CHAPITRE IV
I>e Toyage.
Il était mort en effet , Allan ; car au moment même où son père adressait pour lui au Ciel les prières funèbres et plantait en mémoire de lui la triste croix noire , il était mort à la liberté , à la société , à l'honneur ; mille fois plus que mort ; — condamné à la déportation ! La peine était forte, parce qu'il avait été reconnu que plusieurs petits vols avaient précédé celui-ci , et qu'AlIan avait été le principal instrument du crime. Ce qui aggrava peut-être sa position encore et fit que la sentence fut plus rigoureuse , c'est qu'il
se refusa obstinément à aj'preudre à la justice qui il était. Ce fut un sentiment dont nous déviais le louer dans son abaissement ; il voulait ainsi que ses parens ignorassent toujours son opprobre et que le reflet de son déshonneur n'allât point ternir leur nom si pur et si vénéré. On était alors en 1787 , et il avait été décidé que désormais les condamnés, au lieu d'aller languir et se corrompre dans les prisons , seraient transportés sur la côte de la Nouvelle- Hollande pour en défricher les terres , préparer une riche colonie à leur patrie, et s'épurer par le travail le plus noble et le plus innocent , la culture du sol. Les résultats actuels prouvent que ce fut une pensée de génie. On s'occupait donc avec activité des préparatifs nécessaires pour cette première expédition. Les bâtimens de transport se chargeaient de charrues et de tous les iustrumens de labourage , tandis qu'un autre navire se transformait en prison pour recevoir les déportés.
De ce nombre était Allan , condamné h dix années de travaux publics , au terme desquelles une portion de terre devait, ainsi qu'aux autres, lui être concédée pour être cultivée librement
par lui , mais sans qu'il pût jamais songer à revoir l'Angleterre. Évans était condamné à la même peine que lui , et elle aurait dû être plus sévère, car il fut le tentateur et le démon qui replongea Allan dans l'abîme' au moment où il en voulait sortir.
Après une assez longue détention à terre , solitude pendant laquelle Allan eut le temps de contempler le gouiïre où il s'était jeté et d'en souder la profondeur , les navires mirent à la voile. Avant de monter à bord , Allan avait mille fois été sur le point d'écrire à son père , à sa mère , à son frère , pour leur demander grâce , prières et bénédiction ; mais il fut toujours retenu par la crainte de leur flétrir l'àme en leur annonçant cette ignominie , et il aima mieux qu'ils le crussent mort.
Il est bien entendu que , sur le navire on sépara Allan de ses complices, et souvent il regrettait d'être éloigné d'Evans ; c'est lorsque le vaisseau venait à passer devant quelque île qui lui rappelait Anglessey , ou doublait quelque pointe de terre semblable à celle qui avance dans la baie de Cardigan ; car alors il aurait aimé à faire par
Ai ALLA.\.
tager ses illusions à son conipalriote. Il ne pouvait s'en taire, et M. Davids, raumôuier, natif du pays • dfe Galles , et qui , avant de s'embarquer, était recteui' de Saiut-Asaph, ayant entendu les exclamations d'AlIan , fixa son attention sur lui et crut reconnaître les traits du recteur de Lanberis. Il chercha à s'en assurer : personne ne le satisfit, xillan moins encore qu'un autre; mais Evans avait été dans la confidence entière de celui qu'il avait retenu dans le précipice , et c'est de lui que M. Davids apprit qu'Allan était bien en effet le fils de 3J. Madock. L'aumônier eût voulu le savoir de la bouche même du jeune déporté ; cependant il ne put jamais obtenir de lui cet aveu qui , toutefois , lui échappait h tout propos d'une autre façon. Un clocher qu'ils aperçurent au loin , dans les ombrages de .Madère , lui apparut comme le clocher de Lanberis : il le dit tout haut. Dès qu'il vit le pic de Ténériffe, il ne manqua pas de lui comparer le Snowdon.
Quand ils eurent dépassé les îles du cap Vert, et que les condamnés se trouvèrent hors de la portée de tout rivage , on fut moins sévère avec eux ; ils jx)uvaicnt plus fréquemment et pour
pius long-temps monter sur le pont et comme il était nécessaire qu'ils prissent de l'exercice , un Ecossais les faisait danser au son de la musette , mais cette danse , dont leurs fers marquaient la mesure , était d'un effet bien morne. On se rapl)elait alors les rond.^s libres sur le gazon de la pelouse, et puis l'on était plus triste encore quand il fallait redescendre dans l'entrepont , entassés , chacun ayant à peine pour lui seize pouces carrés de terrain, enchaînés, ne voyant le ciel et la mer que par les étroites fenêtres ou lorsqu'une écoutille Tenait à se lever.
Quand les déportée étaient tous ainsi renfermés , il était impossiblQ à la sm-veillance de M . Davids d'empêcher les conversations perverses et les souvenirs corrompus de la ville. C'était alors à qui se vanterait de ses criminelles prouesses , et raconterait l'habileté de ses vols ou de ses larcins : on allait même jusqu'à jouer une bien triste comédie, celle du jugement et de la condamnation de chacun. Allan se mêlait quelquefois à ces diverlissemens sinistres, et il était bien temps que le voyage finît pour que l'on pût donner à ces hommes un travail salutaire ; car ils se perdaient de jour en jour. S. .
On n'était cependant qu'à la hauteur du cap de Bonne-Espérance , et le bâtiment l'avait à peine doublé, quand, le soir, une tempête effroyable s'éleva. Il n'y avait plus alors sous le pont de ces entretiens corrupteurs et de ces jeux coupables que je viens de dire. Pendant que tous les matelots étaient à la manœuvre au milieu de la tourmente, les condamnés, pâles et tremblans, autant qu'on pouvait le voir à la lueur des deux fanaux ternes qui éclairaient l'entrepont, écoutaient les paroles pieuses que leur faisait entendre M. Davids, ils ne riaient point alors, ils étaient pieux , repentans : ils avaient peur. C'était un formidable juge, que celui qui parlait alors dans le tonnerre et les coups de l'ouragan î et, au lieu des misérables parodies de tout-à-l'heure , on ne voyait que pâleur et frisson ; on n'entendait que soupirs et prières.
Toute la nuit se passa dans ces transes. Le navire avait cent fois été sur le point de périr ; mais Dieu savait combien il portait d'hommes qui avaient besoin de se repentu- avant leur mort, cl il voulut leur donner le temps de se réconcilier.
La plupart de ces malheureux ne compiirent
ALLAN. kl
copeiidaiii point celte miséricordieuse sentence (lu ciel , et le péril passé, comme dit le proverbe, le saint fut oublié. Une fois au-delà du cap de Bonne-Esp«'^rance , ils furent plus que jamais sur l'immense désert des eaux. C'est en vain que, chaque jour, Allan cherchait des yeux, à tous les points de l'horizon, quelque apparence de terre ; le capitaine avec sa longue-vue , le matelot en vigie sur le grand hunier, n'en voyaient pas davantage. Près de trois mille heues de flots et de vagues devant eux ! Il me semble que c'est là un des autels les plus solennels devant lesquels l'homme doive tomber à genoux et demander grâce. Dans ce majestueux isolement, il est plus immédiatement face à face avec Dieu qui est au ciel et sur les flots : c'est lui qu'il voit dans ces beaux rayons du soleil du matin embrassant les lames scintillantes , c'est lui qu'il voit dans les éclairs de l'orage , puis dans l'arc-en-ciel qui , le soir, s'élance comme un pont radieux sur l'océan. La nuit vient, et c'est encore Dieu qu^il voit dans les étoiles sans nombre qui frémissent au ciel, comme frémissent sur les vagues les lueurs phosphorescences de l'Océan ïj>dien oO fourmiJ-