CHAPITRE VI
Traraux.
Tout aussitôt on divisa les condamnés , qui étaient nombreux, en escouades ou chaînes, à la tète de chacune desquelles fut placé un sousofficier de la garde qui les avait accompagnés. Cet inspecteur était armé d'un énorme bâton qui devait tenir en respect la paresse et stimuler le zèle des travailleurs. Précaution bien avilissante pour eux , d'autant plus qu'elle ne fut pas inutile , et que plus d'une fois le bâton vint tomber sur les épaules d'Allan comme sur celles de bien d'autres.
Allan ! .Vllan ! quand, après avoir fait (luclquc petite mauvaise action , prélude du crime qui TOUS a amené ici , faute qui n^était punie que par les tendres gronderies de votre mère, vous rêviez au climat enchanteur des îles , aux colonies , à la vie oisive que vous vous y figuriez à l'ombre des fraîches forêts ; quand , naguère encore , ces forêts apparaissaient à votre œil réjoui , vous vous faisiez une fête d'y pénétrer et d'y vivre. Vous y voilà actuellement , et n'est-il pas vrai que , sous le bâton du commandeur , vous regrettez les représentations amicales , caressantes qui vous révoltaient de la part de votre famille ? Vous auriez pu, en grandissant honnête et bon , être le cultivateur du petit champ attenant à la cure de Lanberis , défricher , labourer, ensemencer le sol qui était à vous , et recueillir les fruits qui vous appartenaient. Vous ne l'avez pas voulu ! Eh bien ! ti'availlez sans relâche sous le soleil ardent, sous le bâton : point de repos ; fendez cette argile durcie par les sécheresses , prépai'ez-la h recevoir le grain qui ne fructifiera point pour vous ; expiez votre faute.
C'est ce que nous dirions tous à Allan et ce
que lui criaient de toutes parts le bâton du coramaudeur , le soleil dévorant , les troncs d'arbres énormes qu'il fallait abattre à coups de haches , et les souches qui allaient se cramponnant par mille racines tenaces à plusieurs pieds sous terre. Il était , pour sa part , obligé de les arracher à la sueur de son front et tombait de fatigue. — N'importe , marche toujours ! répétait , comme jadis au juif-errant , une voix vengeresse.
Dès cinq hem es du matin qui est à peu près la même heure du soir en Europe , il fallait être au travail ; la journée avait peu de momeus de repos. C'était seulement quand la nuit venait, ce qui arrive tout-à-coup et dès que le soleil disparaît par ces latitudes, que l'on cessait de piocher la terre dure , d'abattre les arbres , et d'en faire des poteaux destinés à désigner les rues et les hmites de la ville cjue l'on fondait. Quand le terrain que devait plus tard occuper la riche Sydney , ville de plus en plus florissante , fut défriché , on avança vers l'intérieur et l'on pénétra dans une forêt assez épaisse, avec tous les iustrumens de destruction par lesquels devaient , à fp.ielques années de là, venir la fertihté et l'abon-
(laucc sur co sol. Les scies , les haches, étaient les armes de ces bandes de défricheuis devant lesquels fuyaient les perroquets aux mille couleurs, les faisans dorés qu'ils chassaient de leurs nids ; des volées d'autres oiseaux inconnus s'éloignaient en poussant des cris étranges dans leur confusion. Quand ils arrivaient près des étangs , les cygnes blancs et nou's et les pélicans étendaient leurs grandes ailes pour s'échapper, effrayés par le bruit seulement ; car que leur importait le fusil du commandeur ? ils n'en avaient jamais vu , et tant qu'il ne lâchait point son tonnerre , les oiseaux , les quadrupèdes , tous les animaux le regardaient sans peur dès que l'on avait fait halte.
Halte fatale pour eux ! Les arbres qui leur servaient de demeure ou les fourrés qui les abritaient tombaient à mesure que passaient les déportés. M. Davids , qui s'était occupé d'agriculture, aimait à suivre ces travaux, et à les chriger de manière à en tirer des enseignemens pour ses brebis égarées. Ainsi , quand les bois étaient épais , il ordonnait de laisser çà et là quelque arbre isolé.
— n sera nécessaire plus tard , mes en fan s , leur disait-il; car ce sol dépouillé de ses bois, comme un homme de son manteau , aura plus froid en hiver et plus chaud en été. Qui le garantira du vent et des ardeurs du soleil ! Il faut penser au laboureur qui vous succédera et qui viendra se reposer sous cet ombrage. Conserver cet arbre , c'est une bonne action. Il donne peu d'ombre en ce moment , dites-vous , et ses branches ne s'étendent point comme des bras qui protègent et bénissent : cela viendra. Cet arbre, pressé par les masses qui l'entouraient , n'avait pas de place pour se mettre à son aise et pour respirer librement , — car un arbre respii'e par toutes ses branches , — il a donc fallu qu'elles s'élevassent pour chercher de l'air, comme, dans une foule , un homme s^élève pour reprendre haleine au-dessus des têtes qui l'étouffent ; mais une fois hors de cette foule, il respire, il s'étend, il s'épanouit ; cet arbre fera de même et je vous prédis que bientôt ses rameaux déployés pourront abriter vingt hommes. Vous aussi , vous ferez ainsi que cet arbre. Dans votre société per- \erse de Londres, vous étiez serrés, pressés,
AILAIX. 6 i
étouffés, poussés h la violence pour respirer, au mal pour vivre. Ici tout l'air est à vous , tout le soleil , toute la nature , et vos âmes vont s'épanouir au bien .
Quand ensuite un arbre était abattu et que l'on en faisait de longues bûches au moyen des scies, M. Davids jetait dans l'ébahissement tous les déportés en leur disant l'âge de cet arbre. On le prenait pour un devin : on le lui disait.
— Devin ! mes enfans ; personne ne l'est et ne l'a jamais été sur la terre. Le meilleur devin est celui qui observe le mieux ce qui est en lui et autour de lui; il s'observe pour se corriger, il observe ce qu'il voit pour apprendre.
Alors il leur montrait comment , sur le tronc , autour du cœur de l'arbre , qui est sa première année , des couches circulaires allaient toujours se succédant et s'agrandissant jusqu'à l'écorce. — Ces couches, mes amis, sont autant d'années, leur disait-il. C'est ainsi qu'autour de la pierre que vous lancez dans l'eau , se forment des cercles toujours plus étendus, cjuc vous appelez des ricochets ; c'est ainsi qu'autour de la première année de l'homme, qui est son âge le plus tendre,
viennent se ranger , en cercles successils , les années de l'enfance, de Tadolescence , de la jeunesse', de l'âge mûr, de la vieillesse, tout-à-fait comme dans cet arbre : ici c'est à l'écorce qu'elles s'arrêtent ; chez l'homme , c'est à ce jour dont nul ne connaît l'époque , mais où il faut être bon et purifié pour rendre en paix son âme à Dieu.
Ces sermons animés par le travail , cette morale en action , ces exhortations appuyées d'un exemple sensible à tous les yeux , touchaient les condamnés. La voix de M. Davids les ranimait quand ils succombaient sous le travail ; tous l'aimaient , et personne peut-être plus qu'Allan qui voyait en lui son pays , et ne pouvait , en le regai'dant ou en l'écoutant, avoir d'autre pensée que celle de sa famille. C'était déjà un retour au bien : car il se demandait alors ce que son père et sa mère avaient pu penser en ne le voyant pas de retour ; puis il se rappelait mille paroles qui ne l'avaient point frappé quand il les entendit pour la première fois, mais qui retentissaient à présent dans sa mémoire. Combien de fois son père, quand mistress Madock énumérait ses cm
l)arras domcsliqucs , lui avait rôpoïKlii qu'ils îwssédaient la plus grande richesse , ia pureté de l'àme et une vie sans reproche. — Oh ! ajoutait alors M. Madock, je mourrais de douleur si un de mes enfans venait à commettre une mauvaise action. Quand ce dernier ressouvenir survenait à Allan , il croyait toujours voir s'arrêter sur lui le regard de M. Madock, en même temps qu'il prononçait ces paroles de malédiction ; et quelle malédiction plus grande que celle de causer la mort de son père ?
Ils avançaient dans les bois pas à pas ; car , depuis un an de travail , ils n'étaient qu'à quelques lieues de la côte : c'est qu'outre la lenteur des opérations de défrichement, des précautions devenaient nécessaires avec les sauvages qui attaquaient souvent en force les petits détachemens. Pendant qu'on était en paix à travailler, une grêle de flèches survenait souvent du fond de quelque tailUs , et il fallait qu'à tous momens les soldats allassent à la poursuite des noirs pour les repousser et les contraindre à leur laisser une terre fertile dont ils ne tiraient pas le parti qu'avait voulu la Providence ; car elle nous a donné
64 ALÏiA>f.
le sol fécond pour le faii'e Iructifier, le seiitimeiil du hou pour ))iea faire. L'homuie qui n'obéit pas h ses volontés suprêmes est donc coupable envers elle.
Il y avait dans les travaux si pénibles et si durs des momens de rire et de divertissement pour les déportés. Quand il arrivait qu'on se trouvât sur un terrain planté d'arbres à distance les uns des autres en ligne droite , comme on le voit dans une promenade', et ainsi que la nature les a disposés souvent dans les forêts de la Nouvelle-Galles du Sud , on donnait un trait de scie à chaque arbre jusqu'à moitié de l'épaisseur du tronc ; puis l'arbre qui était à la tête de cette rangée à demi-coupée étant déraciné et venant s'abattre sur son voisin déjà un peu ébranlé , le second, chargé du poids du premier, tombait sur le troisième , et ainsi de suite.
Alors tous ces malheureux de se rappeler les jours d'innocence et de pureté où ils jouaient aux capucins de cane ; alors M. Davids de leur démontrer dans la chute successive de ces arbres l'un par l'autre , comment les mauvaises compagnies avaient dû les entraîner au mal. — Il suffit,
mes enfaiis, d'un cœur pervers pour eu gâter cent autres ; il les corrompt et les flatte , il les gâte par degrés, ils ne tiennent plus cpie par peu de chose au bien , puis , un beau jour , il s'abat dessus en maître , et tout tombe à la fois.
C'était là l'histoire d'Allan , d'Evans et de ses compagnons de crime.
Quand tous ces troncs brisés à quelques pieds de terre restaient debout près de leurs branches renversées , c'était encore une joie pour les déportés que d'y mettre le feu. On réunissait , autour de chacun de ces arbres détruits, les branchages et les bûches , de manière à en faire comme une butte ; puis on y jetait un tison allumé. La flamme se répandait vite, car c'était , en général , un bois résineux ; elle pétillait , elle flottait, elle s'élevait tantôt blanche, tantôt dorée; le feu se communiquait do tas en tas. L'incendie était alors immense, et M. Davidsleur montrait, après cette conflagration effrayante, la terre fertilisée par cotte combustion qui y répand des sels fécondans.
Pendant que M. Davids se livrait devant ces grands biklicrs flambant , h ses leçons d'agricul-
ô6 alîa:>.
jure , il n'était pas rare qu'il fût iiU^rrompu
par un son prolongé sorti du fond des forêts.
— Cou — i ! Cou — i î
C'était le cri des sauvages qui croyaient en voyant de loin ces fiammes, apercevoir un signal des indigènes ; car Tincendie des forêts ou des hautes herbes est employé par eux très-fréquemment pour se rallier. Il fallait voir alors la terreur se répandre dans les rangs des déportés au souvenir de la terrible allocution du gouverneur : elle avait eu , si l'on se le rappelle , pour but de les empêcher de fuir vers l'intérieur. Deux années cependant après leur arrivée, Fun d'eux avait trouvé le moyen de s'échapper.
On voyait du haut d'une éminence , et dans l'horizon le plus lointain , une ligne bleuâtre. Un Irlandais , en la contemplant , avait souvent dit que ce devait être les montagnes de son pays : Allan l'avait euîondu , sans sourire , exprimer cette absurde espérance ; car il n'était pas moins ignorant que lui et il 'n'en avait tiré qu'une seule conséquence ; c'est que si ces montagnes étaient celles de l'Irlande , le pays de Galles ne devait pas être loin. Bref, l'Irlandais