UGNE
d'être déclarés infâmes et parjure^;
26* Que , retournés à la cour oe leur souverain, ils rendraient un véritable compte de leurs aventures, encore mën)e quelles fussent quelquefois à leur désavantage, au roi et au greffier de l'ordre, sous peine d'être privés de Tordre de la chevalerie ;
Se^'Oue sur toutes choses, ils seraient fidèles, courtois, humbles, et ne failliraient à leur parole , pour mal ou perte qui leur en pût advenir (*). »
La poésie imposait aussi ses conditions. Elles sont résumées dans une ancienne ballade d'Eustache Descharops, citée par Sainte-Palaye.
Vont qui TOttlei rordre d« dMTtW.
n Toas cMiriOTt «eoer aooT^«
DerotoiMol «n waiton ▼«illier«
Pechie lUr, orf oHI et Tînenie :
L'Église deves deffiendr* ,
La Tcfre, aasei rorpbeaîn entrepnDdnt
E«tre kardU el le peaple gardert
ProdoDS, loyaulx sana rien de raotrat prendre t -
Ainsi se doil cheraHer f oarerner.
Hamlile coer ait ; tondis (**) doit traraiUar Et poorsair faits de chevalerie { Goerre lojrd, esire frand ▼ojagier, Toimoia soir (***) et jooster po«r sa Boia. II doit i tout nonnear tendre »
Si c'oiD ne puist de Ini blasme répandre» lie lasdaeté en ses eravrep tninrert Et entre tons se doit tenir le aseodra» Ainsi se doit gonremer ckeralicr.
Il doit amer snn setf neur droitniier»
Et dessus tons garder sa seignenriei Largesse avoir» cstre rrai jnstieUrj Des prodooMS snir la eoBpaifaln, LeofB dis oir «t apprendre Et des raillands les prôaesaes cointendff , Afin qu'il pnist les grands faits aoieter» ConMM jadis fis! le mi Alesandre t Ainsi se doit chevalier gonverner (****)•
OROSsiiniri du CHiTAUtRi allikasm.
Mais ces obligations, ces devoirs étaient-ils mis en pratique? Nous savons malheureusement le contraire, car il n'y a nulle époque peut-être où l'on rencontre plus de crimes, plus de
{*) M. Guizol , Histoire de la dviliiation en France.
(*•) Toujours.
{***) Sui\Te.
(••*•) Poésies manuscrites d'Eustache Des^ c/tamps, dans Sainte-Palaje, Mémoirei sur la chevalerie, 1. 1, p. 144.
LUMVERS.
violences qu'eau moyen âge ; il }[ en a peu où les mœurs aient été aussi brutaies. Les chevaliers allemands étaient EKrins que d^autres exempts de cette grossièreté.
a Pleins de force et de courage, dit M. de Laborde insensibles aux intempéries des saisons, persévérants dans les entreprises, d'une fidélité et d'une constance inébranlables, les che- Taliers allemands eussent été de parfaits modèles de vertu et d'honneur, si la rudesse de leurs mœui;s n'avait déparé la noblesse de leur caractère.
Nés aux sommets des rochers, passant leur enfance dans les forêts, ils recevaient à peine les premiers principes de l'éducation. Loin des cours étrangères , où régnaient déjà la grâce et la galanterie, leur jeunesse se perdait à la suite de quelque chevalier ooscur, ppu capable de les' instruire. Gœtz de Berlicnincen, à la Biain de fer, raconte dans rhistoire de sa vie, qu'il vécut cinq ans à la suite d'un de ses cousins, Conrad de Berlichinçen , uniquement occupé à seller et à brider des chevaux , à porter le casque et la lance de son maître , et à remplir dans son château toutes les fonctions de la domesticité.
Ceux qui étaient d'un rang plus distingué ne recevaient pas une meilleure éducation. Le comte Guillaume de Hollande était écuver et simple seicneur Jorsqii'il fat élu roi des Romains. Les dievaliers ne connaissaient d'autres occupations que les exercices du corps, les courses à cheval et les plaisirs de la table; fidèles en cela aux habitudes de leurs pères et h ces usnéternellement consacrés dans le Nord. «Apprenez-moi, dit Gengler dans l'Edda, quelles Sont les occupations des héros lorsqu'ils ne sont point assis à boire. — Tous les jours , repond Har, aussitôt qu'ils sont habillés, ils prennent leurs armes et entrent dans la liçe. Là ils se battent jusqu'à ce qu'ils se soient coupés en morceaux; mais aussitôt que rheure du repas approche, ils remontent sains et saufe, et re-
(*) Voyage pittoresque en Autriche, l. II, p. 6e.
tournent boire dans le palais d'Odin. »
«Ce goût déterminé pour le vin était si général en Allemagne, que plusieurs princes de l'Empire se réunirent pour en modérer les excès. Nous avons vu plus d'une fois les Italiens reprocher aux Allemands leur penchant h l'ivrognerie, que du reste le temps ne parvint guère a affaiblir. Ainsi, en 1534, nous voyons l'ordonnance du tournoi d'Heilbron contenir des défenses sévères à cet égard. Cette ordonnance, rédigée par les électeurs de Trêves, de "Wurtzboui^, de Spire et de Ratisbonne, par cinq comtes palatins du Rhin y par le margrave Casimir de Brandeboui^ et le landgrave Philippe de Hesse, est conçue en ces termes :
« Après avoir assisté en personne au «tir de l'arbalète des artisans de « Heidelberg, nous nous sommes tous « convaincus que l'usage grossier des « jurements et les excès de vin occa- « sîonnent une foule de maux dans la « nation allemande ; c'est pourquoi , « nous tous électeurs ou princes sus»
« mentionnés, nous nous sommes en- « gagés d'un commun accord, à U « louange de Dieu tout-puissant, de « nous abstenir, en ce qui nous con- « cerne personnellement, de jurer, de « blaspliémer et de uous enivrer, ou « du moins à ne plus le faire qu'à moi- ^ tié , zur ganzhcher oder am tomig- « stem hcUber Abstelhmg. Nous or- « donnons en même temps, sous menaoo « d'une peine spéciale, a tous nos fone- «tionnaires supérieurs et inféreurs, « aux officiers et employés de la cour, « à nos sujets et à leurs parents , de « suivre notre exemple. Les chevaliers « sous notre juridiction sont également « invités à nous imiter et a ne plus se « livrer au blasphème, ni à l'ivrogne- « rie, ou du moins à ne le faire qu'à « moitié. »
« Un singulier personnage présidait aux festins en Allemagne et s^appriait Tordpnnateur du silence, Stiisekweigeth Gebieter. Son emploi était de se tenir debout près d'un pilier dans la salle du repas, et de frapper avec son bâton contre ce pilier, pour imposer silenot lorsque la dispute ou Tivresse ocoa-
sionnait qudqae excès. La trace de cette fonaiou existe à la cour impériale, dans remploi connu sous le nom de Oberxtabel'Meister. »
«ALAJITBRII DES CBKVALIBR8. — XHFLUBHCB DR LA F&MMB AU HOTES AOB.
Mais à côté de cette vie grossière, le cbristianisme avait été assez tort pour présenter un idéal de pureté et de dévouement , qu*il tendait toujours à faire mettre en pratique : il n*avait pas réussi sans doute aux douzième, treizième et quatorzième siècles ; mais c'était déjà beaucoup d'avoir placé audessus de cette société orageuse un idéal moral dont les hommes devaient tendre sans cesse à se rapprocher.
Voici un fragment d'un vieux livre où se trouvent mises en action cette loyauté et cette pureté que recommande la poésie chevaleresque. « Le temps de lors estoit en paix, et deme« noient grant lestes , et grant joyeusetés, et toutes manières de chevalerie de dames et damoiselles se assembioient là où ils sçavoient les festes qui estoient faites menu et souvent. Et là venoient par erand honneur les bons chevaliers de celiuvtems ; mais s'il ad venoit par aucune adventure que dame ne (ou) damoiselle que eut làauvais renom, ne qui fut blasmée de son honneur, se mist avec une bonne damoiselle de bonne renommée, combien qu'elle feust plus gentil-femme, ou eust plus noble et plus riche mary, tantost ces bons chevaliers de leurs droits n^avoient point de honte de venir à elles devant tous, et de prendre les bonnes et de les mettre au-dessus des blasmées, et leur disoient devant tous : « Dame , « ne vous déplaise, si cette dame ou « damoiselle va devant , car combien • qu'elle ne soit pas si noble, ou si «riche comme vous, elle n'est point « blasmée , ains est mise au nombre des « bonnes , et ains ne dit l'on pas de « vous, dont il me deplaist; mais l'on « fera honneur à qui l'a desservi {mé- « rUé) et ne vous en mereveillez pas. » Ainsi parloient les bons chevaliers , et mettofent les bonnes et de bonne re-
nommée les premières dont elles mercioient Dieu en letir cueur, de elles estre tenues nettement , par quoy elles estoient honorées et mises devant. Et les autres se prennoient au nez et bais* soient le visage, et recevoient de grant vergognes. Et pour ce estoit bon exem-
{)le a toutes gentil-femmes, car pour a honte qu'elles oyoient dire des autres temmes , elles douDtoient et crai-
gioient de faire mal à point. Mais, ieu mercy, aujourd'hui on porte aussi bien honneur aux blasmées coaune aux bonnes, dont maintes y prennent mal exemple , et dient que c est tout ung, et gue Ton porte aussi grant honneur à celles qui sont blasmées et difiamees comme l'on en fait aux bon- , nés ; il n'y a force à mal faire; tout se passe : mais toutes fois c'est mal dit et mal pensé, car en bonne foy combien qu en leur présence on leur face honneur et courtoysie, quand l'en est parti, d'elles l'en en bourde. Mais je pense que c'est mal fait et qu'il vauiseit encore mieux devant tous leur montrer leurs fautes et folies, comme on faisoit en celluy tems dont je vous ai parlé. Et je vous diray encore plus comme j'ai ouï raconter à plusieurs chevaliers 9ui virent celluy messire Geoffroy qui disoit que, quand il cbevaucboit par les champs, et il veoit le chasteau ou manoir de quelque dame , il demandoit toujours à uni il estoit , et quant on lui disoit : // est à celle, se la dame estoit blasmée de son honneur, il se fust tort avant {détourné) d^une demi -lieue, qu'il ne fust venu devant la porte ; et la prenoit un petit de croye qu'il portoit,*et notoit cette porte, et en faisoit un sij^net et s'en venoit. Et aussi au contraire quand il passoit devant l'hostel de dame ou damoiselle de bonne renommée, se il n'avoit trop grant haste, il la venoit veoir et huchoit : « Ma bonne amye, « ou ma bonne dame ou damoiselle , « ie prie à Dieu que en ce bien et en oest « honneur il vous veuille maintenir au « nombre des bonnes; car bien devex « estre louée et honorée. » Et par celle voye les bonnes se craignoient et se tenoient plus fermes de faire chose
LUNIVERS.
dont elles peussént ^rdre leur bon* neur et leur estât. Si rouldroye que eelluy tems fUst revenu , car je pense qu'il n'en seroit pas tant de blasmées , comme il est à présent (*). »
On le voit: entre la perfection idéale prescrite par les lois de la chevalerie , et la grossièreté de la vie pratique , se trouvait la femme, comme pour faciliter la transition. Au moyen âse, la femme a une importance qu'elle ne possédait pas autrefois. Dans l'Orient, la femme, dégradée , avilie, est la servante et l'esdave de l'homme ; il s'en sert comme d'un jouet pour amuser ses voluptueux loisirs ; sa vie s'écoule dans la réclusion, dans la solitude et l'ennui du sérail, dans le vide de l'âme et du cœur; elle reste inconnue, invisible à tous les yeux, elle n'a pas même un nom. Dans la Grèce, elle est encore achetée comme un arpent de terre, et le gynécée remplace le sérail. Cependant, là aussi, ene commence à se relever de sa dégradation.
« En Grèce, l'homme, tout à la fois orateur et guerrier, passant incessamment d'un combat à un autre , ne peut chercher ses plaisirs dans la vie molle et voluptueuse de l'Asie. L'amour d'une femme suffit à son cœur que déjà tant d'autres passions remplissent, et, ap* pelé à cha<|ue instant du jour sur la place publique , il lui faut bien laisser celle qu'il a prise pour épouse veiller sur le oerceau de leurs enfants. Aussi la femme sait là ce ^ue c'est qu'être mère, et elle s'asseoit seule avec son époux au foyer domestique.
« La Grèce , monde de l'art et de la beauté, aimait la femme comme une belle chose qu'elle craignait de flétrir. A Rome, ville de soldats qui ne connaissaient et ne voulurent connaître que la guerre « l'épouse n'eut d'autre mérite que de rournir à l'État des guerriers robustes. Là aussi elle est seule dans la maison conjugale, mais elle y est au-dessous du père de famille , elle est en sa possession, in manum viri; S'il veut, il pourra la céder, car elle
Samte-Ptiaye, Mémoires sur U chevidcrie, 1 1, p. i47*
est son bien : qu^elle boive du Tin « dérobe les clefs ou commette un adiiltère , il lui sera permis de la mettre à ' mort sans juges, sans témoins. Encore si la femme avait pu garder cette place au foyer domestique , peut-être un jour aurait -elle su adoucir la loi ; mais elle y est bientôt coudoyée par une femme étrangère. Rome, en efiet, n'avait pu impunément dompter le monde ; elle le tenait enchaîne, mais il s'en vengea en lui donnant ses vices. L'Orient surtout, à cette époque de honteuse dégradation, infiltra goutte à goutte dans les veines du cplosse, se corruption et ses impureté. Bientdt plus de femme qui pût lever un front chaste dans Rome. L'ancienne matrone devint la Messaline du poète ou la grande prostituée de l'Apocalypse, qui, couverte de pourpre et d'écarlate, parée d'or, de pierres précieuses et de perles , tient en ses mains un vase d'or plein d'abominations et d'impuretés , où les hommes viennent s'enivrer de vin de la prostitution. Instrument de cette corruption effrénée, la femme en fîit punie par le mépris de ceux-là mênte dentelle servait les honteux plaisirs:
ils craignaient de se souiller en élevant jusqu'à eux cet être dégradé ; et H fallut, pour que l'on vît encore quelques unions légales, qu'Auguste et ses successeurs donnassent des privilèges au mariage {*).
« Mais voici qu'un nouveau jprodî^ apparut au ciel. « Je vis , dit le disci- « pie bien-aimé du Qirist, je vis une « femme, vêtue du soleil, avec la lune « sous ses pieds, et sur sa téte unecou- « ronne de douze étoiles ; puis un dra- (( ffon immense qui avait sept têtes et « dix cornes , et sept diadèmes sur ces « sept têtes, s'arrêta devant elle pour .« dévorer le fils qu'elle allait enfanter. « Mais l'armée des anges descendit du
(*) Par la loi Julia, rendue 17 ans avant J. C. Elle ordonnait le mariage eC récompensait par la concession de cerUius pririféges ceux qni le contractaient. Pour multiplier les unions légales , Auguste alla jus-
2u*à permettre aux patriciens d*époiiaer diei Ucs d'affrandiis.
« del; il j eut un grand combat, et le « démon, encore une fois vaincu, fut «précipité dans Tablme. » Ainsi le Christ s'était fait chair pour mieux appretidre aux hommes à dompter le démon de la chair ; ainsi, pour que lafaute d'Eve fût effacée, pour que la femme tombée si bas fût relevée, une vierge apparut au monde comme la mère de Dieu.
Le diristianfsme vint assurer la liberté de la femme, la seule du moins à laquelle elle prétende. Tous, dit-il, sont égaux devant Dieu ; la prière de Thomme fort et puissant ne parviendra pas plus efficace au pied du trdue de rÉternel , que celle de la pauvre fille , simple de cœur et d'esprit, qui demandera au ciel secours et assistance. Pour elle aussi le temple s'ouvrira , et le prêtre ne dira plus comme le pontife romain, aa moment du sacrifice : Hors éPid t étranger p Vesclave et la femme ! Bien plus, il l'admettra comme ses frères à la table sainte. Les vieux poètes n'admettaient dans leur Élysée que les héros , les législateurs , ceux qu'ils appelaient les sages ; pour les femmes, c est à peine s'ils consentaient à leur laisser les tourments du Tartare. Le christianisme leurouvritle ciel, comme il leur avait ouvert le temple sur la terre , et même il leur réserva les places les plus nombreuses , les plus près do Seigneur; car elles savent mieux aimer, et Dieu a besoin d'amour.
« Mais ce qui consacra la femme , si je puis dire ainsi , ce fut te mariage. Cette union était chose illusoire chez les Romains ; l'Église éleva le mariage jusqu'à la sainteté d'un sacrement. Les successeurs des apôtres appelèrent les époux à l'autel , et, sous Tu il même de Dieu , bénirent leur union. Devoirs réciproques, fidélité mutuelle , propriété commune; tout, la joie comme la douleur, fut égal entre eux. Et ce n'était point une concession de l'homme , une liberté provisoire ^u'il octroyait par faiblesse; désormais il reconnaissait* que la femme avait des droits égaux aux siens , et il promettait sur le corps du Christ de les respecter.
« Cependant l'œuvre du Christ n'au-.
raitpas été complète si, content de relever râme pure et la vierge sans tacbe, il avait frappé le p^heur d'une éternelû réprobation. Dans son immense charité il embrassa le monde. Il ne repoussa pas la pécheresse de l'Écriture, il ne prononça pas anathème sur la prostituée; il la lais^ venir au Calvaire recevoir ses dernières paroles, mêlée aux saintes femmes ; et elle monta sainte au ciel parmi les anges; car le repentir ouvrit désormais les portes du ciel.
« Ainsi le christianisme , poursuivant son œuvre de réhabilitation , port»
le remède là où était le mal; il avait élevé la femme jusqu'à l'homme , il lui avait ouvert son temple ici-bas, il avait promis à sa piété les béatitudes célestes ; il alla la chercher jusque dans son ignominie, lui tendant ses bras miséricordieux ; car , comme l'a dit un grand poète :
Dic« flt du repentir la rerta de* mortd».- •
Ce ne fut point par d'arides préceptes , par (Tôbscurs enseignements, que Dieu indiqua à là femme la voie qu'elle devait suivre; au bout de sa route, il plaça la Vierge mère, symbole éternellement vivant de toutes les vertus de la femme chrétienne, étoile lumineuse qui trace le chemin dans les ténèbres de la vie humaine.
«Voilà ta mère, » disait-il, à son disciple bien -aimé, qui près du Dieu •mourant était le représentant de l'hujnnnité tout entière; « voilà ta mère ! » et il lui montrait Marie. Oui , l'humanité reconnut sa mèredans cette patronne de toutes les âmes tendres, dans cette Vierçe , modèle de toutes les mères , médiatrice de grâce, placée entre l'homme et son Dieu pour /endre plus douce la prière qui passe par ses lèvres. C'est elle qu'aux temps de la force brutale invoquent le faible et l'opprimé; elle qui reçoit les pleurs de l'orphelin et calme les angoisses de la veuve; c'est elle , c'est Notre-Dame de bon secours , qui, dans la tempête, rend l'espérance au nautonier.
« Au moyen âge, dans ces temps de souffrances où l'humanité ne laissa aucune douleur au fond de la coupe
4lp L'IîNI
qui lui était servie, c^était à la Viei^e que s'adressaient toutes les prières. On aurait dit alors que le pécheur n^osait 4ever les yeux jusqu'à Oieu même qui n'apparaissait aux nommes qu'au milieu des foudres et des éclairs du Sinaî. Marie, la mère des sept douleurs , était pour lui moins redoutable; die avait appartenu à Thumanité et porté une lourde croix ; ne devait-elle point savoir guérir les douleurs, elle qui avait tant souffert? Aussi le culte de la Vierge fîit-il universel au mo)ren âge.
Il semblait alors que Thumanité , enfant, bégayât, aux genoux de sa mère, les prières adressées au père commun.
Elle devint, si j'ose le dire, le Dieu du monde, de cette humanité enfant qui n'osait s'adresser à Dieu même.
Cette conBance en Marie eut d'importants résultats sociiiux : la femme devait nécessairement grandir aux yeux des hommes de toute la dignité que répandait sur elle la Vierge céleste.
Habitués dès leur enfance à recourir , dans leursjnisères, à la mère de Djeu , tous ces nobles, tous ces chevaliers respectèrent celles qui cherchaient icibas à imiter les vertus de leur patronne. La piété se tourna en enthousiasme de planterie chevaleresque, et Ton vit bientôt la femme intervenir dans les choses de ce monde, et les diriger peu à |)eu.
«Elles paraissaient dans les actes publics, et les rois datent leurs chartes du ^uvemement de leurs femmes, aussrbien que du jour où ils ont pris eux-mêmes à Reims le sceptre et la main de justice ; dans les cours de justice elles siègent h Tégal de leurs maris. « Devant vous seront portés les * procès, dit Louis le Jeune à Ermen- • « garde, comtesse de Narbonne ; la cou- « tume de notre royaume est plus douce « que celle des temps anciens , elle per- « met aux femmes de succéder et a'àd- « ministrer leur héritage. » En effet au douzième siècle elles obtiennent partout le droit d'hériter, de posséder des comtés , des duchés , des royaumes. Par leurs mariages , elles portent les États dans des maisons étrangères ; elles mêlent le monde et aident à déraciner
du sol cette société féodale sans mouvement et sans vie. Viennent maintenant les législateurs, et ils n'auront plus à écrire dans leurs' codes que ce que le christianisme a établi longtemps avant eux : // n'y aura qu'une même loi pour tous (•). »
Mais ce n'est pas seulement par la force du sentiment religieux que la femme grandit au moyen âge ; la constitution de la société à cette époouc, La manière de vivre des seigneurs féodaux contribua beaucoup aussi à son émancipation. Renfermé dans son château fort, en compagnie de ses chiens ^tde ses faucons, n ayant pour se désennuyer de ses longs loisirs que d'insipides poèmes en vingt ou trente mille vers, le seigneur féodal tomba nécessairementsous l'empire de sa femme. A cette époque, les femmes, généralement douées d'un esprit plus ûn et plus délicat , qui s'était encore développe dans la solitude sous l'influence d'une piété mystique, l'emportaient de beaucoup pour l'intelligence sur les hommes, dont les occupations toutes matérielles laissaient râme engourdie et grossière. L'esprit des femmes a d'ordmaire moins d'étendue que celui, de l'homme, mai»
plus de profondeur. Aussi, quand la vie publique est nulle, quand l'activité politique, littéraire et scientifique est^' étouffée par l'isolement et la barbarie , quand l'homme ne sait plus que se bien nourrir et se bien battre , la femnve, qui a toute sa science dans son cœur, et qui sait la conserver, cette science , en dépit des révolutions sociales , se trouve supérieure à l'homme. Celui-ci , qui, en perdant la science des choses extérieures, a perdu, comme Samson juvec sa chevelure, toute sa force, respecte malgré lui la supériorité morale de celle qui cherche chaque jour à pqriGer et à élever son coeur et son âme.
Aussi, dans son respect et sa confiance pour son épouse, le seigneur féodaX n'hésite pas lorsqu'il va cher-
(*) Efsais sur la pkilotopkie du cliristim' nisme, \)tr V. D. Insérés dans le Catholique, t. I, p. 385 et siiiv., 401 ctsuiv.
^ler la ffoerre et le&aventims , à laisser foo <^teau à la garde de sa fenune.
Elle y reste maîtresse diâtelaine, représentant son mari , chargée en son absence de la défense et de Fhonneur du fief. Cette sitnation élevée et presque souveraine , au sein même de la vie domestiguet a souvent donné aux femmes de répoque féodale une dignité, un courage, des vertus, qu'elles n'avaient point déployés ailleurs, et a sans aucun doute contribué puissamment à l'amélioration générale de leur condition.
Quand Othpn lY vint à Florence, femmes et filles jolies se rassemblèrent à Santa-Reparata pour lui faire accueil , mais aucune ne put luijjlaire autant que Guaidrade, la nlle de Bellincione Berti. Or le père dit à l'empereur : • S^il vous platt d'embrasser ma fille, vous le pouvez. » Mais elle : « Jamais homme vivant, si ce n'est l'époux que j'aurai, ne m'embrassera. » Othon kma fort cette réserve , et un puissant seigneur, Guido, charmé d'une telle vertu, épousa Guaidrade. Ces vertus domestiques donnèrent aux femmes une sorte d'importance sociale. Aussi les voyons-nous sortir bientôt du manoir seigneurial et venir elles-mêmes présider aux actesde la vie publique, aux têtes, aux tournois où les vainqueurs recevaient le prix de leurs mains.
« O^mme les dames, dit un historien des croisades, étaient les juges des actions et de la bravoure des chevaliers, elles exercèrent un empire absolu sur l'âme des jpierriers ; et je n'ai oas besoin de dire ce que cet asoenoant du aexe le plus doux put donner de charme à l'héroïsme des preux et des paladins. L'Europe commença à sortir de la barbarie du moment où le plus faible commanda au plus fort, où l'amour de la gloire, où les plus nobles sentiments du cœur, les plus tendres afifections de l'âme, tout ce qui constitue la force morale de la société, put triompher de toute autre force.
«Louis IX, prisonnier en Egypte, répond aux Sarrasins qu'il ne veut rien faire sans la reine Mai^^uerite qid est $a dame. Les Orientaux ne pouvaient
38* Ucraiion. (Aixbm agnb.) '