IGNE. 90S
P. Qu*est-câ.que Tannée?
A. Le quadrige du monde.
Nous omettons encore ici cinq questions astronomiques.
P. Maître, je crains d'aller sur mer. A. Qu'est-ce qui te conduit sur mer?
P. La curiosité.
A, Si tu as peur, je te suivrm partout où tu iras.
P. Si je savais ce que c'est qu'un vaisseau ^ je t'en préparerais un , afin que tu vmsses avec moi.
A. Un vaisseau est une maison er* rante , une auberge partout , un voyageur qui ne laisse pas de traces...
P. Qu'est-ce que l'herbe?
A. Le vêtement de la terre.
P. Qu'est-ce que les léçumes?
A. Les amis des médecms, la gloire des cuisiniers.
P. Qu'est-ce qui rend douces les choses amères?
A. La faim.
P. De quoi les hommes ne se lassentils point ?
A. Du gain.
P. Quel est le sommeil de ceux qui sont éveillés?
A. L'espérance.
P. Qu'est-ce que l'espérance?
A. Le rafraîchissement du travail, un événement douteux.
P. Qu'est-ce que l'amitié?
A. La similitude des ames
P. Qu'est-ce que la foi?
A. La certitude des choses ignorées et merveilleuses.
P. Qu'est-ce qui est merveilleux?
A. rai vu dernièrement un homme debout la tête en bas, un mort mar* diant et qui n'a jamais été.
P. Comment cela a-t-il pu être? £x« plique-le-moi.
A, C'était une image dans l'eau.
P. Pourquoi n'ai-jepas compris cela moi-même, avant vu tant de roîs une chose semblable?
A, Comme tu es un jeune homme de bon caractère, et doué d'esprit na^^ turel , je te prop(râerai plusieurs antres choses extraordinaires. Essaie , si ta peux, de les découvrir toi-même.
' P. Je le ferai; mais si Je metrompet redresse-moit
A. Je le ferai corarmî tu le désires.
Quelqu'un qui m'est inconnu a conversé avec moi, sans langue et sans voix , il n'était pas auparavant et ne sera point après, et je ne l'ai ni entendu ni connu.
P, Un rêve peut-être t'agitait, maître? .
A, Précisément, mon fils. Écoute encore ceci : j'ai vu les morts engendrer , le vivant et les morts ont été consumés par le souffle du vivant.
P. Le feu est né du frottement des branches, et il a consumé les branches.
A, Il est vrai.
Suivent quatorze énigmes du même genre, et la conversation se termine en ces termes :
A. Qu'est-ce qui est et n'est pas en même temps?
P. Le néant.
A, Comment peut-il être et ne pas être?
P. Il est de nom et n'est pas de fait. A, Qu'est-ce gu'un messager muet?
P. Celui cfue je tiens à la main.
A. Qup tiens-tu à la main?
P. Ma lettre.
A, Lis donc iieureusement, mon fils.
« A coup sûr, ajoute M. Guizot, qui cite cet entretien dans son Histoire de la civiHsafion en France (*) , à coup sûr, comme enseignement, de telles conversations sont étrangement puériles ; comme symptôme et principe de mouvement intellectuel , elles méritent toute notre attention : elles attestent cette curiosité avide avec laquelle l'esprit jeune et ignorant se porte sur toutes choses , et ce plaisir si vif qu'il prend à toute combinaison inattenaue, a toute idée un peu ingénieuse; disposition qui se manifeste dans la vie des individus, comme dans celle dés peuples , et qui enfante tantôt les rêves les plus bizarres, tantôt les plus vaines subtilités. Elle dominait sans nul doute dans le palais de Charlemagne ; elle amena la formation de cette espèce d'académie dans laquelle tous les hommes d'esprit du temps portaient des surnoms puisés dans la littérature sa-
(**) Tome n, pag. 36 r et sulv.
crée ou profane, Charlemagne-DaTÎd, Alcuin - Flaccus , Angilbert - Homère , Fridgies-IVathanaël , Amalaire-Symphosius, Gisla-Lucie, Gundrade-Eulalie .
etc.; et la singulière conversation que nous venons de lire n'est probablement qu'un échantillon de ce qui se passait fort souvent, à leur grande loie, entre ces beaux esprits, semi barbares, semi lettrés.»
Les deux hommes les plus distingués, sans contredit, du règne de Charlemagne, sont l'Anglo-Saxon Alcuin, et Egmhard, l'un clerc, l'autre laïque, l'un élève nourri dans un monastère , l'autre homme de guerre, de race franque, et né peut-être au-delà du Rhin.
Ces deux hommes nous représentent cette union de l'Église et des barbares dont nous avons parlé au commencement de ce chapitre ; les barbares , on le voit, sont devenus lettrés*
Éginhard, à titre de Franc, nous intéresse davantage que le moine anglo-saxon. Nous nous arrêterons un mstant pour le faire connaître. Éginhard était né Franc, il le dit lui-même dans sa préface de sa Vie de Charlemaene : « Le lecteur ne trouvera rien à admirer dans mon ouvrage, si ce n'est peut-être l'audace d'un barbare peu exercé dans la langue des Romains. »
Charles l'attira auprès de lui dès sa tendre jeunesse, le fit élever avec soin à l'école d' Alcuin et le donna pour compagnon à ses fils ; quand Éginnard fut arrivé à Tâge d'homme, u en fit non seul.ement le surintendant de tous les travaux de construction qu'il entreprit, églises, palais, routes, canaux, mais son conseiller et son secrétaire
})artiçuliçr. Les traditions vont plus oin, ellesfont Éginhard çendredeCnarlemagne. L'aventure qui amena ce mariage est l'un des plus gracieux souvenirs dè cette vieille histoire. La voici telle qu'elle est rapportée dans la chronique du monastère de Lauresheim ( ou Lorch , dans le diocèse ûe Worms à qyatre lieues de Heidelberg) :
« Éginhard, archi-chapelain et secrétaire de l'empereur Charles , s'acquittant très-honorablement de son office à la cour du roi, était bienvenu de
tous, et surtout aimé de très -vive ardeur par la fille de Tempereur luimême , nommée Imma , et promise au roi des Grecs. Un peu de temjjs s'était écoulé, et chaque jour croissait entre eux l'amour. La crainte les retenait, et, de peur de la colère rople, ils n'osaient courir le grave péril de se voir. Mais r infatigable amour triomphe de tout. Enfin, cet excellent homme, brûlant d'un feu sans remède, et n'osant s'adresser par un messager aux oreilles de la jeune fille , prit tout à coup confiance en lui-même, et, secrètement, au milieu de la nuit , se rendit là où die habitait. Ayant frappé tout doucement , et comme pour parler à la ieune fille par ordre du roi , il obtint la permission d'entrer ; et alors , seul avec elle, et l'ayant charmée par de secrets entretiens, il donna et reçut de tendres embrassements, et son amour jouit du bien tant désiré. Mais lorsque , à l'approche de la lumière du jour, il voulut retourner, à travers les dernières ombres de la nu\Jt , là d'où Il était venu, il s'aperçut que soudainemeiit il était tomOe beaucoup de neige, et n'osa sortir de peur que la trace des pieds d'un homme ne trahit son secret. Tous deux pleins d'angoisse de ce qu'ils avuent iait, et saisis de crainte, ils demeuraient en dedans.
Enfin comme, dans leur trouble, ils délibéraient sur ce qu'il y avait à laire, la charmante jeune fille, que l'amour rendait audacieuse, donna un conseil, et dit que , s'inclinant, elle le recevrait sur son dos , qu'elle le porterait avant le jour, tout près de sa demeure , et qiie, l'ayant déposé là, elle reviendrait en suivant bien soigneusement les mêmes pas.
. « Or, l'empereur, par la volonté divine, à ce qu^^n croit, avait passé cette nuit sans sommeil , et se levant avant le jour, il regardait du haut de son palais. U vit sa fille, marchant lentement et d'un pas chancelant sous le fardeau qu'elle portait;, et, lorsqu'elle l'eut déposé au heu convenu, reprenant bien vile la trace de ses pas. Après les avoir long-temps regardés, Tenipereur, saisi à la fois d'admiration et
dç chagrin , mais pensant que cela n^arrivait paâ ainsi sans une disnosition d'en haut , se contint et garaa le silence sur ce qu'il avait vu.
« Cependant ɧinhard, tourmenté de ce qu'il avait fait, et bien sûr que, de façon ou d'autre , la chose ne demeurerait pas long-temps ignorée du roi, son seigneur, prit enfin une résolution dans son angoisse, alla trouver l'empereur, et lui demanda à genoux une mission, disant que ses services, déjà grands et nombreux^ n'avaient pas reçu de convenable récompense. A ces paroles , le roi , ne laissant rien connaître de ce qu'il savait, se tut Quelque temps s et puis, assurant Éginnard qu'il répondrait bientôt à sa demande, il lui assigna un jour. Aussitôt il convoqua ses conseillers, les principaux de son royaume et ses autres familiers, leur ordonnant de se reildre près de lui. Cette magnifique assemblée de divers seigneurs ainsi réunie, il commença, disant que sa majesté impériale avait été insolemment outragée par le coupable amour de sa fille avec son secrétaire, et qu'il en était grandement troublé. Les assistants demeurèrent frappés de stupeur, et quelquesuns paraissaient douter encore, tant la chose était hardie et inouïe ; le roi la leur fit connaître avec évidence en leur racontant ce qu'il avait vu de ses yeux, et il leur demanda leur avis à ce sujet. Ils portèrent contre le présomptueux auteur du fait des sentences fort diverses , les uns voulant qu'il fût puni d'un châtiment jusque-là sans exemple, les autres qu'il fût exilé, d'autres enfin, <]u'il subît telle ou telle peine, chacun parlant selon le sentiment qui L'animait. Quelques-uns' cependant, d'autant plus doux qu'Us étaient plus sages, après en avoir délibéré entre eux, supplièrent instamment le roi d'examiner lui-même cette affaire, et de décider Selon la prudence qu'il avait reçue de Dieu. Lorsque le roi eut bien observé l'affection que lui portait chacun, et qu'entre les divers avis il se fut arrête à celui qu'il voulait suivre, il leur parla ainsi : « Vous n'ignorei <c pas que les hommes sont sujets à de
« nomlHreaz aecidents, etquesoovent il « arrÎTe que des choses qui commen- « cent par un malheur ont une issue « plus ravorable. Il ne faut donc point « 86 désoler, mais bien plutôt, dans « cette affaire qui, par sa nouveauté « et sa gravité, a surpassé notre nré- « voyance, il faut puissamment redier* « cher et respecter les intentions de la « Providence qui ne se trompe Jamais , « et sait faire tourner le mal à bien. « Je ne ferai donc point subir à mon « secrétaire, pour cette déplorable ae- « tion , un dbatinient qui accroîtrait la « déshonneur de ma nlle au lieu de « l'effacer. Je crois qu'il est plus sage « et qu'il convient mieux à la dignité « de notre empire, de pardonner à leur «jeunesse, de les unir en lésitime « mariage, et de donner ainsi a leur « honteuse faute une couleur d'hon- « néteté. » Ajrant ouï cet avis du roi , tous se réjouirent hautement et comblèrent de louanges la grandeur et la douceur de son ame. Égiimard eut ordre d'entrer. Le roi , le saluant comme il avait résolu , lui dit d'un visaçe tranquille : « Vous avez fait parvenir à nos « oreilles vos plaintes de ce que notre « royale munificence n'avait pas encore « dignement répondu à vos services.
« A vrai dire , c est votre propre né- « gliffence qu'il faut en accuser, car, « malgré tant et de si grandes anaires h dont je porte seul le poids, si j'avais a connu quelque chose de votre désir, « j'aurais accordé à vos services les hon- « neurs qui leur sont dus. Pour ne « pas vous retenir par de longs dis- « cours, je ferai maintenant cesser vos < peintes par un magnifique • don ; « comme je veux vous voir toujours « fidèle à mol comme par le passié, et « attaché à ma personne, je vais vous « donner ma fille en mariage , votre « porteuse y celle qui dé|a ceignant sa <« robe , s'est montrée si docnle à vous « porter. » Aussitôt, d'après l'ordre du roi et au milieu d'une suite nombreuse, on fit entrer sa fille, le visage couvert d'une charmante rougeur, et le père la mit de sa main entre les mains d'Éginhard avec une riche dot, quelques aomaines, beaucoup d*oi: et
d'argent, et d'autres meubles prédeax.
AprèB la mort de son père, le très* ieux empereur Louis donna ^lement Éginhard le domaine de Michlenstadt et celui de Mûhlenhelm qui s'appelle maintenant Seligenstadt. » '
Par malheur cette gracieuse histoire est peut-ltre sortie tout entière de l'imagination du chroniqueur. Quoi qu'il en soit, Éf^nhard fut, sinon le gendre, du moins l'ami de Charlemape; il a écrit la vie de ce prince et des annales. « De ces deux ouvrages, le premier est,«.san8 aucune comparai-* son , du yi*au-ynr siècle, le morceau d'histoire le plus distingué, le seul même qu'on puisse appeler une histoire, car c'est le seul où l'on rencontre des traces de cpmposition, d'in* tention politique et littéraire. La vie de Charlemagne n'est point une chronique , c'est une véritable biographie politique, écrite par un homme qui a assisté aux événements et les a corn-
{>ris. Ëginhard commence par exposer 'état ae la Gaule franque, sous les derniers Mérovingiens. On voit que leur détrônement par Pépin préoccupait encore un certain nombre d'hommes, et causait à la race de Charle* magne quelque inquiétude. Éginhard prend soin d'expliquer comment jm ne pouvait faire autrement; il décrit avec détails rabaissement et l'impuissance où les Mérovingiens étaient tombés ; part de cette exposition pbur raconter l'avénement naturel des Caflovingiens; dit quelques DU>ts sur le règne de Pépin, sur les commencemef^tt de celui de Charlemagne, et sesrapports avec son frère Carloman, et entre enfin dans le récit du règne de Charlemagne seul. La première partie de ce récit e^ consacrée aux guerres de ce prince, et surtout à ses guerres contre les Saxons. Des guerres et des conquêtes, l'auteur passe au gouvernement intérieur, à l'administration de Charlemagne ; enfin il aborde sa vie domestique, son caractère personnel.
« On le voit , ce^i n'est point écrit au hasard, sans plan ni but; on y reconnaît une intention, une composition systématique; il y a de l'art, eu un
mot , et depuis les grandes œuvres de la littérature latine» aucun tra?ail bistorique ne porte de tels caractères.
L'ouvrage de Grégoire de Tours luimême , le plus curieux , sans comparaison, que nous ayons rencontré sur notre cnemin ,est une chronique comme les autres. La Vie de Charlemajgne, au contraire, est une vraie composition littéraire conçue et exécutée par un esprit réfléchi et cultivé.
«(^uant aux annales d'Eginhard, elles n*ont qu'une valeur de chronique.
On les lui a contestées pour les attribuer à d'autres écrivains ; mais tout porte à croire qu'elles sont de lui.
« On dit qu il avait composé une histoire détaillée des guerres contre les Saxons : il ne nous en reste rien.
«Alcuin et Éginhard, ce sont-là, sans aucun doute, les deux hommes les plus distingués du règne de Charlemagne. Alcuin, lettré, employé dans les affaires du gouvernement , Éginhard , homme d'affaires devenu lettré.
Nous allons voir tomber cet éclat momentané du règne de Charlemagne^ nous allons assister au démembrement de son empire. Le mouvement intellectuel dont nous venons d'observer les premiers pas, ne périra point ^ nous le verrons se perpétuer comme il a commencé, d'une part dans les bonunes qui dirigent les affaires du monde , de rautre dans ceux qui se vouent à l'étude et à la science solitaire. La so*» Ciété changera souvent d'état et de forme ; l'intelligence ranimée traversera sans se ralentir maintenant toutes ses révolutions (*). »
LOUIS-LB-DÉBONNAIILE.
Jusqu'à Charlemagne l'Allemagne, c'est-à-dire les tribus germaniques s'étaient sans cesse avancées, vers l'ouest, sur la Gaule. Avec le règne du grand empereur, le mouvement rétrograde commence, les populations slaves qui occupaient les parties orientales ont été refoulées. Cette étroite
(*) M. Guixot, Histoire de la âvUisatioa
lisière qui s'étendait entre elles et le Rhin s'est asrandie Jusqu'à former une des principales parties de l'empire; en uid mot, l'Allemagne a été créée territorialement, si je puis ainsi parler; plus nous avancerons et plus ce territoire, cette patrie de la langue et de la race germanique, prendra des frontières précises. Bientôt nous allons voir Louis-le-Débonnaire donner l'Allemagne à l'un de ses fils, comme il donnera à l'autre l'Italie. Quelques années encore, et ce pays formera un des erands royaumes sortis du démembrement de l'empire. Nous avons dû nous arrêter longuement sur Charlemagne, dont les guerres au-delà du Rhin ont préparé ce résultat. Le r^ne de son fils nous occupera moins longtemps. Maintenant que nous avons laissé derrière nous les grands hommes.
Cari Martel, Pépin et son Qls, nous devons passer rapidement sur leurs descendants. Quand on rencontre des volontés fortes, énergiques, habiles, on s'arrête volontiers pour les voir agir ; mais quel intérêt peuvent exciter ces fils dégénérés qui se laissent aller, plutôt qu'ils ne commandent, aux événements? Les faits, dans la période où nous entrons , seront , en effet , plus forts que les hommes. Ceux-ci ne feront que prêter leurs noms à des nécessités impérieuses qu'ils ne sauront point maîtriser.
L'œuvre de Charlema§jne ne devait pas lui survivre. Cette unité qii'il avait voulu imposer à l'Occident, elle pouvait durer tant qu'il était là pour la maintenir; mais quelle main serait assez ferme après lui pour tenir réunis tant d'intérêts différents ? A coup sûr ce ne pouvait être celle de son débile successeur. Louis , surnommé le Débonnaire , était pieux et intègre ; les premiers actes de son gouvernement turent des actes de justice , mais qui durent paraître, à ce qui restait encore de vieux conseillers de Charlemagne, impolitiques et comme un imprudent abandon des droits de l'empire. C'est ainsi qu'il rendit aux Frisons et autres Saxons le droit d'hériter que Char<* lemagne leur avait enlevé, et qu'il laissa
L'UNIVERS
les Romains élire un pape sans son aveu. C'était là sans doute montrer un respect louable pour la liberté des élections épiscopales , mais c'était aussi abdiquer cette suprématie temporelle que Charlemagne avait exercée sur le saint-siége.
' La faiblesse et Tincapaaté du nouvel empereur furent bientôt connues, et de' toutes part$ Ton se prépara , sans se rendre bien compte encore de ce qu'on voulait, à rompre au moins une union forcée. Dans les âges de bar* barie, les grandes divisions physiques du sol ont une sérieuse importance, car elles répondent souvent aux divisions des races; et s'il n'y a point toujours dans une même race unité d'intérêts et de passions, au moins chacune a-t-elle un caractère particulier, une originalité propre qui la distingue des autres, et, aux époques dont nous parlons, les différences extérieures mettent une grande barrière entre les peuples.Naturellement on se rapproche de son semblable pour s'éloigner de celui qui n'a ni la même langue ni les mêmes coutumes. On^se serre, on se presse sur un même territoire, derrière une même chaîne de montagnes ou un grand fleuve, et là, une seule et même race vit selon son génie, livrée au développement qui lui est proure. Si , par des circonstances particulières , plusieurs races d'hommes, enfermées chacune dans un territoire assez nettement limité par la nature, sont contraintes par la conquête de vivre réunies sous un même gouvernement, il arjivera nécessairement deux choses : ou ce gouvernement sera assez fort pour maintenir cette union, et assez habile pour la rendre durable, en donnant à tous ces peuples des intérêts communs, et alors un grand empire sera créé; ou bien il ne saura leur imposerqu'une unité administrative, sans pouvoir leur créer l'idée d'une patrie commune à laquelle tous appartiennent au même titre, et envers laquelle ils soient tenus aux mêmes obligations.
Dans ce cas cet empire ne pourra durer long-temps. Les éléments qui le composaient n'ayant point été fondus en-
semble , se sépareront au milieu d*una anarchie apparente, qui cachera un ordre véritable , car la chute et le démembrement de cet empire^ ne sera autre chose que la restauration de l'indépendance naturelle des peuples.
Plus tard , quand la civilisation sera venue éclairer les esprits et opérer, si je puis le dire, une fusion intellectuelle, alors la centralisation recommencera.
De ces deux suppositions, la seconde est celle qui devait nécessairement se réaliser pour la monarchie fondée par Charlemagne. L'Aquitaine, entre la Loire et les Pyrénées ; l'Italie , derrière ses montagnes et dans sa position péninsulaire; la Germanie, entre le Danube, le Rhin , l'océan germanique et les populations slaves, formaient trop bien, par leurs limites naturelles et la différence de leurs populations , trois contrées , trois royaumes à part , pour que la différence profonde qui les séparait ne fût pas bientôt consacrée par une division politique ou administrative.
Louis-le-Débonnaîre donna en effet la Bavière à son fils Louis (*), l'Aquitaine à Pépin; Lothaire, l'aîné, eut l'Italie avec le titre d'empereur.
RàTOLTl'OI BStHARD.
L'Italie fut la première à réclamer son indépendance ; elle voulait déjà se débarrasser des barbares. Le fils du fils aîné de Charlemagne, Bernard, gouvernait cette contrée, quand son oncle voulut l'en dépouiller pour en faire don à Lothaire.
La chasse dans la forêt des Vosges étant terminée, l'empereur revenait passer l'hiver à Aix-la-Chapelle , lors-
Su'il apprit que âon neveu Bernard, roi 'Italie, que son influence sur l'empereur Charlemagne, son père, avait,
(*) La Bavière formait alors une grande partie de TAllemagne. Quant au reste, bien qu'il ne fût pas donné à Louis, celui-ci y exerçait une grande influence dans ses guerres contre son père; il fut soutenu, dit rhistorien Nilbard, par les Saxons et les Thuringieni.
plus que toute autre chose, fait nommer roi , cédant follement aux conseils d'honmies pervers, s'était révolté; ^e déjà tous lesprinces et toutes les cités de ritalie lui avaient prêté serment; au*enfin tous les passages par où Ton doit pénétrer dans ce royaume étaient fermâ et défendus. Cette triste nouvelle étant confirmée par* de fidèles témoins, et surtout par Tévéque Ratbal et par Tunpon, Tempereur tira des troupes de la Gaule, de la Germa* nie, de tous côtés, et vint jusqu'à Châlons avec une armée très-nombreuse.
Bernard , se reconnaissant trop faible contre dételles forces , et incapable de poursuivre son entreprise, car chaque jour quelou'un de ses partisans se séparait de lui , perdit toute espérance , vînt se remettre entre les mains de l'empereur , déposa ses armes , et se prosterna à ses pieds , où il confessa toute sa faute. Son exemple fut suivi par tous les seigneurs de son royaume, qui déposèrent également les armes, et se soumirent au pouvoir et an jucefinent de Fempereur. De plus, ils déclarèrent, la première fois qu'on les interrogea, quels préparatifs avaient précède la révolte , pour quel objet ils l'avaient tramée^ jusqu'où ils prétendaient la conduire, quels complices , enfin, ils s'étaient attachés. Or, les auteurs de cette conspiration étaient Effgfdéon , le plus intime des amis du roi Bernard, Réginhaire, autrefois oooite du palais de l'empereur , fils du oooite Méginhaire, etRéeinhara, chambellan du roi ; une foule de clercs et de laïques avaient aussi trempé dans ce crime : ceux aue la tempête enveloppa forent les éveqnies Anselme de Milan, Wotfbld de Crémone, et Théodulf d'Oriéans.
« Quand les chefs de la conjuration furent découverts et arrêtés, l'empereur revint, comme il l'avait d'abord résolu , passer l'hiver à Aix-la-Chapelle, où il oemeara jusqu'après la célébration de la sainte solennité de Pâques. Après cette fête, l'empereur, faisant grâce a Bernard et aoxfauteursdu crime que nous venons de raconter , de la peine capitale qui derait les frapper selon la loi et la jus-
14* lÀvraiêon. (Allemaoiie.)
tice des Francs, leur ûi arradier lè9 yeux, bien que beaucoup s'y opposassent et eussent mieux airoé qu^on sévît contre eux avec toute la sévérité de la loi : mais, malgré cet acte d'indulgence de l'empereur, il arriva que
Slusieurs ne voulurent point profiter e la diminution du diâtiment. En effet, Bernard et Réginhaire, ne pouvant supporter la perte de leurs yeux , se donnèrent la mort. Les év^ues , réprimés par la crainte seule d'un semblable châtiment, furent déposés et renfermés dans des monastères. Pour le reste des coupables, l'empereur ordonna que nul ne fût privé ni de la vie, ni d'aucun membre, mais que, selon la gravité de leur faute , ils tussent ou bannis ou rasés (*). »
La tentative faite par l'Italie était prématurée; l'empire se trouvait encore trop fort, le peuple des Francs était encore intéresséà sa conservation : on les voit en effet dans les premières années de ce règne faire partout respecter le nom de l'empire; les Basques furent réprimés, les Sarrasins repoussés de la marche d'Espagne; les Bretons virent même, pour la première fois, leur pays entièrement envahi par une armée franque; enfin les Slaves des bords de l'Elbe, les Obotrites, aidés par les Saxons, apprirent que Fempire n'avait encore nen perdu de la force que lui avait donnée Charlemagne. A cette époque de son règne, Louis- le -Débonnaire siège presque aussi dignement que son père au palais d'Aix-la-Chapelle; il y est comme lui entouré des députés de diverses nations.
« A son retour , comme il entrait dans le palais de Herstall, il rencontra les envoyés de* Sig^on , duc de Bénévent,^lesquds venaient lui" offrir les présents les plus magnifiques et disculper leur maître de la mort de Grimoald. Il trouva en outre les envoyés d» diverses autres nations , de^
{*) Vie àt Louis-1e-Débonnaire, parTAstronome, traduit par M. Guizot dans sâ collection des Mémoires relatifs à lliistoire de France.
MtO
L*tJNIVBI^S.
ObotHte^t des fioduscaos et c|es Tîmatians, qui avaient abandonné Palliance des Bulgares et ^'étaient récemment unis avec nous. Là se trouvaient encore les envoyés de Liudewit, gouverneur de la Pannonie inférieure, lesquels accusaient (faussement, comme il parut par la suite) Cadolach d'exercer envers ce pripce une inhumanité insupportable. Après avoir entendu, satisfait et congédié ces envoyés, Pempereur se transporta dans le palais où
Savait résolu ae passer Thiver. Peoant son séjour en ce lieu , les ducs saxons lui amenèrent Sclaomir, roi des Obotrites, qui, accusé de rébellion, fut condamné au bannissement, n'ayant pu se laver du crime dont on le chargeait. Son royaume fut donné à Céadrag, fils de Thrasicon (*). »
Mais ^étaient les derniers beaux jours de Temnire Louis; devait bientôt oublier qu'i) était le successeur de Gharlemagne, et dégrader lui-même, par scrupule de conscience, la dignité impériale aux yeux des peuples. oL'an 822 n convoqua une assemblée générale en un lieu nommé Attignv. A^ant appelé dans cette assemblée les 'evéques, les abbés, les ecclésiastiques, les grande de son royaume , son prenûer soin fut de se réconcilier d'abord avec ses firère^ ^u'il avait fait raser malgré eux , ensuite avec tous ceux auxquels il crut avoir fait quelque offense. Après quoi il fit uné confession publique de se^ fautes , et . imitant Texemple de ren> pereur Tbéodose, il subit de son gré unf pénitence pour tout ce qu'il avait fait, tant envers son neveu Bernard qu'envers les autres ; puis, réparant ce qui avait pu ^tre fait de mal par luimême ou par son père, il sWorça d*apaiser la Divinité par ^s plus abondantes aumônes, par les prières ardentes que firent pour lui les serviteurs de Jésus-Christ , et par une telle exactitude dans ses devdirs, qu'on eût eru ^e toutes les peines^ qm avaient légitimement frappé chaque coupable, avaient été l'œuvre de sa cru^té (**).»
(*) Ibid.
« Cétait la première fois depuis Théodose qu'on voyait ce grand spectacle de l'humiliation volontaire d'un honune tout-puissant. Les rois naérovingiens , apreé les plus grands crimes, se contentent de fonder des couvents.
La pénitence de Louis est comme l'ère nouvelle de la moralité, l'avénen^tot de la conscience.
« Toutefois l'orgueil brutal des hommes de ce temps rougit pour la royiiuté, de l'humble aveu qu'elle faisait de sa faiblesse et de son humapité. Il leur sembla que celui qui avait baissé Je front devant le prêtre, ne pouvait plus commander aux guerriers. L'empii^ en parut, lui aussi, dégradé , désarmé.
Les premiers malheurs qMÎ commencèrent une dissolution inévitable fiireqt imputés à la faiblesse d'un roi pénitent. £n 82Q, treize vaisseaux normands coururent trois cents lieues de côtes, et se remplirent de tant de butin, qu'ils furent obligés de relâcher les captifs qu'ils avaient faits. En 824, l'armée des Francs ayant envahi 1q Navarre , iiit battue comme à Roncevaux. En 839, on craignit que ces Normands, dont les moindres barques étaient si redoutables, n'envahissent par terre, et les peuples reçurent ordre de se tenir prêts a marcher en masse (*). »