I.É(»VDK DE HENRI I.E LXOH
Henri le Lion, ce puissant adversaire des Hohenstaufen , fut de même que le duc Ernest, le héros de plusieurs poèmes, dans lesquels Ton rencontre beaucoup de ce merveilleux dont sont remplis les contes arabes. Ainsi Henri s*embarque pour la terre sainte; mais le trajet semble ne pouvoir s'achever, la famine se fait sentir, et les passagers en sont réduits à se manger les uns les autres. Henri, resté seul avec son écuyer, joue sa vie contre la sienne et la perd ; mais le bon écuyer ne veut pas proGter de cet heureux coup de dé , et, pour sauver son maître, il le coud dans uue peau debœuf.Trompé par l'apparenoe, un griffon vient et Penlève.
Henri a encore d'autres aventures :
ainsi il délivre un lion d'un dragon contre lequel il combattait. Ce lion renouvelle l'histoire du lion d'Audroclès ;
il suit partout son libérateur. HénrI s'embarque aveqlui ; mais durant la traversée le diable vient lui dire que sa femme et son château sont vivement pressés par un traître; c'en est fait, s'il n'arrive à l'instant , ils succombent ; et le chemin est si long encore! mais avec l'aide du diable l'on va vite.
Satan , vivement pressé par Henri , lui
{)romet de le transporter à l'instant sur a montagne voisme de son château; mais Henri ne veut point se séparer de son lion, son fidèle ami, et le diable, ^ui consent volontiers à venir en aide a un chrétien , ne veut point se charger du compagnon de Henri, avec lequel il n'a rien à gagner. Cependant, comme ce jour-là il a eu déjà bonne curée d'âmes, il se montre complaisant et consent à tout. D'un trait il transporte le duc Henri sur la montagne; mais il ne faut point que celui-ci s'endorme, sans quoi son âme appartient au diable. SStan retourne chercher le lion, et pendant ce temps Henri, accablé de fatigue, se laisse aller à un sommeil profond ; c'en est fait de lui ; mais le lion veille sur son maître, dont il connaît l'engagement infernal , et , quand il approcne de la montagne, il pousse un si terrible rugissement que le duc en est réveillé. Le diable, honteux et furieux d'avoir été dupé, s'enfuit vers le sombre empire.
LBOBirDES PIEUSES.
Ce grand fleuve épique de rAilemagne barbare, héroïque et -chevaleresque, se divise, comme partout, en mille ruisseaux, en contes, en histoires , mais en légendes surtout. En voici quelques-unes qui ne sont point particulières à l'Allemagne, parce qu'elles appartiennent, comme l'Église ellemême , à tous les pava. Ces l^endes , qui forment au moyen âge la véritable poésie populaire, sont quelquefois burlesques, mais souvent aussi elles sont, comme le peuple lui-même, triviales et sublimes; tel est le caractère de la légende de saint Julien l'Aumênier.
Il donnait tout; jamais un pauvre n'éprouvait un refus de sa part. Un jour qu'il avait donné tous ses vêtements ,
même sa chemise : « Qui vous a donc ainsi dépouillé , lui demanda quelqu'un ? — Celui-ci , » répondit le saint en montrant rÉvangile. £n ce moment un pauvre s*approcbe encore de lui; il n'avait plus rien qu« le livre, il le lui donne. C'est un bel exemple de cette charité chrétienne qui ne s'arrête devant aucun sacrifice.
lioiVDI Ol SAIHT CBBXSTOrai.
Upe autre légende non moips remarquable, c'est celle de saint Christophe. Saint Christophe est un géant qui ne veut obéir qu'a celui qu'il trouvera plus fort que lui. Il se donne à un ror; mais ce roi a peur du diable; Christophe le quitte pour Satan. Au milieu d'une prairie il rencontre un beau gentilhomme tout noir, dont les mains et les pieds s'allongent en griffes. C'est le diable en personne; Christophe se met à son service. Tous deux cheminent quelque temps ensemble; mais voici qu'ils rencontrent une croix sur le bord du chemin; Satan tremble et s'effraye. « Tu n'es donc pas le plus forf, » dit Christophe, et il se voue à Jésus-Christ. Il se retire dans un lieu désert près d'un torrent; sa piété est active ; il passe sur ses épaules tous les voyageurs qui se présentent pour traverser le torrent. Un soir il entend une petite voix qui lui crie : « Christophe, fais-moi passer. » Il sort à l'instant de sa cabane et trouve un petit enfant; il le met aussitôt sur ses épaules et s'ayance dans l'eau ; mais l'enfant devient de plus en plus lourd, et quand ils sont au milieu du torrent, le géant, ne pouvant plus supporter un semblable poids , enfonce. L enfant alors lui dit : «Christophe,net'afl]igepas de n'avoir « pu porter le monde et celui qui l'a « fait. » C'est le triomphe de la force morale sur la force physique.
LiailTDB Dl LA «Àiim Tuaos.
La Vierge, qui au douzième siècle est devenue la reine du ciel , devait nécessairement régner aussi dans la poésie légendaire. « La Vierge ouvrit
2^* Wraison. (Allcmaoi^}
son capuchon, disent les actes detf
saints, devant son serviteur Dominique qui était tout en pleurs, et il se trouvait, ce capuchon, de telle capacité et immensité, qu'il contenait et embrassait doucement toute la céleste patrie. » Pierre Damiani disait que Dieu lui-même avait été enflammé d'amour pour la Vierge (*). Saint Bonaventure disait de la Vierge : « La beauté de son corps surpasse celle de toutes les femmes.» Enfin, l'archevêque de.
Kenterbury, Étienne Langton, disait dans un de ses sermons:
Me Alis matin lera , Su oon TMti et para »
Eos an verg ier s'en entra , Cink florettct y tnira ; Un chapelet fit en a De bde roee florie.
Par Dea irabes tos en là , Vus ki ne âmes mie !
Ensuite il appliquait mystiquement chaque vers à la mère du Sauveur, eti s'écriait avec enthousiasme :
Ceste Mt la belle Alia, Geste est la flor Geste est le lis(**).
Les Allemands ne restèrent pas ea arrière des autres nations pour le culte de la Vierge. Un des plus anciens monuments de la poésie allemande au moyen âge est une vie de Marie jusqu'à la naissance du Sauveur, par le mr% Wemer ; elle est du milieu du doi/zième siècle. Le frère Philippe donna une autre lésende poétique de la vie de Marie; elle est plus étendue, car elle embrasse avec la vie de la Vierge celle de sou fils. Ce poème a cela de particulier, qu'on y voit plusieurs traits de l'enfance de Jésus , qu'on retrouve danf l'un des évangiles apocryphes.
Ce culte clievaler^ue adressé à Marie , comme à la dame par excellence, sa modifia et se transforma en une adoration mystique. Le poëme oui ottn l'exempleleplus frappant de cettedireo*
(*) n s*écrie dans un sennon : O Vêntsr dîffUilor cctUs, terris ampUor, capaeior êlêmentis! etcCxXaAon MQpnintée à M. Mich«let, Hist. de France , t. Il , page 543.
(**) M. Micbelet, ibid., d'après Eo^piefprtf Poésie du doiuième et treizième siècle^
L'UNIVERS-
thn dereâtbousiasme relfgieutcpi'iiMpîhiStàlûrsla Vierge en Allemagne, est un poëme singulier de Conrad deWurzbourg. Ce poème , de la fin du treizième siècle, se compose d'une accumulation d'usages, de symboles plus ou moins mystiques, qui tous se rapportent à la 'vierge sans beaufoup de cohérence entre eux, puisqu'ils ne sont liés que par ridée fondamentale que chacun d'eux s'efforce d'exprimer à sa manière. H a été fait, par iM. Griinin, un choix curieux de locutions empruntées à ces poèmes; plusieurs semblent être un souvenir oe l'Orieut, une même pensée transmise et transformée à travers plusieurs siècles. Ainsi il y a souvent, dans ce que ces poèmes disent du Christ, une allusion manifeste au soleil, et Marie la Ivoire, comme elle est repr^entée dans quelques tableaux , y paraît entourée d'étoiles, avec la lune sous ses pieds; elle représente la nuit. Elle est aussi, par une idée analogue, l'aurore qui annonce le soleil mystique , la rose qui annonce le printemps, la résurrection à la vie. Il y a parfois des images étranges et qui semblent venir de lH)rient. Ainsi il est dit (|ue l'esprit saint s'abat, durant la nuit, dans le sein d'une fleur qui croit aux bords de lâ mer et s'y endort, comme Brama endormi dans la fleur de lotus qui flotte sur les eaux; toutefois il ne faut trouver là qu'une frappante analogie d'ima- ^nation.
Il fôut nommer encore un poème religieux, Barlaam et Josaphat, de la fin du treizième siècle. Barlaam est un Vfèillard instruit dans les choses divines, qui abandonne sa solitude pour aller instruire le fils d'un roi des Indes , nommé Josaphat. Il surmonte tous les obstacles, toutes les persécution^ que le vieux roi lui oppose. C'est une sorte d'exposé des dogmes de la religion dirétienne.
RISTOIRB D*BiraiLHAaD R D'l2fOII.BRBD.
Avant de quitter la poésie narrative, il faut parler de récits moins considérables, qui portent le nom de Erzûhlungeny et qui ont quelque rap-
port avee les nouvelles ^ surtout âTèc
le^ nouvelles italiennes qui servent de transition entre la po^ie chevaleresque et la peinture aneodotique des mœurs.
Souvent, dans ces ErzûhUsnçeriy le sujet est encore dievalçresque pour le fond ; mais les détails descriptifs , l'intérêt romanesque, comme nous l'entendons , commencent à l'emporter sur la multitude et l'invraisemblance des événements. Un récit de ce genk« est l'histoire d'Engelhard et d'Encelbred.
On le cite, entre beaucoup d^autres, parce qu'il marque le point de transition entre le genre du roman, où les héros se meuvent dans une sphère tout idéale, et les simples nouvelles, les ' fables, peignant des scènes de la vie ordinaire et les développements des sentiments. Ce sont les moeurs de la chevalerie, les idées et les sentiments chevaleresques, mais dans un cadre plus naturel , où ne manque pas la vraisemblance, où il ne se trouve plus qu'un petit nombre d'incidents merveilleux. Ce sont deux amis qui sont partis ensemble de la maison paternelle pour aller chercher du service et de la renommée à la cour de Danemark.
Engelhard platt à Isf fille du roi, qui s'appelle Engelbred. Dietrich, l'autre ami, reste quelque temps avec lui, mais il apprend la mort de son père , et il est obligé de retourner dans son : pays. Ici le côté sentimental commence a se développer dans la douleur gu'é- prouve Dietrich à la nouvelle oe la t mort de son père, et lorsqu'il se sépare de son ami. Engelhard reste; mais après une suite d'aventures , il est accusé auprès du roi d'avoir voulu séduire sa fille. On le jette dans une prison , et tout ce qu'if peut obtenir c est l'épreuve du combat. Mais comme il se sent coupable , il n'ose se fier au jugement de Dieu ; il fait prévenir son ami , et le prie de le remplacer dans la lice. Dietrich accepte et passe pour lui. Détail curieux, en ce qu'il montre un rapport évident entre ce petit roman' du treizième siècle et le récit héroïque de Sigurd. Cette mutation de personnes paraîtrait simple dans un poème idéal , et avec les idées de la mythologie sean»
imrre sar ta pennutatîon des formes ; mais elle est assez étrange dans un récit où la vraisemblance domine généralement. Dietrichj vainqueur, épouse la fille du roi , qu'il doit céder ensuite à son ami. Ainsi, dans YEdda. Sigurd conquiert Brunhilde et la rend à Gunther. Comme dans VEdda^ Dietrich place un glaive nu entre lui et celle qui doit être la femme de son ami. C'est donc évidemment le retentissement de l'ancienne légende. La fin de cette petite nouvelle est assez curieuse. Au bout de quelaue temps le vieux roi meurt; Eneelnard revient et reprend sa femme. Dietrich retourne dans son pays , où il tombe malade quelques années après , et a un sonee dans lequel un ange lui annonce qu'il ne sera guéri ou'en se frottant le corps avec le sang des enfants de son ami. Il le dit à Engelhard, gui hésite longtemps; mais enfin l'amitié et la reconnaissance l'emportent, il coupe la téte à ses enfants; et comme il fallait que cet acte de dévouement filt récompensé, de retour chez lui, il trouve ses deux enfants jouant dans leur berceau , ayant seulement un beau ruban rouge autour du cou.
BOUFFOXrifBRIES.
Un grand nombre de ces récits sont de simples fables, très-souvent traduites du français. De même qu'en français, ces fables touchent souvent à la farce et à la bouffonnerie.
Tels sont surtout les récits appelés Schwanke. et parmi eux ceux d'un certain Nithard, qui vivait, dans le treizième siècle, dans les beaux temps de la poésie chevaleresque dé l'Allema^e. C'est un chevalier qui se plaît à faire des tours aux paysans. La plupart de ces narrations bouffonnes se composent de malices faites par le plaisant chevalier. Ces récits sont surtout curieux , en ce qu'ils montrent l'hostilité de la noblesse, des rani^s de laquelle sortent presque tous les poètes , contre les paysans de la haute Allemagne, alors dans un état d'opulence qui leur donnait un vif sentiment d'indépendnDoe et de fierté. L'on sent, même
AGME.
d'après les tableaux satiriques du poète, qu'il y a dans ces paysans quelque chose d éner|:;ique et de puissant.
Il se plaît à repr&enter leurs querelles et aussi leur grosse joie. Ces mêmes paysans, trois cents ans plus tard»
feront expiei^ ces plaisanteries par une guerre d'extermination.
FABLS8.
EnGn , il faut dire un mot des fables poétiques de cette époque. Le plus célèbre de ceux qui en écrivirent; est un moine nommé Bonner. A^ treizième siècle, il traduisit les fables d'Avicennes et quelques autres dans un style très-simple. Ce qu'il faut remarquer surtout dans cette partie de la littérature allemande, c'est la longueur des moralités. Mais cela est encore plus frappant dans les petits contes moraux de Striker : on y rencontre la fable du chien mordant la pierre qu'on lui a jetée. Le récit est simple, la moralité quatre ou cinq fois plus longue : c'est une espèce de sermon dont l'anecdote est le texte. Nous verrons que la poésie sentencieuse est plus développée en Allemagne au moyen âge que partout ailleurs. Il est impossible de ne pas reconnaître là une trace dp carac^ tère penseur des Allemands.
POÉS» LTRIQtTK. MIKNlSiSNOBB.
Le mouvement littérairede l'Allemagne au douzième et au treizième siècle eut lieu dans tous les genres. Nous venons ^'examiner la poésie épique et narrative, nous arrivons mamtenant à la poésie lyrique , dont le développement fut tel à cette épo^e, au delà du Rhin, que les deux siècles qui nous occupent ont fourni plus de deux cents poètes lyriques qui ont joui d'une certaine réputation.
La poésie lyrique des Minnesanger fut la contre-épreuve de la poésie lyrique des troubadours, (/est toujours ramour chevaleresque sous toutes les formes. Les mesures îIu vers, ou du moins les principes de ia versification' semblent empruntés aux formes mven*
tées par tes troubadours ; de sorte oue la lecture des uns peut donner une idée assez complètedes autres. Il n*y a guère de différence entre eux que dans 1 expression des sentiments , et cette différence vient tout entière de la diversité de nature entre les hommes du Nord et les hommes du Midi; du reste, cette différence est peu sensible , car Tamour chevaleresque, quoique né d'un sentiment naturel a Thomme, devint bientôt une espèce de type conventionnel au<]uel il fallut soumettre toutes les habitudes individuelles; de sorte qu'il était difQcile que la nationalité put se produire dans les poèmes dont il fait le sujet.
La vie des Minnesânger n'offre pas plus de variété que leur poésie. G est une répétition continuelle des mêmes aventures. A l'exemple des troubadours, ils Vont de château en château , de cour en cour, et là, ils sont accueillis, fêtés par les grands seigneurs, qui leur donnent en présent des vêtements ou des chevaux; puis ils parcourent le pays avec une sorte de harpe, et por* teut partout leurs chants.
vut DU iiniirBAJEiiGia ulricb de uchtbhtTUir.
Voici d'après le Frauen-Puech la vie d'Ulrich deLichtenstein, l'un des plus célèbres Minnesânger du treizième siècle , et dont les poésies ont été longtenipspour ainsi aire classiques en Allemagne.
« Ulrich était d'une taille élancée, son œil était brillant, et sa tête aurait été belle, si sa bouche ne l'avait pas défigurée (il avait, à ce qu'il paraît, ua oec de lièvre). Voyant que cette difformité déplaisait à sa mie, qui était une dame de haut parage, il alla à Graetz , et se soumit à une opération douloureuse. Un voyage que fit la dame de ses pensées, et où il l'escorta avec beaucoup de dievaliers, lui aurait fourni l'occasion de lui déclarer ton amour ; mais il n'en eut pas le oourage. Dans le moment où il lui donna la main pour descendre de sa baquenée, elle lui coupa, sans que les Hutr^ ^r^u9$eq^ une bçMcle^e
ses cheveux , en lu! disant que c'était pour le punir de sa timidité.
« Dans un tournoi donné à Brixen, son adversaire lui cassa un doigt.
Quand on rapporta à sa dame que, pour l'amour d'elle , il avait perdu un doigt, elle en rit comme d'un mensonge. Ul* rich, qui en était piqué, for<^ son ami Ulrich de Hasendon de lui couper le doigt malade, qu'il fit enchâsser d'or, pour le placer entre les feuilles d'un, volume de ses poésies relié en velours câadon. Il passa ensuite l'hiver dans la plus granae retraite à Venise, et se fit faire des liabits de femme blancs, brodés d'or, d'argent et de perles, et des habits blancs pour les personnes de sa 3uite, ainsi aue des liarnais et des selles de la même couleur pour les chevaux. Travesti ainsi en Vénus, le visage voilé, il fit une course aventureuse à travers la Lombardie et l'Autriclie, précédé d'un manifeste, pai( lequel la déesse annonçait qu'elle venait enseigner aux chevaliers à aimer d'un vrai amour , et à mériter le retour de leurs mies; qu'elle donnerait à celui qui la vaincrait, un doi^t en or, ayant la propriété d'embellir la damta laquelle il était envoyé, et de la rendre constante en amour. Sa course sera de vingt-neuf jours, et se terminera sur la Teya, en Bohême. Pendant tout ce temps , personne ne verra son visage ni ses mains, ni n'entendra sa voix. Tout chevalier, averti de son arrivée, qui ne se présentera pas pour rompre une lance, est mis au ban de l'amour et des femmes.
« La fausse déesse fut reçue partout avec beaucoup d'honneurs et de grandes démonstrations de joie , partout il y eut des joutes et des combats , surtout à Vienne , où toute la population accourut pour la voir, et ou toutes les fenêtres des rues qu'elle traversa étaient garnies de daines brillantes.
Mais hélas! parvenu à Felsberg, le chevalier UlVich courut le plus grand danger de manquer à la fidélité qu'il devait à sa dame : il y échappa; mais il renvoya toute sa suite, entra dans un bois, déposa ses habits de femme et toutes Içs choses préciçusçs qu'i4
avait sur lui , et les laissa là pour le riaisir de ceux qui les trouveraient.
Redevenu homme, il alla à Vienne, où il reçut un message qui le Gt tomber dans un désespoir ressemblant à la frénésie. La dame, à qui Ton avait rapporté qu'il était inGdèle, lui renvoya le gage d'amour, et renonça à jamais à son service. Ulrich lui adressa des vers pour sa justification , et alla se consoler pendant dix jours à Frauenbourg, près de Murau, auprès de son épouse qu'il aimaU tendrement.
Reconciliée par ses vers, la dame de ses pensées le fit appeler auprès d'elle. Il fit soixante lieues à chevsd en trente-six heures. Pour ne pas compromettre sa dame, il alla mendier devant ses fenêtres, travesti en lépreux.
Il fut reconnu, et obtint un rendezvous pour le soir. On le tira par une corde dans l'appartement de la princesse, oii il tut reçu par sa nièce, confidente de leurs amours, qui le revêtit d'un habit de soie brooié en or. La princesse, portant une petite chemise, et par-dessus un corset d'écarlate garni d'hermine, une robe verte, et un beau tablier, était assise sur un lit composé d'un matelas de velours couvert d'un drap fin,etde deux coussins ouè l'auteur appelle uninigHch; le ciel du lit était fait de beaux tapis. Au pied de la coucliette, il y avait deux derges sur des candélabres; la chambre était éclairée par plus de cent lumières accrochées au mur; mais ce' qui troubla la satisfaction du chevalier amoureux , c'est qu'il y avait autour du lit huit dames belles et aimables, et richement vêtues. La nièce le consola , en assurant qu'un jour sa mie l'aimerait d'un vrai amour.
« On descendit le chevalier par la corde; mais il fit une chute dont le bruit éveilla le gardien du château.
Ulrich descendit précipitamment un chemin escarpé, et allait se jeter dans Peau, lorsque son serviteur lui apporta les excuses de sa dame , que la présence d'une de ses compagnes avait géaée; elle lui envoyait pour le conaoler, le coussin sur lequel avait resa joue, avec une mvitation de
^lAGNE. 406
revenir levingti6mejour,parce qu'alors la méchante femme n'y serait plus.
« Cependant la dame lui devmt infidèle; mais Ulrich de Lichtenstein se consola de cette disgrâce , en choisissant une autre maîtresse. Il fit une seconde tournée chevaleresque, comme le roi Arthur, pour rétablir l'ordre de la Table ronde. A un âge plus avancé, il suivit le roi Ottocar [en 1265] dans son ex[>édition contre les Prussiens.
Calomnié auprès de ce prince, il fut mis en prison , ét acheta sa liberté par la cession de Murau et des châteaux de Frauenbourg et Lichtenstein. Il mourut avant la chute d'Ottocar »
vil DU unxmAMïïQmK voltebu ds togsl-
WBXDE.
Un autre Minnesânger, qui occupe un rang important parmi les poètes lyriques, est Volther von der Vogelweide; il vivait à l'époque la plus brillante de l'existence poétique des Minnesânger, c'est-à-dire vers la fin du douzième siècle et au commencement du treizième. On voit Volther, assez pauvre chevalier, mais bon gentilhomme, sortir de la Suisse, sa patrie, après avoir été élevé dans le célèbre monastère de Saint-Gall. C'est cette même abbaye où nous avons vu se conserver et reparaître de siècle en siècle le goût de l'étude et des compositions littéraires. Là, l'instruction et la science s'étaient transmises à travers les époques les plus barbares, et c'était dans son sein que les jeunes seigneurs allemands venaient apprendre un peu de musique et de littérature.
Volther vint d'abord à la cour du duc d'Autriche, une des petites cours de l'Allemagne méridionalê les plus célèbres pour l'accueil qu'on y faisait aux Minnesancer. C'était alors le temps de la minorité de Frédéric II. Philippe de Souabe et Guillaume de Hollande se disputaient l'Empire : c'était toujours la vieille dispute des deux maisons de Saxe et de Souabe, qui avaient
(*) Schoell, Cours d*liis(oire des ÉUU euro|>éeiis, t. IV, p. 338 el suiv.
m vvm
fait passer avec leurs querelles le nom de Guelfes et de Gibelins jusqu'en Italie. Cest a l'époque de cette crise que se rattache le développement des littératures allemande et italienne. C'est en effet à cette époque que la poésie des Minnesânger commence àpomdre.
L'idée de la patrie apparaît à chaque instant dans les chants de Volther; la patrie allemande s'est révélée à sa poésie : il déplore ses malheurs, et adresse à Philippe le généreux conseil de placer le jeune Frédéric sur le trône.
Ailleurs ce sont d'autres conseils :
ainsi il lui recommande la libéralité, vertu à laquelle, en sa oualité de Minnesânger peu favorisé cles biens de ce monde , îi devait être lui-même sensible. Quelquefois aussi il accuse l'ambition du pape, et critiaue la cour de Kome. Cependant ces saillies satiriques n'excluent point en lui la dévotion, et il fait au zèle de ses concitoyens des appels fréquents et énergiques pour les engager à prendre part a la croisade préchée par Innocent III.
Dans ses dernières années, après avoir parcouru toutes les phases oè la vie d^in troubadour, il fut saisi par des pensées graves, et ses derniers chants contrastèrent d'une manière fraj)pante avec ceux qui précèdent, et qui souvent offrent une grande légèreté de sentiment ou une grande vivacité de plaisanterie. Ainsi toute cette vie si animée vint aboutir à une vieillesse sérieuse : c'est une différence remarquable entre les Minnesânger et les troubadours, qui mènent toujours jusqu'au bout leur vie mondaine et souvent irréligieuse.