OTHON IV
( i^o3 . raiS.)
Ce meurtre re^e^•a les affaires d'Othon ; il fut de nouveau élu empereur,
et réunit cette fois tous les suffrages. Ainsi la couronne impériale sortait de la maison de Hohenstaufen pour rentrer dans celle de Henri le Liôn.
Otbon avait été obligé de |>ayer assez cher Tassistance du pape; il avait reconnu tous les droits qu^il ^'attribuait. Cependant sa lettre était ambiguë :
« Nous vous rendons Tobéissance que « nos prédécesseurs ont rendue aux « vôtres.'^ Mais ce qui était une concession plus réelle, c*est qu'il ne lui disputa point la possession des terres que le pontife avait déjà recouvrées , comme Viterbe , Orvietto, Pérouse , etc., qu'il lui abandonna la supériorité territoriale sur le royaume des Deux -Siciles.
PROOais DU PAFX.
Henri VT avait donné à des seigneurs allemands un grand nombre de fiefs italiens, plusieurs comtés dans la Romagne et laToscane, c'est-à-dire, dans les anciens domaines de la comtesse Mathilde. Le pape , à qui il déplaisait de voir des Allemands établis si près de lui , avait profité des querelles d'Othon et de^ Philippe pour raffermir son autorité. Il avait envoyé deux cardinaux les chasser de la Marche d'Ancône et du duché de Spolète, avait formé dans la Toscane, entre toutesies villes de cette contrée , une ligue qui devait en fermer l'approclie aux étrangers, et, en même temps, produisant un testament de Henri VI, qui lui donnait la tutelle de son fils Frédéric II , ainsi que l'administration de son royaume des Deux-Siciles , il avait profité de cette position pour faire établir en droit et en fait gue ce royaume était un fief du saint-siége.
OTUOV ▲FAUS LBS DIFPBREItdS SURVENUS ■HTRS LES GIBELINS.
Othon , avons-nous dit , fut obligé de reconnaître toutes ces usurpations.
Mais quand il passa les Alpes pour venir prendre la couronne a Rome, les choses changèrent. L'allié du pape ne pouvait pas oublier qu'il était empe-
[AGNE. 313
reur. A son arrivée en Italie , tous les Gibelins, qui avaient souffert poùr la cause de l'Empire, allèrent en foule audevant de l'empereur; auprès de lui se réunirent surtout les parincipaux seigneurs de la Vénétie., Eccelino II de Romano, et Azzo, marquis d'Esté. Ces deux nobles divisaient , par leur inimitié, toute la Marche. Othon, qui avait besoin de leurs services , s'efforça de les réconcilier.
« Dès qu'Eccelino se trouva visà-vis du marquis, en présence de toute la cour, il se leva pour accuser son adversaire de tralïison et de félonie. « Nous avions été liés dans notre « enfance , dit-il , et je le croyais mon « ami. Nous nous trouvions ensemble « à Venise, et je me promenais avec • lui dans la place de Saint-Marc, lors- « que des assassins se sont jetés sur « moi pour me poignarder : dans cet « instant, le marquis a saisi mon bras « pour m'empécher de me défendre, « et si je ne m'étais arraché par un « effort violent, j'aurais été infailli- « blement tué , comme un de mes sol- « dats l'a été-à côté de moi. Je le dé- « nonce donc à cette assemblée comme « un traître; et à vous. Sire, je vous « demande de permettre que je prouve, « dans un combat singulier , les trahi- « sons dont il a usé envers moi , en- « vers Salinguerra , et envers le po- « destat de Vicence. »
«Peu après Salinguerra amva, suivi de cent hommes d'armes , vint se jeter aux pieds de l'empereur, eti>orta contre le marquis une accusation semblable, demandant également qu'on leur déférât le combat. Azzo répondit qu'il avait dans ses terres plusieurs gentilshommes plus nobles que Salinguerra, qui seraient prêts a le combattre s'il était si altéré de batailles. Alors Othon, imposant silence à tous trois, déclara que pour aucune de leurs querelles' passées il ne consentirait à accorder le combat.
« Déterminé à rétablir la paix entre deux chefs dont il attendait de plus grands services que de tous les autres Italiens, il sortit avec eux à cbevd le lendemain matin , et , les ayant
fait placer Tun à sa droite , l'autre à sa gauche , il s'adressa en langue française d'al)ord àEcceiino : Sire Ycelin, saluons le marquis^ lui dit-il; et Eccelino , ôtant le chapeau et ployant le corps, dit à Azzo : Seigneur mar^ quisy que Dieu vous sauve! mais, comme celui-ci répondit sans se découvrir, Othon s'adressa à lui à son tour : Sire marquis ^ salûons Ycelin, et le marquis répéta : Çue Dieu voùs sauve! La réconciliation jusqu'alors ne paraissait pas fort avancée ; cependant le cliemm devenait plus étroit, Othon passa devant , et laissa les deux rivaux a côté Tun de l'autre ; bientôt, se retournant Vers eux , il vit qu'ils parlaient ensemble avec affection , et qu'ils semblaient avoir oublié leurs vieilles rancunes. Cette conversation amicale dura pendant toute leur course, qui fut de plus de deux milles, et finit par donner quelque inquiétude à l'empereur. Lorsqu'il fut rentré dans sa tente, il y fit appeler Eccelino, et lui demanda quel avait donc pu être le sujet de sa conservation avec le marquis : « Les jours de notre enfance , répondit Eccelino, et nous étions retournés à notre ancienne amitié (*). »
OTBOir SE BRCUrLLB AVEC LS PAPB,QUX L*KXCOMMUNIK.^
Après avoir réconcilié les chefs de ces deux factions, et s'être ainsi assuré d'un parti nombreux et puissant dans la haute Italie, il s'avança vers Rome, où il reçut des mains d'Innocent III la couronne impériale. Le couronnement à Rome était toujours un moment critique pour l'amitié des deux chefs de la chrétienté. Selon l'usaçe.
l'orgueil des Romains et la brutalité des soldats allemands excita une émeute dans laquelle périt un grand nombre d'Impériaux. L'empereur s'éloigna aussitôt , refusant de remettre au saintsiége les biens de la comtesse Mathilde, et de se désister de ses prétentions à
(*} Sismondî, Républiques italiennes, diaprés Gerardus Maui isius, écrivain contemporain et partisan d'Eccelino.
la souveraineté du royaume deNaples.
Il entreprit même la conquête ae la Fouille.
Innocent, poussé à bout, lança l'excommunication contre son ancien allié, contre le chef de la maison Guelfe^ si dévoué jadis à l'Éçlise. Tout le midi . de l'Allemagne saisit l'occasion. Les ducs de Ravière, le duc d'Autriche et le landgrave deThuringe, appuyant leur vieille haine sur la sentence du pape, refusent de reconnaître Othon , que l'archevêque de Mayence excommunie, et proclament empereur l'héritier de la maison Gibeline, Frédéric II. Le nape prêta lui-même ses galères à Frédéric pour leconduireà Gênes ;Pavie. Crémone l'escortèrent avec leurs milices. Enfin, le marquis d'Esté, qui avait abandonné le parti d'Othon , le conduisit avec ses troupes jusqu'à Coire.
FR^DéaiC EK ALLBMAGXE.
Frédéric, à titre d'héritier de son oncle Philippe , revendiquait la Souabe ; il se fit aisément reconnaître des Souabes et des Alsaciens, et renouvela avec Philippe Auguste l'ancienne union de ce prince avec l'empereur Philippe. A Mayence. il reçut l'hommage de presque tous les princes allemands, et prit à Aix-la-Chapelle la couronne du roi de Germanie.
OUERRI D*OTBOir AVEC rHILn>J>K AUGUSn.
Cependant Othon se soutenait. « Il était toujours protégé par l'Angleterre.
Son concurrent, Frédéric II, l'était par la France. Othon fortifie son parti en épousant la fille du duc de Rrabant, après la mort de sa femme Béatrix. Le ro. d'Angleterre Jean lui donne de l'argent pour attaquer le roi de France. Ce Jean n'était pas encore Jean sans Terre, mais il était destiné à l'être, et à devenir, comme Othoi), très-malheureux. [1214.] Il pliraft singulier que Othon, qui, un an auparavant, avait de la peine à se défendre en Allemagne, puisse faire la guerre à présent a Pnilippe Auguste. Mais il était suivi du duc de Brabant , du duc
d6 D'mbourg, du duc de Lorraine, du comte de Hollande, de tous les seigneurs de ce pays, et du comte de Flandre, que le roi d'Angleterre avait gagnés. C'est toujours un problème si les comtes de Flandre, qui alors faisaient toujours hommage à la France, étaient regardés comme vassaux de TEmpire, malgré cet hommage.
« Othon marche* vers Valenciennes avec une armée de plus de cent vingt mille combattants, tandis que Frédéric II, caché vers la Suisse, attendait l'issue de cette grande entreprise. Philippe Auguste était pressé entre l'empereur et le roi d'Angleterre,
BATAILLE DE DOUVIITES.
(xai5.)
« Entre Lille et Tournai est un petit village nommé Bouviiies , prfife duquel Othon IV, à la téte d'une armée qu'on dit forte de plus de cent miile combattants , vint attaquer le roi , qui n'en avait guère que la moitié.
« [1216.] On commençait alors à se servir d'arbalètes. C'était une machine qui lançait de longues et pesantes flèches et qu'on tendait avec un tourniquet. Cette arme était en usage à la lin du douzième siècle. Mais ce qui décidait d'une journée, c'était cette pesante cavalerie toute couverte de fer, composée de tous les seigneurs de fiefs et de leurs écuyers. Les chevaliers portaient une cuirasse , des bottines , des genouillères, des brassards, des cuissards, une casaque. Toute cette armure était de fer; et par-dessus la cuirasse ils avaient encore une chemise de mailles appelée haubert y du mot alhus. Cette cotte de mailles était ornée d'une pièce d'étoffe brodée des armoiries du chevalier. Ces armoiries, qui commençaient à être d'usage, n'ont été appelées ainsi que parce qu'elles étaient peintes sur les armes dTu chevalier, oour le faire reconnaître dans les batailles. Les écuyers n'avaient pas droit de porter le haubert. Leur casque n'était pas fermé et n'était pas de si bonne défense. Ils n'avaient ni brassards ni cuissards : ainsi, armés
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S lus à la légère, ils en avaient plus 'agilité pour monter à cheval , et pour relever, dans les combats, ces masses pesantes de chevaliers qui ne pouvaient se remuer et qu'on ne pouvait blesser que difficilement. L'armure complète des chevaliers était encore une prérogative d'honneur à laquelle les écuyers ne pouvaient prétenare : il ne leur était pas permis d'être invulnérables.
Tout ce qu'un chevalier avait à craindre , était d'être blessé au visage quand il levait ,1a visière de son casque , ou dans le flanc au défaut de la cuirasse, quand il était abattu et qu'on avait levé sa chemise de mailles; enfin, sous les aisselles, quand il levait les bras.
« Il y avait encore des troupes de cavalerie , tirées du corps des communes, moins bien armées que les chevaliers. Pour l'infanterie, elle portait des armes défensives à son gré, et les offensives étaient l'épée, la flèche, la massue , la fronde.
« Ce fut un évéque gui rangea en bataille l'armée de Philippe Auguste :
il s'appelait Guérin, et venait d'être nommé à l'évéché de Senlis. Cet évéque de Beauvais, si lonp^temps prisonnier du roi Richard d'Angleterre, se trouva aussi à cette bataille. Il s'y servit d'une massue, disant qu'il serait irrégulier s'il versait le sang humain. On ne sait point coitiment l'empereur et le roi disposèrent leurs troupes. Philippe, avant le combat , fit chanter le psaume : Exsurgat DeiiSy ei dissipentur inimici ejus (*) , comme si Othon avait combattu contre Dieu. Auparavant, les Français chantaient des vers en l'honneur de Charleniagne et de Roland. L'étendard impérial d'Othon iétait sur un chariot à quatre roues, selon l'usage d'Allemagne et d'Italie. C'était une longue perche qui portait un dragon de bois peint, et sur le dragon s'élevait une aigle de bois doré. L'étendard royal de France était un bâton doré avec un drapeau de soie blanche, semé de fleurs de lis couleur d'or; car cet ornement, qu'on appelle fleurs
(*) •» Que Dieu se lève cl que ses ennemis soient dissi|>és. »
316 L'UIi
de lis, qui n'avaK été qu'une imagination de peintre, commençait à servir d'armoirie aux rois de France. D'anciennes couronnes des rois lombards , dont on voit des estampes fidèles dans Muratori, sont surmontées de cet ornement , qui n'est autre chose que le fer d'une lance lié avec deux autres fers recourbés, une vraie hallebarde.
«Outre l'étendard royal, Philippe Auguste fit encore porter l'oriflamme de saint Denis , qui était une lance de ^cuivre doré, où pendait un gonfalon 'de soie rouge. Lorsque le roi était en danser, on haussait ou baissait l'un ou 1 autre de ces étendards. Cbague chevalier avait aussi le sien, quon appelait jp^Tinon, et les grands chevaliers, qui avaient d'autres chevaliers sous eux, faisaient porter un autre drapeau, qu'on nommait bannière. Ce terme de bannière ^ si honorable, était
f>ourtaiît commun aux drapeaux de 'infanterie, presque toute composée de serfs ou de nouveaux affranchis.
Le cri de guerre des Français était d'ordinaire Monijoie saint Denis, Le cri des Allemands était Kyrie eleison,
«L'armée teutonne, très-forte en mfanterie , avait bien moins de chevaliers que celle du roi. C'est à cette (lifférence qu'on peut principalement attribuer le gain de cette grande batiu'lle. Ces es(îadrons de chevaux caparaçonnés d'acier, portant des hommes im{)énétrables aux coups, armés de longues lances, devaient mettre en désordre les milices allemandes, prcsques nues et désarmées en comparaison de. ces citadelles mouvantes.
« Une preuve que les chevaliers bien armés ne couraient guère d'autre risque que d'être démontés, et n'étaient blessés que par un trcs-grahd hasard, c'est que le roi Philippe Auguste, renversé de son cheval, fut longtemps ent<Hjré d'ennemis, et reçut des coups dç toute espèce d'armes sans verser une goutte oe sang. On raconte même qu'étant couché nar terre, un soldat allemand voulut lui enfoncer dans la gorge un javelot à double crochet,
[VERS
et n'en put jamais venir à bout. Aucun chevalier ne périt dans la bataille, sinon Guillaume de Longchamp, qui, malheureusement, mourut d'un coup dans l'œil adressé par la visière de son casque.
« On compte du côté des Allemands vingt-cinq chevaliers bannerets, et sej^t ,comtes de l'Empire prisonniers, 'mais aucun de blessé. Le véritable danger était donc pour la cavalerie légère, et surtout pour cette infanterie d'esclaves, ou de nouveaux affranchis, sur qui tombait toute la fatigue de la guerre aussi bien que le péril.
« L'empereur Othon perdit la bataille.
On tua, ait-on, trente mille Allemands, nombre probablement exagéré. L'usage était alors de charger de chaînes les prisonniers. Le comte de Flandre et le comte de Boulogne furent menés à Paris- les fers aux pieds et aux mains. C'était une coutume barbare établie. Le roi Richard d'Angleterre, Cœur de Lion, disait lui-même qu'étant arrêté en Allemagne, contre le droit des gens , « on l'avait chargé de fers aussi pesants qu'il avait pu les porter. »
« Au reste , on ne voit pas que le roî de France fit aucune conquête du coté de l'Allemagne après sa victoire de Bouviue^ : mais il en eut bien plus d'autorité sûr ses vassaux.
«Philippe Auguste envoie à Frédéric, en Suisse, où il s'était retiré, le (^ar impérial qui portait l'aigle allemande.
C'était un trophée et un gage de FEmpire.
MORT D*OTUO:V ZT.
A Othon , vaincu , abandonné de toot le monde, se retire à Brunswick, où on le bisse en paix , parce qu'il n'est plus à craindre. Il n'est pas dépossédé , mais il est oublié. On dit qu'il devint dévot ; ressource des malheureux, et passion des esprits faibles.
S£i pénitence était , à ce qu'on prétend, de se faire fouler aux pieds par ses garçons de cuisine et fouetter par des moines, selon Topinion des princes de ce temps-là, qui pensaient expier
par quelques coups de discipline te saDg detant de milliers d'hommes (*). »
FBBDBBIC II.
(iai5-ia5o.)
OthoD ne mourut que le 19 mai de Tannée 1218. Mais depuis sa défaite à Bouvines , il laissa Frédéric II en pleine possession de Tautorité impériale. Celui-ci se montra fidèle à ses engagements ; il n'oublia point les services que Innocent III lui avait rendus. Par la constitution d'Égra, il accorda ce que Othon avait promis , fit au saintsiége la remise des allodiaux de la comtesse Mathilde, et rétablit les appels en cour de Rome, que Henri IV avait abolis. Enfin, il promit d'aller arracher Jérusalem aux mains des infidèles.
TIITTATITES DU PÀPK POUK PAIRS RBHOirCBH L*S1IPBRBUR A LA COUROHHB DE IfAPLIS.
Mais si Othon, devenu empereur, ne put rester Tami de TÉglise, il était bien difficile que Frédéric, roi de Sicile et de .Germanie, pût se maintenir en bonne intelligence avec le pape Honorius III. Le successeur d'Innocent le pressa bientôt d'accomplir son vœu et de passer en Palestine. Frédéric, que de nombreuses et importantes affaires retenaient en Europe, obtint successivement, sous divers prétextes, plusieurs délais; il voulait faire élire son fils Henri roi des Romains. Le pape céda et ne s'opposa point à l'élection , qui eut lieu à Francfort en 1220. Il espérait que Frédéric accomplirait celle de toutes les promesses qui tenait le plus au cœur du pape : la séparation de la couronne de Germanie de celle du royaume de Naples. Si Frédéric restait, en effet, maître de ces deux pays, le pape, pressé entre eux, n'aurait plus eu sa liberté. Et cette question , d'ailleurs , n'intéressait pas seulement \% saint-siége, il importait à TEurope entière que le chef spirituel
Voltaire , Annales de TEmpire , édit.
do BÂie. Voyez aussi Tlissai sur les mœurs, chap. u.
de la chrétienté fût libre, ctquecètte immense influence que lui donnait son titre ne fdt pas mise au service d'un prince temporel. La translation du saint-siége à Avignon, et les scandales de la captivité de Babylone devaient montrer la nécessité de laisser au spu* verain pontife une complète indépendance.
PRinéRio iTABi.IT LBS SAmmASiirs a lucsbca
BT A irOCBRA.
Frédéric promit tout ce qu'on voulut, et obtint ainsi que le pape le couronnât empereur. Une fois muni de la couronne d'or, il ne songea plus qu\i ses intérêts particuliers ; il sW;upa à réduire à l'onéissance les grands du royaume; il délivra aussi la Sicile des Arabes qui, soutenus par les Sarrasins d'Afrique , se mamtenaient toujours dans les montagnes du centre de rfle. Il sut même habilement faire tourner ces succès à son profit. 11 traita bien les prisonniers, se les attacha par ses bienfaits , et en transporta vingt mille dans la Capitanate, où il les établit dans la ville de Luceria. Plus tard , il donna à ceux qu'il avait d'abord laissés en Sicile, la ville de Nocera, entre Naples et Saleme. Cétait une habile précaution ; car si jamais il avait à combattre le pape, il pouvait lui opposer une armée sur laquelle l'excommunication resterait sans effet. Ces Sarrasins furent en effet ses meiUeurs et ses plus fidèles soldats.
Cependant le pape , qui voulait se débarrasser de Frédéric et l'envoyer en Palestine , lui fit épouser l'héritière du royaume de Jérusalem , lolande, fille de Jean de Brienne, et le pressa de passer dans la terre sainte. Frédéric envoya d'abord de l'argent et quelques troupes , puis il réunit à Brindes une armée de croisés allemands , anglais et italiens, et, le 8 septembre 1227, il l'embarqua sur une flotte; mais une maladie épidémique s'était répandue dans l'armée des pèlerins qui avait séjourné tout l'été dans lesj»laines brûlantes et malsaines de la Calabre et de la Pouille. En peu de jour» ce fléau
L'UNIVERS
enleva un grand nombre de croisés, et parmi eux le landgrave de Thurinpe.
Frédéric, atteint lui-même, fiit obligé de renoncer à son expédition, et delà remettre à Tannée suivante. Dans cet intervalle, Honorius III mourut. Il eut pour successeur un octogénaire , Grégoire IX, à qui Tâge semblait avoir donné une volonté plus inflexible.
EULTATIOH DB OKâoOIKB IX.
«Grégoire IX s'était persuadéquela patience que Honorius III avait montrée à un prince aussi habile et aussi adroit que Frédéric II , avait été déplacée, et que, pour parvenir au but aue ^ rÉgiise se proposait, il fallait prendre une autre voie. Cette conviction était moins le résultat de sa connaissance des hommes et des affaires , que Teffet naturel de son propre caractère; car, tandis que la plupart des hommes manquent, dans la meilleure époque de leur vie, de la force de volonté nécessaire, Grégoire IX , au contraire, quoique presque octogénaire, risquait à chaque instant de voir sa fermeté dégénérer en opiniâtreté, son énergie en dureté, son activité en turbulence et en imprudence , la véhémence de son éloquence en déclamation passionnée.
Poursuivre avec persévérance ce qu'il avait reconnu bon et utile, sans égard aux obstacles , sans se laisser effrayer par les suites , sans tenir compte de l'approbation et du blâme des hommes, c'était pour Grégoire le plus sacré des devoirs; et si son jugement a été quelquefois erroné , et si sa conduite a tait plus de mal que de bien , plus détruit qu'édifié , jamais son caractère ne se montra petit ou méprisable (*). ^
caoïSADS DS FaÉoilzc.
A la nouvelle du délai que Frédéric apportait encore à sa croisade, Grégoire, convaincu que le teints des ménagements était passé, fulmina contre loi une sentence d'excommunication.
(*) Emmer, Histoire de HobemUiifen.
L'empereur, en réponse, écrivit à tom les princes de TEurope; il fit comme un appel à l'opinion publique , la prenant pour juge entre le pape et lui, et afin de prouver la sinceriié de ses excuses, il hâta ses préparatifs , et partit malgré l'excommunication. Mais dans la terre sainte toutes ses opérations furent contrariées par les ministres du saint-siég(», « La sentence d'excommunication prononcée contre lui fut promulguée dans toute la Palestine. Le
Satriarche de Jérusalem soumit à l'insrdit tout lieu où son roi s'avancerait; les grands maîtres du Temple et de Saint-Jean déclarèrent ne pouvoir servir sous ses ordres, et Frédéric fut obligé de consentir à ce que dans son propre camp lesordr^ ne fussent point donnés en son nom , mais au nom de Dieu et de la république chrétienne.
L'on a peine à comprendre comment, au milieu de tant de désavantages, Frédéric put obtenir du Soudan d'É- ^pte, avec lequel il entra en négociations, un traité honorable pour la chrétienté. Le Soudan était h cette époque maître de Jérusalem; et comme les musulmans, aussi bien que les chrétiens, attachaient une idée de sainteté à cette ville, il se croyait obligé, en conscience , à leur conserver la liberté d'accomplir un des pèlerinages qu'ils s'imposent souvent. Cependant ce n'était pas les mêmes édifices sacrés, qui, dans les deux croyances , excitaient la dévotion. Les chrétiens révéraient surtout le saint sépulcre et l'église bâtie sur le tombeau de Jésus-Christ ; la vénération musulmane ne s'attachait qu'au temple des juifs, bâti sur les ruines de celui de Salomon ; temple qiii, dans les visions de Mahomet, avait été l'une des stations du prophète lors de son yoyaee dans les deux. Frédéric proposa de laisser ce temple et son enceinte sous la garde des musulmans, pourvu que le Soudan lui rendît tout le reste de la ville et une partie de son territoire. Il réserva cependant aux pèlerins, lorsque sa proposition fat acceptée , le droit de visiter même le temple, pourvu qu'ils s'y comportassent avec respect. U accorda , d'au-
tre part, aux musulmans le droit de parcourir Jérusalem, et il prit des mesures sages pour rétablir la bomie harmonie entre Icâ deux nations et les deux royaumes.
coumoHiriMsicT db FaîjiâRio oommb moi
ni jiftUSALBM.
« La ville de Jérusalem ayant été livrée, en effet, par le souaan aux officiers de Frédéric, celui-ci , à la tête de ses troupes, y ût son entrée comme dans la capitale de son nouveau royaume. Mais le patriarche Tavait déjà devancé, et il avait soumis à Tinterdit cette ville et Téglise elle-même du saint sépulcre, comme profanées par la présence d*un excommunié. Aucun prêtre ne voulut y célébrer la messe, et Frédéric, ^ui devait y recevoir la couronne de son royaume de Jérusalem, fut obligé de la prendre de ses propres mains sur l'autel, et de la placer sur sa téte.
« Grégoire IX, instruit de ces traités, écrivit à tous les princes de Tëurope, pour les iuforiner de son entière désapprobation; il appelait une pareille paix un for/ait exécrable qm inspirais rhorreur acec l'étonnement.
Mais Frédéric, qui suivit de près avec son armée les lettres par lesquelles il avait annoncé le recouvrement de Jérusalem , contraignit bientôt le pape à changer de langage (*). »
PAIX DB SAV-OBEMAHO ÀVBC LB YAFB.
( laSo.)
Pendant son absence , Grégoire IX avait fait attaquer le royaume de Naples par le beau-père même de Frédéric , Jean dè Brienne. Mais il suffit à Tempereur de se présenter, pour voir fuir devant lui ses ennemis. Le pape, déconcerté, consentit à traiter, après avoir vainement essayé de faire nommer un anti-César. Le grand maître de Fordre teutoniqne servit de médiateur, et, le 23 juillet 1230, la
(*) Sismondi , Uist des répobL iul. , t. II, ^ 447 et tuiv.
AGIfE. %i%
paix fut signée à San-Germano. L'empereur promit une amnistie complète, et le pape leva toutes les censures ecclésiastiques.
âBCOHDB LIOUB LOMBAmilB.
A peine reconcilié avec le pape, Frédéric tourna son attention vers la Lombardie; il ne restait si longtemps en Italie que parce qu'il espérait toujours pouvoir réunir toute la Péninsule sous son pouvoir. Quoique roi des Romains et empereur, depuis longtemps , il n'avait pu obtenir des Milanais la couronne de Lombardie. Jusqu*alors Frédéric avait dissimulé son mécontentement; mais il laissait voir quels étaient ses secrets desseins. Les Milanais comprirent que leur liberté allait être menacée par rempereur, comme elle l'avait été déjà par son aïeul Frédéric fiarberousse. Pour se mettre en miesure de résister, ils ouvrirent des négociations avec les villes qui avaient autrefois formé la ligue lombarde, et renouvelèrent pour vmgt-cinq ans Tancienae alliance. La lisuese mit , comme au temps d'Alexandre III, sous la
Srotection du pape, qui, par crainte e Frédéric, accepta ce iMitrpnage.
Grégoire IX usa noblement de ce privilé^ pour arrêter une collision qui semblait inévitable; il s'offrit comme arbitre, et, pour rassurer Frédéric, qui pouvait craindre que sa sentence ne lui fût défavorable, il lui écrivit, le 3 décembre 1232 » « La papauté et « l'Empire ont la même origine divine; « ils sont de même essence. Loin de c nous cette folle et déraisonnable opi- « nion que les deux glaives soient enne- « mis. Nous croyons , au contraire, et « professons que le pape et l'empereur « sont unis comme le sont le Père et « le Fils. » L'empereur accepta cette médiation ; mais, de part et d'autre , on refusa d'accepter la sentence arbitrale du pontife. Frédéric aurait fini par en appeler aux armes , sans la révolte de son fils Henri , qui le força de passer les Alpes en toute liâte , et de revoir enfin l'AllemaKoe, après une abaenct de quinze anneiBt.
L'UNIVERS
k£volt£ du aoi HBHiir.
Henri avait été élu roi des Romains en 1220; il n'avait alors que sept ans. Son père lui avait donné pour tuteur . et conseiller Tarchevéque de Colore et le duc de Bavière. Mais le premier fut assassiné, et le second, voyant qu'il ne pouvait gagner Taffection ni la confiance du jeune prince, s'était retiré. Henri se vit bientôt entouré de courtisans, qui le poussèrent à agir en maître absolu, sans consulter son |)ère , et sans se conformer à ses instructions. Frédéric essaya vainement de rappeler à son fils qu'il n'était que son lieutenant en Allemagne; il le fit même venir en Italie, pour avoir une entrevue avec lui; mais Henri , après avoir promis tout ce que voulut son père , revint en Allemagne, plus disposé que jamais à ne faire gue ses nropres volontés. Le pape, dit-on , et les Milanais l'excitaient secrètement à une révolte ouverte. Quoi qu'il en soit de ces accusations, que le caractère impétueux du vieux pontife ne permet peut-être pas d'admettre, Henri, en 1284, se déclara ouvertement contre son père , et, ce qui devait être le plus sensible à Frédéric , il confirma toutes les prétentions de la ligue lombarde , et conclut avec elle un traité d'alliance offensive et défensive, déclarant que les ennemis de la ligue seraient les siens.
DérosrrioK db Buraf. di^tb db matbkcb.
Gette conduite indigna TAllemagne.
Personne ne se déclara pour le prince, çui , vivement pressé par les troupes impériales, fut contraint de venir à Mayence se jeter aux pieds de son père. Frédéric, qui se souvenait du sort de Louis le Débonnaire et de Henri IV , ' envova son fils dans un château de la Fouille , où il mourut prisonnier.
Sa déposition ne fut pas la seule opération de la diète de Mayence ; cette assemblée fut une des ulus brillantes qu'il y eût eu de^is longtemps. Il s'y trouva quatre-vingt-cinq princes ou prélats, douze cents seigneurs, et une
foule de peuple. Cette diète, dit Pfeffe), se rendit fameuse par nombre d'excelleutes lois qu'elle porta relativement au maintien de la paix publique; elles furent publiées pour la première fois en langue allemande. Les jugements palatins ayant cessé depuis longtemps , chac[ue particulier s'était arrogé le droit de se faire justice pr la voie des armes. Pour remédier a ce désordre, Frédéric créa un juge de cour, nommé hofrichter et frymann^ dont les fonctions étaient de siéger chaque jour de la semaine , et de juger toutes les causes que l'on portait a sa connaissance; il n'y avait d'^exception que pour celles qui concernaient la personne , la vie , la dignité et les fiefs des princes, dont l'empereur se réserva la décision. La charge de firymann se soutint Jusqu'au règne de Maximilien P** ; les fonctions de ce magistrat furent alors confondues avec celles de la chambre impériale et du conseil aulique.
Cette même diète de Mavence mit encore fin à la querelle des ôuelfes et des Gibelins. Le duché de Brunswick fut laissé à Othon l'Enfant, petitfils de Henri le Lion. Frédéric fit à ce prince l'abandon de tous ses droits ou prétentions aux domaines patrimoniaux de la maison Guelfe. Deux lois du jeune Henri furent aussi confirmées par son père. Ce prince avait, en 1231, érigé en loi cette coutume suivie orainairement par les duc^ , comtes, évêques, et en général par les états d'Allemagne, de consulter les plus notables de leur pays sur les affaires publiques. Par une autre constitution , il avait supprimé les corps de métiers , ou jurandes , qui , depuis le milieu du douzième siècle, s'étaient formées dans les villes, et qui donnaient lieu à de fréquentes contestations avec les chefs des villes, parce que ces associations prétendaient avoir part au gouverne* oient municipal.
OUIKEB COJfTBB U DfJO b'aCTRICBB.
Avant de repasser les monts , il diargea le roi de Bohàne , k duc de Bavière, le landgrave de Thuringe et
quelques ëvéques de faire la guerre au turbulent duc d'Autridie^ Frédéric le Belliqueux , beau-frère du )eune Henri.
Mais ces princes ayant été battus par le duc d'Autriche, Frédéric, qui se trouvait déjà en Italie, revint en toute hâte pour ne pas laisser derrière lui un ennemi aussi dangereux et aussi actif.
Vienne fut prise, et le duc assiégé dans Neustadt(1237). Le duché fut dès lors administré par un lieutenant de Fempire. Mais Frédéric le Belliqueux, s'étant, trois ans après, réconcilié avec lui , rentra en possession de TAutriche.
GUKRRK COirrRB LA UGUB LOMBÂlDX.
En Italie, les chefs gibelins travaillaient pour Frédéric, en attendant qu1l put venir lui-même. Eccelino le Féroce, tyran de Padoue, faisait domi« ner le parti impérial dans le nord-est de ritalie. Vérone, Crémone, Parme, Modène, Reggio étaient pour Frédéric ; Lodi et Pavie lui étaient dévouées, mais n*osaient j en son absence, se déclarer pour lui. A la ligue lombarde appartenaient Milan, Brescia, Plaisance, Alexandrie, Asti, Verceil , Novarre, Bologne et quelques autres villes de la Romagne, Padoue, Trévise et Vicence. Ainsi les villes gibelines séoaraient les unes des autres les villes lombardes. La prise de Padoue et de Vicence par Eccelino, que soutiennent d*abord cent chevaliers allemands et trois cents Sarrasins de Frédéric , puis 2000 Allemands et 10,000 Sarrasins, donnent décidément Fascendant aux Gibelins -dans la Marche trévisane.
Frédéric, enfin de retour, bat luimême les Milanais, auxquels il enlève leur caroccio, et prend la ville de Mantoue.
QUXRSIXES DK FRiOlRlC AVEC I.K TATM. ET U ROI DE VRAHCE.
La ligue se trouve alors réduite à Milan, Plaisance, Bologne et Brescia.
Mais alors commencent les revers. Brescia résiste à un siège de soixante-huit jours (1239) ; le pape , que les succès de Frédériceffrayent, l'excommunie solen-
21* livraison. (Allemagne.)
AGNE. S^l
nellementdeux fois pendant la semain# de la Passion. Il l'accuse de soutenir que le monde a été trompé par trois imposteurs. Moïse , Jésus-Christ et Mabo* met. Frédéric, de son côté, ap|>elle Grégoire Antéchrist, Balaamct prince des ténèbres. Le pape répond par la convocation d'un concile. Mais les princes alliés de l'empereur arrêtent les évêques français qui se rendaient à Ro» me. Saint Louis, qui avait refusé pour lui-même et pour son frère le comte Robert la couronne impériale que le pape lui ofifrait. écrivit avec fermeté â Frédéric pour obtenir la liberté des prélats français. « Nous avons cru jus* « qu'à présent, disait-il 9 qu'il ne pou- « vait pas s'élever de différend entre « nos royaumes, unis par une affection « et une confiance réciproques... Ces « prélats étaient obligés d'obéir aux or- «ares du pape; ils n'avaient pas de « sentiments hostiles pour vous , en « supposant même que le pape voulût « peut-être procéder contre vous autre- « ment qu'il ne le devait. Nous récla* « mons leur liberté avec d'autant plus « d'instances, que nous n'avons cessé de « nous refuser à tout ce que les légat& «du pape nous demandaient contre « vous. Que votre prudence impériale « pèse bien ce que nous écrivons, et « ne nous force pas de retirer les vodux « que nous faisons pour elle; car (ce « sont les propres expressions du roi ) « le royaume de France n'est mie en- « core si faible qu'il se laisse mener, « ni fouler à vos éperons. » Frédéric, qui , la première fois , avait répondu : « Que la royale majesté de France de a ce ne s' émerveille pas si César * « Auguste tient étroitement ceux gui (I César voulaient mettre en angois- « se. » relâcha les prélats, après la seconde ambassade de l'abbé de Corbie.
EXALTATIOH D'ilTlfOCRHT IV.
Les affaires de Frédéric commençaient à se compliquer de difficulté embarrassantes. Les seigneurs de la Marche trévisane se tournaient peu à peu contre lui; Venise, qu'alarmait le voisinage de l'empereur, s'unissait,.
^ L'un:
ainsi que Gènes, h la ligue lombarde.
L'empereur se vit contraint de passer dansia Toscane; il voulait d'ailleurs s'approcher de Rome pour veiller de
Shis près sur le pape ; car cette lutte bsoroait tous ses efforts, et Tinvaaion des Mongols en Silésie n'avait pu même l'en détourner un seul instant.
Grégoire venait de mourir (1241); son successeur avait à peine vécu quelques jours , et les cardmaux , grâce aux intrigues des Gibelins, ne pouvaient s'entendre pour lui donner un successeur. Frédéric avait intérêt à prolonger la vacance du saintsiége. Il s'opposa longtemps à l'élection dVin nouveau pape. Cependant, pour faire cesser les plaintes qui s'élevaient de toutes parts contre lui , il laissa enfin, en 1243, les cardinaux choisir le cardinal Fiesque, son ancien ami. Toutefois, il ne se fit point illusion. « Fiesque, dit Frédéric, était « mon ami , le pape sera mon enne- « mi. » Le nouveau pontife prit le nom d'Innocent IV ; il ne laissa pas longtemps les espritsdansTincertitude.
Trompant les Gibelins en affectant des intentions pacifiques, il s'enfuit déguisé à Gênes, et de là à Lvon, où H convoqué un concile général (1245).
COVCXLB DK LTOlf.
«Les prélats d'Espagne, d'Angleterre , de France et de la Lombardie arrivèrent à Lyon à l'époque prescrite. Les deux patriarches de "Constantinople etd'Antioche s'y rendirent ; le troisième , celui d'Aquilée , ne fut pas admis en cette qualité. Il n'y eut presque point de prélats d'Allemagne , de Hongrie et des pays du Nord. Le nombre des archevêques et évéques présents se monta à près de cent quarante. De la part de l'empereur parut Taddéo de Suessa, assisté de deux autres jurisconsultes. Dans la seconde séance , le pape prononça un sermon, Souvent interrompu par ses sanglots, sur ces mots : Ovoxts tousqidpassez, regardez, et voyez s^U y a une dou'
leur comparable à la mienne. Corn-
? arant ses douleurs aux cinq plaies de ésus-Christ, il les énuméra; c'étaient Celles <]ue lui causaient les Mongols ^ le schisme des Grecs, les hérésies qui faisaient tous les jours de nouveaux progrès, la dévastation de la terre sainte par les Khowaresmiens; enfin les attentats énormes de l'empereur.
Il détailla ensuite ces attentats. Frédéric était un hérétique, un musulman , un blasphémateur ; il avait fait alliance avec le sultan d'Egypte , avait reçu des Sarrasins dans ses villes et Ses armées ; c'était un parjure , un persécuteur du clergé, un spoliateur de l'Église.
« Taddéo de Suessa réfuta toutes ces inculpations . et certes , il ne fallait pas réloquencé de ce jurisconsulte pour les réduire à leur juste valeur. Le dernier criinequ'on reprochait à Frédéric était l'arrestation des pères appelés âu concile de Rome ; le pape s'en servit pour exaspérer les prélats présents.
Les ambassadeurs d'Angleterre, qui voyaient avec quelle passion Innocent IV açissait , craignant qu'on n'enveloppât dans la proscription de l'empereur que ce pontife méditait, les enfants que lui avait donnés la sœur de leur roi , s'unirent à ceux de France et à Taddéo pour obtenir qu'on accordât à Frédéric un délai, pendant lequel il pût se présenter en personne , ou s'occuper de sa justification.
rEÉOÉ&IC IX KST EXCOMMCmÉ.
« La demande était trop juste pour être refusée; mais afin que le déldi devint inutile, le pape ne l'accorda que pour douze jours, terme qui alors ne laissait que le temps nécessaire pour aller a Turin ou l'empereur s'était rendu , et en revenir. Le pape employa ces douze jours à gagner un grand nombre de prélats à ses vues, et à peine le délai fut-il écoulé, qu'il tint le 17 juillet une nouvelle séance pour donner suite à cette importante affaire. En vain Taddéo s'écria-t-il : J'appelle de cette assem- « blée, où manquent tant de prélats
« et de députés séculiers , à un vrai « concile général et impartial ; j*appelle « de ce pape, ennemi déclaré de mon € maître, à un futur pape animé de € sentiments plus chrétiens ; » Innocrat, ne se laissant point arrêter par une telle protestation, prononça la condamnation de Frédéric II. « Nous «avons, c'est ainsi que finit la bulle, « privé et déposé de toutes ses digni- . « tés et honneurs ce prince que le ciel «a rejeté pour ses injustices. Nous « délions de leurs serments tous ceux «qui lui ont promis fidélité, etdéfen- « dons, en vertu de notre pouvoir apos* «tolique, que personne ne lui obéisse < à Tavenir. Quiconque transgressera «cet ordre sera excommunie par le «fait. Les princes d'Allemagne qui en « ont le droit nommeront un roi ; de « ravis des cardinaux , nous ordonne- « rons le nécmaire pour le royaume «de SidleC). »
. Çette sentence fut prononcée sans mie 11 jostîflcation de Tempereur eût été entendue, sans qu'on eut recuetlli les suffrages , sans cni'on eât donné h k condamnation la forme d'un décret rendu par le concile. Taddéo se frapp<mt la téte et la poitrine, s'écria : « O jour de colère , de calamité et de « misère I — J*ai fait mon devoir, répondit Innocent, pour le reste la vo- « lonté de Dieu soit fisiite ! » et aussitôt il entonna le Te Deum, Ensuite il se fit un profond silence; le pape et les prélats renversèrent les cierges allumés
Su'ijs tenaient à la main pour les été inre'sur le pavé du temple; ils sembhiient dire : « Ainsi s'éteignent la « splendeur et la félicité de l'empereur « sur cette terre. »
Quand l'empereur, au milieu d'une assemblée nombreuse, reçut la nouvelle de sa déposition , il s^abandonna à me violente colère. « Le pape, s'é- « cria-t*il , m'a déposé dans son con- «dle! Il m'a enlevé ma couronne!
« Qu'on m'apporte mes couronnes, que «je m'assure si elles sont vraiment « perdues. » On obéit; alors en saisis-
(*) Schœll, Court d'histoire des Était européent, L lY, p. aas et tniv.
sant une, il la plaça sur sa téte, et d'une voix plus forte : «J'ai oicoi% «mes couronnes, continua-t-il; aucun « pape, aucun concile ne pourra mt « les ravir sans qu'il en coûte du sang !»
Le sang devait couler en effet; In* nocent ne se contenta pas de frapper du glaive spirituel , il essaya de sooi»* ver les Deux-Siciles ; une conspiration se forma même contre la vie de Frédéric qui ne put l'éteindre que dans le sang des coupables (*). En même temps. Innocent offrait la couronné impériale à tous les princes allemands t le vieux landgrave de Thuringe, Henri Raspon , se laissa tenter. Une victoire remportée en Souabe sur le nouveau roi des Romains, Conrad, le second fils de Frédéric, parut d'abord justifier ses espérances ; nrais , battu dans une affaire décisive près d'Ulm, le rci des prêtres^ comme disait le peuple i regagna en toute hâte la Thuringe | où le chagrin l'emporta le 17 février
Le pape ne sedécouragea point. Guillaume , comte de Hollande, remplaça Henri'Raspon. Pour lui foire un parti en Allemagne, Innocent lui t)rodigua, comme à son prédécesseur, les trâors de l'Église; mais l'Allemagne ne re« connut pas ce roi intrus , qui parvint cependant à se faire couronner empereur à Aix-la-Chapelle par l'archevêque de Cologne (1248.) Les fêtes de ce couronnement, dit Voltaire, ftirent de tous cdtés du sang répandu et des villes en cendres.
*a Toute l'Allemaffne, en effet , était en feu. Le cardinal légat Capuoci et l'archevêque de Cologne, à la téte d'un corps considérable, parcouraient les petits États, extorquaient de l'argent
(*) Près de ta personne il trouvi det traîtres. A tort ou k raison , car cette accination ne fut jamais bien éclaircie, son habik et fidèle chancelier Pierre Desvignes, celui qui avaii rédigé les lois du ruvaume de Ntpies, fui accusé d'avoir voulu rempoisonner. Ce qu'il y a de certain, c*esl qu'il eut les yeux crevés, et qu'enfermé ensuite dans une prison il se brisa la tète contre la niu* niaie.
L^UNlVEKS.
aux couvents et aux églises, s'emparaient souvent des vases sacrés, et ne dédaignaient pas même |es cloches. Rien n'échappa à la rapacité de ces brigands, qui s^autorisaient de prétendus ordres du pape et couvraient le vol du manteau de la religion (*). »
B£VIR5 DB F&BOiaiC EN XTALIS.
Cependant Frédéric, laissant à son fils Conrad le soin de déifendfe sa cause, restait en Italie , où , dans Tannée 1 249, il éprouva revers sur revers. Mattre de toute la Toscane , il voulut chasser les Guelfesdela Romagne; mais son fils Enzio fut battu et fait prisonnier par les Bolonais. « Enzio , dit M. de Sismondi (**), brillait au milieu des prisonniers. Fils d*un puissant empereur, portant lui-même une couronne {* **)^ il pouvait attirer les regards par d'autres prérogatives encore. A peine étaitil âgé de vmgt-cinq ans; ses cheveux, d'un blond doré, tombaient jusqu'à sa ceinture; sa taille surpassait celle de tous les prisonniers, au milieu desquels il marchait; et sur son noble visage dont on admirait la mâle beauté, on lisait et son courage et son malheur. Ce malheur était grand en effet ; car le sénat de Bologne porta une loi , qui fut confirmée par le peuple, pour s'interdire à jamais de remettre en liberté le roi Enzio, quelque rançoJd qui fût offerte par la magnanimité de son père, ou quelque menace qu'il
Ëroferât dans son courroux. >» En enet, Inzio fut tenu en prison jusqu'à sa mort, arrivée le 14 mai 1272, dans un palais qui, aujourd'hui encore, porte le nom de l'illustr^ captif. Ce coup abattit le malheureux père. Fatigué d'une lutte si longue, épuisé de tant d'efforts inutiles, il succomba enfin, et alla mourir à Fiorentino, dans la Capitanate, à l'âge de cinquante-cinq ans (1260).
(*) Schodl , Cours d*hist. des États européens, t. IV.
(**) Hist. des républ. iul. t. HL w (***) Celle deSaidaigne que Frédéric lui «voit donnée en 1239.
rORTRAIT D£ FRU>illIC.
Frédéric II est une des fijgures les plus grandes et les plus originales que nous présente l'histoire. Il Ait durant toute sa vie dans une |)Osition équivo-
gue , où il ne se maintint que par une abileté supérieure et une force de volonté inébranlable. Élevé dans la Sicile , au milieu des débris de tant de civilisations, des Arabes, des Grecs « des Normands, il connaît toutes leurs langues ; mais sa prédilection est pour les mœurs arabes. De là la haine générale. L'Italie le repousse comme un impie; elle^lui attriDue le livre des Trois Imposteurs, où Moïse, Jésus- Christ et Mahomet étaient placés au même rang. Aux yeux des Allemands, Frédéric, entouré de jurisconsultes italiens, composant des poésies italiennes , est un étranger. L'empereur, ainsi isolé, lutte longtemps. Abandonné par les Italiens et les Allemands , u voulut avoir des gardes inaccessibles aux menaces et aux séductions des papes : il établit en Italie deux colonies de Sarrasins. Il répondit à la violence par des violences , et se montra d'abord insensibre aux coups les plus terribles : témoin la fermeté gu il déploya en apprenant l'excommunication lanâe contre lui par Innocent IV. Mais partout la trahison l'environne, son chancelier est accusé d'avoir voulu l'empoisonner. Les revers tombent sur lui coup sur coup. Son fils Conrad ne peut défendre 1 Allemagne contre deux anti-Césars. Des révoltes éclatent dans les Deux-Sidl^, son fidèle royaume; la Lombard ie se rit de ses menaces.
Enfin , son fils chéri Enzio est fait prisonnier, et, en réponse aux prières de son père, les Bolonais lui construisent exprès un palais qui lui servira vingt ans de prison. En vain le malheureux père s'humilie devant cette main puissante qui l'accable , en vain il veut renouveler les humiliations de Henri IV à Canossa , il offre d'abdi(]uer et d'entreprendre pieds-nus le pèlerinage de la terre sainte pour délivrer son fils, le pape reste inflexible, et Frédéric meurt de désespoir.
Toute sa race est poursuivie par une sorte defatalité. Son fils Conrad meurt, dit-on , empoisonné ; son autre fils Manfred , celui qui rappelait toutes If s <]ualités de son père ^ succombe, vietnne de la trahison , sur un champ de bataille ; le bel Enzio reste vingt ans captif; enfin son petit -fils Gonradin meurt de la main du bourreau , et sa fille Marguerite est forcée d*abandonner ses enfants pour échapper aux outrages d*un époux furieux. Rappelons ici en peu de mots les démises mfortunes ae cette héroïque maison de Uohenstaufen qui devait étonner le monde de ses glorieuses destinées et de ses misères. Nous emprunterons à l'historien de cette maison , M. de Raumer (*) , le récit de la mort de Conrad in , ce petit-fils de Frédéric II , qui, après la mort de Manfred, Théroîque bâtard de Frédéric , et la conquête du royaume de Naples par Cliarles d'Anjou, vint, les armes à la main, réclamer cet héritage de sa famille.
« Deux mois après sa défaite, Conradin fut conduit avec ses compagnons à la place de l'exécution, où déjà le bourreau l'attendait, pieds nus et les manches retroussées. Lorsque le roi Charles eut pris la place d'honneur à la fenêtre d'un château voisin , le juge inique, qui seul avait voulu se charger de prononcer sa sentence, s'adressa à l'assemblée en ces termes : «Ce Conradin, fils de Conrad, est « venu d'Allemaçne pour suborner le « peuple, recueillir ce qu'un autre avait « semé, et attaquer injustement notre « iéçitime seigneur. D abord le hasard « lui a donné l'avantace; mais ensuite « vaincu par l'habileté du roi , il a été « traîné chargé de fers devant notre « tribunal. En conséguencc , avec l'ap- « probation de TÉglise , et d'après le « conseil des sages et des jurisconsul-
(*) Histoire des HohensUufdn , dont M.
CherucI annonce une iradiiction dàm un article de la Revue de Rouen , auquel nous avons emprunté les citations qui suivent.
« tes, il a été cqndamné à mort avec « ses complices , comme brigand , sé- « ditieux, provocateur, traître ; et pour « prévenir toute révolte ultérieure, la « sentence va être exécutée sous les « yeux de toute l'assemblée. »
« A la lecture de cette sentence , il s'éleva dans toute l'assemblée un murmure qui annonçait la vive agitation des esprits ; mais tous étaient retenus par la crainte. Il n'y eut que Robert de Flandre, le propre gendre de Char»
les, qui, donnant un libre essor à sa ca 1ère, s'élança et dit à Robert de Bari : « Oses-tu bien, misérable, porter un« « sentence de mort contre un si noble <r et si gentil seigneur? Eu même temps , il renversa d'un coup d'épée le juge, qui fut emporté pour mort hors de la place. Charles dévora sa colère en voyant que les clievaliers français approuvaient la conduite du comte:
mais la sentence ne fut pas changée.
Alors Conradin pria qu'on lui accordât encore une fois la parole, et dit avec un ffrand calme : « Devant Dieu j'ai «mérité la mort potur mes pédiés; « mais ici je suis injustement condamné. « Je le demande a tous les fidèles que « mes aïeux ont traités avec une bonté <t paternelle ; je le demande à tous les « souverains et à tous les princes de la «terre, mérite»t-il la mort celui qui « revendique ses droits et ceux de son «peuple? Et lors même aue je serais «coupable, comment pNeut-on livrer à « un cruel supplice les innocents qui, « n'étant liés par aucun autre serment, « ont montré pour ma cause tue loua- «ble fidélité?»
« Ces paroles excitèrent une viveémotion ; mais elle ne fut suivie d'aucun résultat. Celui dont la pitié aurait pu seule produire quelque effet resta msensible à la voix de la justice, et même a l'impression que la position . la jeunesse et la beauté du condamne faisaient sur tous les cœurs.
« Conradin jeta son gant du haut de l'échafaud, afin qu'on le portât à Pierre d'Aragon , comme preuve qu'il lui transmettait ses droits sur la Sicile et la Pouille. Le chevalier Henri de Waldsbourg ramassa le gant et
L'UNIVERS
rempli l le dernier vœu de son souverain.
(I Tout espoir cl*une révocation de l'injuste sentence étant perdu , Conradin embrassa ses coiiyagnons, surtout son cousin Frédéric d* Autriche; puis il se dépouilla de son manteau, et levant les yeux et les bras vers le ciel, ils*écria : « Jésus-Christ, seigneur de «toutes les créatures, roi de gloire, « puisque ce calice ne peut être éloi- « gné de moi , je remets mon âme « entre vos mains. 9 Ensuite, il s*agenouilla, et s*écria encore une fois, en se relevant : « O ma mère, quelle triste « nouvelle te viendra de moi ! > — Puis il reçut le coup mortel. »
Après avoir raconté le supplice des comparus de Conradiu , Fauteur continue amsi :
« La conduite de Charles excita dans toute TEurope un sentiment unanime décolère, de compassion et de mépris. Son propre frère, Louis IX, lui en Gt des reprodies. Le roi d'Aragon lui écrivit : « Tu es plus cruel • que Néron ; tu n'as pas traité des « mnocents avec autant de douceur « qu'en avaient montré à ton égard les « mfidèles d'Egypte. » Ce fut surtout en Allemagne que cet événement produisit une profonde impression. Mais on n'avait ni la volonté, ni la force, ni l'unité nécessaires pour punir l'auteur du crime. Les plaintes lamentables des malheureuses mères de Conrad in et de Frédéric n'eurent aucun résultat.
Si ia ruine de œtte maison , naguère si florissante, parut une calamité pour l'État, nlusieurs seigneurs espérèrent en proQter dans leur intérêt particulier. De tout côté on se jeta sur les terres allodiales et impénales de la maison de Souabe, et on se les partagea. »
Birzio.
Il ne restait plus que deux rejetons de cette famille, Enzio et Marguerite, fille de Frédéric IL On pourrait espérer que les cruelles destinées des Hohenstaufen sont parvenues à leur terme; mais ici encore Thistorien, qui éprouve pour eux une vive sympathie, trouve d ailiers chagrins.
« Le bel Enzîo, le fils chéri de Frédéric II, était prisonnier à Bologne depuis 1249 ; il languit vingt-deux ans dans les fers. Des poésies, des amours charmèrent les ennuis de sa prison. U y était enfermé depuis vingt ans lorsqu'il apprit la mort de Conrad in ^
«U tenta de s'échapper, caché dans un tonneau ; mais une boucle de ses cheveux blonds le traliit Quelques historiens rapportent qu'après cet événement^, il tut enfermé dans une cage de fer; il est du moins certain qu il fut soumis à une captivité plus rigoureuse. Il mourut en 1272, laissant un testament par lequel il transmettait ses droits à Pierre d'Aragon . faisait un appel aux amis de son pere et de sa famille, pour qu'ils voulussent bien payer quelques faibles dettes, et récompenser ses serviteurs; enfin, il
E riait les habitants de Bologne de Finumer en terre sainte. »
MAAOUBAITS.
«La destinée de la fille de Frédéric II ne fut pas moins triste : son mari , Albert le Dénaturé , la délaissa indignement , et vécut publiquement avec Cunegonde d'Isembourg. La conscience même de sa faute eût dû porter Albert à quelques ménagemeuts 'extérieurs; mais loin de là, l'aspect de cette femme innocente ne fit qu'augmenter sa haine ; il en vint au point de faire jurer à l'un de ses serviteurs , en lui promettant une riche récompense, que, déguisé en diable, il s'introduirait la nuit auprès de Marguerite, et l'étranglerait. La conviction de l'innocence de Marguerite j l'appréhension des suites d'un pareil crimè , la crainte de porter une main meurtrière sur la fille de l'empereur, tourmentèrent lon&temps le serviteur sans qu'il pdt pre-ndre une résolution. Enfin , presse de nouveau par Albert , il s'introduisit chez Marguerite , mais co fut pour hii découvrir son danger , et implorer sa grâce. Marguerite , épouvantée , déclara aux serviteurs qui lui étaient restés fidèles, qu'elle ne pouvait sauver sa vie que par la fuite la plus prompte.
«El le voulut voir enqore une fois 8es enfants en bas âge, Frédéric, Henri et Diesman , et leur dire un dernier adieu; dans le transport de sa douleur, elle mordit le premier à la joue, et toute sa vie il en conserva le nom de Fr^éric le Mordu. Marguerite, secondée par le serviteur repentant et deux de ses femmes, s'écliappa du donjon au moyen d'une corde. Accablée de soucis et de chagrins, elle erra dans r Allemagne, privée de tout secours; enfin Tatabéde Fulde fit conduire cette infortunée dans la ville de Francfort, dont les habitant Taccueillirent avec honneur en mémoire de son aïeul. La même année, le 8 aoât 1270, la mort vint terminer ses malheurs. »
Ainsi disparurent les derniers descendants de Frédéric II. — Environ trente ans avant cet événement, ce
Kince écrivait aux Palermitains , à ccasion de la naissance d'un de ses fils:
« Réjouissez-vous avec mof! puisque « la Providence m*a donné un grand « nombre d'enfants, vous ne manc|ue- « rez jamais de roi , ce qui serait le « plus funeste des oialheurs. »
LS eBAND UfTBBBàGNS.
(laSo-iaTa.)
A la mort de Frédéricll, commença cette période de vingt-deux ans qu'on appelle le grand interrègne. De 12ôO à 1272 , l'AJleniagne fut en effet sans chef: non qu'elle manquât d'empereur, car die en eut plusieurs à la fois; mais aucun n*exerça une autorité réelle. En 1260, deux princes portaient le titre de roi des Romains : le comte Guiilamne de Hollande, le roi des prêtres, et Conrad IV, fils de Frédéric II.
A la Douvelie de la mort de son père, Conrad, abandonnant l'Allemagne, où la faiblesse de ses ressources le réduisait à un rôle peu brillant, passa en Italie pour recueillir la plus belle part de l'héritage de Frédéric II , le royaume des Deux-Siciles. Mais sa mort, arrivée en 1 262 , et qui fut attribuée à 800 frère l^lanfred, prévint son retour en Allemagne , a la téte d'une
AGNE. 527
armée nombreuse. Peju après mounrt aussi le roi des prêtres; il avait passé pon règne obscur dans un coin de TAllemagne, beaucoup plus occupé de ses guerres contre ses voisins que des affaires générales de Ten^pire: sa plus sérieuse occupation avait été de réduire les Frisons, ce petit peuple héroïque, si longtemps uni de destinées avec les Saxons , et qui luttait avec autant de courage o^ntré l'Océan queoon* trel'ennemi qui voulait l'asseriir. GuQ- t laume, ayant rassemblé une petite armée de Hollandais, pénétra, en jai^vier 1256, dans leur pays. Us s'étaient retranchés derrière un marais; Guillaume marcha droit à eux à travers le marais; mais la glace rompit sous les pieds de son cheval qui s'enfonça dans le marais. Tandis que le roi faisait des efforts pour le dégager, les ennemis survinrent et le tuèn^nt (*).
AVARcen sir ALunAGorc
La mort de Guillaume laissa T Allemagne plongée dans cette anarchie qui avait commencé déjà sous Frédéric II. A la faveur des troubles excités par la cour de Ronoie, les princes et les États germaniques avaient secoué le joug, et s'étaient érigés en souverains, ne regardant l'empereur ou le roi des Roautios que conune le chef d'une république. Ainsi dépouillée de ses plus précieuses prérogatives, la couronne d Allemagne ^t devenue un fardeau qu'aucun prince allemand n'ambitionnait, parce qu'elle exigeait, pour la porter avec honneur, des dépenses auxquelles nul d'entre eux n'aurait pu suffire. Il faut néanmoins excepter le jeune Conradin, héritier des vastes domaines de sa maison; mais à Tépeque où nous sonunes arrivés, Conradin n'était âgé que de deux ans , et le jpape l'avait déjà frappé d'exclusioa (Tune manière formelle et irrévocable.
(*) Il arait donné à la maison de Manrienneet de Savoie Tinveititare de Tmilif de Monlcalier, d'Tvrée el de pluaieun fiefi, qui en firent dans U suite une maison p«is« santé.
L'UWIVERS.
ILICnOir DI miCBARD DS COIlHOrAtI.LIS ET d'aLPHOITSS X.
Ce qui augmentait encore la confusion , c'était là captivité de Télecteur de Mayence , que le duc de Brunswidi retenait' dans ses prisons. Dans ces conjonctures, rélecteur de Cologne, sur qui roulaient les préliminaires de Télectîon du nouveau roi des Romains, en l'absence de l'électeur de Mavence, s'avisa , de concert avec ses collî^ues, de vendre à un étranger cette même couronne, que nul prin^ce allemand n'était en état ni en disposition d'accepter. Il fit choix de Richard de Cornouailles, frère du roi d'Angleteri^e Henri III , et neveu, par sa mere , de Henri le Lion.
Ce qui avait recommandé Richard à l'attention de l'électeur de Cologne, c'étaient ses immenses richesses. Il promit à l'archevêque de Mayence 8,000 marcs d'argent, 12,000 à celui de Cologne, et 18,000 au comte Palatin. Les autres électeurs firent choix du roi de Castille , Alphonse X , qui offrit 20,000 marcs pour chaque électeur.
Cette double élection présente cette circonstance remarquable qu'elle est la première à laquelle les seuls grands dignitaires de la nation aient eu part, à l'exclusion de tous les autres grands vassaux : c'est, en un mot , la première où nous voyions paraître les sept princes électeurs.