‹ Allemagne T. 2Chapitre 45 sur 56 · COMBAT POETIQUE DE LA. WARTBOURO · texte numérisé non relu

COMBAT POETIQUE DE LA. WARTBOURO

Volther fait partie d'une tradition ay|9èz curieuse dans laquelle figurent principaux Minnesânger. Suivant i^te tradition , connue sous le nom de ^artbourg, six Minnesânger se rassemblent chez le landgrave de Thurinf^e, et discutent sur le im nie des diflerents princes de l'A IletnaLiiie. L'un d'eux, Henri (rufterdirii^cn , un des jouteurs du livre des tièros, au lieu

de louer le landgrave, lui prâl^re un autre prince. Il en résulte une grande indignation de la part de ses adversaires, qui l'obligent à fîiîr. Mais Henri a recours à un poëte mystérieux moitié Minnesânger et moitié magicien , c'est Klingsor. « Ce sage, à qui les esprits étaient soumis, et qui gcAivemait le cœur des mortels par la beauté de sa figure et le charme de sa voix et de se poésie, vivait comblé d'honneurs à la cour d'André II , roi de Hongrie. Ofterdin^en, qui va le chercher , passe par Vienne , où Léopold VI, le Glorieux , dont ^ Wartbourg même il avait chanté le mérite comme supérieur à celui du landgrave, lui donne des lettres de recommandation pour Klingsor. Ofterdingen trouva celui-ci en Transylvanie. Le sage promit de le suivTe en Thuringe ; mais il tarda sous divers prétextes de se mettre en route. Il ne restait plus que vingt-quatre heures jusqu'au terme que le landgrave Hermann avait fixé pour le retour d'Ofterdingen , qui se désespérait, lorsque le macicien lui présenta une boisson qui le m tonnber dans un profond sommeil. Le lendemain matin en s'éveillant, il se trouva avec Klingsor à Eisenach , où , en présence de DNeaucoup de personnes, il eut une extase, et fit une prophétie cdèbre dans la légende et dans les traditions populaires. Revenu à lui , il annonça que, dans ce même moment, Gertrude de Méranie donnait au roi de Hongrie une princesse que les astres destinaient à être l'épouse du fotur landgrave de Thuringe, et qui remplirait le monde du bruit de sa beauté et de sa sainteté. Sa prédiction se vérifia.

L'enfant, né en 1207, à la cour de Hongrie, fut cette même sainte Élisabeth qui, en 1331, épousa Louis VI , landgrave de Thuringe (*). »

Dans le combat poétique qui avait précédé l'arrivée de Klingsor, Wolfram d^Eschenbach avait mérité la palme; mais le nouvel ami de Henri d'Ofterdingen s'offrit à lutter contrf

n Schœll,t.lV, pH»634r

lê vainqueur. Lecombats'en^ge, mais le succès reste longtemps incertain; cependant Klingsor, qui voit approcher sa défaite, appelle à son aiue un personnage inconnu, qui soutient avec Wolfram un combat de science et de poésie. Ce nouvel adversaire était le diable. Le vaincu devait perdre la ▼ie, et le bourreau était là avec une corde prêt à l'étouffer. Le diable allait remporter, quand heureusement Wolfram parle du mystère de Tincaniation; 8on adversaire prit aussitôt la fiiite.

Cette tradition est curieuse à deux titres, parce qu'elle nous montre jusqu'à quel pomt dans Fesprit des Allemands les Minnesânger (Passaient pour des êtres merveilleux et fantastiques; en second lieu, parce qu'elle rappelle le combat de science d'Odin et du géant, qui font assaut à la même cour dition que Wolfram et son adversaire.

Cette habitude de jouer sa vie d'une manière aussi légère est un trait remarquable du génie allemand. On sait que les anciens Germains jouaient aussi leur liberté et leur vie.

On connaît encore les noms de trois cents Minnesânger, et parmi eux figurent des empereurs', aes princes , de hauts barons. En 1313, un chevalier de Zurich , Roger Manassé, réunit en un recueil les diants de cent quarante de ces poètes ; cette précieuse collection se trouve aujourd'hui à la Bibliothèque royale de Paris. Les plus grands noms parmi les Minnesânger, après ceux que nous avons déjà cités, sont HermahudeTAuc, Godfried de Strasbourg et Conrad de Wurtzbourg.

KEXSTBRSJIlfGEB.

La poésiedes Minnesânger n'était pas populaire, comme celledes troubadours provençaux; ils faisaient un corps à part, et avaient la prétention d'appartenir aux classes les plus élevées de la société, soit en leur qualité de gentilshommes, soit en qualité de poètes; aussi avaient-ils un souverain mépris pour la poésie populaire qui courait tes villes et les villages. Cependant pétait cette poésie populaire qui devait

[AGNE. 407

hériter de la poésie aristocratique deç Minnesânger. Ceux-ci sont des nobles oui célèbrent presque exclusivement 1 amour chevaleresque. Les maîtres; chanteurs qui leur succèdent appartiennent au contraire à la classe de$ bourgeois et des artisans; leurs chants roulent ordinairement sur des matières d'histoire, de morale ou de religion.

Ils forment une société, une véritable corporation. Malgré l'immense diffé^ rence qui les sépare des Minnesângei', ils sont pourtant un produit de ces chants d'amour; mais la transition s'est faite des uns aux autres d'une manière insensible, et les derniers Minnesânger se confondent avec les premiers maîtres-chanteurs. • Au quatorzième siècle, on voit l'aristocratie décliner peu à peu, et les villes libres atteindre un haut degré de développement et de splendeur. A cette révolution , qui met presque la classe industrielle et marchande à côté et quelquefois à la place de la classé ûfi^* tocratique et fépqïde, corresppna dans la littérature un mouvement poétique qui substitue la poésie bourgeoise a la poésie chevaleresque. Les Stinuesânger changent eux-nirmes leur nom ejà celui de maîtres ( h iiitrurs; ils transportent leurs Joniirs métriques dans cette nouvelle poésie, qui, il faut ie dire, oerd cette élégance qu'el(p respirait dans les chants des Minnesânger.

Aussi pourrait-on comparer la poésie des Mmnesânjger à la fleur, et celle des Meistersanger au fruit qui la remplace et se oeveloppe sur la même tige lorsque la fleur est tombée. Sous ne nous occuperons pas ici de cette nouvelle poésie; nous attendrons pour en parler le seizième siècle, où elje jette, avec le cordonnier Hans Sachs, son plus vif éclat.

A mesure que la poésie chevaleresque décline, la poésie satirique et mprale prend plus de développement et tend a la remplacer; celle-ci se rapprpche à plus d'un titre de la poésie dgs Meistersânger. Comme eux, des poètes j^nomiques forment une espèce de société qui a ses lois et ses règles, La poésie sentencieuse ei^^toit «a Am^

40ê L*UN]

magne, même avant la fin de la littérature chevaleresque; en effet, Touvragc intitulé Freidanhj qui contient une série d'apophthegmes et de sen« tences piquantes sous la forme proverbiale, a été composé au treizième siècle par Rodolphe de Montfort. Mais ce qui contribua le pins à répandre ce genre de poésie, ce fut une habitude jK)pulaire en dehors de la chevalerie, et dont l'existence n'est avérée nulle autre part qu'en Allemagne; on lui donna le nom assez barbare de Sprachr sprecheres (le dire des sentences).

II y avait dans la classe moyenne des hommes dont l'occupation était de chercher des apophtnegmes , et qu'on appelait diseurs de sentences; ils étaient pour le peuple, mais d'une manière plus sérieuse et plus morale, ce qu'étaient pour les nobles les diseurs de bouffonneries , ou le-s fous de cour. Ce goût de moralité est un trait assez remarquable du caractère des Allemands, et qui tient au fond même de leur nature, aussi bien que leur amour pour les récits d'aventures ou la poésie sentimentale. Ces sentences, souvent piquantes par leur précision, sont la plupart renfermées dans des distiques; elles sont pour la littérature du moyen âge ce que le Havamai est à la littérature Scandinave : on y retrouve même des pensées du Hetvamal, comme celle-ci : «Celui qui ne peut parler sagement, s'il se tait, passe pour un homme sage. »

MËMB DX SALOMOir R MABCULF.

Un poème fort curieux , parce qu'il est en quelque sorte la parodie de toute cette po^ie morale, est celui qui a pour titre Salomon et Marculf. On voit le bon sens épigrammatique d'un paysan opposé à toute la sagesse du TOI Salomon , qui peut à peine soutenir la lutte. Cette donnée est fort andenne ; car Guillaume de Tyr, historien des Croisades, parle d'un certain Abdymus, esdave tyrien, que Joseph, diaprés un ancien historien grec, nomme Ménandre, raconte avoir été envoyé auprès du roi Salomon par le roi

de Tyr Biram P', et avoir confondu sa sagesse. Guillaume ajoute : « Cet Abdvmus est petit-être celui que les récits des gens du peuple appellent Marculf, duquel il est dit qu'il résolut les énigmes du roi Salomon, et lui répondit par d'autres énigmes de sa façon.» On retrouve des traces de ce personnage populaire en remontant plus haut encore. Parmi les ouvrages apocryphes condamnés au cinquième siècle , il y en avait un intitule ContracUctio SahmorUs; c'est à peu près le titre du livre de Marculf.

Une chose certaine, c'est que toutes les versions allemandes de ce livre ont été faites sur un original latin. L'auteur de la plus ancienne que l'on ait en Allemagne, et qui est du quatorzième siècle , dit que ce&i du latin qu'il a traduit son ouvrage. Il s'excuse d'avoûr traduit des choses crossières, et annonce qu'il en a passe de plus grossières encore. Cette donnée bouffonne a tout l'air d'une tradition orientale; car la sagesse de Salomon est célèbre dans les contes de l'Orient comme la valeur d'Alexandre^ et nous savons comment ce dernier pénétra en Occident par Constantinople pour se mêler au monde de la chevalerie.

L'ouvrage se compose de deux parties. La première n'existe pas en latin; c'est un conte oriental compliqué, bizarre, incohérent, où Marculf se présente comme un guerrier, un conseiller du roh il joue un rôle

Î|ui n'a rien de bouffon. Mais au mileu du récit des nombreuses aventures de Salomon et de Marculf, arrive le dialogue , la ContrcuUctio Salomonis.

Marculf paraît devant le roi avec sa femme , et on fait de ces personnages des portraits tout grotesques. Ce passage n'est point en rapport avec œ qui précède : c'est la partie qui appartient à l'Allemagne; elle a été évidemment intercalée dans un récit oriental pour le fond, et chevaleresque pour la forme.

Dans cette seconde partie se trouvent de longues disputes entre Salomon et Marculf : celui-ci accuse sans cesse la conduite du roi; il blâme

ALLEMAGNfe.

même le jugement si fameux des deux femmes et de Tenfant. Et à cette occasion, il fait contre les femmes une lon-

fje déclamation , que Salomon réfute, n réponse à cette apologie , Marculf va trouver la mère de l'enfant , et lui dit que le roi veut tuer son fils. Bientôt sept cents femmes se soulèvent et menacent Salomon, (fui les maudit à son tour , après les avoir si bien défendues; puis il bannit Marculf. Cependant, après une foule d'aventures, Marculf tombe un jour entre ses mains.

Salomon , qui veut se venger de ses nombreuses défaites, et de la supériorité de Marculf, ordonne qu'on le pende. Marculf se résigne, mais il demande au roi qu'il lui soit au moins permis de choisir son arbre. On ne pouvait lui refuser une grâce si légère. Le voilà donc promené dans tout Israël par les ofiiciers du roi, et ne trouvant ïamais d'arbre qui lui convienne, on le ramène enfin devant Salomon, oui, lié par sa parole rovale et ayant ouolié sa colère , se décide à lui faire grâce.

rOâME DU RSlfARD.

A côté du Marculf se place le poème Renard. Il est de Hugues de Trymberg, instituteur à l'école de.Tbûrstadt près de Bamberg, et possesseur d'une oibliothèaue de deux cents volumes. A la fin d'une carrière pénible, parcourue pendant quarante années, il déposa dans un ouvrage de sà cornpKOsition le trésor de philosophie pratique qu'il avait recueilli dans les livres , et par sa propre expérience.

Ce poème, en effet, est la plus célèbre satire du moyen âge : on le trouve répandu dans toute l'Europe , traduit dans toutes les langues. C'est une caricature perpétuelle de la sodété du temps. Les acteurs sont des animaux ; le renard, le plus habile et le plus Pjsrvers de tous , en est le héros prindpal. Goethe a traduit ce poëme en allemand moderne, et c'est un des ouvrages où il a mis le plus de perfection dans l'exécution.'

« Ce poème , dit M. Marmier, est la ^tire ae la vie, la satire du monde,

et les deux principaux personnages de cette fable, le Loup et le Renard, en < revêtant le caractère et les passions des hommes , représentent on ne peut mieux ce que nous voyons arriver tous les jours , et par la ruse et par la méchanceté. Ce qui peut en donner une preuve saillante , c'est que cette satire a passé rapidement chez tous les peuples , parce qu'elle appartenait en effet a tous les peuples ; et qu^en soulevant le masque du roi ou de l'ours, du loup ou du renard , chacun pouvait y reconnaître ce qu'il pouvait s'appliquer à lui-même ou appliquer à son voisin.

L'un des critiques actuels de l'Allemagne les plus justement estimés, M. Rosenkrantz fait remonter l'origine de cette fable jusqu'à Bidpay; et pour moi je me rappelle avoir entendu, enfant, raconter le soir à la veillée, dans nos montagnes de Franche-Comté, trait pour trait, plusieurs des faits que je lis aujourd'hui dans le poème de Goethe. Il y a loin des bords sacrés du Gange aux oords fleuris et escarpés du DouDS, et de Bidpay à l'une Je nos vieilles femmes qui vous font ces contes en teillant le chanvre; mais plus la distance est longue, plus ce rap^ prochement est merveilleux, plus il est admirable de voir comment la sagesse des nations se perpétue , à travers les siècles , survit aux ruines des empires, traverse l'espace et arrive d'un palais d'Orient rechauffer, sous son toit de pierres grises , la crédule imagination d'un entant du Nord (*). »

Ce n'est pas du reste le seul exemple des lointains voyages que fait la poésie populaire. Voici une lugubre histoire, dont plusieurs détails se trouvent à la fois en Languedoc et en Allemagne. « Un paysan devenu veuf s'était remarié , quoique père de deux enfants; mais sa nouvelle épouse nô peut voir les enfants du premier lit; elle fait mourir à force de mauvais traitements le jeune fils de son mari , le. coupe par morceaux, et après l'avoir fait cuire, l'envoie à son père qui travaille aux champs , et qui le mange,

(*) Mannkr, Éludes tar Goethe, p. 468,

croyant que c'est un ooar(4)ouillon de chevreau. La soeur de ce malheureux enfant est témoin de cette barbarie, et c'est elle qui, par ordre de la marâtre , porte a son père ce ragoût digne de Thyeste ou de Fayel; mais la peur d'éprouver le même sort la rend muette. Cependant elle recueille les os de son fr^, les enterre avec soin, et afin de reconnaître le lieu où elle les dépose, elle y plante un arbrisseau, sur lequel un oiseau ne tarde pas à venir chanter. Ynid les paroles que la jeune fille croit distinguer dans son ramage.

Ma marAtre»

Pique- pétre.

M'a (ait bouillir

Et rebooillir.

Mon p6r0 1

Le laboareor.

M'a nuiDf é

Et ronfé.

Ma jeane aorar,

La Uaett»*

M'a pleuré

Et 'soupiré.

Sont un arbre

M'a enterré.

Riou, 4aiou, taiou (*).

Je suis encore en rie.

« On n'est pas peu surpris en lisant^ le Faust de Goethe, d'y trouver ces vers presque littéralement traduits : c'est \^ pauvre Marguerite qui, après avoir nové son enfant et perdu le sens, les chante dans sa prison. Les voici, pris dans la traduction de M. Albert Stapfer.

Ma mère, La catin»

Qui m'a tuée!

Mon père.

Le eomiln.

Qui m a mangéel Ma jeune aceur.

A la faveur De la nuit sombre.

Eu un lieu frais Que je connais, A l'ombre Jeta mes oe Dans des roseaux, Sous un saule A l'eau.

Là Je dcrlns petit olseai t Et vole, vole!

« On sait que Burger conçut Tidée de sa Lénore en entendant fredonner par une petite, fille ces mots qui sont

P Imitatioii da obmt d*m oiieiu.

reproduits à la fin de plusieurs stances : Les morts vont vite à cheval. On sait que Byron prit le sujet du Giaour dans une ballade chantée ou récitée par un Turc qui lui demandait l'aumône.

Goethe a sans doute appris les vers que chante Marguerite de quelque paysan saxon; mais je n'explique point comment ce petit poème était connu à la fois , il y a longues années, en patois dans la commune de Montredon près Castres, département du Tarn , et en allemand aux environs de Vienne ou de Weimar. Dans laquelle de ces contrées a-t-îl été composé? Comment ces vers auront-ils été transportés à six cents lieues de la contrée où ils ont été £aits, et traduits presque mot ^ mot et dans la même mesure ('}?>

Au-dessous des deux grandes satires , le poème de Marcuif et celui du Kenard , il y avait nombre de petites pièces, dans lesquelles les paysans et les bourgeois des villes laissaient percer leur jalousie contre les nobles et les prêtres. Ilâtons-nous de dire cependant que cet esprit d'opposition frondeuse est plus commun eu France qu'en Allemagne. Dans leur parlouer aus bourgeois y les habitants de nos vieilles villes se permettaient maintes licences contre leur noble seigneur féodal, ou même contre les riches bénéficiers de TÉglise. Les exemples que nous allons citer, bien qu'empruntés pour la plupart à la Flandre française et la Champagne, appartiennent cependant, avec des nuances différentes, il est vrai, à l'esprit général des bourgeois du moyen âge.

Ces fabliaux présentent parfois une grande grossièreté de mœurs; ainsi leur texte est souvent un homme que sa femme trompe, et le trompeur est le curé. C'est là la philosophie du temps. Quelquefois Timpiété va plus loin : telle est l'histoire de ce vilain

(*) Extrait d'un article du Glo^ reproduit par M. Charpentier, HisU de la liltér, m DUTen pag. 9o3,

gui va injurier dans lé del saint Pierre et saint Paul , et qui pour récompense obtient de Dieu une des meilleures places du paradis.

D'autres histoires sont moins impies, mais toujours assez peu révérencieuses: telle est celle du jongleur.

— Un jongleur arrive en enfer, et le diable le charge de garder la chaudière des damnés; il lui recommande d'y bien veiller, pendant qu'il va lui-même sur la terre cnercher une nouvelle provision d'âmes. Mais saint Pierre, qui connaissait la faiblesse du jongleur, se glisse en enfer près de lui et lui propose une partie de des ; l'autre accepte , assez étonné de voir le portier du paradis lui préposer un jeu défendu par l'Église. Mais qu'importe, saint Pierre sanctiGç tout, et comme le jongleur se croit habile à piper les dés , il espère faire largement sa main avec celui qui peut disposer de tous les trésors du paradis. U accepte donc, çiais que jouera-t-il? — Joue tes âmes, lui dit saint Pierre; et le jom^leur, qui n'est pas encore initié aux fi'oudes pieuses.

joue ses âmes ; mais la chance lui est contraire, il eu perd dix, vin^t ; il perd enfin toute la chaudière. Saint Pierre s'esquive avec son gain. Quand le dia- . bie rentre, il trouve sa chaudière vide : furieux, il chasse de l'enfer le joncleur qui n'a rien de mieux à faire que de se réfugier en paradis dont saint Pierre lui ouvre volontiers la porte.

Voici un autre fabliau où le vilain est assez mal traité. Une fille noble avait été obligée d'épouser un rustre : elle se doutait bien, malgré sa jactance . que le courage n'était point la première des vertus de son' mari ; aussi voulut-elle en faire l'épreuve. £lle s'ha^ biUe en chevalier et va l'attendre sur la grande route : il arrive bientôt ; s'effraye de l'épée qu'elle brandit devant lui , et lorsqu'elle lui déclare qu'il faut se battre ou s'humilier devant elle, son choix est bientôt fait, il s'humilie.

Eès lors la dame, ayant le secret de faiblesse de son mari , se donne des amants eu toute liberté, et le vilain n'ose rien dire.

Çitim encore cet autre petit ta*

tÀANË. 4ii

bleau de mœurs. Un jeune chevalier a obtenu l'amour d'une noble dame ; mais pendant qu'il va courir les aventures , la dame s'ennuie de son veuvage, et pour se consoler fait venir près d'elle un vigoureux abbé. De retour, le chevalier trouve la place prise, et se voit assez lestement traité par le nouvel amant. Un jour, l'abbé, fier de montrer sa force devant sa dame,

{)ropose au chevalier de se battre sur 'herbe. Ce moine, comme celui de Saint^Dunstan , est un vigoureux champion , et le chevalier, moins heureux que le roi Richard, roule bientôt aux pieds de son adversaire. La dame bat des mains, mais le chevalier se promet bien d'avoir son tour. Un jour que les deux amants étaient gaiement k table, il entre armé de toutes pièces, et présente à l'abbé une armure avec lance, épée, dague, etc. L'abbé préférait les armes naturelles, d'ordinaire moins dangereuses; mais il faut combattre, et le moine, à moitié vaincu d'avance par la peur, tombe bientôt aux pieds du chevalier qui les chasse honteusement, lui et la dame, de sou château.

VEOêm ALUMA^DI.

Pour terminer, nous dirons quelque^ mots de la prose allemande pendant cette période. Les premiers monuments de la prose allemande datent du treizième siècle. Ce sont les constitutions des villes qui commencent à s'affranchir; au quatorzième elle de* vient d'un usage plus populaire. Déj^ on écrit des ouvraçes destinés à être lus par le peuple. C est alors qu'on vit paraître plusieurs traductions dé Bible, qui ne furent pas sans influence sur la formation de la prose : la plus ancienne date de 1348.

A cette même époque il faut placer quelques écrivains mystiques , comme Jean Tauler de Strasbourg , m :n 1 294, mort en 1361, et ({ui commence cette longue suite d'écrivains mystiques qu) se prolongèrent à travers toutes les époques de la littérature allemande.

^ous venons de parcourir dans la mue qui (^r^çè^e Ml fim Mk fé^%

412 L'UNIVERS. '

4a la littérature allemande durant le au moins dans Pordre dironologique,

flfcven âsc. Dans les temps qui sui- c'est le plaîn-chant.

vent, Tofii^inalité disparaît, Hnspira- «Si Phistoire ne prouvait pas que

tioii du movcn âge est tarie, et celle le chant grégorien est le reste de cette

de r%e qui v a suivre n'a pas encore musique antigue dont on raconte tant

coninicnrj'. C'est en quelque sorte une de miracles , il suffirait d'examiner son

cpo{|ue (le transition où 1 on élaborera échelle pour se convaincre de sa haute

plus qu'on n'exécutera, où l'on réparera origine. Avant Gui d'Arrezzo , elle ne

plus qu'on ne produira : ainsi, l'on s'élevait pas au-dessus de la quinte,

traduira en prose les anciens poèmes en commençant par Vtd. Ces cinq tons,

chevaleresques , qui deviendront alprs ut y ré, mi y fa y sol, sont la gamme

• des livres populaires , comme il arriva naturelle de la voix , et donnent une

en France pour le livre des quatre phrase musicale pleine et agréable,

ûls Aymon. ' « M. Burette nous a conservé qucl-

ques airs grecs. En les comparant au plain-chant, on y reconnaft le même

Avec le mo^en âge s'éteint et dis- système. La plupart des psaumes sont

paraît l'art antique , ses formes idéales, sublimes de gravité, particulièrement le

^es types si purs, ses lignes si belles Dixit Dominus Domino meOy le Conr

, et si harmonieuses. Et cependant ce fitebor Ubiy et le Laudateypueri. L'Th n'en est pas fait de l'art. La musique, exitUy arrangé par Rameau, est d'un Parchitecture , la peinture , la sculpture caractère moins ancien ; il est peut-être ne furent pas abandonnées pour tou- du temps de VUt queant Iaxis y c'estjours ; mais là, comme dans la politique, à-dire , du siècle de Charlemagne. décadence, d'abord, puis transforma- « Le christianisme est grave comme tion, puis renaissance. Il faut en conve- l'homme, et son sourire même est nir, quelques arts gagnèrent en s'adap- grave. Rien n'est beau comme les soutant aux idées d'une religion ennemie pirs que nos maux arradient à la rede la matière, des t}'pes que n'avait pu figion. L'office des morts est un chefinspirer aux anciens le culte de la na- d'oeuvre; on croit entendre les sourds ture : Parchitecture religieuse , par • retentissements du tombeau. Si l'on exemple, alors que dans des temps de en croit une ancienne tradition, le violence la prière devint le besoin et chant qui délivre les morts y comme la consolation de tous les faiblés, s'élevu l'appelle un de nos meilleurs poètes, avec elle vers un dieu rémunérateur, est celui-là même que Pon ciiantait qui protège et soutient le pauvre et aux pompes funèbres des Athéniens 1 opprimé, et qui, si ce n'est sur cette vers le temps de Périclès. terre de douleur, du moins un jour «Dans l'office de la semaine sainte, dans le ciel , lui promet l'oubli de ses on remarque la Passion de saint Matsouffrances au sein d'une éternelle féli- thieu : le récitatif de l'historien, les cité. Cest à ce besoin que l'on dut la cris de la populace juive, la noblesse conservation et le perfectionnement de des réponses de Jésus , forment un la musique; c'est aussi le besoin de drame pathétique, se rapprocher de la Divinité pâr l'ado- «La leçon des Lamentations de Jération, qui vint inspirer aux peintres rémie porte un caractère particulier : et aux sculpteurs ces types sublimes elle peut avoir été retouchée par les dans leur naïve grossièreté , où se pei- modernes , mais le fond nous en paraît gnent si bien les nouvelles vertus in- hébraïque ; car il ne ressemble point trOduites par une religion d'amour : le aux airs grecs du plain-chant. Le Pendévouement et la résignation. tateuque se chantait à Jérusalem ,

comme des bucoliques, sur un mode

MTTsiQvi. plein et doux ; les prophéties se disaient d'un ton rude et pathétique, et les

Au moyen âge le premier des arts, psaumes avaient un mode extatique qui

leur était particulièrement consacré.

Ici nous retombons dans ces grands souvenirs que le culte catholique rappelle de toutes parts : Moïse et Homère, le Liban et le Cytbéron, Solyme et Rome , Bab]^lone et Athènes , ont laissé leurs dépouilles à nos autels {*). »

Charlemagne, au génie duquel aucun soin n'échappait , fit venir des artistes de Rome pour chanter dans les églises. Mais jaloux les uns des autres, ou ils ne chantaient pas de la même manière , ou ils chantaient faux ; il fallut donc que l'empereur envoyât des prêtres à Rome, pour qu'ils y apprissent les principes de Part. Il fit aussi venir des orgues de la Grèce. Des soufflets animaient leurs tuyaux d'airain , et ils faisaient entendre tour à tour des accords pleins de douceur, et un bruit de tonnerre. L'usage de ces instruments se répandit peu à peu (**) ; mais les progrès furent lents quant au nombre des touches et quant à l'exécution.

On fait encore mention , à cette épo-

3ue , d'un grand nombre d'instruments ont il nous est impossible de déterminer la nature. Les plus communs étaient , sans aucun doute , la harpe, le violon (vielle), et les instruments à vent employés à la guerre. Il est assez souvent question de chants gue,rriers dans les écrivains du temps; mais ces chants avaient plutôt pour but d'inspirer la terreur, que de produire des sons harmonieux (***). Suger parle, en 1110, de

(*) Châteaubriand , Génie du cbrbtiaoismc, Iir part., liv. ic, ch. a. — Tout ce qui suit lur les arts est traduit en grande tie de PHisloire des Uohenstaufen , par Raumer.

(*^) En II 35 on construisit à Constance et à Petersbausen, l'un des foubourgs de cette ville , des orgues elegantissimœmodalaùoms,

(***) Dans un manuscrit du dixième siècle GODflenré à la bibliothèque de Wolfenbûtld, et dont M. Ebert, le savant bibliographe , a donné un extrait dans ses Ueberlièferungen (*), on trouve uu chant en prose latine sur la victoirb que l'empereur Othon le Grand • remporta en gSS, près d'Augsbourg, sur *

(*) Matériau poar senn'r à l'histoire, i la littératare et aux arts. 4>resd«, Walther. 1826 ctsaiv. I To|. cah. I , f . 7«-Ç>i et cal», iî. p. ao^aoÇ.

Fefïroyable chant des Allemauds à Rome.

Bien que les prêtres entonnassent et réglassent le cbant, les assistants n'étaient pas, pour cela* entièrement privés du droit d'y prendre part. L«.

les Hongrois. Le manuscrit porte au-dessus des trois premières lignes la notation de la mélodie; malheureusement M. Ebert se borne à dire que ce sont des signes aniéguidoniens, et il est fort i regretter qu'il n'en ait pas donné un fac-simiU. Le manuscrit contient trois autres chants popuiairesqui n'ont aucun signe musical, mab Ions quatre présentent encore dans leurs tin es un fait curieux, en ce qu'ils nous apprennent le nom de quatre mode» jusqu'ici tout k fait jnconnus. Les voici :

lo Modus Cardmauninc;

a* Modus florom;

3<» Modus liebinc ;

40 Modus Ottinc

Ce dernier mode est indiqué dans-le titra du chant d'Othon, qui est ainsi conçu : Magnus Cœsar Otto , quem lue modus rrfert in nomine Ottih c dictas,

Qn'est-ce donc que ces modes dont Jusqu'ici on a ignoré les noms? Serait-ce quatre modes comme ceux qu'un autein* du neuvièmé siècle prétend avoir été inventés par Charlemagne pour compléter le nombre duodénaira, et auxqueb cet empereur avait donné les noms jinanno, Noéane, etc. (*)? Il est difficile de le croire. D'ailleurs on uu sait rien Je certain sur la nature de ces derniers modes. Il est plus probable qu'il y aura eu des cbants antérieurs qui, soit d'après le nom de léurs auteurs, soit d'après les faits qu'ils contenaient , ou le premier mot du texte, étaient connus sons le nom de chant, mélodie ou mode Lieèinc, Ottinc, etc. , et que ces mots écrits en tôle d'une autre chanson indiquaient la mélodie qu'on devait y adapter, comme nous le faisons encore en plaçant après le titra d'une chanson : jiir Nina, Mr du Petit matelot, pour indiauer qu'elle peut se chanter sur cette mélodie.

(Extrait d'un article inséré dans \m Revue musicale, du 10 août i833, par M. • G.-E. Anders, dont les savants travaux sur l'histoire de la musique et sur la bibliogra- . phic musicale sont attendus avec impatience.

(*) AoreliaDOB Reomentif , oap. Tiii, dans beitt J*"/»'. t. l, p. 4a,

4t4 • L^UKl

peuple 4 dît Saxon te granimairien (*), le peuple , en battant des pieds et des ^mains, accompagnait, par une sorte 'de cantique sacré, le cnant |)lein de gravité des clercs; il s'effot*çait, pour leur fiaire honneur, d'ajouter cet accompagnement à leurs voix harmonieuses, et croyait ^'ii était honteux de garder le HÎlence quand d'autres faisaient entendre leurs chants.

Un chantre , ou professeur de chant , était attaché à chaque chapitre; Jl était aussi chargé de toucher les orgues (**). Déjà , en 1081 , le saint roi Canut avait assigné un traitement au chantre d'une église qu'on venait de fonder ; et l'op trouve, au tçmps d'Honoré III, une école de chantres à ^ome ; ce oui prouve l'importance qu'attachaient lef papes à cette branche du service divin. Samt Louis fit un appel à ceux d'entre les prêtres qui étaient habiles chanteurs , pour en former un chœur d'élite aux jours où l'on fêtait les saints.

Mais , comme dans tout ce oui touchait la religion , on se demanda bientôt jusqu'à quel point il était permis ou non d'introduire des modifications dans les chants de l'Église. La réforme et le maintien des antiques usages trouvèrent d'ardents défenseurs. Ainsi, à Milan , en 1 1 1 1 , on se plaignit vivement d'un certain Jordanus, dont les innovations , disait - on , jetaient partout le trouble; et, en 1083, l'abbaye de GlastOD, en Angleterre , fut témoin de vives querelles et même de violents combats, par suite des tentatives que firent l'aboé et quelques moines , pour remplacer le chant grégorien par celui (Tun certain musicien nommé Guillaume. Cependant ce (]ui fdit croire que certaines améliorations étaient devenues nécessaires, c'est que Pierre

(•) Lir. xnr, pas..556.

(••) Le chantre du chapitre de Brémeavait en X344 la charge de Teiller sur les chants et la psalmodie, et Tadministration des orgues. Innocent m, dans une lettre (1,46^, dit expressément : «• L'administrateur (ortfinariiu) da chapitre réglera l'office divin à l'église et prescrira aToc une sage mesure le ton qui devra 7 être adopté. »

le Vénérable, abbé de Ctunv, çrut devoir décider qu'à l'avenir tout le monde, dans le chœur, aurait à (aire pause et à reprendre en même temps, comme cela a lieu encore dans notre choral. Depuis lors , les pauses furent si bien observées , qu'on put glisser dans l'intervallequelquesPo/erm»^.

Cependant , des congrégations s'établirent, et leur surveillance ne contribua pas faiblement à mettre de l'ordre et de l'harmonie dans le chant des monastères (*). De son côté, la oour de Rome interposa son autorité en ce qui concernait les chanoines et les prêtres séculiers. Toutefois, il n'était pas défendu de composer et de chanter quelques nouveaux morceaux de musique religieuse; et l'Église, bien que lente à accueillir les changements, posa, pour Isr musique, comme pour tous les arts, les principes les plus dignes et les plus élevés.

D'un autre cdté, il s'introduisit dans une autre musique, celle des chevaliers et des Minnesânger, des modulations variées èt touchantes, et certains iiMtruments d'accompaanement que l'Eglise ne pouvait admettre (*^). Quoi qu'il en soit , il ne nous est parvenu que très-peu de documents sur la musique séculière et ecclésiastique de cette époque ; ce qui donne lieu de croire que la violente impression qu'elle exerçait en certaines circonstances était due à des causes toutes personnelles plutôt ^u'à la hature même de l'art.

Voici , au reste, ce qui entravait son développement :

1° On ne connaissait que des notes brèves ou longues, de même qi^'on n'avait que des syllabes brèves ou longues ; et cette mesure si simple des sons , dans le rapport de im à deux ,

(*) Les moines de Citeanz disaient à oenx de Gluny : « Vous a'avet que des voix faibles et efféminées, et vous appelez cela des voix légères. S'il vous arrive de les élever, c'est à l'aide de liqueurs et d'^ices.

(**) Mi^ffired MaletU , valet de chambre du roi Maofred, n'avait pas son égal dans l'art de faire des vers comme dans celui de jouer de divers instnimeots.

b Ausiijuê ne devait pas ta dépasser.

Il s'ensui vait naturellement qu'on chantait notes sur notes, et partant , qu'il était imuossible de varier , de lier et de détadier les sons.

2« On ne faisait porter cette mesure prosodique que sur les parties de la mélodie; mais, comme «chez les anciens , il manquait, à cdté du rhythme même de la mélodie , la base fondamentale de la mesure. Il s'ensuivait gue tout ce que Ton put atteindre, ce rut un récitatif non mesuré , et un choral toujours monotone.

S'» Oh ne ^connaissait point encore la nature des consonnances et des dissonances ; et Ton ne put pendant longtemps faire assez de progrès en harmonie pour marier les voix autrement qu'à l'aide de la quinte ou de l'octave. EnOn , telle était l'imperfection de l'art d'écrire la musique, que , bien loin de pouvoir reproduire une musique savante , on pouvait à peine transcrire la simple musique d'alors , toute simple qu'elle était.

Les premiers progrès un peu remarquables, à cet égard, sont dus à un contemporain de Henri Y , à Gui d'Arezzo : il améliora l'art d'écrire la musique, prépara l'usage des clefs, utilisa l'espace compris entre les lignes. On lui attribue, mais à tort , d'autres inventions , la soUnisation , par exemple (*).

Mais l'homme dont l'apparition fut, sans contredit , la plus importante dans l'histoire de la musique, c'est Francon de Cologne, contemporain de Frédéric I*' (**). Bien qu'on puisse ne regar-

(*) Forkel a inséré dans son Histoire de la muiique, t. II, p. 239-287 , une discusfion trèf-mante au sujet des différeates découvertei attribuées à Gui d'Arezzo, où il prouTe que ce moine n'a fait que perfectionner ce qui existait avant lui , et que d'autres inventions , dont on a voulu If^ faire Tauteur, sont postérieures à son époque. — Il «t à regretter que cet excellent ouvrage n'ait pas été traduit en français.

(*•) Malgré touies les recherches qu'on a faites au suiet de Francon , il reste toujours beaucoup diocertitude sur l'époque où il

rAONE. Ait

der que comme impartîtes les innovations pratique^ qu'il introduisit, on doit pourtant le louer d'avoir porte plus haut le nombre des notes, qui se réduisaient à cinq , et d'avoir perfectionné l'art d'écrire la musique.

Mais son plus beau titre de gloire; c'est d'avoir, sinon inventé, du moins perfectionné la mesure : c'était le levier d'Archimède. Dès ce moment, la musique put s'étendre à l'infini ; dès ce moment aussi , la musique se dégagea des liens où la retenait la prosodie, de la gradation toute mécanique de un en deux, de la sécheresse des consonnances ou de la monotone harmonie des quintes et des octaves. Dès ce moment, enfin, l'harmonie et la mélodie commencèrent à se développer, et l'on vit jaillir à la fois de cette sour^ des mesures vari^, des périodes, des imitations, et plus tard des canons et des fugues. Bientôt la musique devint un art avant un caractère propre et indépendant; et, autant qu'on en peut juger par les monuments

S ni nous restent, ene se distingua enèrement de celle des anciens.

ARCBmCTORI.

Au moyen âge, oomme dans l'antiquit^. l'architecture fut, de tous les arts plastiques , de tous les arts du dessin, celui oui se développa le premièr; toutefois, la sculpture devint la compagne inséparable de l'arcbitecture.

L'architecture antique avait adopté certaines règles si naturelles et si nécessaires, qu'il était impossible de les violer ou de les négliger, quand il

créent Pour ne citer qne deux tutorités grt- ▼ea qui se sont divisées dans leurs opinionj, nous diront que Forkel , Histoire de la mutique, tom. II, pig. igi, lui assigne la seconde moitié du onzième siècle, tandis que Kiesewetter, dans une Dissertation sur Francon , insérée dans la Gazette mmicaU de Lei|)ziç, iSaS, p. 48 et suiv., et dans son Histoire de la musique moderne, p. 3o et suiv., n'admet que le commencement du treizième. A moins qu'on ne découvre des documents précis, 'il sera difficile de trancher la quettioB.

rUNIVERS.

s'agissait d^élever un édifice quekon-

3iie; et tel était le caractère de graneur, le charme, et la beauté de ses productions , qu'aucun artiste ne pouvait songer à un autre type. Cependant, au sixième siècle , et des le règne de Théodoric , Tarchitecture en Italie ne se contenta plus de reproduire et ^ de suivre l'antiquité , elle prit un ca- ! ractère qui lui était f)ropre , et qui s'éloignait plus ou moins des modèles.

Il ne faudrait pas croire , pour cela , que l'influence de i'andennne architecture disparût entièrement en Italie; son influence s'y faisait sentir, au contraire, plus qu'ailleurs. En effet, les principes nouveaux, introduits alors dans l'architecture, ne présentent pas un ensemble tellement un, tellement complet, qu'on ne rencontre souvent même, dans les édifices les plus étonnants et les

Elus renommés de ce temps-là , un mémge des principes de l'antiquité et de ceux du moyen âge.

C'est ainsi , par exemple, que l'église de Saint-Antome de Padouea une coupole circulaire^ qui se rapproche tout a fait de la forme antique ; mais , sur le côté se trouvent de petites tours , des flêk;hes à côté des arcs de la principale porte, et, avec tout cela, un akUjiue, Un semblable mélange de l'antiquité et du moyen âge se fait remarquer dans le dôme et dans le baptistère ae*Pise. Saint -Pétrone, à Bologne, s'éloigne d'une manière plus sensible encore du style antique; toutefois, l'union des deux styles paraît dans certains champs carrés , placés sur le frontispice, dans les piédestaux, dans les piliers, et dans quelques arcs. Il en est de même du dôme de Florence; le dôme même si gothique de Milan se rapproche , par les fenêtres de sa façade, par ses portes et les bases de ses colonnes, du style de l'architecture antique.

C'est donc en Italie surtout , et là , mieux que partout ailleurs, que se ^t sentir fa transition de l'ancienne architecture à la nouvelle; cependant, l'architecture nouvelle ne s'y présente

{las avec ce caractère propre qu'on lui fx^uve en Allemagne, d^os la ^^cç

septentrionale et en Angleterre. Qiiiw

ment pouvez-vous, nous dira-t-OQ peut - être en nous adressant une objection si souvent répétée, comment pouvez - vous faire un éloge aussi déraisonnable des temps et des œuvres de la barbarie ; comment pouvez-vous chercher un ensemble systématique, indépendant ,^dans cette triste d^énération des modèles antiques , dans ces œuvres dégages de toutes règles ? En supposant même que quelque chose pût y mériter des éloges, ce ne serait jamais <]ue ce que Byzance, sinon l'Arabie, aurait transmis aux erossiers habitants des contrées occidentales.

Mais nous répondrons : Ce que vous appelez la barbarie du douzième et du treizième siècle, c'est le développement d'une force pleine de grandiose, bien qu'imparfaite; c'est celui des grandes idées , s'avançant d'une marche audacieuse. La barbarie estjà où les forces s'éteignent , où les idéesaégénèrent et se rapetissent, où l'on s'abandonne à une oisiveté pleine de présomption et d'içnorance. Au moyen âge, l'esprit s'élève , bien qu'il n'ait pas toujours les moyens d'exécuter sa pensée; aujourd'hui , au contraire , on voit bien une certaine perfection dans les arts, mais à l'extérieur seulement ; le génie et l'inspiration disparaissent sous les efforts d'un travail purement mécanique. Regarder la cathédrale de Cologne, le Munster de Strasbourg, comme des œuvres de dégénération , serait tout aussi peu raisonnable que de regarder les Nibelungen comme une pâle copie d'Homère , Shakspeare comme un Sophocle dégénéré , et le christianisme comme un paganisme en décadence.

On a longtemps cru que l'ardiitecture si grandiose du moyen âge était empruntée aux Mores. Mais des recherches nouvelles ont prouvé que l'architecture moresque ne s'est pas propagée hors de l'Espagne; que , d'ailleurs, elle diffère de celle du moyen âge par un grand nombre de principes fondamentaux , et qu'elle lui est souvent inférieure. Ainsi , par exemple, les Arabes dçssinent 4es aros de trQis formes di^

fërentes : 1 <> en fer à dieval , o ; 2» en allongeant perpendiculairement les deux iMses , n ; 8** en les allongeant horizontalement. Mais ces trois formes sont fort désagréables. Il Ven est pas de même des ogives , qui n'ont rien de moresque. Les chapiteaux arabes sont paiement loin d'être beaux : surchargés d'ornements mesquins, arbitrairement ou irr^ulièrement construits, ils sont loin d'être aussi remarquables que les chapiteaux des édifices allemands.

Dans l'impossibilité de rattacher à l'architecture moresque les grandes constructions du moyen âge , on leur a cherché une autre origine, et l'on a pensé qu'on la trouverait à B]^zance* Quant ik la question de savoir jusqu'à quel point l'mfluence de l'architecture antique se fait sentir dans ces édifices, voici l'avis que nous avons cru à bon droit devoir adopter : il n'existait pas de vieux monuments à Constantmople, ville nouvelle qui datait seulement du quatrième siècle de notre ère , et de laquelle on ne devait point s'attendre à voir sortir une idée réellement nouvelle , un art nouveau , un esprit nouveau. Quiconc|ue se rappelle l'histoire des Byzantins, et leur décadence en tout genre, ne croira jamais que Constantmople ait donné naissance au grand art du mo^en âge.

Depuis la construction de Samte - So-

fie par Justinien , on ne trouve plus, Constantinople , de grand ouvrage d'architecture. — Mais on insiste :

Vous niez y dit -on, l'effet de l'art byzantin, vous oubliez donc l'église de Saint-Marc, à Venise. Nous répondrons: Qu'on trouve, en Occident, plus de temples bâtis sur le modèle de l'é»

§lise de la Résurrection, que sur celui e Sainte-Sophie , faudrait-il pour cela reconnaître un style hiérosolymitain?

Mais Venise même , Venise , où les relations avec Constantinople étaient constantes , et où , par conséquent , l'art de cette dernière ville dut agir le plus puissamment, Venise, cependant, a un genre qui lui est essentiellement propre.

Il n'est pas plus convenable d'appe- 27* Livraison. (Allbm\onk.)

1er gothioue Tardiitecture du moyen âge, ni plus raisonnable de donner ce nom à celle du treizième ét du quatorzième siècle , par opposition àiine architecture antérieure à Tarchitecture gothique, qui aurait existé du dixième au douzième siècle ; reste donc simplement à donner le nom d'allemande à l'architecturedu moyen âge^même dans sa plus haute perfection ; et, si cette dë^ nomination paraît trop partiale, eu ézard au nord de la France et à l'Angleterre, le nom d'architecture ger* manique sera peut-être plus exact encore.

Dans les églises du moyen âjge, comme dans les temples de l'antiquité , l'art semble avoir atteint son plus haut degré de perfection ; et le contraste des deux religions s'y fait admirablement sentir. Amsi, le Panthéon, bien que consacré au culte chrétien , conserve encore dans toute sa pureté le caractère du paganisme ; tandis que l'église Saint - Etienne de Vienne ne saurait être transformée en un temple de Vénus.

L'inspiration nouvelle s'annonce, dans l'architecture, dès le règne de Frédéric I"; c'est ce que prouvent les chapelles d'Egra , l'église de Freysingen, le palais de Geinbausen, etc.

Cependant, alors encore on trouve un certain mélange dans l'exécution, moins sensible, il est vrai, oue de l'autre côté des Alpes. Sous Frédéric II, l'architecture germanique arriva à sa perfection; il suffît de nommer, pour le prouver, les cathédrales de jPribourg , de Strasbourg et de Cologne. Alors un nouveau progrès n'était plus possible. Cependant l'architecture passa d*une exécution sévère à un style plus élégant ; mais cette modification donna lieu à une sorte d'abus ; on surchar-

§ea les édifices d'ornements , c*est-àire , qu'il y eut en définitive un mélange peu neureux de l'ancien et du nouveau style.

Les grands architectes du moyen âge sont demeurés inconnus , à l'exception de quelques-uns , comme ErwiD de Steinbach , qui bâtit le Munster de Strasbourg. Le temps nous a dérobé

L'UNIVERS

le nom de la plupifft des autres , comme il nous a laissé ignorer celui des poètes auxquels on doit les Nibelungen. Dire que tant de merveilles ont pu s'élever peu à peu par les mains de quelques charpentiers , de quelques maçons obscurs et ignorants, sans Finspiration de grands artistes, c'est dire que les Nioelungense sont composés sous l'inspiration d'une troupe die baladins. On peut en dire tout autant des magnifiques églises d'Angleterre , et de curieuses recherches ont conduit au même résultat en ce qui concerne la France.

L'architecture allemande passa en Italie au temps de Frédéric T^; le système des arcs et des mélanges j de- ▼int ainsi général ; au treizième siècle, on voit des Allemands s'associer aux Italiens , ou se charger exclusivement des constructions. C'est ainsi au'en 1338 , lors de la fondation d'une église à Assise , on [préféra , à tous les plans proposés, celui de l'Allemand Jacob. Des Allemands construisirent, vers la même époque, une église à Bologne; et c'est un Allemand , Guillaume d'Inspruck, qui éleva , avec Bonanno , la tour de Pise. Quelques-uns croient que Buschetto, le premier architecte de la cathédrale qu on fonda danscettedernière ville, en 106S, était Grec; mais cela n'est pas démontré. D'abord le nom né le prouve pas; et, d'un autre côté, l'éoifice ne ressemble en rien aux églises byzantines. On prit beaucoup de colonnes à d'anciens édlGces, comme avait fait Charlemagne pour Aix-la-Chapelle ; on les fit venir de plusieurs contrées , d'Afrique, d'Égypte , de Palestine et de • Sardaigne ; d'autres furent prises dans le pays même. On voit à l'extérieur 70 colonnes, 124 près des murailles, 48 à la coupole , en tout 242. Dans l'intérieur, au rez-de-chaussée, 70 colonnes; autant près des autels; 106 dans les galeries supérieures et pour servir de support; ensemble 246. L'église a la rorme d'une croix latine; cin^ nefs se partagent sa longueur; trois se trouvent sur le plus petit de ttsi^tés. Cette longueur est en pieds de Paris, de 293 1/3 et sa largeur dç 98 2/3.

Chaque famille fournissait annuellement, pour hâter Tachèvementde l'édifice, une pièce d'or ou vingt schillings; et je nombre de ces familles , en y comptant peut-être fa banlieue, s'élevait a 84,000. Ce n'est pas qu'il n'y eut des retardataires, voire même des réealcitrants ou des esprits forts oui insultaient les travailleurs ; mais ils furent , du consentement du podestat , mis en interdit par l'archevêque. D'un autre côté , on fit aussi des présents considérables ; on donnait jusqu'à d'immenses fonds de terre pour faciliter la pieuse entreprise, et les donateurs recevaient en retour, les uns un anneau d'or, d'autres une peau de renard, etc. Ajoutez à cela que des caisses publiques subvenaient pour des sommes considérables ; et , à cet égard , les princes dont les États trafiquaient avec la puissante Pise , comme , par exém-

Sle, les rois de Sicile, et les empereurs e Constantinople , ne demeurèrent pas en arrière. Aussi la cathédrale de Pise avait-elle à Constantinople des administrateurs pour les biens qu'elle possédait dans cette ville , tanais que Tempereur Frédéric I*' protégeait spécialement ceux qu'elle avait en Occident. D'après un traité fait en l'an 1165 avec les architectes Guillaume et Rfccius, chacun d'eux reçut »

huit mois durant, 22 deniers par* semaine^ 29 pendant quatre autres mois; et, à la fin d'une année laborieusement écoulée, le premier reçut encore 25 deniers, l'autre 15 schillings. Aux jours de grande fête, on faisait aux ouvriers des présents d'argent, de vin et de vivres; mais, d'un autre côté aussi, on faisait certaines réductions en cas de maladies , ou lorsque la célébration des fêtes avait suspendu le travail.

En l'an 4265, Padoue assigna une somme de 4000 livres pour la construction et la décoration de l'élise de Saint - Antoine , et l'on répartit annuellement cette somme jusqu'à l'achèvement de l'édifite. Un frfrre mineur et deux bourgeois tenaient les comptes de ceHe dépense.

Ce qu'on ne saurait assez a^irer^ c'est-que tant de guerres ^ tant de dévas-

Catidns , tant de troubles dans an temps où il n*y avait que de petites fortunes^ n'aient pas empêché les villes de VAU lema^ne et de ritalie d'élever f à fbroe d*activité, d'enthousiasme et de per* sévérance, tant et de si grands édî* fioes : à Rome , par exemple , qui n*était cependant alors ni une ville puissante, ni une ville active, on éleva, ou Ton rétablit, au temps des Hohenstauf^n , vingt églises, Umdis qu'aujourd'hui c'est i peine si, dans Tespaee de oent ans, il s'en élève une seule à Berlin. Sans doute que cet effet a sa cause et dans le changement des idées religieuses , et dans le système de guerre suivi de nos jours , sjrstème qui absorbe la plus grande partie des ressources publia oues; mais il faut l'attribuer aussi à r activité des hommes d'alors, toute dirigée vers la chose publique. Pleins d'amour pour une patrie dont ils voyaient se développer l'indépendance^ ils oubliaient , pour elle, les jouissances et les plaisirs. Enfin, la noble émulation qui s^établissait entre les différentes villes contribua non moins efficacement à ces résultats. Mais, dans l'état actuel des choses, on aurait grand'peine, en France, à construire une cathédrale de Strasbourg; et la Prusse ne pour*" fait plus , aujourd'hui , élever une cathédrale de Cologne, l'Autridie une ^ise de Saint-Étienne.

Ce serait une ^ande erreur de croire qu'on n'ait nen fait alors que bâtir des églises. On vit s'élever, au contraire, un grand nombre d'hospices, des asiles pour les orphelins, cfes forteresses, des ponts , des couvents, des maisons de ville et des palais; et telle était la beauté de ces édifices, îeur solidité , leur caractère grandiose , que nous en admirons encore les ruines aujourd'hui. On peut dter pour exem-

Sles , les palais des papes à Rome , et du oge à Venise , ceux de Frédéric I" à Haguenau et à Geinhausen ; de Frédéric II à Fondi , à Foggia et en d'autres lieux; les ponts de Ratisbonne et de l^enise; les maisons de ville des ciUs allemandes et italiennes. Les habitations même n'étaient pas aussi négligées qu'on est porté à le croire; celles

de Florence et de Bologne , par exei9-

{)le , avaient des arcades ; et , à Trêves, 1 y avait des maisons â trois étagef.

Nous pouvons d'autant moins nous appesantir sur tous ces détails, ^ue nous avohs été fort courts sur l'article le plus important, la construction d'une église; seulement, pour en finir»

BOUS ferons encore quelques observa* tions relativement aux tours. C'est avec raison qu'on a trouvé un rapport entre leur construction et la reitcion du Christ; et qu'on a vu, dans leur direction vers le del , un symbole que le paganisme , religion toute terrestre, n'avait pas et ne jpouvait pas avoir.

Les tours appartiennent donc aux église^; et, en ce point, les Allemands ont été mieux inspirés que les Italiens, Ceux- ci , en construisant leurs tours , les séparaient toujours des églises , et ne s'entendirent jamais à les rattacher à ces dernières. C'est ainsi gu'à Florence et à Pise , les tours se tiennent debout , près des églises ; c'est ce ou'on remarque aussi à Venise, à I égard des tours qui s'élèvent près de l'église Saint-Marc ; ailleurs même il ne s'en trouve pas du tout. Il y a plus : les Italiens ignoraient absolument l'art de les diminuer graduelle^ ment , et de les terminer en pointe : la tour de Pise n'est qu'un rond cylindrique qu'entourent au dehors des colonnes et des galeries. La tour de Fierence s'élève sous la forme d*un 'rectangle qui se termine par une surface plane ; fa tour de Venise aurait besoin de plus d'harmonie dans sa rondeur, et gle est loin d'égaler les monuments de ce genre que l'on voit en Allemagne.

Toutefois , on ne rencontre pas, dans ce dernier. pays , une règle invariable, ennemie de toute innovatioti originale; on y voit régner, au contraire, une admirable variété. Ici, c'est une tour qui é'élève siir le J^lus petit côté de l'église : par exemple, à Fribourg, à Berne, à Lflm; là, il y en a deux, comme à Cologne, à Strasbourg ; ou bien encore oe sont quatre tours qui s'élancent aux quatre coins de l'église , oommi à Bamberg; ou deux tours pkieéea aux extrémités d'une croix étroite,

L'UNI VKRS.

comme à Saint -Étienne de Vienne.

Ailleurs, ce sont deux tours sur le devant, afec une coupole sur la croix, oommeàRatisbonne; à Milan, c'est une tour placée sur le point d*interaection de la croix ; enin, dans quelques ▼illes d'Angleterre, le plus lonf^ côté de l'église apparaît comme le côte principal, et une tour s'élève au-dessus de l'entrée du milieu. Nous laissons à de plus habiles le soin de. discuter le plus ou moins d'avantage que présente chacun de ces procédés; mais on ne peut, dans aucun cas , par amour pour l'une de ces formes, déprécier toutes les autres (*).

acuLPruEB.

La figure humaine of!re au sculpteur un type si certain et si invariable , quMl semble que les erreurs et la décadence doivent être moins faciles dans cet art que dans l'architecture et dans la peinture; au moins doit-on y mieux distinguer le beau du laid; et, par une conséquence naturelle, la comparaison qu'on feut faire entre l'original et la copie doit porter plus rapidement à de grands progrès. Mais il n'en fut pas amsi au moyen âge; le sentiment du beau sembla s'être perdu. En Italie même , les chefs -d'oeuvre de la sculpture antique , si propres à instruire et a inspirer l'enthousiasme, étaient entièrement négligés. Et, si l'histoiré nous apprendque des peuples entiers n'avaient aucune idée de cet art , elle nous dk aussi que les Italiens , euxmêmes, avaient réellement perdu de vue les chefis - d'osuvre de l'antiquité ; et que ces chefis-d'oeuvre étaient si loin de leur servir de modèles, que même,' dans cet art, ils étaient restés bien inférieurs aux Allemands. En effet, aii onzième et au douzième siècle, on ne voyait sortir de leurs mains que ce qu'il y avait de plus laid, de plus informe t

(*) SouTeni on doiinail, comme le fit Durante , mn sent mysti<|ue aux divenet partiel d'une églite: les munullet dèitgoaient parfoii les juifa et lea païena qui aooouraienl dea quatre coinadu monde fers leChriat; la chaux éUdt le symbole d*un btûlaot amour etc.

c'étaient 6 les nionumeots qu*ib exposaient en public. On ne se bornait pas à traiter avec indifférence les chefsd'œuvre de l'art antioue, on allait jus-

au'à les briser; et les Byzantins ne onnèrent pas moins d'exem^es de cette barbarie que les Occidentaux.

Cependant peu à peu on commença à les utiliser, c'est4-dire , que des images païennes, des Baochus, des Vénus, turent portés dans les églises; ou bien encore on enterrait dans des sarcophages antiques des personnes de distinction ; par exemple, la mère de la comtesse Matbilde, le pape Innocent IV, etc. Dès lors, le gout des antiquités commença à se développer chez quelques fiarticuliers. Déjà, au temps de Frédéric I*', le cardinal Orsini en fit une collection; et Frédéric II fit, pour accélérer ce progrès, plus que n'ont fait bieji des princes des temps postérieurs. En 1162, le sénat romain ordonna de veiller, par tous les moyens possibles , à la conservation de la colonne Trajane : l'on menaça de confiscation, et même de la mort, (|uioongueenûreindraitcerflécret.

Une disposition anak^ue , prise à Ravenne, défendait de détruire les édifices et les ouvrages de l'art antique, et , en 1 238 , on alloua , à Vérone , cinq cents livres pour le rétablissement de l'ancienne arène.

Avant le treizième siècle, les progr^ de la sculpture sont peu sensibles : mais un compatriote de Frédéric II, qui demeura longtemps à Mapfes avee lui, Nicolas de Pise, vint et éleva tout à coup son art à une telle hauteur, que rien die ce qui avait paru depuis la chute de l'ancien monde ne put être comparé à ce qu'il exécuta. Issu d'une fiimille qui ne comptait pas un seul artiste, il sut cependant, par ses seuls efforts et par robservation attentive de l'art et du beau, 1^ faire iaillir, pour ainsi dire, l'un et l'autre au sein de la terre qui les tenait cachés (*). Mais on le sait : beaucoup ont des

n reçut lea premiers priocîpea de aon art de quelques sculpteurs grecs employés à la décoration du dome de Pise. Il se per-

yeux , et oMendant ne vôîent pas ; beaucoQp ont des mains , et ne scbiptent pas. De même que le Dante se tenait debout comme un géant au milieu de tous les poètes , ainsi , au milieu des sculpteurs , s'élevait Nicolas de Pise.

On admirera et on montrera toujours comme l'œuvre d'un puissant génie son tombeau de saint Dominique à Bologne, les chaires de Sienne et de Pise. Sort groupe de l*£nfent prodigue, à Bologne, est beau de style et de régularité ; et son Jugement dernier , ainsi que sa Chute des damnés, à Sienne, excitent l'étonnement. Supérieur à son siècle, Nicolas donnait à ses œuvres un caractère de sévérité qui rappelait , quoique imparfaitement encore, les beaux modèles de l'anti^ité.

Il fut aussi architecte habile. Son ^lise de la Trinité, à Florence, est d'un goât si simple et si pur, que, plus tard, Alichel-Ange , qui la nommait sa dame favorite, ne pouvait se lasser de l'admirer. C'est par lui , ou sur ses dessins, que furent construites la belle tour de Saint-Nicolas, à Pise; les églises de Saint-Aiitoine de Padoue, dei Frati, de Saint-Jean et de Saint-Paul, à Venise, et bien d'antres encore. Il en est de même du château de Capoue, qui était à la fois un palais et une forteresse (*). On croit même que les Augustales de Frédéric II, monnaie qui surpassait, pour l'exécution, toutes celles de l'époque, ont été frappées sous sa direction.

En mettant hors de ligne Nicolas de Pise, on doit dire que la sculpture allemande avait, de même que son architecture, devancé celle de l'Italie. Et

lectioima ensaile par Télude de divers fragmenU antiques , entre antres d*un basrelief représentant, «elon les uns, Méléagre et le sanglier de Calydon , selon les autres, Phèdre et Hippolyie.

(*) Un traité fort singulier fut conclu un jour entre Nicolas et la ville de fHenne: il ft*agissail de travaux de sculpture à exécuter; il deTait recevoir huit sokli par jour, le temps qu'il pourrait rester à Pise était détermine, et il rut stipulé qu'il ne |>ourrait entreprendre aucun autre ouvrage avant Tacconiplisaeœent de ceux qui faisutent TobjetUtt traité.

AGNK. 421

peut-être, cependant, ne pourrait-on opposer personne h Nicolas, si Ton ne savait que la chaire de Saint- Jean, à Pistoie, construite par un Allemand, pouvait être placée, pour la perfection , a côté des cliefs-d'œuvre du sculpteur italien.

oaPBVBsaii.

On trouve aussi , dans quelques pays , l'art de fondre les métaux et de les jeter dans le moule, ainsi que des travaux d'orfèvrerie trés-ing&ieux , exécutés souvent avec beaucoup d'habileté (*). En comparant, par exemple , les portes d'églises que fondit Bonanno

(*) Nous citerons quelques exemples :

Un archevêque de M ayence , contemporain d*<)thon m, fit faire une croix d'or. — L*évéqueOthondeKamberg (mort en ii3g).

trouva chez les Poroéraniens ie Stetlin , des sculptures, et, surlesmuraiMes,de$ images dlioromes et d'oiseaux, dont 1^ habitude^» étaient si habilement représentées, qu'on eût cni les voir vivre et respirer. — En ti54, JPrédéric I*' fil présent à un chapitre de Ravenne de la statue de la sainte Vierge en argent; deux anges et des flambeaux étaient à ses côtés. — Henri le Lion fit fondre et élever dans Brunswick un lion de bronxe. — Saint Louis, en mémoire de ce qu'il avait échappé à une tempête, fit fûre un vaisseau d'argent sur lequel on représenta par son ordre, également en argent, sesenfanu, les mAts , le gouvernail , les cordages , etc. Void où en était ce genre d'industrie en France sous le règne de Charles V, c'est-à-dire an milieu du quatorzième siècle.

« Ci dit les beaûtx et riches dons que le roy

Charles envoya à tempereur et son fils.

« ou l'empereur fu et toutes ses gens assemblez , vint le duc de Berrr, et dit que le roy le saluoit et lui envoyoit de ses joyaulx telz comme à Paris on les faisoit ; lors lui présenta une moult noble couppe d*or garnie de pierrerie, en la quelle avoit figure d'eftmail moult richement ouvré, Tespere {la sphère j du ciel , ou estoit le zodiaque , les signes, les planètes et estoiltes fixes, et leur

S mages ; et aussi lui présenta deux grands acons d*or, où estoit figuré en ymages eslevez {en reliej\ comment saint Jaquesmonsti-oit à saint Cbarlemaine le chemin en Espaignc par révélacion, et estoyent lesdb Itocons de coquilles. Si hii dit le duo dft Berry, bien gracieusement, que pour ce qnll

L'UNIVERS

9u douzième siècle, en Italie et en Sicile, en lea comparant, dîs-je, ainsi que les figures qui s'y trouvent, à celles qui vinrent de Constantinople pour l'église de Saint-Paul à Rome^ on voit que ces dernières sont bien inférieures aux premières. On trouvé dans le livre de Théophile, qui , selon toute apparence , était un moine lombard, oes détails fort instructifs sur P&rt de fondre les métaux, sur les instruments employés en pareil cas , et sur l'art et la manière de confectionner des assiettes , des coupes , des encensoirs, etc.

Il est fait mention aussi de travaux jur l'iToire, et de toutes sortes d'objets en verre, fort artistement tra- YaillÀs; par exemple, de poissons en ▼erre.

Les cartes géograi^iques et les globes terrestres nN^atent pas inconnus. Le roi de Sicile , Roser, fit exécuter un globe d'argent du poids de huit cents marcs. Le chanoine Henri de Mayence dessina une carte générale à l'usage de l'empereur Henri V.

L'auteur des Annales de Colmar en es-

etloit petteriB , lui envoyoil le roi des od- [uillei; encore lai préteniA un grand hansp sorte de coupe ou fiaeon) d'autre fooon, un gobeUet et une esguierre, toul d'or, garnis de pierrerie et esmailliei de diverM» nçons, deux grans poz d*or à testes de lions.

Item , à son fils furent présentei quatre grans pot, un gran gobellei , une esguierre, tout d*or, garnis de pientrie ; et oultre cela, une ceinture d'or longue garnie de riche pierrene, du prix de huit mille frans. Desquels présens rempereur faisoit merveilleusement grant conte , et moult mercioit le roy ; si nst son filz.

Après, en suivant, ci tous ses princes fti présentée vesselle d'or et d'argent, si largement et à si grant quantité que tous s'en èsmerveillojrent , et tant qu'il n'v ot si petit officier, de quelque estât qu'il fust, qui par lé roy ne reoeu^sent présent : mais quoy et quelz se passe la chronique , pour cause de briefté ; si réputèrent moult ceste grant lar^ece et moult louèrent, mercierent tX magm&erent, comme raison estoit, le roy de Frauce.

(livre des fais et bonnes mœurs du sage fsiy Charles T, ch. 46.)

quissa une sur doute pardiemaos.

Quand la flotte de saint Louis se trouva en danger en se rendant à Tunis, ce prince se fît apporter la carte, qui loi apprit qu'on touchait au rivage.

DE LA piurrumE.

L'opinion commune, qui cependant n'a été émise pour la première fois que par Vasari,c*est qu'au moyen âge l'art de la peinture avait entièrement disparu , et n'était plus en usage dans aucun des pays chrétiens de l'Occident. Suivant cette opinion, Cimabué aurait le premier donné à cet art une impulsion subite et nouvelle ; et, instruit par des Grecs, il l'aurait porté à ime bautetir extraordinaire. Mais cette opinion est entièrement erronée : car 1* on peignit à toutes les époques ; au douzième et au treizième sièae surtout, on voit un crand nombre de peintures qui remontent à une époque bien antérieure à Cimabué, et qu^il serait trop long de rapporter id {*).

3« Cimabué eut des prédécesseurs, tels que Guenta de Pise , Guido de Sienne, qui ne le hii cèdent en auciuie £içon. il fout donc, ou les plac^ à la téte des artistes de cette première renaissance, ou ne regardier Cimabué que cooune ayant fermé la série des peintres du moyen âge; et alors on doit nécessairementnlacerGiotto avant lui , pour les progrès qu'il a foit ûire à l'art.

(*)Nousciteroniseulementqiidqiieseiem- ' pies c^ui concernent l'Allemagne et l'ItaUe : Le roi Henri I*% de race saxonne, fit peindre dans sa salle à manger (en 934), sa victoire sur les hongrois. — En iioS, Crioialdi, abbé de Casauria dans rAbratia, orna son palais de peintures diverses et de quelques histoires tunées de i'AneieaTeala- ,Bent. — Gilbert, sur la grande croÎK qu'il avait fondue en argent, fit peindre et représenter l'image et la passion du Sauveur. ^ En liai, rantipape Burdin fut peint à Rome aux genoux du pape CaKxte. — En 1 180, Clément ni décora le pabûs de Latrao de peintures. Nous avons parlé plus haut du iableau représentant l'empereur Lothaire au moment oè il reçoit des mains du jpape la oouronne impériale.

3« En supposant même que, dans Torigine et a des époques antérieures , des artistes grecs eussent représenté quelques-unes de ces Ûgures, dont le tjrpe demeurait toujours le même, des sainte Vierge, des Christ, des saint Jean, etc., toujours est -il que ces figures de\inrent , pour ainsi dire, une propriété commune parmi les artistes de toute la chrétienté ; et les Byzantins , venus plus tard , n'ont rien

Ïiu y ajouter. Ils peignaient d'ailleurs brt mal ; et , quand bien même quefques artistes occidentaux auraient été a leur école, ils n'auraient pas, nour cela , ouvert une voie meilleure a rart. Mettre en rapport Cîmabué et les Byzantins , c'est , en d'autres termes, reconnaître que l'artiste ne s'est pas éloigné des errements qu'il a trouvés sur son chemin ; mais rien ne prouve qu'il ait eu des maîtres grecs; et il est plus vraisemblable que ce fîirent les Pisans et les artistes de Sienne, ses voisins , meilleurs peintres que les Byzantins, qui eurent le plus d'influence sur^lui.

4« Dès le douzième siècle , et il en existe des preuves , on n'exécutait plus seulement des sujets empruntés au christianisme, on traitait même des sujets historiques très • étendus ; et il n'y a aucun fait qui autorise à croire

Sie l'on se soit servi de modèles crées, 'ailleurs, on voit de bonne neure ces sortes de sujets s'éloigner dans l'exécution du mode défectueux des Byzantins ; et cela , bien avant au'on songeât h p^ectiomier les tableaux d'église, puisque Von croyait que toute innovation à cet égard était contraire à la conscience et à la religion.

Nous n'avons pas à résoudre ici la question de savoir si l'on connaissait déjà , au douzième et au treizième siècle, l'art de peindre à l'huile. On peignait communément sur bois; souvent aussi sur toile, ou sur du parchemin que Ton étendait sur bois. On recouvrait le bois lui-même d'une couche do gypse, recouverte elle-même de terre bolaire rouge , avec de l'or et du ▼ermilloD par-dessus. Il entrait sans

doute, dans la détrempe, un mélange de mastic et d'huile éthérée ; elle perdait ainsi son ton fade pour en prendre un plus brillant et plus vif! Quelquefois encore on donnait aux tableaux une couche de cire très-fine.

La peinture en mosaïque parait à toutes les époques; mais les ol)jets(ie comparaison se multiplient au douzième et au treizième siècle. Ce eenre prévalut , il est vrai , dans les églises; cependant le Florentin Mino exécuta »

en 1225 , des travaux qui surpassent de beaucoup ceux qui, à Venise , offraient du rapport avec cê qu'on fai- ^it en ce eenre à Constantinople. Au onzième et au douzième siècle, il existait à Rome des écoles de peinture en mosaïque; et, en 1141 , un Italien exécuta, a Trévise, des pavés en mosaïque. Des travaux du même genre eurent lieu en Allemagne.

La peinture sur verre était alors dans, tout son développement ; et pour ne citer qu'un seul exemple , c'est ainsi qu'en 1140, Suger fit représenter sur aix fenêtres de l'abbaye de Saint-Denis, les principaux événements qui signalèrent les croisades.

On n'embellissait pas seulement les vêtements, les rideaux de l'église, de peintures et d'images, mais on y tissait même des peintures dont le svjft était tiré de l'Écriture sainte (*).

La peinture en miniature servait surtout à orner les manuscrits. On connaissait aussi la pelature sur émail.

Le nombre des artistes ét^it sî coasidérabie au treizième siècle , qu'ils formèrent des associations assurément plus actives que ne le furent plus tard certaines académies, et d'ailleurs beaucoup plus éclairées aussi que ne l'étaient les corporations des simples artisans, j^es avaient à leur tête les maîtres les plus distingués , qui , diaprés des fègie-

(*) Quand le pape Innooent IV vint à Milan en ii5i , on envoya k m rrncontre mille enfants. Us étaient milrés, et sor chaque mitre on avait ref résenté le saint-père. — En Tan laoo, des tapis portant des sujets tirés de l'Apocalypse, furent tissés en Bavière, — OnterappeU^lecoftiuned'OthoAlL

4U vvm

meots déterminés, prenaient soin des dépenses et des rentrées pour en rendre compte ensuite, et proposaient Tadmission des nouveaux membres. Voici ce qu*on lit dans les règlements des peintres de Sienne en 1400 : « Tout « procède de Dieu et des choses divines; « car on ne peut rien accomplir sans « science , amour et puissance , attri- « butsdelaTrinité. SaintLuc est lepro- « lecteur invisible de la peinture. Les « membres de l'association doivent vi- « vrt unis, et nul ne doit marcher sur a les brisées d*un autre. Les étrangers « qui voudront travailler auront un droit « a paver. Personne ne doit refuser uti « emploi dans la société. Lechefnommé « par élection jouit de plusieurs droits; « et les élèves doivent surtout se sou- « mettre aux règlements. Celai qui * porte plainte contre un membre est « tenu de déposer un gage; si la plainte « est injuste, il perd le gage. Que per- « sonne ne se permette de révéler les «( secrets de la société, ni de prendre, « contrairement à ses devoirs , de Tor « ou de Targent faux, ni des couleurs « fausses. »

Le droit exclusif d'exécuter des travaux d'art est si peu naturel , qu'en aucun temps un tel droit n'a pu être proclamé. Toutefois, l'église Saint- Pierre , à Rome , s'arrogea à elle seule le droit de peindre et de faire fondre les images ae? apôtres saint Paul et saint Pierre. Peut-être obtint-on |)ar ce moyen le doubfe résultat de maintenir sans altération le type de la physionomie de ces apôtres, et de retirer de la vente de ces images aux pèlerins, les moyens d'entretenir l'église.

On tenait bien phis encore à se procurer de véritables images du Christ et de la Vierge ; mais alors déjà S'éle- Taient des doutes à cet égard. Un ermite grec apporta , en 1 160, à Bologne, le prétendu portrait de la Vierge , fait par saint Luc l'évangéliste. En Tan 1207 , des Grecs et des Vénitiens se querellèrent si fort au sujet du plus ou moins d'authenticité d'une image de la Vierge, à Constantinoi)le , qu'il fallut qu'Innocent III intervînt ; if fit même entendre, à cette occasion, que les

Grecs semblaient attadier trop de prix à la vertu de cette image ; qu^nn tel cult« méritait d'être désapprouvé comme superstitieux. En l'an 1249, le chapelain du pape lit présent à un couvent français d'une ima^ du Christ; Il en accompagna l'envoi des paroles suivantes : a Ne vous étonnez pas de voir « un teint jaune et pâle à cette image: « ainsi l'ont faite 1 ardeur du soleil et « les souffrances, comme le dit le saint -« cantique. »

Nous avons déjà fait i^emarquer, en divers endroits, le rapport intime et nécessaire qui liait l'art à TÉglise, et comment l'Église entière , papes , prélats, chanoines et monastères, en favorisaient le développement (*). On se faisait une loi d'y consacrer les biens de l'Éclise, et, quand il y avait doute à cet égard , les papes accordaient des autorisations. Souvent les prêtres et les évêques eux-mêmes étaient artistes , et surtout habiles architectes , comme leurs œuvres le prouvent assez d'elles-mêmes. Quant aux travaux d'architecture , on ne faisait aucune objec-

. (*) « Entre autres choses grandes et nobles qu'a faites Suger, il appela des divers points du royaume des ou\Tiers de tonte espèce, ma^ns, menuisiers, peintres, forgerons, orfèvres et lapidaires, tous renom-» més pour leur habileté dans leur art, et voulut qu'ils consacrassent le bois, la pierre, l'or, les diamants, et toutes les autr«*ê matières précieuses, à rehausser la ^oire des saints martyrs et à rendre leur église neu^-e, Tasteel brillante, de vieille, petite et obaaire qu'elle était autrefois : en cela son espoir ne fut pas déçu, et la fortune ne le trahit pas. Si Ton veut savoir combien ses désirs furent servis par le talent et couronnés d'uo heureux succès, de superbes ouvrages le proclament hautement H enrichit de plus cette église d'un précietu et abondant mobilier , c'est-à-dire, de vases d'or et d'argent , de fioles d'onyx , de sardoine, d'émeraude et de cristal , d'étoffes de pourpre, de rol^es brodées d'or et d'habits entièrement de soie ; à tout cela il ajouta des ouvrages en verre et en marbre qui ne soot pas à dédaigner , et augmenta le nombre des vases sacrés (*), »

r *) Le moiM GnOlaiinic, Vit de Sogar» Ut. tu

tion; mais on se demanda souvent, dans plusieurs monastèires, et notamment chez les religieux de Citeaux et chez les franciscams, si des statues, des peintures sur verre et sur murailles , si des mosaîq^ues , n'étaient pas des œuvres vaines, inutiles et purement destinées à flatter les sens.Toutefois, les décisions (*) qui tendaient à interdire ou à limiter ces travaux ne reçurent jamais une entière exécution; et l'opinion plus raisonnable, que Fart et la religion ne sont pas ennemis l'un de l'autre, triompha bientôt de cette première opinion toute mabométane , et que plusieurs congrégations , celle de Ôluni, par exempte, combattirent toujours*

CHEVALEBIE.

A côté de la littérature et des arts, il .faut placer la chevalerie, la grande q>opée du moyen âge.

« Il est d'usage , dit Tacite, en parlant des Germains , qu'aucun d'eux ne

i)renne les armes avant que la tribu 'en ait jugé capable. Alors, dans l'assemblée même, un des chef^,ou le père, ou un parent , revêt le jeune homme de l'écu et de la framée. C'est là leur toge ; c'est chez eux le premier honneur de la jeunesse. Avant cette cérémonie, ils ne paraissent être que des membres de la famille, alors ils deviennent membres de la république.» Ainsi chez les anciens Germains , la prise d'armes était un acte national , une cérémonie publicfue. Cette coutume ne périt pas avec l'mvasion ; on a vu Charle-

(**) Déjà Bernard de ClaiiTaox s*élève rontre les peintures qui ne représentent que des sujets profiiuies. — Une décision du chapitre de Ciieaux de Tan la x 3 , est ainsi conçue : « Qu'il ne soit phis fait dans Tordre aucune peinture; qu'il u*y ait pour toute sculpture que Tiroa^ du Christ; quil n'y ait non plus aucune diversité dans les pavés, ni dans le Inxe des édifices. » — En 1260, une décision des franciscains porte qu'à l'avenir la feuétre principale, celle qui est derrière l'autel, pourra seule être peinte, et qu'on n'y représentera toutefub que le Christ, la Tierge, saiot François et saint Antoine.

magne ceindre solennellement l'épée à son fils Louis le Débonnaire , qui conféra le même honneur avec la jpéme solennité à Charles le Chauve en 838.

Ce que fait l'empereur , les princes et les chefs féodaux le foiit aussi à son exemple; et quand le ûls d'un seigneur est parvenu à l'âge d'homme, on le déclare admis au rang des guerriers en lui ceignant l'épée. La religion, qui alors présidait à tous les actes de la vie , entoura de certaines cérémonies religieuses l'entrée dans le monde du nouveau chevalier. Puis l'Église et la poésie s'emparèrent de cette vieille coutume {;ermanique pour en faire une des mstitutions caractéristiques du moyen âge.

EicSPTIOir DES CBSVALURS.

Le jeune homme, Técuyer, qui aspirait au titre de chevalier, était d'abord dépouillé de ses vêtements, et mis au bain , symbole de purification.

Au sortir du bain , on le revêtait d'une tunique blanche , symbole de pureté ; d'une robe rouge, symbole du sang qu'il était tenu de répandre pour le service de la foi ; d'une saye ou justaucorps noir, symbole de la mort qui l'attendait, ainsi que tous les hommes.

« Ainsi purifié et vêtu , le récipiendaire observait pendant vingt-quatre heures un jedne • rigoureux. Le soir venu , il entrait dans l'église et y passait la nuit en prières, quelquefbis seul , quelquefois avec un prêtre et des parrains qui priaient pour lui.

« Le lendemain , son premier acte était la confession ; après la confession, le prêtre lui donnait la communion ; après la communion, il assistait à une messe du Saint-Esprit , et ordinairement a un sermon sur les devoirs des chevaliers et de la vie nouvellé où il allait entrer. Le sermon fini , le récipiendaire s'avançait vers l'autel , l'épée de chevalier suspendue à son cou ; le

firêtre la détachait, la bénissait et la ui remettait au cou. Le ^récipiendaire allait alors s'agenouiller devant le seigneur oui devait l'armer chevalier :

« A quel dessein , lui demandait le sei-

< gneur, dësirez-vous entrer dans Tor- « are ? si c'est pour être riche , pour « vous reposer et être honoré sans « faire honneur à la chevalerie , vous « en êtes indigne , et seriez à l'ordre « de chevalerie que vous recevriez , ce « que le clerc simoniaaue est à la pré- « lature. » Et sur la réponse du jeune homme qui promettait de se bien acquitter des devoirs de chevalier, le seigneur lui accordait sa demande.

«Alors s^approchaient des chevaliers et quelquefois des dames , pour revêtir le récipiendaire de tout son nouvel équipement; on lui mettait 1"^ les éperons , le haubert ou la cotte de mailles, S* la cuirasse, 4° les braslards et les gantelet^; 5* enfin on lui ceignait Tépée.

« Il était alors adoubé, c'est-à-dire, adopté , selon du Can^e. Le seigneur se levait, allait à lui, et lui donnait Taccoladey ou accolée, ou colée, trois coup^ du plat de son epée sur l'épaule ou sur la nuque, et quelquefois un coup de paume de là main sur la joue, en disant : « Au nom de Dieu, de saint « Michel et de saint George, je te fais c chevalier. » Et il ajoutait quelque- ^ fois : « Sois preux , hardi et lojàl. »

«Le jeune nomme ainsi arme chevalier, on lui apportait son casque , on lui amenait un cheval ; il sautait dessus , ordinairement sans lejsecours des étriers, et caracolait en brandissant sa lance, et faisait flamboyer son épée. Il ;sortait enfin de l'église, et allait caracoler sur la place , au pied du château, devant le peuple avide de prendre part au spectacle.

DITOIRS DIS CHITALIERS.

«Ces cérémonies adievées, les récipiendaires juraient :

V De craindre , révérer et servir Dieu religieusement , de combattre

Sour la foi de toutes leurs forces , et e mourir plutôt de mille morts que de renoncer jamais au christianisme;

T De servir leur prince souverain fidèlement , et de combattre pour lui et la patrie très-valeureusement ; 3* De soutenir le bon droit des plus

faibles, comme des veuves , des orphelins et des demoiselles en bonne querelle, en s'exposant pour eux selon que la nécessite le requerrait, pourvu que ce ne fût contre leur honneur propre, ou contre leur roi ou |)rince naturel ;

4* Qu'ils n'offenseraient jamais aucune personne malicieusement, m n'usurperaient le bien d*autrui , mais plutôt ou'ils combattraient contre ceux qui le feraient ;

S"" Que l'avarice , la récompense , le

fain et le profit , ne les obligeraient faire aucune action , mais la seule gloire et vertu;

6® Qu'ils combattraient pour le bien et pour le profit de la oiose publique;

7"* Qu'ils tiendraient fet obéiraient aux onires de leurs généraux et capitaines qui auraient droit de leur commander;

8^ Qu'ils carderaient l'honneur , le rang et l'orare de leurs compagnons , et qu'ils n'empiéteraient rien par orgueil , ni par force, sur aucun d iceux ;

9* Qu'ils ne combattraient jamais accompagnés contre un seul , et qu'ils fuiraient toutes fraudes et supercheries;

Qu'ils ne porteraient qu'une épée , à moins qu'ils ne fussent obligés de combattre contre deux ou plusieurs ;

1 1» Que dans un tournoi ou autre combat à plaisance , ils ne se serviraient jamais de la pointe de leur épée;

l2o Qu'étant pris en un tournoi prisonniers, ils seraient obligés, par leur foi , par leur honneur, d'exécuter de point en point les conditions de l'mprise; outre qu'ils seraient obligés de rendre aux vainqueurs leurs armes et leurs clievaux , s'ils les voulaient avoir, et ne pourraient combattre en guerre ni ailleurs sans leur congé;

13» Qu'ils garderaient la foi inviolablement à tout le monde, et particulièrement à leurs compagnons, soutenant leur honneur et proot entièrement en leur absence ;

140 Qu'ils s'aimeraient et s'hononeraient les uns les autres, et se portç-

raifnt aide et secourt toutes les fois (ue Tooeasion s'en présenterait;

15* Qu'ayant fait voeu ou promesse d'iJler en quelque queste ou aventure étrange , ils ne quitteraient jamais les armes, si ce n'est pour le repos de la nuit;

16* Qu'en la poursuite de leur gueste ou aventure, ils n'éviteraient pomt les mauvais et périlleux pssages , ni ne •e détourneraient du droit chemin, de peur de rencontrer des chevaliers puissants , ou des monstres , bétes sauvages, ou autre empêchement que le corps et le courage d*un seul homme peuvent mener à chef;

17* Qu'ils ne prendraient jamais aucun gage ni pension d'un prince étranger;

18* Que commandant des troupes de gendarmerie, ils vivraient avec le plus d'ordre et de discipline qu'il leur serait possible, et notamment en leur propre pays, où ils ne souffriraient jamais aucun dommage ni violence être ûiits ;

19* Que , s'ils étaient obligés à conduire une dame ou damoiselle, ils la ■erviraient , la protégeraient et la sauveraient de tout danfl;er et de toute offense , on ils naourraient à la peine ;

20« Qu'ils ne feraient jamais violence à oamesou à damoiselles, encore qu'ils les eussent gagnées par armes , sans leur volonté et consentement;

21« Qu'étant recherchés de conobat pareil, ils ne le refuseraient point, sans plaie, maladie ou autre empêchement raisonnirf>le;

22« Qu'ayant entrepris de mettre à chef une emprise, ils y vaqueraient an et jour, s'ils n'en étaient rappelés pour le service du roi et de leur patrie ;

33* Que s'ils faisaient un vœu pour acquérir quelque honneur, ils ne s'en retireraient point qu'ils ne l'eussent accompli ou l'équivalent;

14* Qu'ils seraient fidèles observateurs de leur parole et de leur foi doniM§e , et qu'étant pris prisonm'ers en Iwnne guerre , ils payeraient exactement la ran^n promise, ou se remettraient en pnson au jour et temps con- •ve«M> promesse, à peine

Page 1