‹ Allemagne T. 2Chapitre 43 sur 56 · ALCHIMISTES · texte numérisé non relu

ALCHIMISTES

Ces hommes qui au ràoyen âge cherchaient à enlever à la nature tous ses secrets et voulaient sérieusement former une science, bien que la vraie méthode et le véritable sens de la nature leur manquassent, se nommaient alchimistes. Qui pourrait dire combien de temps et de génie ils dépensèrent à des épreuves innructueuses? « Égarée par les formules obscures et les notions confuses que fournissaient les ouvrages d'Aristote, mal traduits et mal compris, leur science, dit M* Char|)entierC*)) se réduisait à des abstractions ontologiques, d'où ils partaient pour diriger des observations incomplètes et fdussées par leur point de départ. Les principes de la nature, la nature de la matière, le mélange des éléments , s'expliquaient par les influences exercées sur les corps terrestres par les astres, ou par des vertus supérieures aux astres , par des substances intellectuelles ; la physique enfin, mystérieuse coitime la théologie, dégénéra en magie. Mais de même que Pesprit humain, tout faussé qu'il était par la scolastique, s'y aiguisait et s'y fortifiait, ainsi les erreurs de la physique avaient leurs hardis essais et leur utilité. Elle décomposait les ingrédients qui entrent dans la comnosition des corps, les sels, le sounre, le mercure. Ses analyses oqt préparé les trois découvertes les plus remarquables du mbyen âge : les verres

(*) Essai sur Thistoire de la littérature B^ mojta âge, pag. 169.

convexes, la poudre à canon, la boussoie , importée peut^tre de la Chine (t). Raiinond Lulle , guerrier, poète, moine, hérétique, tenta, au milieu de beaucoup de rêveries, quelques découvertes intéressantes. Il fit le premier connaître l'art de la distillation, connu des Arabes; il prétendit avoir le secret du grand œuvre , cette pierre philosoj[^e du moyen âge.

BISTOiai OKS CaOTAHClS a>LATIYXi AU DIABLE,

Le premier article de foi du moven âge, cest la croyance au diable; alors le diable est un personnage en diair et en os qui intervient dans toutes les choses de ce monde, plus souvent encore que Dieu et les saints. Cette croyance était la solution populaire du grand problème de l'origine du mal, qu'on retrouve dans toutes les religions, résolue d'une manière ou d'une autre. Dans 1 ancienne Perse, l'opposition des deux principes du bien et du mal, de la lumière et des ténèbres, fut fortement établie. Ormuzd est l'éternel adversaire d'Ahriman. Au troisième siècle de notre ère, l'esclave persan Manès reproduisit cette doctrine vivace des deux principes, et l'Église, qui condamna Thérésie des manichéens, vit cependant le manichéisme s'établir partout dans la foi des peuples, et le diable se poser en face de Dieu. Chaque siècle apporte son tribut pour construire la personne même de Satan. Au cinquième siècle, c'est encore Tesprit malin qui entre dans le corps des pécheurs pour les posséder. Plus tard, il prend lui-même un corps.. Au onzième siècle, Raoul Glabert reçoit sa visite : « Du temps que j'habitais le monastère de Saint- Léger, martyr, je vis une nuit avant matines, paraître devant moi, aux pieds de mon lit, un petit monstre

(*) Cet instnimeut, eoiuu ekez les Chinoîa plus de mille ans a\aiit J. G. , fut iutroduît en Europe du douzième au treizième siède; mais il ne fut appliqué à la navigation qu'au quinzièn^. {Ifotê de AT, CharpentUr,)

hideux qui avait à peine figure humaine. Il me semblait avoir, autant que je pus m'en assurer, une taijie médiocre, un cou grêle, une figure maigre, les yeux très-noirs, le front étroit et ridé, le nez plat, la bouche grande, les lèvres gonflées , le menton court et effilé, une barbe de bouc, les oreilles droites et pointues , les cheveux sales et roides , les ilents d*un chien, Tocciput aigu , la poitrine protubérante <iine bosse sur le dos, les fesses pendantes, les v^ments mal propres, enfin tout son corps paraissait d'une activité convulsive et précipitée. U saisit le bord du lit où j étais couché, le secoua tout entier avec une violence terrible, et se mit à me dire : «Tu ne resteras pas plus longtemps ici. » Aussitôt je m'éveille épouvanté, et en ouvrant les yeux j'aperçois cette figure que je viens de décrire. Le fourbe grinçait des dents en répétant : « Tu ne resteras pas plus longtemps ici... (*) »

Ces apparitions allèrent chaque |our se multipliant; aussi l'on put bientôt faire de Satan des descriptions plus détaillées; l'on s'aperçut qu'il portait côrnes et pieds de bouc, et que son approche s'annonçait par des exnalaisons sulfureuses qu'il apportait du sombre empire. « Alors, ait un gracieux et spirituel écrivain, le diable, vint habiter la terre, parla toutes les' langues, prit toutes les formes, se subdivisant à l'infini, pour satisfaire à toutes les exigences des superstitions locales. Le feu eut des salamandres, l'air des sylphes , la terre des gnomes , l'eau des génies subtils; la foi chrétienne donnait à chacun ici-bas son ange gardien ; auprès de l'ange et pour combattre fange , le diable mit un démon familier. Le double principe des Manichéens se personnifie et prend place au foyer de chaque famille.

« Ne le maudissons pas touiours, le démon familier delà maison : il en est dans le nombre qui sont assez débonnaires; ceux-là se font les serviteurs du pauvre peuple, soignent les bestiaux (**), dé-

(*) Chronique de Raoul Glabert.

(**) Tout le inonde connaît l'histoire de

26* Livraison, (Aluîmagne.)

AGNE. ' ^ 386

tournent l'orage^ ramènent, le soir, le berger égaré sur la côte. Quelquesuns ont une malice qui a plus de grâce

3ue de perversité. Suspendus au fuseau e la fileuse , ils brisent la laine entre ses doigts, ou cachés sous les eaux, ils roulent quelque lourde pierre dans le filet du pécheur. Demandez plutôt à Walter Scott. Le dernier peut-être parmi les hommes , Walter Scott a su l'histoire de ce petit monde de la diablerie.

« Le moyen âge avait quelquefois peu d'égards pour le démon familier.

On le retenait prisonnier , on le mettait en bouteille. Un iurisconsulte se plaignait gravement de voir le diable traité comme une marchandise ordi- .naire, et comme tel jeté dans le commerce. Parmi les démons, plusieurs conservaient le caractère grossier des

{primitives ébauches de la création. Le ype de l'espèce est le Taliban de Shakspieare. D'autres s'affublaient du manteau doctoral , logiciens dangereux qui rappelaient sans cesse à rbomme le serpent d'Éden. Le dernier de ceux-là a vécu de nos jours : il est né à 'Weimar et se nomtne Méphistophélès. Il y a dans l'enfer de Dante des démons de la même école. Écoutez Guido de Montefeltro racontant sa damnation :

« François se présenta, quand je fus mort, pour rmamer mon âme; mais un des noirs chérubins lui dit : Ne le touche pas , ne me fais pas tort. Il doit

cet élève d'un sorcier hollandais, qui, chargé par son maître de laver un jour It maison , lui dérobe (juelques mots par lesquels le sorcier se faisait servir du diable, ,et se fait alors apporter les seaux d*eau par le bâton à Taide duquel il devait les porter. L*écolier s*amuse d'abord de voir ce bâton toujours aller et venir, et faire son ouvrage ; mais bientôt il y a assez d'eau , la maison est inondée, etrécolicra oublié les mots nécessaires pour arrêter cet étemel voyage du bâton. Funeux, il le prend et le brise; mais ses dangers redoublent, car les morceaux s'en vont à la fontaine, et au lieu de deux seaux, il en voit quatre qui reviennent Le quartier allait cire submergé par cet aqueduc de nouvelle espèce, quand heureusement le maître aniva.

386 ' t*UN

s'en venir là-bas , parmi ceux qui sont à moi. Il a donné un conseil pervers, et depuis ce jour J'ai tenu sa tete sous ma main : on ne peut absoudre qui ne se repent pas, et on ne peut à la fois se repentir et vouloir mal. Il y a contradiction. Oh! pauvre âme, quelle fut ma peine, quand il me prit en ajoutant : Tu ne savais pas que fêtais logicien. •

«Ne croyons pas toutefois que le diable ait p^u dans l'enfer de Dante son caractère bestial. Dante et le doux Virgile ayant épouté Montefeltro, continuèrent, à travm la neuvième vallée, leup sombre pèlerinage. Us virent, dans un même cercle , Mahomet et Bertrand de Bom; puis, dans un autre, Nemrod et Antée. Les trattres sont au plus profond de l'abtme , et vous remarquerez comme , h mesure que le crime se feit plus odieux, le criminel aussi s'éloigne des proportions humaines. Us vont ainsi, les deux poètes, jusqu'à ce que, de monstre en monstre, ils arrivent devant l'épouvantable fleure qui se nomme Lucifer. Jamais l'imagination ne créa un être si difforme.

« Comment |e devins immobile et glacé , lecteur , ne me le demandez pas, car je ne puis l'écrire ; toute parole serait impuissante. Je ne mourus pas, je ne restai pas en vie : s'il est en toi quelque fleur de génie, imagine ce que je devins, ainsi jeté en dehors de la mort et de la vie. »

«De Dante à Milton, cette figure isnoble et brutale s'essaye à sortir de l^ng de glace au sein duquel elle était plongée jusqu'à la ceinture. Cette béte démesurée qui , dans l'une de ses triples gueules, tient Judas iscariote, prend insensiblement une apparence plus réf^lière. Ce quelque chose sans nom qui se remuait péniblement dans l'enfer du quatorzième siècle, s'anime et se transforme dans celui du dixseptième, selon le progrès des croyances et les exigences de l'art moderne.

Le Satan de Milton a quelques traits de la physionomie de Cromwell. Mais à mesure que les idées nouvelles jettent le trouble dans le monde, le génie subtil de Tange se développe et gran-

dit. Il est si éloquent qu*il en est presque beau. Précipité deux fois, il semble que les héros ae l'armée fidèle lui envient l'éclat de sa chute et la sombre éternité de son empire (*). »

Au moyen âge, Satan se montre sons un aspect moins brillant; ce n'est point l'audacieux adversaire de l'Éternel , qui ne songe qu'à sa chute et aux moyens de s'en relever; le diable, tel que Luther et tant d'autres l'ont vu , est un philosophe prati(|ue ; il aecepte sa destinée; il n'ose point attaauer de front son ennemi, mais il lui fait une guerre de tactique, de positions et de ruses. Cest le vilain qui , faible et timide, ruse avec le gentilhomme dont le bra& peut l'écraser. A force de tours et de ruses , il gagne toujours quelques âmes en sus de celles que Dieu hii abandonne sans discussion.

Les Tischreden ou nropos de table de Luther sont remplis (Thistoires de diables. En voici quelques-unes traduites par M. Michelet dans ses Mémoires de Luther.

« Un pasteur des environs de Tprgau se plaignait à Luther que le diable faisait la nuit, un bruit, un tumulte et un renversement extraordinaires dans, sa maison, qu'il lui cassait ses pots et sa vaisselle de bois , lui jetait les morceaux à la téte, et riait ensuite. Il faisait ce manège depuis un an, et ni sa femme, ni ses enfants ne voulaient plus rester dans la maison. Luther dit au pasteur : « Cher frère, sois fort dans le Seigneur, ne cède point à ce meurtrier de diable. *Si l'on n'a point invité et attiré cet hôte chez soi par ses péchés, on peut lui dire : Ego auctoritate divinahic stan paterfamilias et vocatione cœlesti pastor Ecclesise; je suis ici père de famille par l'autorité divine et pasteur de l'église par vocation céleste ; mais toi , diable , tu te glisses dans cette maison comme un voleur et un meurtrier. Pourquoi ne restes- tu pas dans le ciel? qui t'a invité ici ? »

« Un vieux curé, faisant un jour sa

(*) Bf. Antoine de Latour, Études historiqucf.

prière, entendit derrière lui le diable qai voulait Ten empéeher, et qui grognait comme aurait fait tout un trou^ peau de porcs. Le vieux curé, sans se laisser emrayer , se retourna et lui dit : « Maître diable, il fest bien advenu ce que tu méritais; tu éiiis un bel ange, et té voilà maintenant un vilain porc. » Aussitôt les grognements cessèrent, car le diablfe ne peut souffrir qu'on lé méprise... La foi le rend faible comme un enfant »

- « Un jcone vaurien , sauvage et emporté, buvait un jour avec quelques eompagnons dans un cabaret. Quand il n'eut plus d'àrgent, il dit que s'il se trouvait quelqu'un qui lui payât un boii écot , il lui vendrait son âme. Peu aprè^, m homme entra dans le cabaret, se mit à boire âvec le vaurien, et lui demanda s'il était -véritablement prêt à vendre son âme. Celui-ci r^ondit hardiment oui , et rfaomme lui pa^a à boire toute la Journée. Sur le soir, quand le garçon tilt ivre , l'inconnu dit aux autres qui étaient dans le cabaret : «Messieurs, qu'en pensez -vous? s!

quetc|u'un adiète un cneval , la selle et m bride ne lui api)artiennent-elles pas aussi? « Les assistants s'effrayèrent beaucoup à tes mots , et ne voulurent • d'abôrd pas répondre: mais, comme Fétraneer les pressait , il dirent à la fin : a Oui, la selle et la bride sont aussi à lui. » Aussitôt le diable (car c'était lui) saisit le mauvais sujet et l'emporta avec lui à travers le plnond , de sorte que Ton n'a jamais su ce qu'il était devenu. »

Une autrefois, Luther raconta l'histoire d'un soldat qui avait déposé de l'argoit ches son hôte , dans le Brandebourff; Cet hôte , quand le soldat lui demanda son argent, nia d'avoir rien reçu. Le soldat, furieux, se jeta sur hii , et le maltraita ; mais le fourbe le fit arrêter par la justice et l'accusa d'avoir violé la paix domestique ( haus- Êriede ). Pendant gue le soldat était en prison , le diable vint chez lui et lui dit . « Demain tu seras condamné à mort et exécuté. Si tu me vends ton corps et ton âme, je te délivre. » Le soldat n'y consentit point. Alors le diable lui dit :

« Si tu ne veux pas , écoute au moids le conseil que je te donne. Demain , quand tu seras devant les juges, je me tiendrai près de toi , en bonnet bleu avec une plume blanche. Demande alors aux juges qu' ils me laissent plaider ta cause, et je te tirerai de là. Le lendemain, le soldat suivit le conseil do diable, et comme l'hôte persistait à nier, l'avocat en bonnet bleu lui dit : « Mon ami , comment peux-tu ainsi té parjurer ? l'argent du soldat se trouve dans ton lit, sous le traversin. Seigneurs échevins, envoyez -y et vOUs verrez que je dis vrai. »> Quand l'hôtè entendit cela , il s'écria avec un ^os jurement : « Si j'ai reçu l'argent , je veux que le diable m'enlève sur l'heure. »

Mais les sergents envoyés à Tauberge trouvèrent l^rgent à la place indiquée, et l'apportèrent devant le tribunal.

Alors rhomme au bonnet bleu dit en ricanant : « Je savais bien que j'aurais l'un des deux, le soldat ou l'aubergiste. « Il tordit le cou à celui-ci et remporta dans les airs. — Luther, ayant conté l'histoire , ajouta qu'il n'aimait pas qu'on jurât par le diable, comme- faisaient beaucoup de gens , « car , disait-il , le mauvais drôle n'est pas loin; Ton n'a pas besoin de le peindre sur les murs pour qu'il soit présent. »

« Il v avait à Erfurth deux étudiants, dont Fun aimait si fort une jeune fille

Îu'il en serait devenu bientôt fou.

.'autre, qui était sorcier, sans que son camarade en sût rien , lui dit :

« Si tu promets de ne point lui donner un baiser et de ne point la prendre dans tes bras, je ferai en sorte qu'elle vienne te trouver. H la fit venir en effet. L'amant, qui étaft un beau jeune homme, la reçut avec tant d'amour, et il lui parlait si vivement, que le sorcier craignait toujours qu'il ne l'embrassât; enun il ne put se contenh*. A l'instant même elle tomba et mourut. Quand ils la virent morte, ils eurent ï:;rand'peur , et le sorcier dit : « Employons notre dernière ressource. » 11 fît si bien , que le diable la reporta chez elle , et qu'elle continua de faire tout ce qu'elle faisait au-

L'UNIVERS

]»anivant dans la maison; mais elle était fort pâle et ne parlait point. Au bout de trois jours, les parents allèrent trouver les théologiens et leur demandèrent ce qu'il fallait faire. A peine ceux-ci eur^nt-irs parlé fortement à la fille que le diable se retira d'elle ; le cadavre tomba roide avec une grande puanteur. »

« La nuit, quand je me réveille, dit Luther, le diable vient bientôt, dispute avec moi et me donne d'étranges pensées, jusqu'à ce que je m'anime et que je lui dise : « Baise mon c... ! Dieu n'est pas irrité comme tu le dis. » Aujourd'hui , comme je m'éveillais, le diable vrôt, voulut disputer, et Il me disait : « Tu es un pécheur. » Je répliquai : « Dis-moi quelque chose de nouveau, démon; je savais déjà cela... J'ai assez de péchés réels sans ceux que tu inventes... » Il insistait encore : « Qu'as-tu fait des cloîtres dans ce monde? » A quoi ie répondis : « Que t'importe ? tu dis Bien que ton culte sacrilège subsiste toujours. »

«> Un jour que l'on parlait à souper du sorcier Faust, Luther dit sérieusement : « Le diable n'emploie pas contre moi le secours des enchanteurs. S'il poufait me punir par là, il l'aurait fait depuis longtemps. Il m'a déjà souvent tenu par la téte ; mais il a pourtant fallu qu'il me laissât aller. J'ai bien éprouvé quel compagnon c'est que le diable ; il m'a souvent serré de si près que je ne savais si j'étais mort ou vivant. Quelquefois il m'a jeté dans le désespoir, au point que j'ignorais même s*il y avait un Dieu , et que je doutais complètement de notre cher Seigneur. Mais avec la proie de Dieu, etc... Quand le diable vient me trouver la nuit, je lui tiens ce discours :

« Diable, je dois dormir maintenant; car c'est le commandement et l'ordre de Dieu que nous travaillions le jour

et ^ue nous dormions la nuit »

S^il m'accuse d'être un pécheur, je lui dis pour lui faire déuit : « Sancte Satané, ora pro me ! saint Satan prie pour moi , ou bien : Medicey cura teipsum: médecin, guéris- toi toi-même. » •

« La meilleure manière de chasser le diable, si on ne peut le faire avec les paroles de la sainte Écriture^ c'est de fui adresser des' mots piquants et pleins de moquerie. »

fiOaCSLUKRII. OPéllATXOHS MAOIQVU.

lie diable était donc au moyen âge un personnage bien œnnu ; beaucoup de gens moins difficiles que Luther dans leurs amitiés entretenaient avec lui des relations suivies. Ces gens, on les appelle sorciers, nécromanciens , etc. Du reste, c'est une vieille coutume que la foi dans les sorts et left devinations. « Quiconque appellera un homme sorcier, dit la loi salique , et l'accusera d'avoir porté la chaudière où s'assemblent les sorciers, sera condamné à 62 sous d'amende. — Que celui qui a appelé sorcière une femme libre, et ne peut le justifier, soit condamné à 186 sous six deniers. Au treizième, au quatorzième et au quinzième siècle, la sorcellerie fut en grand bonneur.L'espritnesavaitpoint encore rester libre de tout joug , et ne relever que de la saine raison et d'une conscience éclairée ; il fallait croire à Dieu ou au diable, se donner à l'un ou à l'autre. Par rÉglise on arrivait à Dieu , par la sorcellerie au diable. Les sorciers étaient de toute espèce : les uns se livraient à la contemplation des astres , aux divinations par l'astrologie ; les autres cherchaient dans l'analyse des métaux , dans la mixtion des simples , dans les combinaisons de caractères et de lignes, des résultats surnaturels. Ce qu'ils veulent surtaut, c'est l'accomplissement du grand oeuvre, la découverte de la pierre philosophale.

L'industrie est la puissance qui rend la richesse mobile, qui la fait passer des mains du riche dans celles du pauvre, et donne avec soi pouvoir et honneurs^, or, au moyen âge l'industrie, c'est-à-dire, les moyens pacifiques^ de faire fortune , étaient à peu prés nuls. Mais comme on avait le diable sous la main , le diable qui connaissait tous les trésors cachés au sein de la terre , on se donnait à lui pour avoir de

For (*). On se donnait à lui aussi pour se faire investir de pouvoirs surnaturels; ainsi, pour obtenir la m(#t de quelqu'un, if n\v avait qu'à Venvoûter. On faisait son inriage en cire, puis sur cette iraaçe l'on pratiquait diverses opérations diaboliques qui devaient infailliblement agir sur la personne même qu'elle représentait. Monstrelet nous a conservé le détail des opérations magiques employées, disait-on, par le duc d'Orléans contre le roi Charles VL « Pour faire mourir la personne du roi nostrc syre en langueur et par manière si subtille , que ne fut nulle apparence, il feit par force d'argent et diligence tant, qu'il fîna de quatre personnes, dont l'une estoit moyne apostat, l'austre chevalier, l'austre escuyer et 1 austre valet, auquel il bailla sa'propre 6pée, sa dague et un annel pour dédier et consacrer, ou, pour plus proprement parler, exercer au nom des diables. Et pour ce que telle manière de nialeûces ne pouvoit bonnement faire , se ce n'est en lieux solitaires et qui sont loing de toutes

{;ens, ils portèrent lesdictes choses en a tour ae Mont-Iay, vers Laignysur-Mame, et là se logèrent et feirent résidence par l'espace de plusieurs jours. Et ledict moyne apostat comme dessus, qui estoit maistre d'icelle œuvre diabolique, feit plusieurs invocations de diables, et par plusieurs fois et journées, dont je vous dirai d'eux ensemble, qui furent entre Pasques et Ascension à un dîmenche trèsbi3n matin devant soleil levant en une montagne près de la tour de Mont-Iay.

Ledict moyne feit plusieurs choses superstitieuses requies à faire en telles invocations de diables emçrès un buisson. En feisant lesdictes invocations de diables se dépouilla en pur

(*) Les alchimistes qui recherchaient la pierre philosophale, étaieut de purs logiciens. L'or, disaient-ils, la cliose la plus précieuse de ce monde, doit être le principe de tout ce qui existe. En décomposant les autres métaux , en clierQ^iant leur essence, on doit nécessairement rencontrer Tor» Ainsi pomheux la création n'était qu^un syllogisme.

83 chemise, et se mist à fktet lesdictes espée et dague par les poinctes en terre et ledict annel meit aussi cmprès; et la dit plusieurs oraisons invoçant les diables. Et tantost vindroit à luy deux diables en forme de deux hommes vestuz ainsi que de brun vert, ce sembloit, dont l'un avoit nom Hersidas et l'austre Estramain. Et lors leinr feit hopneur et très-grande révérence , et si çrande comme on pourroit faire à Dieu nostre sauveur. Et à ce fait se tira derrière iceluy buisson ; et iceluy diable qui estoit venu pour ledict annel, le priut et l'emporta et s'esvanouit : et iceluy qui estoit venu pour lesdites espée et aague demoura : et puis print Fespée et daaie et s'esvanouit comment avoit fait l'austre. Et tantost après iceluy moyne retourna et vint où les diables avoient esté , et trouva iceux dag^e et espée couchées de plat , et que ladicte espée avoit la teste rompue, et trouva sadiete poincte en la pouldre où iceluy diable Ta voit mise. Et après attendit par l'espace de demie heure l'austre diable qui avoit emporté l'annel, lequel retourna et luy oailla ledict annel qui estoit apparent rouge ainsi qu'escarlatte comme il sembloit pour Thcure, et luy dit : C'est fait, mais tu les mettras eu la bouche d'un homme mort , ainsi en la manière que tu sçais , et lors s'esvanouit et Iwlict moyne refait la pointe d'eux cuydant ardoir le roi nostre sire : mais à 1 ayde de Dieu... il eschappa. — Un peu plus bas, l'auteur ajoute : Et après les ficha [ les espée et dague] et bouta parmy le corps d'un homme mort et despenau du gibet, et après les meit en ia bouche dudict mort et laissa par l'espace de plusieurs jours..., et avec ce, le duc porta sur soy un drappel lié ou cousq du poil déshonnéte et plain de la pouldre d'aucun des os d'icduy mort despendu (*).

soaouRs. / Toute croyance populaûre est utile à

(p Monstrelet, 1. 1, pag. 3o3 et 3o4 de rédition de Buehon.

eirploitèr ; aussi plus la peur, Je dirais prescfue, le culte du diable, s'augmenta , plus aussi s'accrut le nombre des sorciers. Chaque année ils tenaient leurs états généraux , ceux de France et d'Italie ( ceux sans doute des pays de langue latine) sur le mont Vésuve; ceux d'Allemagne sur le Blocksberg.

Au moyen âge, dit M. Marroier, on ne regardait pas le Blocksberg sans une sainte terreur; on n'en parlait pas sans se recommander en secret à Dieu. Les «avants en parlaient dans leurs livres ; les contes populaires en reproduisaient d'effrayants récits. Des gens dignes de foi s'étaient mis aux aguets le soir du premier mai , et avaient vu , à minuit, des chauves-souris d'une grandeur monstrueuse passer dans Pair; des vieilles femmes assises sur un bouc, ou chevauchant sur un manche à balai. Parfois , onelques-unes de ces femmes, suspectées de s'adonner à la sorcellerie, avaient été conduites devant le juge , mises à la torture , et avaient avoué leurs promenades nocturnes et le genre de vie effroyable qu'elles menaient au-dessus du Blocksberg. Là, on maudissait Dieu, on tramait de nouvelles conjurations contre le monde , on cheit^ait de nouveaux maléfices et de nouveaux poisons.

Le plus expert dans cet art mfemal se pavanait de sa science ; le dernier venu s'^orçait de marcher sur les traces de ses maîtres. Puis, l'on baisait avec vénération le pied fourchu de Satan , et toute l'assemblée commençait une série de danses et de débauches à faire trembler toute oreille diaste et chrétienne.

A côté du terrible, l'imagination du moyen âge place souvent le grotesque.

Ainsi , le grave Bodin raconte sérieusement dans sa Démonologie, qu'un homme des environs d'Angers , avant TU une nuit sa. femme se lever df'auprès de lui , s'oindre d'huile , puis sot- 'tir par la fenêtre à cheval sur son manche à balai, fut curieux de la suivre dans ce voyage aérien ; s'étant frotté du même onguent, et ayant prononcé les mêmes paroles , il se vit tout à coup transporté à travers les

airs, assis sur la même monture; Il che^ucha ainsi bien loin , jusqu'à un lieu où il vit avec grand effroi des hommes et des femmes de toute espèce , surtout grand nombre de boucs; il y en avait un de taille gigantesque , oui présidait la féte. Le pauvre homme, étonné de se voir én si singulière compagnie , se signa : à Tinstant tous s'enfuirent en poussant de grands cris , et il se retrouva tout nu aux pieds du mont Vésuve. De Naples à Angers , la route était longue : si encore il avait eu son ancienne monture ; mais il lui fallut revenir à pied par les voies ordinaires ; aussi , de retour dans sa ville , il fit brûler sa femme comme sorcière (*).

(*) La pauvre femme était sans doute fort innocente, et fut victime d'une hallucinatioa de son mari. Voici ce que dit h cet égard M. Émile Littré dans un article remarquable, insérédans \e National de x834 (x" août i836), sur TouTrage de M. F. Leiut ayant pour titre : Spécimen ttane application de la science psychologique à celle de l'histoire?

«« L'antiquité n'avait pas asseï étudié les phénomènes de la psychologie morbide pour constater avec certitude toutes lès formes que prend l'aliénation, f^e progrès des tnvaux a donné aux médecins modernes la &oulté de signaler avec précisio|i les caractères de plusieurs lésions mentales ; et, en ce g^nre de faits, les bases du diagnostic sont si bien posées, que l'on |>eut par un jugement rétrospectif, apprécier l'état intelleotuel de certains hommes dont la biographie nous a été conservée, et les soumettre à une sorte d'examen médicaT. Cette afypficatioo de la médecine à l'histoire jette oc la lumière sur beaucoup de mobiles obscurs qui ont poussé en divers sens le genre humain. La démonologie a joué un grand rôle dans le monde ; et maintenant il est évident , pour tout esprit dégagé de préjugés, qu'elle n'est pas autre chose qu'un résultat a'hallucina- * lions, qu'une folie adoptée parla raison contemporaine. Toute cette période de k fin du moven âge qui fut en proie auxsoi^ ciers, où le feu des bûdiers diévora tant de milliers de cerveaux dérangés , et ou la férocité le disputa à {a folie , présente un ooacoors de circonstances dont la médeciiie historique peut seule rendre raison. M. Lelnt, dans ses FragmenU de psychologie/^ dé-

lionmi DU iricROMAircnN tirgilb.

Le moyen âge est riche en livres de nécromancie, divination, astrologie, et contes de sorcellerie, parmi lesquels nous voyons surgir de toute sa hauteur la figure du grand enchanteur et maudit nécromancien Faust, et, avant lui encore , celle de Tenchanteor Virgile.

« Les bibliographes font remonter très -haut l'ongine de cette chronique. Goerres ne la connaissait que d'après le livre imprimé en 1552, à Amsterdam , sous le titre de : Een schone historié van f^irgiUuSy van zijn leueriy doot, ende van zfjn wanderlike werken^ di hy deede by »(gromaniien ende by dot behtdpe des Duyvels, Mais il ne fait pas dimculté de la porter beaucoup plus haut ; et en ajoutant qu'elle renferme plusieurs choses empruntées au livre des Sept

veloppé ce point, et a mis hors de doute le caractère d^aliénalion mentale dont les prétendus sorciers étaient frappés. La rentrent aussi les apparitions des morts „le8 visions d'anges, de démons ou de génies , les communications avec les êtres surnaturels , etc. Tant que les hommes ont cru que lescieux étaient près de leurs tètes , que la foudre roulait dans le séjour céleste, et que leur terre était

£ lacée au centre du monae et couverte par \ firmament comme par un pavillon, ils se sont complu sans cesse i voir autour d^eux des manilestationis corporelles de la puisfanoe infinie ; mais à mesure que les immensités de l'univers se sont étendues devant leurs regards, à mesure que leur imagination est devenue incapable d'en concevoir les bornes , le globe terrestre n'a plus été qu'une planète dans le système solaire; le système solaire , qu'un point parmi les milbons d'étoiles que nos yeux aperçoivent, et ces millions d*étoiles qu'une nébuleuse obscure^ perdue dans les espaces illimités. Les Tains fantômes ont disparu ; la foule y crut lans l6s voir; mais ceux qui les virent réellement, ceux qui les entendirent, ceux qui en sentirent le souCQe , ceux qui reçurent les leçons, ceux qui en rapportèrent les paroles et les ordres , ce furent les hallucinés, d'autant plus inébranlables dans leur foi qu'elle avait pris un corps. »

Sages, il en recule indéfiniment la source première ; car le livre des Sept Sages fut traduit du grec en latin au douzième siècle ; le grec était traduit du oersan , et le persan provenait 2le Finaien, qui provenait je ne sais d'où.

« Le professeur Fr, Val. Schmidt, dans ses documents pour Thistoire de la poésie romantique , parle de la chronique de Virgile, comme ayant été traiduite au treizième siècle par un auteur dont on ignore le nom dans le lÀber de màrabHiibus Romœ. Gervasius Tilburiensis, qui écrivit^ en 1215, ses Otiaimverialia, raconte plusieurs choses qu'u avait entendu dire aux Italiens sur les ouvrages merveilleux de Virgile. Helinandus, qui mourut en 1227, rapporte aussi plusieurs documents cuneux à ce sujet. Par exemple, que , devant une des portes de Naples , Virgile avait placé une mouche en bronze qui devait chasser toutes les mouches de la ville. On lui attribuait aussi la construction d'un édifice enchanté, appelé le Sauveur de Rome, et oui passait pour une des sept merveilles du monde. C'était un cercle de statues portant chacune sur la poitrine le nom du peuple qu'elle représentait, et ayant au cou une sonnette.

Des prêtres étaient là , chargés de veiller jour et nuit; et, si une nation songeait à se soulever contre Rome , la statue de cette nation s'agitait aussitôt, et faisait retentir sa sonnette. Alors les prêtres s'en allaient donner cet avis aux ministres de Tempereur, et Ton envoyait aussitôt une armée pour prévenir la révolte.

« Alexandre Neckam, bénédictin anglais, qui vivait au commencement du treizième siècle , a fait aussi mention de Vircfl^i^w sQa Qu?r9ge Iqtitulé .: de mmu rerur^; et dap^ les Gesta Romainorum , chap. 5 , oa trouve le passage suivant : Tilua , eoipereur de Rome , rendit une loi d'après laquelle Fanniversalre de la naissance de son Ois aîné devait être sanctifiée, et toute espèce de travail interdit ce jour -là. Après la publication de cette loi , il fit venir auprà de lui Virgile, et lui dit: J'ai ffm qi^

L'UNIVERS

Ton ne commette encore en secret, et sans que je le sache , beaucoup d'infractions à rédit aue je viens de rendre. Ainsi, je te prie d'employer ton savoir à me procurer un instrument à l'aide duquel je puisse découvrir les coupables. Maître, répondit Virgile, ta volonté sera accomplie ; et alors il éleva, au milieu de la ville , une statue qui disait chaque Jour à Fempereur quel mépris on avait fait de sa loi , et quels étaient les infracteurs.

« La tradition de Virgile , grossie de mainte anecdote de sorcier recueillie de part et d'autre , se répandit promptement en Europe. Wous avons vu

Î[u'en 1552, elle était traduite en holandais. En 1510, il en parut une édition en Angleterre , avec ce titre :

Tkis boke treateth ofthe lyfe ofyirgiUuSf and of his aethy and many marvayles , tkat Ke dit in his lyfe tyme by whitch craft and nicromancy, thorough the heîp of the devylls of hell. Il en existe aussi deux vieilles éditions françaises , imprimées à Paris , fune in-4», l'autre in-B", mais sans date.

« Virgile avait fait encore , au dire de ses biographes , une excursion en Angleterre, et visité le roi Arthur, auquel , s'il faut en croire Hans Sachs , il joua un tour de son métier. C'est toujours cette histoire des preuves de fidélité conjugale que l'on retrouve dans l'Arioste et dans les nouvellistes du moyen âge , et dont on ne fait que varier la forme.

« Un jour le roi Arthur était triste, et refusait toute espèce de consolation. Virgile s'en vint lui offrir ses secours ; mais le roi lui dit : Ton art magique est inutile, tu ne peux rien faire pour moi. Cependant il finit par lui révéler la cause de son chagrin. Alors Virgile bâtit un pont magnifique sur la Tamise; au milieu il élève une tour, et à cette tour était attachée une petite cloche. Le roi arrive avec toutes les dames et les seigneurs de sa cour. Virgile tire la cloche , et tous ceux qui se trouvaient sur le pont tombent à droite et à gauche; car celui-là seul aurait pa rester debout , qui eût été vraiment

f)ur en pensée et en action. Et quand e roi Arthur se vit en si nombreuse compagnie, il se mit à rire et fut consolé.

« On dit aussi que Virgile avait fait une statue appelée l'Image de la Vérité; ceux qui , dans les cas importants, avaient prêté serment , devaient mettre leurs mains dans la bouche de cette statue ; si elle les mordait , c'est qu'ils en avaient menti ; si, au contraire^ elle ne bougeait pas , on pouvait croire à la vérité de leurs paroles.

« Aux prouesses de l'enchanteur Virgile, Gcerres en ajoute encore d'autres ^i ne sont pas moins curieuses.

Il s'était élevé un jardin où chaque Jour on pouvait voir s'épanouir de nouvelles fleurs, mûrir de nouveaux fruits, où sans cesse l'oiseau chantait , où le balancement des arbres , le murmure des ruisseaux formaient une harmonie peri^tuelie. Il devint amoureux de la nlle du sultan de fiabylone, et toutes les nuits il l'enlevait de la demeure de son père , et la transportait dans son beau jardin.

« Cependant le sultan s'aperçut que sa fille ne couchait pas toujours tresrégulièrement à la maison, et il lui fit subir un interrogatoire , auquel la bien-aimée de Virgile répondit par des larmes et par l'aveu de ses promenades nocturnes. Alors le père lui donna une liqueur narcotique, en lui commandant de la faire boire a Virgile ; et quand l'enchanteur fut profondément endormi, le sultan le fit arrêter, et le condamnai mort. Le jour de l'exécution est venu, toute la ville se rassemble pour voir le supplice du magicien; mais quan4 on arrive auprès ae l'échafaud, TEuphrate déborde, inonde la plçce; le sultan et la foule réunie autour de lui se jettent à la nage. Pendant ce temps, Virgile se construit un pont aérien , et emmène sa bien-aimée. '

« De là, il vient en Italie, ouvre la montagne de Pausilippe , jette les fondements de Naples, et il élève dans cette nouvelle ville une tour, au-dessus de laauelle on voyait pendre une pomme attachée à une chaîne de fer. Si l'on secouait cette pomme, il en résultait

m tremblement de terre , et si ou Tenlevait, la ville devait tomber. Il bâtit aussi des écôles , et euseigna la nécromancie; et après avoir vécu grand nombre d'années, Fidée lui vint de vouloir se rajeunir. Il appelle un de ses serviteurs dans lequel il avait grande confiance , et lui commande de le couper par morceaux , et de placer les mtirceaux dans une tonne , avec la téte en haut, les pieds eq bas, le cœur au milieu, selon la conformation de Thomme, puis de porter cette tonne sous une lampe qui devait brûler éternellement, et, trois semaines après, il devait se réveiller jeune homme. Le serviteur fit selon ce que son maître lui avait commandé; mais, au bout de sept jours « Fempereur n'entendant plus parler de Virgile , voulut savoir ce qu'il était devenu. On s'adressa aux gens de sa maison » qui ne surent que répondre. On fit une perquisition.

Le corps de Virgile fut trouvé haché; on l'enterra sans attendre sa résurrection , et le fidèle serviteur mourut sur réchafaud comme convaincu d'avoir assassiné son maître {*). >

LBOUTDt DE FAU9T.

Le moyen â^e déclare une ^erre terrible à l'antiquité ; de ses dieux il fait des diables, de ses grands hommes des sorciers; ainsi Virgile devient un enchanteur. Mais toute croyance a un héros, tous les souvenirs se personnifient dans un homme; et cet homme, ce héros , que ce soit Attila , Théodoric, Arthur ou Charlemagne, devient le centre auquel se rattache un cycle tout entier. Toutes les doctrines aussi se résument en un ouvrage qui en est,

Sour ainsi dire, le ccrpus. Ainsi le roit romain est codifié dans les Pandectes , la philosophie a les ouvrages d'Aristote , le christianisme la DMna commedia, la sorcellerie a aussi son héros et son code, c'est Faust et sa chronique. Faust nous jette un peu loin des temps où nous avons arrêté notre

Marinier, Études sur Goethe , p. 58 et suiv.

his^ire; mais Faust est le dernier et le plus célèbre produit de la sorcellerie du moyen âge. D'ailleurs nous voulons en finir ici avec toutes les diableries que nous avons à raconter.

Nous ne parlerons point du Faust de Goëthe, la grande œuvre poétique du dix-neuvième siècle, nous nous contenterons d'interroger la simple chronique, laissant à d'autres l'envie de regarder dans ce terrible miroir de Goëthe, où l'homme du dix- neuvième siècle apparaît avec sa soif inextinguible de science , et ses espéranees trompées, et le vide de son cœur, et l'ineertitude ^e sa pensée.

Le Faust du seizième siècle est moins spiritualiste; c'est d'abord un brave étudiant* de Wittembergj qui, trouvant, après ses travaux classiques, quelques instants pour les sciences secrètes, s'y livre avec ardeur, et bientôt apprend à tracer des cercles magi* ques; à conjurer les démons, etc.

Cependant Faust est un bon vivant s'il aime les livres de nécromancie, il aime mieux encore le vin et lu bonne chère; aussi a-t-il bientôt laissé son mince patrimoine chez les taverniers de Wittemberg. Alors il a recours au diable , signe avec lui une convention par laquelle Faust donne son âme en échange d'un serviteur qu'il reçoit de la mam même do Satan. On se doute bien que ce serviteur a des pouvoirs surnaturels. Faust se hâte de le mettre à l'épreuve , et se fait servir d'abord par fui du bon vin de France et un excellent rôti de veau et de jambon. Puis il se fait meubler sa piaîson comme un château seigneurial , et quand il se voit au milieu de beaux meubles en tête à tête avec une table bien servie , il se frotte les mains, et se moque de la canaille déguenillée qui passe en grelottant sous ses fenêtres, et n'a pas resprit de se donner au diable (*).

Quand tout a été disposé avec soin, Faust , qui n'est pas égoïste et ne veut

(*) Nous empruntons encore à M. Marnier cette analyse de la chronique de Faust et de Wagner, en reproduisant souvent ses propres expressions.

m L'un:

pas jouir de sa bonne fortune tout seul,- appelle ses bons amis les étudiants ae Wittemberg, et alors, vive 1^ joie! Ce sont des festins où il se casse plus de bouteilles que dans les cuisines d*un roi ; ce sont des soupers où l'on ne compte plus les heures , et des verres qui s'entre-cboquent à çtand bruit, et des chansons impies qui font pleurer les saints, et le jeu, et le tumulte, et le scandale, dont les vagues retentissements effrayent toutes les bonnes âmes de Wittemberg.

Bientôt l'argent manque. Mais Mé- .phistophélès , le serviteur de Faust, n'est pas homme à s'inquiéter de si peu ; u vendwià très-haut prix un beau cheval, jeune, vif, fringant, et à la première rivière gue ce cheval traverse, son cavalier le sent se fondre entre ses jambes comme un morceau de glace.

Puis, de temps à autre, Faust quitte sa jolie maison de Wittemberg , et s'en va voûr ce qui se passe dans les autres villes de l'Allemagne. Ses moyens de voyager sont faciles; il n'a qu'^à étendre son manteau, puis s'asseoir dessus avec ses compagnons, et les voilà qui partent comme Téclair. Un matip, il arrive à Leipzig avec une troupe d'étudiants, et, a feutrée de la cave d'Auerbach, il aperçoit des domestiques qui roulent avec peine un énorme tonneau. « Allons, faméants que vous êtes, leur dit-il; eomi^ent Fun de vous ne se charge-t-ii pas lui seul de cette |)esogne? » Les valets le regardent d'un air surpris; mais Thote, moins patient, se fâche, et dit : « Mauvais plaisant, essayez-donc de remuer ce tonneau, et SI vous pouvez le faire sortir d'ici , je vous le donne. « Faust accepte, se met à cheval sur le tonneau oui s'avance légèrement d'une salle à l autre, joveusement éperonné par son cavalier.

Alors ce fut une vie de bombance comme la cave d'Auerbach n'en avait point encore vu. Faust rassemble tous ses amis, puis toutes les connaissances de ses amis , et l'on passe la nuit et le jour à boire jusqu'à ce que le tonneau soit vide.

De la cave d'Auerbach , Faust pas6e

dans celle de l'évéque de Saltzbourç; de là il s'en va à Francfort. A moitié chemin, il entre dans un château, et dpant toute la société, prend l'arc-enciel avec sa main : c'est un des plus beaux traits de sa vie. Puis il est reçu auprès de l'empereur Maximilien , et fait apparaître sous ses yeux le grand Alexandre; il lui bâtit une salle où' sans cesse on entend le chant des oiseaux , où l'on respire le parfum des fleurs, où tout est splendiae et magique. Puis il retourne à Wittembei^, et reprend sa vie bruyante comme p(ur le passé.

Cependant, tout à coup l'idée lui vient dinterrompre ses orgies pour contracter mariage; mais le diable s'j oppose : il ne veut point d'un mariage légitime ; Faust résiste ; tout à coup la maison tremble, les murailles et le parquet s'enflamment , et à travers le feu et la fumée, Satan, l'œil en courroux , apparaît lui-même devant Faust, qui tombe par terre effrayé, et demande pardon, en promettant de se soumettre. Sur quoi Satan, en monarque généreux, lui offre, pour compensation à la servante de son voisin , savez-vous qui ?

rien moins que la belle Hélène, l'épouse de Ménélas , devant laquelle, dit Homère, les vieillards se levaient avec respect.

Faust, devenu l'époux de la belle Hélène, commence une vie assez heureuse; mais avec les fêtes et les orgies disparaissent aussi l'insouciance et l'oubli; après l'ivresse vient le réveU, et quand Faust se réveille, c'est pour se souvenir de son pacte infernal; alors viennent les remords et les terreurs : il regarde couler le sable de son horloge; il ne compte plus les années , car il y en a déjà vingt-trois qu'il a signé son pacte, mais les semaines, les jours. Enfin il ne lui reste plus que quelques heures. Alors, pour mourir comme il avait vécu , il commande à Méphistopbélès une grande féte. Les bons vins circulent oe noor veau sur la table, les chansons folles et étourdies se succèdent sans interruption; jamais les Inraves étudiants

de Wittemberg n'avaient pris tant de plaisir à s'enivrer chez Faust. Pour lui, il ne peut s*empéchcr d*étre triste, car il songe au voyage qu'il va bientôt entreprendre. Cependant , il veut faire ses adieux à ses convives. « Mes amis, dit-il, je dois bientôt vous quitter; je ne sais quand nous nous reverrons; mais vous prenez un bon chemin pour Die rejoinare. Je ne vais ni à Munich, ni à Francfort , ni à Erfurth , mes bons amis , autrement je vous proposerais de venir avec moi. Hélas! je vais beaucoup plus loin, et ie vous assure que s'il avait dépendu ae moi de rester plus longtemps dans votre aimable société, j'j aurais consenti de grand cœur, mais j'ai affaire à quelqu'un qui ne sait pas attendre. >

Cela dit, Faust se retire dans sa chambre. Les étudiants continuent à boire. A minuit, çn entend un orage ef&oyable , la maison tremble comme si elle devait tomber ; puis, à ce bruit qui glace tout le monde de terreur, succéda un silence non moins effrayant.

£t Quand les étudiants entrèrent dans la chambre de Faust, ils trouvèrent ses membres dispersés sur le pai'quet.

Après cette vie du docteur Faust , fl faut lire celle de son serviteur Christophe Wagner, à qui Faust avait légué un démon. La vie de Wagner est compliquée d'aventures; mais ce qu'elle tenlerme de plus curieux, c'est un dialogue de Wagner et de son démon Auerhahn. Il lui demande , par exemple, où est l'enfer, et le démon lui repond par des. citations de saint Grégoire, de saint Jérôme, de Tertul- Uen et de la Bible. Ensuite, comme ledémon est très-instruit, il explique à Wagner comment Dieu a crée six mondes.

Le premier est le mundus architjff)us, c'est là que se trouve la nature divine, la source de toute force et de toute lumière; le second est lé mvndus MeUeotuaUs où habitent les anges , les chérubins et les bienheureux. Puis Tient le mmdus ccelestis où sont les étoiles, les sphères et les planètes. Celui-ci est la partie intelligente de Tunivcrs, et il est aux autres mondes, ce §110 l'âme est au corps. Le mundus

elementaris renferme l'eau , 1« terrl^ le feu, l'air, les météores, les lsS^

inéii^taïf granJ^

mandres, les planté- et It s mî ce monde- là exerc ' wvs-^ influences, comme on peu i s en convaincre, par la science dr Tasirologie. Le cinquième est notre pau vre petit monde qu'on appelle mvndus microcosmus; et le sixième est Penfer. Ensuite Auerhahn démontre les rapports qui existent entfe la conformation de rhomme et celle des astres. D'abord, c'est Dieu qui a créé les astres , et c'est aussi fui qui a créé les âmes. Les âmes régissent le monde, et Tâme ré- ^it rhomme , et comme les astres sont immortels, l'âme doit aussi être immortelle. J'espère que ce n'est pas un petit triomphe pour l'auteur de la vie de Wagner d'avoir mis la preuve de l'immortalité de l'âme dans la bouche d'un démon. De là , il en vient à expliquer comment chaque planète se trouve en corrélation avec nos membres et nos organes, et doit, par conséquent, exercer sur chacun d'eux une influence notable : comment les douze signes du zodiaque répondent aux douze principales parties de notre corps. Puis, ce qui n'est pas moins intéressant à apprendre, c'est l'organisation de l'empire infernal, sur laquelle nous n'avons encore, que je sache, aucune statistique bien déterminée. Or, comme il y a sept planètes, il y a aussi sept esprits infernaux. Le premier, qui règne sur toutes les choses souterraines , est le chef de quarante-neuf rois , quarantedeux prihces, vingt ducs et trente-six mille légions. Quatorze conseillers l'assistent dans ses entreprises. Le second est le démon de l'ambition, et il a aussi beaucoup de rois, de ducs et de princes à ses ordres. Le troisième préside à la guerre. Le quatrième est le maître des régions terrestres. Le cinquième est en correspondance directe aveç cette planète qu'on appelle Vénus , et se trouve , sans que nous nous en doutions, de moitié dans beaucoup d'histoires d'aniour et autres choses semblables. Le sixième est le Mercure des anciens, le patron du commerce; il connaît tous les arts imaginables, et

L'UNIVERS

peut en quelques instants faire d*un peu de vif-argciit une pierre philosophlDle. Le septième change les métaux en argent et gouverne les ondes.

Pour terminer, disons encore, d'après le démon de Wagner, qui devait bien connaître ce sujet, quelles étaient les sciences que comprenait la magie!

l"* La géotie, qui conjure les esprits et les force de venir là où on les appelle.

2° La théurgie, qui nous fait parler aux esprits olympiques et célestes, et nous procure des visions comme l'Apocalypse de saint Jean.

3» La nécromancie, qui évoque les morts. Elle se divise en nécyomancie, qui force le diable de ranimer un cor{)S mort, et la sciomancie, qui ne produit que la ressemblance.

4° La lécanomancie : par elle on conjure les esprits à l'aide d'un vase plein d'eau.

5» et 6* Lagastromancieet la catoDtromancie : avec cette dernière on allume quelques bougies autour d'un verre, et après avoir évoqué les esprits, on prend un enfant , encore dans l'âge de rinnocence, qui peut voir dans ce verre tout ce que l'on désire voir.

7° L'onimancie : pour s'en servir, on noircit avec de l'huile et de la suie la main d'un enfant, et les esprits apparaissent sur cette main et repondent aux questions qu'on leur adresse.

8» La géomancie sert à conjurer les esprits avec un dé à seize coins.

9® La pyromancie, gui prophétise les résultats d'un incendie.

lO"" L'acromancie prophétise les orages.

11« La téphromancie, quand on se sert de cendres pour une conjuration ; on trace alors un petit cercle, on y forme avec des cendres les caractères A, B, G, et Ton prophétise d'après la manière dont le vent enlève ou déforme les caractères.

12<> La gestinomancie sert à découvrir l'endroit où se trouvent les choses volées, et quels sont les voleurs.

Le diable , l'esprit des ténèbres , a fiii devant l'éclat de la civilisation moderne ; il est rentré dans Tombre ;

mais s'il a perdu cornes et pieds de bciic, si, comme aux premiers temps du christianisme, il est redevenu simple esprit, il habite en nous, il nous possèae ; il s'est identifié avec nousmêmes. C'e^t l'orgueil, l'cgoîsme, la passion qui nous sollicite de ses mille aiguillons, et souvent dompte la raison. C'est toujours le génie du mai; de son aïeul, l'archange déchu, il a conservé l'audace et l'orgueil ; il ne se plaît que dans la révolte; ce qu'il veut avant tout , c'est l'indépendance de la volonté : c'est là la grande tentation de notre âge. « De nos jours, il a répété sur les flots la chanson du corsaire, il a suivi Child-Harold à travers la poussière des nations antiques, il s'est réfléchi à ses veux dans fe scepticisme et l'ennui des peuples moder-t /nés. » Quand viendra et quel sera le nouveau Christ qui terrassera l'éternel ennemi?

POXSIB.

« Gœrres a placé au commencement de son excellent ouvrage sur les anciens livres du peuple ( Volksbùcher ) , une allégorie qui exprime très-bien la manière donx il envisage le moyen âge , et la manière dont chacun doit l'envisager , pour trouver dans cette étude quelque jouissance.

« L'auteur est seul , égaré au milieu de la campagne, auprès d'un ruisseau.

Il entend les vagyes de ce ruisseau qui murmurent , et il voudrait com-

S rendre leur langage. Les vagues-s'en* ent , grondent , et il les suit avec inquiétude, sans savoir ce qu'elles veulent lui dire; le bruit redouble, l'onde bouillonne, et lui s'avance toujours aved plus de perplexité , honteux et chagrin de ne pouvoir point expliquer cette voix d'un des éléments de la nature.

Il arrive auprès d'un ermite à la chevelure blancue , au front vénérable , et là , le ruisseau s'apaise , s'étend mollement comme une nappe de cristal, et tout autour respirent la paix et le silence.

« Que demandes-tu , dit l'ermite?

« Je cherche à deviner Pénigme obscure de la vie. L'ermite l'emmène avec

lui dans le flanc d*uD rocher; une porte d'airain s'ouvre , et , sous une voûte de cristal , à ia lueur d'une lampe, apparaissent les héros du moyen âge, les Charlemagne , les Barberousse , les Lionel, et les Henri au cœur de lion.

a !Non , il ne faut pas l'étudier pour en rire, le beau et poétique moyen âge ; il faut le prendre avec foi , avec amour, et la porte d'airain qui nous en sépare se brisé; et à la lueur de cette lampe qui a pâli dans le cours des siècles , nous allons revoir tout ce aue ce^ temps de naïve croyance et de cnevalerie ont enfanté. Salut à vous, valeureux hommes du roi Arthur! salut a vous , nobles pairs de Charlemagne , qui avez si bien guerroyé pour le Christ contre les Saxons et les Sarrasins ! salut à toi , pauvre et douce Geneviève, dont les calomnies et les persécutions n'ont pu vaincre la constance et la piété ! salut à toi , Monteviile , le voyageur, qui as si bien peint les portes du paradis et les fruits merveilleux de l'Asie ! et à toi , Fortunatus , dont chacun j>ourrait envier le sort! et à toi aussi, joyeux Eulenspiegel , convive assidu des rieuses assemblées, l'ami du puissant seigneur, et le compagnon du paysan et de l'ouvrier !

a Reprenez les vieux livres informes et mal imprimés ; déroulez ces pages ternies par la poussière : là est toute cette époque qui s'en va loin de nous, tout ce moyen âge avec sa simplicité , sa science confuse , sa religion et son amour; l'histoire ancienne parant de ses lambeaux les conceptions des temps modernes ; la Bible et Homère , la fraîche mythologie de TOrient , et les

Îçraves rêveries du Nord ; les contes de 'Arabie et les vers des Minnesanger ; les diables et les enchanteurs ; les fées et les gnomes ; le sultan de Rabylone et l'empereur d'Allemagne ; tout cela mêlé, confondu, arrivant à la fois, se disputant le terrain , nouant et dénouant le drame, tout cela si riche de couleurs et si plein dévie, si vrai dans ses anachronismes et sou mépris ' de toute géographie (*). »

(*) Biirmier, Éludes sur Goethe, p. 53 et saiv.

A.GrsE. 807

La littérature allemande est riche au treizième siècle. Sous la brillante et malheureuse maison de Hohenstaufen , la Souabe et l'Alsace devinrent le foyer d'une nouvelle lumière* qui rayonna sur l'Allemagne Entière. Gomme dans la première période, c'est le haut allemand , auquel appartenaient les dialec-* tes dominants , le francique et le souabe, qui reste la langue poétique et littéraire. Cette supériorité est telle, que les poètes du bsus pays se servaient presque tous du haut allemand. La poésie de cette époque est surtout chevaleresque et lyrique; son développement est immense, mais quelquefois peu original; on y sent riiifluence de la France et de ses 'longs poèmes. On peut diviser les produits de la littérature de cette époque en poèmes chevaleresques et poèmes non chevaleresques. Nous commencerons par les premiers, qui, il faut le dire, ne sont guère que des copies d'ouvrages français ou provençaux.

CYCLES iriQuis.

« Il y a surtout trois cycles de fables et d'histoires qui ont servi de sujet aux poèmes chevaleresques du moyen âge. Le premier se compose des traditions des héros goths, franco et bourguignons, de repooue de la grande migration des peuples. Elles forment le contenu, du chant des Mebelungen, et des diverses pièces connues sous le nom du livre des Héros. Ces traditions héroïques ont la plupart une hase historique; le génie du Nord y respire encore tout entier. Elles ont aussi été chantées et traitées de diverses manières dans les langues sciindinaves , et se rattachent immédiatement aux temps du paganisme et à l'ancienne théologie des Germains »

CYCLE DE TBÉODORIC.

\jx Ggure de Théodoric domine dans tout ce cycle; il a eu à peu près le même sort que Charlemagne. Il y a

(•)*Schlcgel , lliMoire de la liuérature an* cieiiiie el niudenie , f. 1 , ch. vm de la traduction frauçiUdC.

L'UNÎVERS.

en effet quelques rapports entre leurs destinées : tous deux , enfants de la barbarie, conçoivent des projets de civilisation; tous deux jouent le rôle de législateurs; tous deux, enfin,' furent lie grandes puissances! Théodoric est en rapports continuels avec toutes les brancnes de la famille germanique; sa flour est un cdntre auquel tous les intérêts barbares tendent à se rattacher; toutes les races germaniques y afQuent : aussi son nom est-il connu partout et mêlé à tous ceux des héros barbares, à Odoacre, à Attila. Plus tard, à mesure que se développa Fesprit chevaleresque, Théodoric perdit ce qu'il avait 'conservé du génie barbare, et, dans le Livre des Héros y son histoire prît la couleur chevaleresque de tous les poèmes du douzième siècle.

Avant de passer aux romans carlovingiens , nous dirons un mot du poème qui sert de transition entre les deux cycles de Théodoric et de Charlemagne : c est l'histoire de Rother ou Rotharis, roi lombard, qui, dans le poème, est le père de Pépin, et par conséquent Taîeul de Charlemagne. Il y a là sans doute une sorte de connexion entre deux légendes lombarde et Irancique, ou le souvenir imparfait des rapporte politiques qui existèrent entre les deux peuples. Le poète allemand amène aussi une intervention de Constantinoplot qui peut se rattacher aux souvenirs des croisades , et à rhistoire de ces terriers Scandinaves qui allaient servir de gardes aux empereurs. Cest par eux et par les croises que la renommée de Gonstantinople était devenue si grande chez les peuples du Nord.

CYCLE CARLOVIHGXSir.

« Charlemagne fut le second sujet principal des poèmes héroïques, surtout ses expéditions contre les Arabes, la bataille de Roncevaux, et la gloire des héros fameux réunis autour de lui. Les récits de ces faits s'éloignèrent de trèsbonne heurede la vérité ; ce héros, plein d'activité et d'une mâle énergie , fiit transformé en un souverain mdolent semblable à ceux de l'Orient. Ce qA

peut y avoir contribué, t*est que les Normands, qui sont les principaux au- * leurs de ces poèmes, se représentaient Charlemagne, malgré la gloire qui en* vironnait son nom, comme plaœ dans des circonstances analogues a celles où se trouvaient de leur temps les monarques indolents qui occupaient son trône. Quoi qu'il en ait été, une sorte d'exagération comique domina bientôt dans l'exposition de cette histoire; chaque jour on y ajoutait encore. du merveilleux et de la fiction, si bien que le tout ne tarda pas à ne plus former qu'un jeu de l'imagination, ainsi que nous le voyons dans l'Arioste (*). »

Les poèmes allemands du cycle carlovingien ne sont que des traduction^ du français ou du provençal. Un de ces poèmes , par exemple , est Je récit d'une expédition de Charlemagne en Espagne, expédition qui n'intéressait nulle* ment les Allemands. Il en est de même* d'un autre poème, Flor et Blanche^ flory dont le titre même est provençal, et enfin du roman de Guillaume crOrange, héros national dans le nridi de la France, et qui se trouve fort dépaysé en Allemagne. Le troisième cycle de fables de la poésie chevaleresque, oo cycle de Saint-Graal, renferme les histoires du roi breton Arthur et de la Table ronde.

CTCLX D*ARTHU& OU OX ZJk TABLE AOlTDX,

« Ici encore, ce qui était originairement historique fut enrichi par toute hi plénitude de merveilleux qu^ofifraient les croisades , et le domaine de la fiction s'étendit jusqu'aux Indes. L'Arthur de l'histoire, roi chrétien derac^ celtique en Bretagne, ses malheurs, et les guerres qu'il eut à soutenir contré les chefs des Saxons, alors encore païens , n'auraient été qu'un sujet trèsborné. On l'agrandit en cherchant surtout à développer dans cette fiction l'idéal de la parfaite chevalerie, et Poli y perdit moins de vue un but détef^ miné que dans les poèmes de Chari6magne. On y rattacha ensuite quelques

(*) Schlegd, ibid.

ALLEWTAGNÉ.

flctfens destinées à représenter l'amour dans les plus belles circonstances de la vie chevaleresque. La principale de ces fictions est tout à fait élé{;iaque, comme l'indique le nom même de Tristan. De tous les grands poèmes épiques de chevalerie et d*amour, Tristan est celui qui a obtenu la préférence chez toutes les nations. Cependant, afin que l'uniformité de ce poème n'engendrât point l'ennui , on ajouta à cette fiction tout élégiaque celle de Lancelot, gui est plus gaie et plus animée. Les fictions d'Arthur et de la Table ronde servirent encore à un tout autre but.

Dans ce cycle, oui devait embrasser l'idéal et la fleur de toute la vertu chevaleres<iue, on cherdia surtout aussi à exprimer l'idée d'un chevalier religieux , en faisant voir comment ce clievalier, fidèle à un vœu solennel , parvenait, par de dures épreuves et de ffranfis exploits, d*un degré de la perfection à l'autre, et s'élevait toujours davantage vers la sainteté; ce qui n'empécha cependant pas, en Occident comme en Orient , la fiction de déployer toute sa richesse d'aventures et de merveilles guerrières et amoureuses.

Chi imagina, sous le nom de Saint- Graal , toute une suite de semblables fictions chevaleresques entièrement all^oriques. dont le but est de montrer comment le chevalier doit, par une

Siété toujours croissante, se rendre igne des mystères de la religion et des sanctuaires, dont la conservation est représentée comme le but le plus élevé de sa mission. On peut admettre, et il existe même à cet égard des indices et des preuves irréfragables, que ces poèmes exprimaient non-seulement l'idéal d'un chevalier religieux tel qu'on le concevait à cette époque, où florissaient les ordres chevaleresques religieux les plus remarquables, mais qu'ils contenaient encore un grand nombre d'idées symboliques, et des traditions particulières à auelques-uns de ces ordres , surtout à celui des Templiers. Ce caractère ne saurait être méconnu , même dans les romans français de Graal ; mais il est encore plus saillant dans les ingénieuses traductions

qu'en ont données les Allemands. Cest ainsi que ce troisième cycle de fables , de poèmes chevaleresques, celui d' Arthur et de la Table ronde, a un caractère allégorique tout particulier. Ces trois cycles de fables, celui des Nietelungen, celui de Charlemacne et celui de la Table ronde, ont été les principaux sujets de ta poésie dans le moyen âge : une foule d'autrés fictk»ns s'y rattachèrent comme à un centre commun (*). »

Il ne faudrait point dire cependant que tous les poèmes chevaleresques de la littérature allemande sont autant de copies des poèmes français ; car leurs au teurs trouveraient dans leur ignorance même une réponse à ce reprocne. Il est certain , en etiet, que plusieurs d'entre eux ne savaient pas lire, car c'étaient tous des hommes nobles, des chevaliers. Il y a un de ces poètes dont on raconte qu'ayant reçu une lettre de sa dame , if la porta plusieurs jours sur son cœur, attendant qu'il pût trouver quelqu'un capable de la lire. En outre, auelques-uns de ces poètes disent que rhistoire leur a été racontée, de sorte qu'une partie des ornements, des accessoires, doivent nécessairement leur appartenir.

niiTATioirs on TmADucnoHS dis autium

DE L'ARTIQUiri.

Les poésies qui rappellent l'histoire des dieux et des héros de l'antiquité ne se distinguent de l'épopée cnevaleresque que par le sujet qu'elles traitent; elles sont toujours écrites dans l'esprit dé la chevalerie. Le plus ancien ouvrage connu de ce genre est VÉnéide de Henri de Waldek , composée à la fin du douzième siècle. C'est moins une traduction qu'une imitation du poëme de Virgile, riche en morceaux originaux, ou empruntés peut-être d'une imitation française de Chrétien de Troyes; elle était écrite dans un langage rude , mais étincelante de beautés.

Jl y a aussi sur la guerre de Troie plusieurs compositions; celle qui a eu

(«) Scklegel, ibid.

L'UNWËRS.

If plus de réputation est de Conrad de Wurtebourg. Déjà, au douzième siècle, le prêtre Lambris ht travailla à Uchrouique d'Alexandre le Grand, et plus tard Rodolphe de I jns et d'autres entreprirent la inciiie lùche. Ainsi les grands événenicrits de l'nntiauité avaient leur retentissement dans le monde féodal.

Comme souvenir classique, il faut en- O^e compter la traduction des Méfamorpha$€s d^Omde d'Albert de Hall^tadt.

CBROiriQUES POÉTIQUES.

Enfin, en Allemagne, comme en Angleterre, comme partout, les héros nationaux qui avaient laissé une grande mémoire furent mis en rapport avec les personnages moins réels de la chevalerie. Quelques-uns des seigneurs qui défendirent leur indépendance contre les empereurs furent chantés par les poètes; mais il leur arriva la même chose qu'aux héros mythologiques : on en confondit plusieurs en un seul.

Aussi, aux aventures du duc Ernest, qui, résista au onzième siècle à Tempereur Conrad, on trouvé mêlées les aventures de plusieurs ducs du même ngm , et même celles de quelques autres feudataires de TEmpire.

Page 1