HERMANN. CHANTÉ PAR LES BARDES WER- DEMAR. KIRDING ET DARMOND
« fT, Sur le rocher de la mousse « antique, asseyons-nous, ô Bardes!
« et cnantons l'hymen funèbre. Que
(*) Sans doute l'on peut reprocher à Klopstock de nVoir pas su peindre la vieille Germanie avec des couleurs véritables; mais un poète, n*est pas un antiquaire. Il s*est trompé en transportant dans la Germanie dUermann les mœurs des héros d'Ossian, mais il a par son poème merveilleusement répondu au palriotisme des Allemands , en leur parlant de leur plus ancien héros.
L'UNIVERS
« nul ne porte ses pàs plus loin , que « nul ne regarde sous ces branches où « repose le plus noble Gis de la patrie.
« Il est la, étendu dans son sang, « lui, le secret effroi des Romains, « alors même qu'au milieu des danses « guerrières et des chants de trionophe « ils emmenaient sa Thusneida cap^ « tive. Non, ne regardez pas! qui « pourrait le voir sans pleurer? et la a lyre ne doit pas faire entendre des « sons plaintifs, mais des chants de « gloire pour l'immortel.
« K. J'ai encore la blonde chevelure « de l'enfance, je n'ai ceint le glaive « qu'en ce jour : mes mains sont pour « la première fois armées de la lance « et de la lyre , comment pourrais-je « chanter Hermann? N'attendez pas « trop du jeune homme , 6 pères ! je « veux essuyer avec mes cheveux dorés « mes joues inondées de pleurs, avant « d'oser chanter le plus grand des fils a de Mana (*).
a D. Et moi aussi je verse des « pleurs de rage ; non , je ne les retien- « drai pas : coulez, larmes brûlantes , « larmes de la fureur, vous n'êtes pas « muettes, vous appelez la vengeance « sur des guerriers perfides. O mes « compagnons ! entendez ma malédic- « tion terrible : que nul des traîtres « à la patrie, assassins du héros, ne « meure dans les combats !
« /f^. Voyez-vous le torrent qui s'é- « lance de la montagne et se préci- € pite sur ces rochers? il roule avec « ses flots des pins déracinés; il les « amène , il les amène pour le bûcher « d'Hermann. Bientôt le héros sera « poussière , bientôt il reposera dans « la tombe d'argile; mais que sur « cette poussière sainte soit placé le « glaive par lequel il a juré la perte du « conquérant.
« Arrête- toi, esprit de mort, avant « de rejoindre ton père Siegmar ! tarde « encx)re, et regaroe comme il e^t plein « de toi , le cœur de ton peuple.
« AT. Taisons, ô taisons à Thus- « nelda que son Hermann est ici tout
(*) Mana , Tun des héros tutélaires de la nation gisnnanique. {Note de AS"** de StaiL)
« sanglant. Ne dites pas a cette nobte « femme , à cette mère désespérée , que « le père de son Thumélikoa cessé de « vivre.
« Qui pourrait le dire à celle qui a « déjà marché chargée de fers devant « le char redoutable de l'orgueilleux « vainqueur; qui -pourrait le dire à « cette infortunée, aurait un cœur de « Romain.
« />. Malheureuse fille, qui t'a donné « le jour? Ségeste (*), un traître qui , « dans Tombre , aiguisait le fer no- « micide. Oh ! ne le maudissez pas :
« Héla (**) déjà l'a marqué de son « sceau.
« Que le crime de Ségeste ne souille « point nos chants , et que plutôt Té- « ternel oubli étende ses ailes pesantes « sur ses cendres; les cordes de la « lyre qui retentissent au nom d'Her- « mann seraient profanées si les fré- « missements accusaient le coupable.
« Hermann!... Hermann! toi, le fa- « vori des cœurs nobles , le chef des « plus braves , le sauveur de la patrie, « c'est toi dont ces Bardes en chœur « répètent les louanges aux échos som* « bres des mystérieuses forêts.
« Oh bataille de Winfeld (***) ! sœur « sanglante de la victoire de Cannes, « je t ai vue, les cheveux épars, l'œil « en feu, les mains sanglantes, ap- « paraître au milieu des harpes du « Walhalla; en vain le fils de Drusus, « pour effacer tes traces, voulait ca- « cher les ossements blanchis des vainn eus dans la vallée de la mort. Nous a ne l'avons pas souffert ; nous avons « renversé leurs tombeaux, afin que a leurs restes épars servissent de té- « moignages à ce grand jour : à la « fête du printemps, d'âge en âge, ils « entendront les cris de )oie des vain- « queurs.
« Il voulait, notre héros, donner « encore des compagnons de mort à « Varus; déjà, sans la lenteur jalouse
(*) Ségeste, anteur de la conspiration qui fit périr Hermann. {Note de M"** de Staé/.y
(**) Héla la divinité de Tenfer. {Id.)
(***) Nom donné par les Germains à la bataille qu'iU gagnèrent contre Varus. (A/.)
« des prioces, Gécina rejoignait son « cbcf .
« Une pensée plus noble encore rou- « lait dans Tame ardente d'Hennann :
à minuit, près de Fautel du dieu « Tbor (*), au milieu des sacrifices, « il se dit en secret : — Je le ferai.
« Ce dessein le poursuivit dans vos « jeux, quand la jeunesse guerrière « forme des danses , franchit les épées « nues , anime les plaisirs par les aan- « gers.
« Le pilote, vainqueur de Torage, « raconte que dans une île éloignée {**) « la montagne brûlante annonce long- « temps d'avance, par de noirs tour- « billoiis de fumée , la flamme et les « rochers terribles qui vont jaillir de « son sein : ainsi les premiers com-
• bats d'Hermann nous présageaient « qu'un iour il traverserait les Alpes « pour descendre dans la plaine de « Rome. Ost là que le héros devait
• périr ou monter au Capitole, « et, près du trône de Jupiter qui
• tient dans sa main la balance des « deseinées, interroger Tibère et les « ombres de ses ancêtres sur la justice « de leurs guerres.
« Mais, pour accomplir son hardi « projet , i! fallait porter entre tous « les princes l'épée du chef des ba- « tailles; alors ses rivaux ont con- « spire sa mort, et maintenant il n'est
Eus celui dont le cœur avait conçu pensée grande et patriotique.
« D. As-tu recueilli mes larmes brû- « lantes? as-tu entendu mes accents « de fureur, ô Héla, déesse qui « punit?
« A'. Voyez dans le Walhalla sous les ■ ombrages sacrés, au milieu des hé- « ros, la palme de la victoire à la main , « Siegmar s'avancer pour recevoir « son Hermann : le vieillard , rajeuni ,
< salue le jeune héros; mais un nuage « de tristesse obscurcit son accueil;
< car Hermann n ira plus au Capitole « interroger Tibère devant le tribunal « des dieux. »
(*) Le dieu de la guerre. {Noie de M-** de StaeL)
Vbimâe, (Jd,)
$ V. IirmTAi.i:.B iirrmi la mort dUsr-
MKHn ET LE SOULBVElUirr DE CiTILIt.
(aa— 69 APRis J.-C.)
Les révolutions intérieures qui suh virent la mort d'Hermann oaraissent avoir long-temps occupé rattentioo des Germains. D'aiileurs le nom du grand empire leur impose encore. Sans doute plus d'une bande de f argi chercha fortune au-delà du Rhin et du Danube ; mais ces courses aventureuses nous sont inconnues : les historiens romains racontent seulement que du vivant de Tibère, les Frisons, tourmentés, à cause du tribut, par les officiers romains , les chassèrent de leur pays , mirent en croix ceux qui tombèrent entre leurs mains , et battirent le propréteurde la Germanie inférieure.
Tibère dissimula, et les Frisons, affranchis du tribut, « rendirent ainsi leur nom célèbre en Germanie. »
Caligula, successeur de Tibère, ne fit au-delà du Rhin qu'une expédition ridicule. Il avait rassemblé jusqu'à deux cent mille légionnaires ; mais à peine s'était-il avancé à quelques milles dans le pays, qu'il revint sur ses pas sans avoir tue ni même vu un ennenu»
Pendant la marche, un soldat ayant dit que si l'ennemi paraissait on serait dans un grand embarras, Caligulafut si effraye, qu'il descendit en hâte de son char, monta à cheval, et regagna le pont pour 'repasser le fleuve. Le pont se trouvant encombré , il se fit porter de mains en mains i>ar- dessus les têtes. Revenu de sa frayeur, il ordonna à quelques soldats germains de ses gardes de traverser le Rhin , de se cacher, et de sortir ensuite de leur embuscade avec un grand bruit, afin qu'on pdt lui annoncer que l'ennemi approchait. Il était à table quand on vmt apporter la nouvelle d'une attaque : aussitôt il courut avec ses amis et une partie de la garde prétorienne, passa le fleuve , s'avança jusque dans la forêt voisine, et y fit abattre desarbres pour s'ériger des trophées.
Auretourdecetteexpédition,iltrait»
de poltrons et de lâches ceux qui ne l'avaient pas suivi, et distribua descou-
L'UNIVERS
ronnes aux compagnons de sa victoire.
Ce n'en était pas assez pour sa gloire : il fit emmener secrètement quelques enfants qu'il gardait comme otages, et ordonna qu'on vînt ensuite lui annoncer qu'ils s'étaient échappés. La nouvelle lui en étant arrivée, il monta à cheval, poursuivit les*prétendus fugitifs à la tête d'un corps de cavalerie, et les ramena chargés de chaînes. Fier de ces succès, Cangula écrivit au sénat une lettre pour se plaindre de ce que lui et le peuple se livraient aux plaisirs , pendant que César combattait et s'exposait pour eux aux plus grands dangers. Ses troupes le proclamèrent sept fois imperator sur les bords du Rhin.
De pareils triomphes n'alarmaient guère les Germains ; par malheur ils n'étaient point en état de profiter de la folie du chef de l'empire. La défaite d'Idistavisus, la mort d'Hermann , avaient beaucoup diminué la puissance des Chérusques; presque tous les chefs de la nation avaient été tués; il ne restait plus de la famille de leur roi qu'un neveu d'Hermann, élevé à Rome comme son père Flavius. Les Chérusques eurent 1 imprudence de le rappeler (47 après J.-C. ) ; mais les anciens amis d'Hermann, tous ceux qui voulaient l'indépendance de la Germanie, ne pouvaient accepter un roi donné par les Romains. Italicus , c'était son nom , fut bientôt chassé ; mais les Langobards, auxquels il avait demandé un asile, le rétablirent. C'était presque une victoire pour Rome. Dès lors , en effet , les Chérusques tombèrent si bas que le peuple d'Hermann fut regardé par toute la Germanie comme un peuple lâche et méprisable. Leur renommée et leur puissance passèrent aux Cattes et aux Cauques. Les premiers surtout se placèrent au premier rang entre les nations du nord-ouest de l'Allemagne.
Sur les frontières du Danube étaient toujours les tribus suéviques. Là se trouvaient des peuples plus nombreux; de plus grandes masses de Barbares y menaçaient l'empire. Cependant, après la chute de Marood, des querelles in-
testines divisèrent long-temps , au sud comme au nord-ouest, les peuplades germaniques, etdéhvrèrent ainsi d'inquiétude les provinces romaines de la rive droite du Danube. Depuis la ruine du royaume de Marbod , fes Hermondures avaient succédé à la prééminence des Marcomans, rx)mme les Cattes à celle des Chérusques. Ces deux puissantes nations, poussées sans doute par la même rivalité qui avait armé Marbod contre Hermann , se firent une guerre acharnée.
« Un combat sanglant se livra, dit Tacite, entre les Herinondures et les Cattes. Ils se disputaient un fleuve dont Teau fournit le sel en abondance, et qui arrose leurs communes limites. A la passion àe tout décider par l'épée , se joignait la croyance religieuse « que « ces lieux étaient le point le plus voi- « sin du ciel, et que nulle part les « dieux n'entendaient de plus près les « prières des hommes. C'était pour « cela que le sel , donné par une pré- « dilection divine à cette rivière et à « ces forêts , ne naissait pas , comme « en d'autres pays, des alluvions de « la mer lentement évaporées. On « versait l'eau du fleuve sur une pile « d'arbres embrasés ; et deux éléments « contraires, la flamme et l'onde, « produisaient cette précieuse ma- « tière. » La guerre , heureuse pour les Hermondures, fut d'autant plus fatale aux Cattes , que les deux partis avaient dévoué à Mars et à Mercure l'armée qui serait vaincue, vœu suivant lequel hommes, chevaux, tout était livré à l'extermination. C'est avec joie que Tacite raconte ces sanglantes rivalités des Germains, et toutes les calamités qui les affligent. H s'y étend avec complaisance.» Bientôt, ajoute-t-il, un fléau inattendu frappa les Ubiens, nos amis : des feux sortis de terre ravageaient les fermes , les champs cultivés, les villages. Rien ne pouvait les éteindre , ni l'eau du ciel , ni celle de la rivière , ni aucun autre liquide. Enfin , de colère contre un mal où ils ne trouvaient point de remède, quelques naysans lancent de loin des pierres dans Tes flammes, et , les voyant s'affaisser,
ês s'approchent et les chassent , comme on chasse des animaux avec des bâtons et des fouets. Enfin , ils se dépouillent de leurs vêtements et les jettent sur le feu : plus l'étoffe était sale et usée , plus elle Tétouffait aisément. »
■ Les Bructères , dit-il autre part , viennent d'être chassés et anéantis par une liçue des nations voisines, qu'a soulevée contre eux la haine de leur orgueil, ou l'appât du butin, ou, peut-être, une faveur particulière des dieux envers nous. Et le ciel ne nous a pas même envié le spectacle du combat : soixante mille hommes sont tombés , non sous le fer ou les coups des Romains , mais , ce qui est plus admirable , devant leurs yeux et pour leur amusement. Puissent, ah ! puissent les nations , à défaut d'amour poiu* nous, persévérer dans cette haine d'ellesmêmes, puisqu'au point où les destins ont amené l'empire , la fortune n'a désormais rien de plus à nous offrir que les discordes de l'ennemi. »
S VL GUIABI DES B^TATU. C1VILI8.
Quarante-sept ans après la mort d'Hermann, les contrées voisines de l'emboudiuredu Rhin, et qui n'avaient pu se soustraire au joug ou à l'alliance onéreuse des Romains, voulurent profiter des guerres civiles qui suivirent la mort de Néron, pour ressaisir leur indép^ance. Civilis fut pour les Bataves, mais sur un plus petit théâtre, ce que le chef des Cnérusques avait été pour les peuples du nord-ouest de la Germanie.
Pendant que les troupes de Vespasien et celles de Vitellius se livraient, au milieu de Rome, des combats acharnés, assiégeaient et brillaient le Capitole, la nouvelle de plus en plus accréditée d'un grand aésastre en Germam'e était reçue à Rome sans y répandre le deuil ; on parlait d'armées romaines battues, de camps des lé-
S'ons pris, des Gaules soulevées, comme i choses indifférentes. Apprenons de Tadte quelles furent les causes de ce Taste embrasement.
« Les Bataves , dit l'historien , tant qu'ils demeurèrent au-delà du Rhin , nrent partie des Cattes. Chassés par une sédition domestique, ils occupèrent l'extrémité alors inhabitée des côtes de la Gaule, et une Ile située entre les lacunes et baignée en face par l'Océan , des trois autres côtés par le Rhin. Alliés des Romains , sans que la société du plus fort les écrase de sa prépondérance , ils ne fournissent à 1 empire que des hommes et des armes. Les guerres de Germanie avaient lon^-temps exercé leurcouraçe; leur gloire s'accrut en Bretagne, ou l'on fit passer plusieurs de leurs cohortes, commandées, selon l'usafe de ce peuple, par les plus nobles de la nation.
Le pays entretenait en outre une cavalèrie d'élite, qui excellait à nager avec ses armes et ses chevaux , et qui traversait le Rhin sans rompre ses escadrons.
« Julius Paulus et Claudius Civilis, issus d'un sang royal , surpassaient en illustration tous les autres Bataves. Paulus , accusé faussement de révolte, fut tué par Fontéius Capito. Civilis fut chargé de chaînes et envoyé à Néron ; absous par Galba , il courut un nouveau danger sous Vitellius, dont l'armée demandait sa mort. Telle fut la cause de ses ressentiments. Son espoir vint de nos malheurs. Civilis, plus rusé que le commun des Barbares, et qui se comparait aux Annibal et aux Sertorius , parce qu'il portait au visage la même cicatrice , ne voulut pas attirer sur lui les forces romaines par une rébellion déclarée. Il feignit d'être ami de Vespasien, et de prendre parti dans nos querelles. Il est vrai
3u'Antonius Primus lui avait écrit de étoumer , par une fausse alarme , les secours que mandait Vitellius, et de retenir nos légions, en les menaçant des Germains. Hordéonius Flaccus lui avait donné de vive voix le même avis, par inclination pour Vespasien et par mtérét pour la république, dont la ruine était inévitable si la guerre se renouvelait et que tant de milliers d'hommes armés inondassent l'Italie.
« Quand sa révolte fut décidée, Ci-
L'UNIVERS
Tîlis , tout en cachant des vues plus profondes , et résolu d'accomnioder ses plans à la fortune, commença de la sorte à remuer Tordre établi. Vitellius avait ordonné des levées parmi les Bataves. Cette charge, déjà pesante en elle-même , était aggravée par Tavarice et la débauche des agents du pouvoir; ils enrôlaient des vieillards et des infirmes pour en tirer une rançon et le^ renvoyer. Dans ce pays, les en- &nts sont généralement de haute taille ; ils enlevaient les pius beaux pour d'infanaes plaisirs. l.es esprits se soulevèrent, et des hommes aposté^ pour souffler la révolte persuadèrent au peuple de se refuser aux levées. Civilis , sous
S rétexte de donner un festin , réunit ans un bois sacré les principaux de la nation , et les plus audacieux de la multitude. »
Quand la nuit et la joie eurrat échauffé les imaginations, il harangua ses convives , célébrant d'abord Tancienne gloire de la patrie , pus énuméraat tout ce qu'elle avait a souffrir sous le joug romain, insultes, rapts, brigandages : « On ne nous traite plus, « comme autrefois , en alliés, s'écriait- « il , mais en esclaves ! Tantôt c'est le « lieutenant qui arrive avec la ruine de a son cortège et l'insolence de ses com- « mandements ; tantôt ce sont les pré- « fets et les centurions qui viennent « se rassasier de notre sang et de nos « dépouilles ; et alors il faut de nou- « velles proies à de nouveaux oppres- « seurs : le brigandage recommence « sous mille noms divers. Voilà qu'au- « jourd'hui on nous écrase encore par « le recrutement qui arrache le fils à « son père , le frère à son frère, et poue « ne plus se revoir. Pourtant jamais « l'occasion fut-elle aussi belle pour re- « conquérir notre liberté? jamais les « Romains fiirent-ils moins à craindre?
« Leurs camps ne renferment que du « butin et des vieillards. Les Bataves « n'ont qu'à lever seulement les yeux, « et ne pas se faire un épouvantail du « nom de quelques légions imaginaires.
« Ne possédons-nous pas une infan- « terie et une cavalerie excellentes, et « les Germains ne sont-ils pas nos
« frères ? Les Gaulois, d'ailleurs, eona spirent pour nous, et jusqu'aux Ro- « mains mêmes, à qui cette guerre « ne déplaira pas. Vamcus, nous nous « en ferons un mérite auprès de Ves- « pasien; vainqueurs, qui viendra « nous demander compte ? »»
Ces paroles furent accueillies avec enthousiasme. Civilis lia tous les convives par ce que la religion contenait d'engagements terribles et de rites solennels. Aussitôt il fit proposer aux Caninéfates de s'associer a l'entreprise. Ce peuple, qui habitait la partie septentrionale cle l'île , avait tout des Bataves, origine, langage, bravoure, excepté le nombre. Ses agents allèrent aussi solliciter les auxiliaires des légions de Bretagne, ces cohortes bataves envoyées d'Italie par Vitellius, et qui alors se trouvaient a Ma^ence.
Parmi les Caninéfates, il y avait un homme appelé Brinio, fils d'un chef qui avait long-temps bravé impunément la puissance des empereurs. Brinio était d'une bravoure éclatante; mais il n'avait pour lui que sa fougue et sa brutale audace. De concert avec les Frises , peuple d'au-delà du Rhin , il se jeta sur un camp de deux cohortes, voisin de l'Océan. Les Romains ne se tenaient pas sur leurs gardes ; le camp fut pris et pillé, et les cohortes dispersé<es. Les commandants des différents forts , ne pouvant se défendre, y mirent le feu et se retirèrent.
Civilis, dissimulant encore, feignit une grande colère contre Brinio , et blâma aigrement les commandants romains d'avoir abandonné les forts. Il les exhorta à regagner chacun leurs campements, et à se reposer sur lui du soin de tout pacifler. « Ma cohorte, « leur mandait-il, suffira pour étouf- « fer la rébellion. » Le piège éta'it visible ; les préfets romains sentirent que les cohortes éparses seraient plus facilement écrasées. D'ailleurs, ils commençaient à s'apercevoir que Brinio n'était qne l'instrument, et Civilis l'ame véritable de tous ces troubles.
Le secret de ses desseins perçait peu à peu à travers les indiscrétions de la joie belliqueuse des Germains. Civilis.
ft^rant le peo de soceès de son artifice , eut recours à la force. Se mettant à la tête des Caninéfates, des Frises et des Bataves, il marche contre les Ro^ mains , leur débauche une cohorte de Tungres, qui passe de son coté, et après les avoir égorgés presque sans résistance, consternés qu'ils étaient de cette trahison imprévue, il s'emgire de la flotte qu'As avaient sur le
Cette victoire, glorieuse pour le moment, fat encore utile pour la suite : elle donna aux Bataves d^ armes et une flotte , et la nouvelle en fut prodamée avec éclat dans les Gau- 1» et dans la Germanre, où Civilis fut célébré comme un libérateur.
La Batavie était donc affranchie^ et Civilis, dévoilant ses grands dessems, travaillart à réunir dans une même indépendance les Gaules et la Germanie.
Hordéonius, en fermant les yeux sur ses premières tentatives, en avait favorisé le succès; mais lorsque des courriers lui eurent annoncé coup sur coup que le camp était envahi , les cohortes détruites, le nom romain effacé de Tîle, inquiet et irrité , il ordonna à Mummius Lupercus de marcher contre Civilis. Lupercus commandait un camp de deux légions; il prit les légionnaires qu'il avait avec lui , les L biens , cantonnés près de là , la cavalerie tré vire, qui se trouvait un peu plus loin , et il passa le fleuve en diligence. Il avait joint à sa troupe une division de cavalerie batave, depuis long -temps gapiée, mais qui feignait de rester ndele, afin que sa défection, ayant lieu sur le champ de bataille, eût plus d'importance et d'éclat.
Civilis s'environna des enseignes romaines pour frapper les siens par le spectacle de leur gloire, et l'ennemi par le souvenir de sa déifaite. Il rangea derrière le corps de bataille sa mère, ses soeurs et toute la foule des femmes et des enfants, comme un encouragement à la victoire et un obstacle à la fuite. Le chant des guerriers et les hurlements des fenunes retentirent sur toute la ligne et donnè-
rent le signal du combat Un second cri , mais phis faible , partit des légions ennemies , et décela leur découragement ; car leur aile gauche venait d'être mise à découvert par la désertion de la cavalerie batsrve , qui s'était tournée ' aussitôt contre eUe. Toutefois, en ce péril extrême, le soldat légionnaire gardait ses armes et son rang ; maïs les auxiliaires ubiens et trévires , se débandant avant le premier choc, se dispersèrent dans la campagne. Les Germains s'acharnèrent sur eux, et les lésions eurent le temps de repasser le Rhin , et de gagner un de leurs forts appelé f etera Castra^ c'est-à-dire le Vieux-Camp, poste important par sa position et par les travaux qu'Auguste y avait fait exécuter.
Cependant les coliortes bataves, renvoyées par Vitellius d'Italie à Mayence, avaient été de nouveau rappelées par l'empereur au-delà des Alpes : elles étaient en pleine marche, lorsqu'un courrier de Civilis les atteignit. Le chef insurgé leur annonçait sa nouvelle victoire, et n'épargnait ni exhortations ni promesses pour les engager à embrasser la cause commune. Elles se laissèrent persuader et vinrent grossir les troupes victorieuses. Par la ionction de ces deux vieilles cohortes, le chef batave se voyait une armée régulière; toutefois, encore irrésolu , et songeant à la puissance des Romains , il se borna à faire reconnaître Vespasien par tous ceux qui étaient avec lui, et envoya proposer le même serment aux deux légions qui , repoussées à la première affaire, s'étaient retirées dans le Vieux-Camp. Elles répondirent « que les Romains ne precc naient pas conseil d'un traître et « d'un ennemi; que Vitellius était « leur empereur, qu'ils combattraient « pour lui jusqu'au dernier soupir; qu'il « convenait mal à un déserteur ba- « tave de s'ériger en arbitre de l'em- « pire de Rome; qu'il n'avait à espé- « rer de son crime qu'un juste chati- « ment. » A cette réponse, Civilis, enflammé de courroux, entraîne aux armes toute la nation batave ; les Bructères et les Tcnctères s'y joignent aus-
L'UNIVERS
sitôt ; et ) aVeHie ])ar de rapides mes* sagers , la Germanie accourt au butin et à la gloire.
Pour soutenir un choc si menaçant, les commandants des deux légions de Vetera en renforcèrent à la hâte les retranchements. Civilis occupait le centre de son armée avec l'élite des Bataves. 11 avait couvert les deux ri- Yes du Rhin de bandes germaniques, tandis que sa cavalerie se déployait au loin et battait la plaine , et qu« sa ilotte remontait le fleuve. Ici flottaient les insignes romaines des vieilles cohortes bataves; là les étendards germaniques et les simulacres d'animaux sauvages, tirés du fond des bois consacrés pour aller au combat. Ce mélange de drapeaux , présentant l'aspect d'une guerre à la tois étrangère et civile, irappa les assiégés de stupeur. Les Bataves et les guerriers d'outre-Rhin prirent chacun un poste séparé, afin que leur vaillance, se déployant à part, resplendît d'un plus vif éclat.
Toutefois l'armée barbare n'avait point assez de machines de guerre pour faire une ouverture dans les murailles avant d'aller à l'assaut. Aussi , lorsqu'ils se présentèrent pour assaillir les remparts , reçus par une grêle de traits et ae pierres , ils furent contraints de s'éloigner en frémissant ; n'ignorant pas d'ailleurs que la place n'avait des vivres que pour peu de jours, ils se décidèrent à forcer les Romains par la famine.
D'un autre côté, la discorde affaiblissait la seule armée romaine qui pât dégager les lésions de Vetera. Herdéonius, son chef, est massacré ; Vocula, qui lui succède , subit le même sort, malgré son courage et sa fermeté. En même temps , les soldats qui la composent, dévoués à Vttelli us, apprennent que Vespasien, au nom duquel Oivilis prétend combattre, est maître de l'empire. Des présages sinistres accompagnent cette nouvelle : le Rhin , épuisé par une sécheresse inouïe dans ces contrées , n'est plus qu'un faible ruisseau, comme si les barrières de l'emire voulaient s'abaisser elles-mêmes evant les Barbares. Le Capitole, ce
palladium sacré auquel sont attachées les destinées de Rome, vient d'être dévoré par un incendie; présage assuré, disaient les druides par toute la Gaule, que la souveraineté du monde allait passer aux nations transalpines. EnGn, la ^ande prophétesse dfes Germains avait prédit aux Bataves la défaite des légions. C'était une jeune ûlle du pays des Bructères, nommée Véléda; invisible à tous les yeux , elle restait le jour enfermée dans une tour écartée, ne sortant que la nuit pour courir les bois et les bruyères à la clarté des étoiles. Personne ne pouvait arriver jusqu'à elle ; un de ses parents était seul chargé de lui apporter les messages et de recevoir les oracles qu'elle rendait.
Bientôt Civilis put couper sa longue chevelure qu'il avait laissée croïti-e depuis le commencement de la guerre; son vœu était accompli , sa vengeance satisfaite : les Romains de Vetera étaient venus lui demander la vie.
Réduits à ronger le bois et la racine des plantes, arrachant l'herbe qui pousse entre les pierres , il leur fallut envoyer à Civilis une députation suppliante. Civilis avait enfin jeté le masue : effaçant de ses étendards le nom e Vespasien, il y avait inscrit: Empire gauioU, Il espérait qu'à ce nom la Gaule tout entière viendrait se joindre à lui pour reconquérir son indépendance. « Que les assiégés de Ve- « tera, dit-il aux députés, suivent le « nouvel étendard , qu'ils prêtent sec- « ment à l'empire gaulois, et les Ger- « mains les recevront en frères. » U fallut consentir à tout. Les Romains sortirent de la place; mais ils avaient trop long-temps rendu impuissants les efforts de leurs ennemis pour avoir foi dans leurs promesses. A cinq milles environ, les Germains s élancèrent d'une embuscade et tombèrent à l'improviste sur la colonne. Les plus intrépides furent tués sur la place; beaucoup périrent en fuyant ; le reste rebroussa chemin et se réfugia dans le camp : les Germains y mirent le feu, et tous ceux qui avaient survécu au combat furent la proie des flammes.
On dit (fie Civilis, ayant armé son fits, tout jeune encore, de flèches et de javelots proportionnés à son âge, lui donna pour but les légionnaires prisonniers. D'autres furent envoyés a Véléda, peut-être pour d'horribles sacrifices. Civilis ne perdait aucune occasion de gagner la faveur de la propbétesse; il avait de vastes projets.
On remarqua que ni lui , ni aucun de ses Bataves, n'avait prêté serment à Tempire gaulois. Il voulait rester libre, pour dominer à la fois la Germanie et les Gaules. Mais déjà la fortune changeait : les Gaulois, oubliant qu'ils ne'devaient chercher que leur indépendance nationale, voulaient faire un empereur. Sabinus , qui se disait descendant de César , venait d'être proclamé chez les Langrois. Les Rémois, les Séquanes , voyant que la cause de la Gaule devenait celle d'un homme , rcftisèrent de prendre les armes. En même temps, Vespasien, maître tranquille de l'empire , envoyait une armée nombreuse avec un général expérimenté. Sabinus fiit défait par les Gaulois eux-mêmes avant l'arrivée du général romain , et n'échappa qu'en se réfugiant dans un souterram, où il vécut neuf années avec sa femme , la belle et vertueuse Époni ne. Civilis, resté seul, marcha hardiment au-devant des Romains, surpri»: le camp de Céréalis, le forqa , mit en fuite la cavalerie , et aurait détruit l'armée romaine, si Céréalis, absent au moment de l'attaque, n'était venu rétablir lecombcit. La fortune de la journée changea. Les Germains reculèrent, et Civilis, se voyant serré de tous côtés , fut contraint de se réfugier dans Tile des Bataves , après avoir soutenu, près de Vetera, deux batailles contre Céréalis.
La guerre se rapprochant des frontières de la Germanie, de nombreux guerriers vinrent se joindre à Civilis , qui, profltant de la confiance téméraire de renneini,* faillit exterminer Famiée romaine. Les Itataves avaient remarqué que la garde se faisait avec négligence dans le camp placé sur les bords du Whaal; ils choisirent une nuit sombre, et s'abandonnant au fil
de Teau, ils pénétrèrent , sans rencontrer d'obstacles, au milieu des retranchements. Céréalis était absent; \V avait été passer la nuit ailleurs, dans^ les bras d'une femme ubienne , nom^ mée Claudia Sacrata. Les Romains ^ surpris sous leurs tentes , périrent en grand nombre sous les coups des Germains ; en même temps leur flotte était surprise , et quand le jour vint, les Bataves s'en retournèrent triomphants, traînant à leur suite les bâtiments qu'ils avaient pris, et la trirème prétorienne, qu'ils envoyèrent en présent à Véléda.
Ce fut le dernier succès de Civilis.
Prévoyant la victoire prochaine des Romams, il entama avec leur chef de secrètes négociations. Céréalis avait lui-même envoyé porter des paroles de paix à Véleda : il lui représenta que les Germains n'avaient retiré de leur alliance avec Civilis (]ue le massacre ou la fuite de leurs frères; que s'ils continuaient, les torts et l'insulte étant d'un côté, de l'autre seraient la vengeance et les dieux.
Ces paroles Orent effet sur Véléda.
Les Germains une fois ébranlés , les Bataves , réduits aux plus déplorables extrémités, le furent bientôt à leur tour. Civilis demanda lui-même une entrevue au général romain, chercha à excuser sa conduite, et, pour prix de son humiliation, obtint la permission de vivre tranquille dans sa patrie. Les Bataves rentrèrent dans leurs anciens rapports avec Rome, et restèrent libres de tout tribut.
Ainsi se termina cette guerre qui avait commencé d'une manière si menaçante pour Rome. Peut-être aurait-il été âonne à Civilis d'y jouer le rôled'Hermann; mais il ne sut point faire une alliance solide avec les tribus germaniques. Il préféra s'associer aux Gaulois , qui, rompus au joug de Rome, ne lui prêtèrent (|u'une assistance partielle. Les Germams, qui d'ailleurs n'étaient point alors sérieusement menacés , ne virent point dans ce chef, combattant au nom d'un empire gaulois , un défenseur de l'indépendance germanique. Ils ne lui envoyèrent que ceux de leurs guerriers
L'UNIVERS
qai , impatients de re|X)6 , saisissaient toute occasion de butiner et de combattre.
$ GUBRRI DIS MA.RC01IAirS.
Encoura^ par les guerres civiles qui suivirent la mort de Néron, et par le bruit des victoires du Batave Civilis, les Germains des bords du Danube renouvelèrent leurs incursions, et le roi des Daces osa même attaquer F Italie.
Le lâche Domitien acheta la pn'ix des Barbares , et dégrada Tempire jusqu'à leur promettre un tribut annuel. ïrajan vengea le nom romain. Il jeta audacieusement un immense pont de ierre sur le Danube, comme pour éOer les Barbares, battit les Daces, et réduisit leur pays en province (*).
Ces triomphes de f rajan sur les peuples de ta Pannonie ne firent qu'irriter tes Germains méridionaux. Tous les peuples situés le long du Danube, depuis la Pannonie jusqu'au INordgau, les Marcomans, les Quades, les Hermondures, les Langobards, et plusieurs autres qui nous sont inconnus, formèrent une vaste confédération. L'effroi se répandit far toute l'Italie , et, si l'on en croit Lucien, on alla jus<|u'à consulter un prétendu prophète, qui promit la victoire si l'on jetait dans le Danube, pour les faire aborder sur la rive gauche, deux lions chargés de parfums et d*aromates.
Mais les Barbares, qui prirent ces lions
r^ur des chiens sauvages, les tuèrent coups de flèche, et, quelque temps après, massacrèrent vingt mille Romains.
Il fallut que les deux empereurs^ Marc Aurèle et l'indigne collègue qu'il s'était donné, Lucius Vérus, mardiassent contre les Germains. Pour se
(*) C'est en l'honneur de ces victoires qua lut élerée à Rome It colonne Trajane, qui a servi de modèle à la colonne de la place Vendôme k Paris. De tous les monuments anciens la colonne Traiane esl le plus important pour qui veut étudier les costumes, les armes et la manière de combattre dei Barbares.
rendre les dieux favorables et ranimer la confiance des soldats , toujours alarmés d'une guerre au-delà des Alpes, Marc Aurèle ordonna un si grand nombre de sacrifices, que les fâ^aisants de Rome disaient qu à son retour il ne trouverait plus de bœufs pour remercier les dieux de sa victoire. Les Barbares avaient pénétré jusqu'à Aquilée; ce ne tut qu'avec peine qu il en aelivra l'Italie. L empereur croyait la paix assurée ; mais les Marcomans et leurs alliés avaient éprouvé la faiblesse de l'empire et goûté les fruits de l'Italie : la guerre recommença.
Cependant, à Rome, toutes les ressources avaient été épuisées; Marc Aurèle se vit obligé oe vendre les meubles et les effets précieux du palais impérial; on enrôla les esclaves, les glaaiateurs , les étrangers, et cette armée, à peine romaine , descendit des Alpes vers le Danube. Attiré par les Quades dans d'étroits défilés , 1 empereur se vit tout à coup enfermé par les Barbares qui , détournant tous les ruisseaux, laissèrent leurs ennemis exposés à une soif dévorante. Le désastre de Varus allait se renouveler. L'empereur et sa dernière armée périssaient, lorsqu'une pluie imprévue leur of^it le moyen de se désaltérer. En même temps un orage affreux, mêlé de grêle et de tonnerre, fondit sur les Quades, qui se hâtèrent de rendre les armes , persuadés que les dieux s'étaieut prononcés pour les Romains. Cette intervention du ciel fut attribuée aux prières delà lésion Fulminante, la dixième, celle de César , et qui était toute composée de chrétiens.
Cependant les Barbares n'avaient point été vaincus : le premier moment de terreur passé, ils reprirent les armes, et Marc Aurèle , épuisé par l'âge et les maladies , tut obligé de venir une troisième fois sous ce rude ciel de la Germanie, dissiper la ligue formidable des Marcomans. Il la repoussa au-delà du Danube, construisit des forteresses le long du fleuve, et, pour se préserver de ces Barbares , il en prit un certain nombre à sa solde et les établit sur le territoire romain; mesure im-
prudente , bien qu'en cela Maro-Aurèle ne fit que suivre la politique des empereurs qui l'avaient précédé , d' Au^ gusie et de César même. Il espérait sans doute que ces Barbares, dispersés an milieu des Romains , perdraient leurs mœurs, leur sauvage indépendance, tout en conservant leur courage indomptable, et fourniraient à Tempire les soldats qui déjà commençaient à lui manquer.
Cétait toutefois une précaution dangereuse, car ces Barbares pouvaient , comme Hermann et tant <rautres , se rappeler qu'ils étaient libres autrefois dans les forêts de la Germanie , et au lieu d'arrêter leurs frères, les aider à franchir les frontières. L'empire n'en fut pas après cela plus tranquille. Après avour si péniblemaat chassé les Barbares de ritalie, et assuré par des forteresses la ligne du Danube , il fallut que Marc-Aurèle allât encore au secours de la Dacie, attaquée par les Bastames et les Alains , que les Gotbs commençaient à pousser devant eux.
Cest dans cette expédition qu'il écrivit sous la tente , à deux pas des Barbares , cet admirable livre qui , par sa haute moralité, se place kcôté oe FÉ- ^-angiie, et où Marc-Aurèle montre une libéralité d'esprit inconnue à l'ancienne Rome. « Comme Antonin , j'ai Rome pour patrie; comme homme, j'ai le monde. » Et encore : « L'Athénien disait : Chère cité de Cécrops; et toi , ne diras-tu pas : O chère cité de Dieu ! » On sent à ces paroles que les temps vont changer; que désormais s'efface Pesprit étroit de la cité antique qui repousse et traite en ennemi tout cemreile ne renferme pas dans ses murs.
Rome n'est plus Rome : elle embrasse déjà le monde; si les nations barbares manquent encore, les voici qui s'apprêtent , et la cité de Dieu va s'ouvrir pour dlcs.
$ yUL L'exFCRB BT hk Germaicie au
XII^ SliCLE.
Comme nous ne connaissons Tancîenne Allemagne que par les historiens de Rome, et qu'ils ne nous en parlent
3* IJi*raison, (Allemagnb.)
que lorsqu'ils ont à raconter les guerres des Germains avec l'enipire, nous ignorons les révolutions intérieures de ce pays, et nous sommes forcés de laisser passer de longues années sans V rattacher un seul fait; aussi, quand les écrivains latins reviennent à nous parler de la Germanie, nous trouvons parfois de grands changements survenus dans les rapports et la demeure des tribus. Ainsi la première fois que nous revoyons cette contrée, après la guerre des Marcomans, de nombreuses révolutions, qui sans doute se préparaient depuis long-temps, sont accomplies; des peuples que l'histoire n'avait pas encore nommés, ou que nous connaissons à peine, apparaissent; des confédérations nouvelles se montrent dans l'ouest et l'est de l'Allemagne. C'est comme une Germanie nouvelle qui a pris la place de l'ancienne, et celle-là semble mieux organisée pour l'attaque et l'invasion.
C'est maintenant que les retranchements romains vont avoit à soutenir de terribles assauts. Il faut que l'cmire se ceigne les reins, qu'il saisisse deux mains sa large épée, qu'il appelle à lui ses meilleurs soldats. Ce n est plus le temps des jouissances et du calme de l'île de Caprée,de la niaison dorée de Néron, de la villa d'Adrien. Assez de tyrans insensés ont étonné le monde de leurs folies et de leurs débauches ; que ces mimes, ces bouffons , ces hermaphrodites déguisés en empereurs fassent place désormais aux durs paysans derillyrie ; qu'Héliogabale cède le trône, qu'il souille de ses monstrueuses passions, aux Probus, aux Auréliens: l'empire a besoin d'eux , car les Germains sont aux portes, et le christianisme n'a pas encore fait son œuvre, le paganisme est encore debout, les saturnales durent encore. Attendez que la religion nouvelle ait pris possession de l'empire, qu'elle envoie vers le Rhin et le Danube ses missionnaires pour faire alliance avec vous, alors les portes vous seront ouvertes; le colosse, long-temps miné, croulera sous vos coups, le vieux monde aura vécu, et sur ses ruines'
L'UNIVERS
se consommera ralliance d*où doit sortir un monde nouveau.
■0I7YU.US COITFiniRATIOirS 01 PBUPT.I4 ALBHANS.
Cest Tan 213, sous le règne de Caracalla , qu'il est question , pour la première Fois, des Alemans, L'empereur, après une guerre contre les Cennes, qui lui vendirent la paix, entra comme ami et allié sur les terres des Alemans. Il y fit construire quelques forts, dont les Barbarés s'in-
guiétèrent peu ; puis, quand il compta ien sur leur sécurité, il rassembla tous les jeunes gens de la nation, comme pour les prendre à sa solde, et les fit massacrer par ses troupes qui les avaient enveloppés. Après cette victoire, il prit le surnom iïAkmannicus* Ces Alemans n'étaient point, un seul peuple, mais la réunion de toutes les anciennes tribus qui * habitaient entre le Mein et les Alpes. Long-temps on a cru, d'après leur nom, que c'était un peuple formé des débris d'anciennes tribus, de Gaulois fugitifs, d'hommes de toutes races. Mais les historiens récents de l'Allemagne repoussent cette opinion, et ne voient dans les Alemans que d'anciens Suèves , qui , par fierté , se sont donné un nom dont le sens annonçait aux ennemis que parmi eux ils ne trouveraient que des hommes de cœur (a//, tous, mann^ homme).
Les Alemans combattaient surtout à cheval ; mais ce qui rendait leur cavalerie plus formiaable, c'est qu'ils savaient y mêler de l'infanterie. Les plus braves de leurs jeunes guerriers, tes plus rapides à la course, s'habituaient de bonne heure à suivre les cavaliers, même dans les plus longues marches, les soutenaient dans l'attaque, en combattant de pied ferme, et improvisaient ainsi, sous les yeux mêmes de l'ennemi, une infanterie que celui-ci ne soupçonnait pas. C'est cette tactique qui a mérité les éloges du chevalier Folard.
FaAJNCS.
Au-dessus du pays des Alemans se
trouve, dans la carte de Peutinget^« dressée sous Théodose ou Honorius, un pays situé ^tre le Rhin, le Mein et le Weser, et qui porte le nom de Wanda.
gous ce nom de Francia, dénomination générique de la contrée, on lit :
Chaud Amsibaniy Cherusciy Chamaviqui et Franci. Les Francs ( hommes libres) ^ont donc une de ces confédérations auxquelles donnait naissance la guerre continuelle contre les Romains. Plusieurs tribus errantes de ees contrées, les Bructères, les Cattes, les^Attuariens, les Sicambres, paraissent avoir aussi fait partie de la confédération.
La date de la formation de cette ligue n'est point connue : quelquesuns la placent après les guerres de Civilis; d'autres, après tes expéditions deMaximin (235—238). Ce qu'il y a de certain, c'est que le nom de Francs trouve, pour la première fois, dans les historiens latins, vers l'année 240.
Aurelien, n'étant encore que simple tribun de légion, battit les Francs, leur tua sept cents hommes, en vendit trois cents ; et comme les légions allaient marcher contre les Perses , les soldats firent une chanson militaire, dont le biographe d'Aurélien nous a conservé le refrain :
Mille Prancos , imlle Sarmatat occidimot ; Mille, mille, mille, mille Penas qucrimut.