LA CROISADE
L'Allemagne ne prit qu'une part secondaire à la croisade. Le premier rôle resta à la France, pays d'élan et de sympathie, où toute idée généreuse descend vite de la théorie à l'action. Cependant il faut nous arrêter uelque temps à voir de près ce grand vénement, par lequel le monde, jusqu'alors endormi, recommence à se mettre en mouvement.
L'on distingue d'ordinaire huit croisades différentes; mais, à vrai dire, il n'y eut dans l'espace de près de deux siècles (1099—1270) qu'une suite non interrompue de pèlerinages vers la terre sainte. Tantôt les pèlerins s'unissaient en masses innombrables , comme les armées de Pierre l'Ermite, de Godefroi de Bouillon, etc.; tantôt ils passaient un à un, ou en petites' troupes ; mais la route qui condui* • sait à Jérusalem ne manqua jamais de pieux voyageurs, tant qu'if resta
un point de débarquement pour les pèlerins. L*islannsme fut combattu de Qeux côtés, en Espagne et en Palestine; mais la croisade d'Espagne ne fut nationale qu'au delà des Pyrénées.
Du moment que l'Europe n*eut plus à craindre de ce côté une invasion sérieuse y l'on cessa d'y songer, ou si quelques pèlerins passèrent encore les Pyrénées, ce furent seulement quelques chevaliers qui allèrent gagner leurs éperons auprès du Cid, ou cherclier fortune en Espagne, comme ce prince de la maison de Bourgogne qui trouva au bout de sa lance le royaume de Portugal (*).
La véritable croisade, la croisade européenne, c'est celle de Jérusalem.
A celle-là tous prirent part, tous voulurent voir les saints lieux, tous, jusqu'aux petits enfants , qui disaient à chaque ville qu'ils rencontraient sur leuç route : « N'est-ce pas là Jérusalem ? w *
LA CAOÙ&OI BST I,B IKSOLTAT DE l'cvIOI* DE I.*KS-
Les croisades sont le plus beau moment du moyen âge ; elles en forment l'époque héroïque. C'est un mouvement individuel et général, spontané, et^urtout sans intention politique, uoi qu'en aient dit les historiens du ernier siècle. Ce qui fait surtout la grandeur et l'importance des croisades , c'e^t qu'elles sont le résultat de l'union intime des deux puissances du moyen âge, la féodalité et rÉ|(|ise.
Ces deux puissances avaient suivi une ligne de développement parallèle, mais en sens contraire. Partie de la démocratie la plus large, l'Église s'était élevée par l'aristocratie épiscopale jusqu'à la monarchie papale. Grégoire VII avait placé lesaint-siége sinon au-dessus de toutes les couronnes , au moins au-dessus de tous les sièges épisco-
(•) les chréliens d'Espagne vii-enl aussi des chevaliers teutoniqùes combaUre dans leurs rangs; témoin cet aventineux duc d'Autriche, LÎêouokl VI , qui prit une part glorieuse i la La taille de Las Nevas de 1 Ofosa (iai9}. Yo^ez Autriche, p. a8.
lAGNE. S6S
paux. Fortifiée par cette concentration de toute son autorité dans les mains d'un seul , retrempée par la sévérité et les réformes de Grégoire VII, l'Éclise était toute-puissante alorâ sur "esprit du peuple, qui, échappé comme par miracle , il. le croyait du moins , a la sentence de mort prononcée con- •tre lui pour l'an 1000(*), remerciait le ciel par un redoublement de zèle et de ferveur. Les croyants n'étaient point seulement les pauvres, les misérables, ceux qui avaient besoin des consolations de la reli&ion , mais les riches , les grands, les heureux du siècle. Jamais la foi n'avait été aussi générale , aussi vive. Quant à la société civile, elle était allée aussi loin que possible dans l'isolement; il n'y avait plus ni mouvement ni vie; touts'inunouilisait.
OODT DM riLBtSVAOU.
Depuis quelques années il y a eu parmi nous réaction en faveur du moyen âge. Ceux qui parlent de cette époque ne trouvent jamais assez d'éloges pour ces temçs de loyauté chevaleresque et de dévouement; mais la vérité historique veut que Ton efface ces couleurs trop brillantes. ^Lcs clievaliers n'étaient point toujours aux fêtes , aux tournois si ruineux d'ailleurs. Toute l'année, il leur fallait rester derrière les épaisses murailles de leurs châteaux, en compagnie de leurs chiens et de leurs faucons»
n'ayant même pas encore, pour désennuyer leurs loisirs, les longs et insipides poèmes de chevalerie en vingt et trente mille vers, que les nobles du douzième siècle pourront au moins se faire lire et relire chaque soir par leur chapelain. Cette vie monotone, ils cherchaient à la varier en guerroyant sans cesse contre leurs voisins, en courant les aventures ; ou bien ils s'attachaient à la fortune de quelque prince belliqueux , cotune les soixante miUe
(*) C^était une croyance générale que le monde devait finir en l'an looo. Une foulo de chartes de dotations portent ces « ^(ii^ntwUc vespere munai, eU^
L^tSÎVERS.
éhevatiers que Guillaume le Bâtard iut réunir autour de son étendard
Four les conduire à la conquête de Angleterre. Ce besoin d'agitation et de mouvement Joint à une foi vive et enthousiaste, éoànsi Jieu à une foule de pèlerinages et prépara le grand mouvement des crbisades. Les prédi- , cations de Pierre 'l'Ermite ne nirent qne Tétincelle qui tomba sur des matières inflammables.
iXAT POLITlQUK KT RlUOtSUX AE l'ORXKHT.
Itat rouTiQHB.
Mais quel était alors l'état politique et religieux de l'Orient? Ce n'étaient plus les Arabes qui possédaient Jérusalem les Abassides étaient tombés , et une foule de princes était sortie de la pousse de leurs pieds. Chose étrange!
l'Unité fut ramenée dans l'empire de Mahomet par des esclaves sous le titre modeste de vicaires du calife. Mahmoud lé Gaznevide, chef des esclaves turcs , son successeur Togroul-Beg , le fils de celui-ci, Alp-Arsian, puis Melek-Schah, firent dominer le croissant depuis la Méditerranée jusqu'aux frontières de la Chine. Mais a sa mort, en 1092, son frère et ses quatre fils se disputèrent son riche héritage. Le résùltat de ces guerres impies fut Taffaiblissement de l'empire des Turcs, et la formation de cinq royaumes : celui de Perse, auquel restait attachée la suzeraineté, cehii de Karman, enfin les sultanies d'Alep, de l)amas et de Roum , dans l'Asie mineure , en Êtce de Constantinople.
ItAT BU.KIIBOZ. — «TtTieitKa.
L'eflVoi des Grecs fut au comble; ils firent retentir l'Europe de leurs
{plaintes , et cependant risiamisme n'éait déjà plus à craindre : tandis que les divisions politiques affaiblissaient sa fbrce militaire, il était travaillé au dedaos par des doctrines mystiques, qui minaient la foi- et détruisaient l'élan des âmes. Le caractère général de (a religion de Mahomet, c'est l'abandon que fait l'homme de sa
volonté à Dieu ; le nom même de œtlé religion l'exprime : islamisme siguifie résignation aux décrets du ciel. Cette abnégation volontaire n'était pas un accident , mais une nécessité aans le mahoméjisme. Le pro|)hète , supprimant tout médiateur, Dieu et l'homitia restent en présence. Or, il doit nécessairement arriver qu'en face de la toutepuissance divine, l'homme, effrayé de sa faiblesse, désespère de pouvoir $e conduire lui-même, et fait à Dieu te sacrifice de sa propre liberté. Mahomet, i| est vrai , a niîs entre l'homme et Dieli lé Coran, la loi écrite; mais ce livre, si la raison l'examine de près , n'est qu'un tissu d'absurdités.'Pourou'il ne soit pas indigne de celui dont il porte le nom , il faut admettre que c'est un voile souvent épais, qui cache les célestes vérités; il y a donc nécessité de l'interpréter : îl faut c|ue l'esprit cherche l'esprit pur indépendant de la forme; la loi n'est aucune forme grossière , par laquelle 1 esprit pur se communique à ceux qui ne pourraient autrement le saisir , mais (^ui le gêne et l'obscurcit. Que ceux qui voient et comprennent se débarrassent donc dé cette forme gênante de la loi, elle restera pour les faibles d'esprit ; mais les forts peuvent dire : Périsse la lettijt, vive I esprit, c'est-à-dire, la libre interprétation. La loi étant ainsi supprimée, il reste la volonté absolue de Dieu , dans laquelle la volonté individuelle se confondra. Dès lors ce n'est plus que Dieu qui agit par l'homme ; d'où n suit que toutes les actions sont indifférentes, puisque toutes sont divines.
ItKA<I.ITBt 0« AMAMIIIS.
Cest la doctrine qu'avaient propagée en Égypte , dans la Perse , mais surtout en Syrie, les sectateurs de Babek, d'Abballan , et enfin ceux de Hassan- Ben-Sabah , si redoutés sous le nom d'Assassins. Maîtres de tous les châteaux des montagnes de la Syrie, ils étaient la terreur des princes voisins, par le fanatisme qu'ils savaient inspirer à \mtsfedavisy ou dévoués.
C'était Tan 1090 que Hassan s'était
emimré de la forteresse d'Alamout.
êssiégé (juelque temps après par eleck-Scnah, il le fit empoisonner, âiusi que son vizir , et répandit Feffroi dans l'Asie par ses assassinats.
L'année même de la prise de Jérusalem par les croisés, un grand nombre de châteaux tombèrent aux mains des Assassins.Pour effrayer un sultan seldjoucide, il gagna jun de ses esclaves, qui , pendant le sommeil de son mattre , planta un poignard dans la terre à deux pieds ae sa téte; puis il lui écrivit : « Sans notre affection pour « le sultan , on lui aurait enfoncé le poi- «gnard dans la poitrine, au lieu de le « planter dans la terre. » Il envoya demander au grand Noureddin une forteresse de ses États, et Noureddin n'osa refuser. Il renouvela souvent de pareilles demandes. Un prince, en livrant à tordre une de ses forteresses, Conseilla aux habitants de la démanteler; ce consei 1 1 u i coû ta la vi e . Des Assassins, n'ayant pu trouver dans sa demeure un vizir qu'ils cherchaient, plantèrent leurs poignards dans sa porte. Ce même vizir, reconcilié avec les Assassins, reçut un de leurs ambassadeurs, qui lui dit, dans un festin, quMI avait parmi ses gardes cinq Ismaélites ; l'un d'eux lui dit : « Tel jour, à telle heure, j'aurais pu vous tuer impunémeht; mais je n avais pas d'ordre. » Le vizir, effrayé , ôta ses habits et se prosterna devant les cinq Assassins, j)rotestant -u'il serait à l'avenir le fidèle esclave
lu grand maître. Cent vingt-quatre Assassins perdirent successivement la vie , en essayant d'attenter à celle d'un émhr. Un jour qu'un chef croisé, Henri comte de Champagne, visitait un grand prieur de Vorare y celui-ci le mena au sommet d'une tour ; à chaque créneau se tenaient deux hommes vêtus de blanc. Le prieur fit un signe, et deux de ces hommes se précipitèrent du haut de la tour (*).
(*) Le nom d'Assassin vient de haschiichim , pastilles enivrantes faites avec de Topium et de la jusqtiiauie, que le chef feilait prendre aux fetiavis vrant qu'ils fussent Maîpertéf endormis dans des janliiis où ils
Tel était, à la fin du onzième tiède, l'état de l'Asie occidentale : d'abord la grande sultanie de Roum , puis celles d'Alep et de Damas; derrière, les deux califats de Bagdad et du Caire, tous deux impuissants : le premier, soumis au sultan de Perse, dont les émirs étaient, à peu près, partout indépendants ; le second , abandonnant l'autorité à son vizir, qui tâchait de se faire obéir en Égypte, en Phénicié et dans la Palestine; enfin, sur tous tes sommets des montagnes, de la Médie à la Palestine, les châteaux des Assassins, plus ennemis des sultans qui les entourent que des croisés qui arrivent.
Cette situation de l'islamisme explique pourquoi les Turcs laissèrent 20,000 chrétiens prendre Jérusalem, qui était aussi pour eux une ville sainte. Si la puissance du calife de Bagdad n^avait point été renversée, et la foi primitive des Arabes détruite, tousse seraient réunis contre les infidèles, en se rappelant cette parole du prophète : Que le paradis est sous l'ombre des épées.
PREMli^.RS8 TROtrPCS DES CEOISéS.
L'Allemagne, avons-nous dit, ne prit qu*une part secondaire à la croisade. Cepenaant , lorsque les prédications de Pierre l'Ermite, et les discours d'Urbain II , à Clermont, eurent décidé ce grand mouvement qui allait ébranler I Europe jusque dans ses fondements , l'Allemagne fournit quelques recrues aux bandes nombreuses oui la traversèrent pour arriver par la Hongrie et le pays des Bulcares jusqu'à Constantinople. D'abora ce fut le peuple qui, laissant derrière lui les chefs et les princes s'armer , se compter, partit sans rien attendre. Plem de confiance dans sa foi et dans la protection divine, une troupe nombreuse, conduite par un pauvre chevalier, nommé Gauthier sans avoir, traversa d'abord l'Allemagne, mais fut presque entièrement détruite dans la Bulgarie.
Srenaient un avant-eoût de tontM lef ]oiet e leur sensuol paradis.
Pierre , qui suivit avec 40,000 hommes, ne fut guère plus heureux , et conduisit avec oeine les débris de ses troupes Jusqu^ Constantiuople. Les bandes qui suivirent furent plus malheureuses encore. Celles-ci furent en partie com« posées d* Allemands.
TXOUPS DI GOmCBAUL.
« n if ]r avait uas longtemps oue Pierre avait quitte les pays de TOccident, dit le chroniqueur Albert d'Aix , lorsqu'un prêtre nommé Gottschalk, né Teuton, et habitant des bords du Rhin , échauffé par les discours de Termite et brûlant du désir d'entreprendre aussi le voyage de Jérusalem , entraîna, par ses paroles, un grand nombre d'hommes de diverses natjons à suivre les mêmes voies, n rassembla plus de quinze mille individus dans la Lorraine, la France orientale, la Bavière, le pays des Allemands , tant dans la classe des chevaliers que dans celle des gens de pied ; et tous , ayant ramassé une immense quantité d argent et toutes les choses nécessaires au voyage, se mirent en route , et suivirent, dit-on, leur marche
Saisiblement jusque dans le royaume e Hongrie. Arrivés à la |)orte de Mersebourg et de la citadelle , et se présentant sous la protection du roiColoman, ils y furent accueillis avec honneur.
On leur accorda même la permission d'adveter toutes les choses nécessaires à la vie, et en vertu des ordres du roi , on conclut un traité avec eux, pour prévenir tout mouvement désordonné dans une si grande armée. Us y demeurèrent pendant quelques jours, et commencèrent à vagabonder. Les Bavarois et les Soua1)es , hommes impétueux , et d'autres insensés encore , se livrèrent sans mesure aux excès de la boisson, et en vinrent bientôt à enfreindre les conditions du traité : d'abord, ils enlevèrent aux Hongrois du vin, des grains et les autres choses dbnt ils avaient besoin; puis ils allèrent prendre dans les champs des bœufs et des moutons pour les tuer; ils tuèrent aussi ceux qui voulurent leur ré-
sister ou reprendre sur eux leurs bestiaux, et ils commirent encore beaucoup d'autres crimes que je ne pourrais rapporter en détail , se conduisant en gens grossiers, insensés, indisciplinés et inuomptables. Des hommes qui ont assisté à ces événements rapportent qu'ils se saisirent d'un jeune Honnis et l'empalèrent sur la place publique.
On se plaignit de ce fait et de toutes les autres oÏÏ^enses des pèlerins , et ces plaintes parvinrent aux oreilles du roi et de ses prmees