CHAPITRE. V
AtIs anx Déportés.
Quand tous les condamnés furent à terre , chacun ayant les fers aux pieds , le gouverneur les fit ranger en un demi-cercle, entourés d'une haie de soldats , devant la prison , et alors M. Davids , l'aumônier, leur adressa la parole :
— Commençons par remercier le Ciel , mes enfans, de la faveur qu'il nous a accordée en nous sauvant du péril de la longue navigation que nous venons d'achever. Enfm vous êtes à six mille Ueues do la terre que vous avez souillée par vos crimes ; ot l'autre monde, celui que vous
avez offensé , est sous vos pieds de l'autro côté du globe. Regardez autour de vous, ce ne sont plus les mêmes herbes , ce ne sont plus les mêmes arbres : cette nature vous accuse moins que celle que vous ayez quittée. Oui , mais le grand accusateur qui est là , dans le cœur , il vous a suivi partout comme ce même soleil derrière lequel est Dieu. Contemplez avec repentir ce soleil qui vous a vus commettre vos crimes et la conscience que vous n'avez pas écoutée alors. Votre pays a eu pitié de vous , et , au lieu de la mort , au lieu de la prison ténébreuse , il vous donne ici l'air , le soleil , le moyen d'être utile , et de vous corriger en faisant le bien. Vous voyez de toutes parts à l'horizon ces épaisses forêts ou ces vastes prairies désertes. Ce sol n'est couvert que des plantes entassées qui , depuis l'arbre jusqu'à l'herbe rampante , s'étouffent et ne produisent rien de bon pour l'homme. Il en est de cette nature comme de vous, mes enfans. Vous avez tous une àme qui renferme du bien au fond , mais ce bien vous l'avez laissé étouffer et disparaître sous mille penchans mauvais que la paresse, le pire de tous les vices, a laissés croître
5h ALLAiS.
au poiut qu'ils out empêché les bonnes pensées d'arriver d'eu haut jusqu'à cette ame pour la féconder. C'est tout à fait de même que ces forêts épaisses , entrelacées , empêchent les rayons fécondans du soleil de pénétrer jusqu'à la terre où i! y a d'i bien comme dans vos âmes. — Tournezvous et regardez !
M. Davids leur montrait en même temps les charrues , les herses , les pioches et tous les instrumens de labourage et d'agriculture que l'on venait de débarquer.
Regardez bien ! voici de quoi délivrer cette terre des bois parasites qui la privent de la chaleur du soleil ; voici les socs qui fendront le sol trop compact, le pulvériseront à la surface et iront chercher au-dessous Vkumiis , la terre féconde. Apprenez par ces travaux que vous pouvez de même déraciner les penchans vicieux qui empêchent les bonnes influences d'arriver jusqu'à vos âmes , et ramener à la surface le bien qui y est comprimé et suffoqué par des pensées et des volontés coupables ; oui, vous le pourrez avec ce saint et vénéral)le livre.
M. Davids leur distribua alors des Nouveaux
Tesiamcns , et vit avec plaisir que les auditeurs paraissaient tous plus ou moins émus. Il observa cependant bientôt avec peine que le discours du gouverneur leur fil évidemment une plus profonde impression ; ils étaient encore pins accessibles à la parole menaçante qu'à la parole douce et calme.
— Condamnés, leur dit le gouverneur, si vous ne faites pas , comme je l'entends , ce que vient de vous recommander M. l'aumônier, retournezvous et regardez la prison... N'allez pas croire cependant qu'on vous y laisse oisifs , vous y travaillerez dans les fers. Sur toutes choses, qu'aucun de vous , quaud il sera au travail dans les bois, ne cherche à s'évader vers l'intérieur. Si c'est nous qui le reprenons , il est fusillé ; s'il tombe dans les mains des indigènes, cannibales , anthropophages, c'est sous leurs dents qu'il disparaîtront.
Cette courte harangue fit frémir tous les condamnés ; c'était vraiment l'enfer qu'elle leur montrait, tandis que celle de 'SI. Davids leur montrait le ciel après le repentir.