes lui rappelait le Snowdon.

Ai)rès avoir , un matin , long-temps contemplé le vaste coup-d'œil que l'on avait du haut de ces montagnes, il y jeta un regard d'adieu et rctoiuna sur ses pas vers le nouveau Laiibcris.

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Ou commençait donc h redescendre , quand Allau poussa un grand cri en s'élançant vers un buisson. Bali-Bali et ses serviteurs crurent que leur maître était blessé par le ^serpent noir dont la piqûre est mortelle.

Ils avaient pris pour une exclamation de douleur ou d'effroi ce qui n'avait été qu'un cri de joie; ils ne comprirent pas davantage Allan quand il sortit du buisson avec un pied de bruyère eii fleurs; mais une bruyère d'un rose vif, toute pareille à celle qui couvre les pentes du Snowdon. Dans cette fleurette , il avait revu son enfance si chovée et si heureuse , sa jeunesse qui aurait pu être si belle et si. honorée: la figure de sa mère, ceUe de son père qui n'était {X)int menaçante encore , lui apparurent quand il contemplait cette bruyère , et il lui 'sembla qu'il entendait ces pieuses et douces leçons auxquelles son jeune âge avait fermé l'oreille , et qu'il eût été si heureux de recevoir aujourd'hui Il plaça donc cette plante au nombre des plus utiles qu'il eût recueillies , et long-temps , chemin faisant, il réfléchit aux moyens de la faire vivix' ail nouveau Lanbcîis.

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