‹ Allemands et FrançaisChapitre 15 sur 24 · VICTOR HUGO · texte numérisé non relu

VICTOR HUGO

(Mai 4 837)

• • . Les meilleufs écrivains tragiques parmi les Français sont toujours Alex. Dumas et V. Hugo. Je nomme celui-ci le dernier, parce que son œuvre théâtrale est moins considérable et a un moindre succès, bien qu'il dépasse en valeur poétique tous ses contemporains de ce côté du Rhin. Je ne saurais aucunement lui refuser le talent du drame comme le font beaucoup de gens qui, dans un but perfide, relèvent constamment sa grandeur lyrique. Hugo est un poète, et commande à la poésie sous toutes ses formes. Ses drames sont aussi dignes d*éloges que ses

odes. Mais» au théâtre, la force rhétorique agît plas

que la poésie, et les reproches que Ton fait au poete^ quand tombe une de ses pièces, atteindraient à bien meilleur droit la masse du public, beaucoup moins sensible à des accents naïfs de nature, à des inventions profondes, à des finesses psychologiques, qu'à des phrases pompeuses, au hennissement grossier de la passion, ou à des moyens de coulisse, c'est-à-dire à ce qu'on appelle ici, en argot de théâtre, brûler les planches.

En général, Victor Hugo n'est pas encore estimé en France à tout son prix. La critique allemande et l'impartialité allemande lui rendent plus de justice et une louange plus indépendante. ..

• • • Rien n'est plus faux que de prendre, comme cela a lieu, sa plus haute qualité» c'est-à-dire son talent de donner à la pensée une forme sensible, pour un défaut, et de dire que la poésie intime manque à ses créations, que les contours et la couleur sont pour lui l'essentiel, que sa poésie est toute matérielle et extérieure. C'est bl&mer en lui précisément ce qui est le plus digne d'éloge, je veux dire son sens plastique.

Et cette injustice ne lui vient pas de la part des vieux classiques, qui ne l'attaquaient qu'avec les

VABIA

armes d*Aristote, et sont depuis longtemps vaincus, — mais bien de ses anciens compagnons de Técoie romantique, dont une fraction a complètement rompu avec celui qui fut son gonfalonier litté-

raire.. •

(Mai 4 837}

• • . Le Seigneur dirigera tout pour le mieux. Lui , sans la volonté duquel aucun* moineau ne tombe d'un toit^ et le conseiller intime Charles Streckfuy ne fait pas un vers, il n'abandonnera pas le destin de peuples entiers à l'arbitraire de la plas pitoyable imprévoyance. Je le sais d'une manière tout à fait sûre, lui qui autrefois a conduit avec une si merveilleuse puissance les enfants d'Israël hors d'Egypte, hors du pays des castes et des bœufs divinisés, il montrera aussi ses tours d'adresse aux pharaons d'aujourd'hui. De temps à autre, commd autrefois sous les Juges^ il repoussera les arrogants

Philistinsdans leur territoire. Et même la nouvelle ^pros^tituée de Babylone, comme il la régalera de jDOups de piedf La vois-tu, la volonté de Dieu? Elle passe à travers Fair comme le secret muet d'un télégraphe, qui, au-dessus de nos têtes,' transmet ses nouvelles aux initiés, tandis que les profanes vivent au-dessous dans le tumulte bruyant de la rue, et ne se doutent pas que leurs intérêts les plus graves, paix et guerre, se débattent invisibles au-dessus d'eux dans les airs. Si Tun de nous regarde en haut et qu'il se connaisse en signes et comprenne les signaux sur les tours, et qu'il avertisse les gens de la catastrophe qui s'approche, ils le nomment un rêveur et se moquent de lui. Parfois, il lui arrive pis encore, et ceu}^ qu'il a avertis deviennent furieux contre lui à cause de la mauvaise nouvelle, et le lapident. Parfois aussi, le prophète est mis à la forteresse jusqu'à ce que la prophétie s'accomplisse, et il peut y rester longtemps ; car le bon Dieu exécute toujours, il est vrai, ce qu'il a conçu et résolu pour le plus grand bien du monde, mais il ne se hâte jamais.

0 Seigneur, je sais que tu es la sagesse et la justice mêmes, et que ce que tu fais est toujours juste

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et sage. Hais je te prie, fais un peu vite ce que tu veux faire. Tu es étemel, et tu as du temps de reste, et tu peux attendre. Hais, moi, je suis mortel, et je meurs.

Paris, le l** mars ibilX

. . . Cette fois, j'en suis convaincu, M. Thîers est ministre. ^ J'en jurerais bien, mais je ne parierais pas, » dit un jour Fox en semblable occasion. Je suis maintenant curieux de voir en combien de temps sa popularité sera de nouveau démolie. Les républicains voient aujourd'hui en lui un nouveau boulevard de la royauté et ils ne Tépargneront certainement pas. La magnanimité n'est pas leur fort, et la vertu républicaine ne dédaigne pas Talliance avec le mensonge. Demain déjà, les vieilles calomnies montreront leurs petites têtes de serpent du fond des repaires les plus bourbeux et siffleront joyeusement. Ses pauvres collègues seront de même fort mal menés, a On ministère de carnaval I » criait-on déjà hier au soir, lorsque le nom du ministre de l'instruction publique fut prononcé. Ce mot a toutefois une certaine vérité. Sans la préoc-

cupation des trois jours du carnaval, on se serait peut-être moins hâté pour la formation du ministère. Hais nous sommes déjà au dimanche du car- * naval ; dans ce moment, le cortège du bœuf gras se rue à travers Paris, et demain et après-demain sont les jours les plus dangereux pour le repos public. Le peuple s'abandonne alors à une joie folle, presque désespérée 9 toutes les extravagances sont débridées à faire trembler, et l'ivresse de . liberté est toute prête à fraterniser avec l'ivresse du vin bleu. — Mascarade pour mascarade, et le nouveau ministère est peut-être un masque du roi pour le carnavaL

PariBi le 30 «lyril I840*

• « • La sympathie qu'éveille le républicanisme est pourtant tenue constamment en bride par les intérêts d'argent; — c'est ce que j'ai remarqué encore ces jours-ci, en causant avec un banquier trèséclairé, qui me disait avec beaucoup de chaleur : ce Qui donc conteste les avantages de la constitution républicaine? Moi-même, je suis parfois tout à fait républicain. Voyez-vous, quand je mets la main dans la poche droite de mon pantalon où est mon

argent, le contact de ce froid métal me fait frissonner, je tremble pour ma propriété, et je suis pour la monarchie; en revanche, quand je mets la main dans ma poche gauche qui est vide, toute crainte disparait aussitôt, et je sifDe joyeusement la Marseillaise^ et je vote pour la république. » Le banquier éclairé qui me disait cela n'est ni le gros baron de Rothschild, ni le petit M. Kœnig^arter; à peine était-il besoin d'en faire la remarque, puisque le premier, comme chacun sait, a tant d'argent, que ses deux poches en sont pleines, tandis que le second a trop peu d'esprit pour qu'il pût expliquer comment il est alternativement, vingt fois le jour, ^yaliste et républicain.

Paris, le 14 mai 1840.

La communication officielle relative aux restes mortels de Napoléon, a produit ici un effet qui a dépassé de beaucoup les prévisions du ministère.

Le sentiment national est excité jusque dans ses profondeurs le^ plus insondables, et le grand acte de justice^ la satisfaction dont le géant de notre sièole est l'objet, et qui doit réjouir tous les cœurs

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ici-bas, apparaît aux Français comme un commencement d'une réhabilitation de leur honneur national blessé. Napoléon est leur point d'honneur.

Vous vous trompez. Dans la personne du mort de Sainte-Hélène, ce n'est pas la France qui a été mal* traitée, c^est l'humanité ; de même que les obsèques qui se préparent ne doivent nullement être consi* dérées comme une défaite des puissances étrangères, mais comme une victoire de l'humanité. C'était du vivant qu*il s'agissait et non pas du mort, et^ si l'on n'a pas, déjà depuis longtemps, rendu celui^i aux Français, ce n'est pas la faute des potentats européens , mais d'une petite coterie de chasseurs de renards et de jockeys anglais qui, dans* l'intervalle, se sont cassé le cou, ou se sont coupé la gorge, — comme, par exemple, le noble London* derry, — ou bien ont coulé à fond par la puissance du temps et du vin de Porto. En Allemagne, il y a déjà bien des années que nous avons payé au grand empereur un juste tribut d'honneurs, et nous avons bien le droit de considérer avec quelque tranquillité d'âme la ferveur des hommages actuels. Franchement, les Français se comportent dans cette circonstance comme des enfants auxquels on a pris

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et on rend leur jouet; aussitôt qu'ils l'auront dans leurs mains, ils le briseront en riant, et le fouleront aux pieds, et je prévois déjà combien de mauvaises plaisanteries on ne manquera pas de faire quand arrivera la grande procession avec les reliques de Sainte-Hélène. Pour le moment, ils sont tout enthousiasme, ces bonhomiques et légers Français. Hs sont si mécontents des vivants, qu'ils attendent. Dieu sait quoi, du mort.— Vous vous trompez. Vous trouverez en lui un homme très-pacifique.

Hais, tandis que l'habile président du conseil sal^ ainsi caresser et exploiter avec succès la vanité na^ tionale de nos aimables badauds des borda de la Seine, il se montre très^indifférent, plus même qu'indifférent, dans une affaire où il ne s'agit pas des intérêts d'un pays ou d'un peuple, mais de ceux de l'humanité même. Est-ce le manque de sentiment libéral ou de sagacité qui Ta conduit à prendre ouvertement parti pour Te consul français, auquel^ dans la tragédie de Damas, on attribue le rôle le plus honteux? Non, H. Thiers est un homme de beaucoup de pénétration et d'humanité, — mais il est aussi homme d'État ; il n'a pas besoin seulement des sympathies révolutionnaires, il lui faut

des auxiliaires de toute sorte, il doit transiger, se procurer une majorité dans la Chambre des pairs; il peut utiliser le clergé comme un moyen de gou* vernement, tout au moins cette portion du clergé qui, n'attendant plus rien de la branche aînée des Bourbons, s*est ralliée au pouvoir actuel. A cette partie du clergé, que Ton nomme le clergé rallié, appartiennent cette foule d'ultramontains qui ont pour organe le journal tUnivers. Ces derniers atten-i dent le salut de TÉglise de M, Thiers, et celui-ci, de son côté, cherche en eux son appui. Le comte de Hontalembert, le membre le plus alerte de la société pieuse, et, depuis le 1®' mars, un séide de M. Thiers, est rintermédiaire visible entre le fils de la Révolution et les pères de la foi, entre Tancien rédacteur du National et les rédacteurs actuels àeVUniverSy qui, dans leurs colonnes, font tout ce qui est humainement possible pour faire accroire au monde que les juifs mangent de vieux capucins, et que le comte de Ratti-Menton est un honnête homme« M. de Ratti-Menton, un ami, ou seulement peutêtre un instrument des amis du comte de Montaembert, était naguère consul de France en Sicile, où il a fait deux fois banqueroute et d'où il a dû être

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éloigné. Plus tard, il devint consul àTiflis^ où il dut aussi vider la place, et cela, pour des choses qui ne sont pas particulièrement honorables; je veux seulement rappeler qu-alors l'ambassadeur russe à Paris^ le comte Pahleo, fit savoir sans ambages au ministre des affaires étrangères, le comte Mole, que, dans le cas où Ton ne rappellerait pas M. Ratti- Menton, de Tiflis, le gouvernement russe saurait l'éloigner honteusement, et qu'on n'aurait pas dû prendre, à un arbre si pourri, le bois avec lequel on voulait allumer le feu*

Paris, le 3 jain I8i0.

Les journaux de Paris sont lus au delà du Rhin (comme d'ailleurs dans le monde entier), et Ton a coutume, en comparant la presse indigène avec la presse française^ de surfaire la valeur de celle-ci, et de refuser tout mérite à l'autre. Il est vrai que les journaux d'ici fourmillent de passages que, chez nous, en Allemagne, ne laisserait point passer le tenseur le plus débonnaire; il est vrai que les arti* des de journaux français sont 'mieux écrits et plus logiquement conçus que ceux des feuilles allemandes,

OÙ l'écrivain doit d'abord créer sa langue politique, se frayer laborieusement un chemin à travers les forêts primitives de ses idées; il est vrai encore que le Français s'entend mieux à rédiger ses pensées, et qu'il les déshabille sous les yeux du public jusqu'à la nudité la plus intelligible, tandis que le journaliste allemand, bien plus par pusillanimité naturelle que par peur du crayon rouge, cherche à envelopper ses pensées de tous les voiles possibles de l'indétermination. Et pourtant, quand on ne se contente pas de juger la presse française d'après son apparence extérieure, mais qu'on la prend sur le fait dans son intérieur, dans ses bureaux , il faut reconnaître qu'elle souffre d'une sorte d'esclavage tout à fait étranger à la presse allemande, et qu'il est plus pernicieux peut-être que notre censure transrhénane; il faut convenir aussi que la clarté et l'aisance avec lesquelles le Français dispose et traite ses idées, provient souvent d'un exclusivisme sec et d'une absence d'étendue toute mécanique^ infiniment plus préjudiciables que la confusion luxuriante et la lourde plénitude du journaliste allemand. Un mot d'explication là-dessus.

La presse quotidienne française est plutôt une

oligarchie qu'une démocratie, car la fondation d'un journal français est liée à tant de frais et de difficultés, que les personnes seules qui sont en mesure de risquer des sommes considérables peuvent tenter l'entreprfse. Aussi des capitalistes ou d'autres in* dustriels sont d'ordinaire les bailleurs de fonds pour une affaire semblable; ils spéculent sur le débit qu'aura le journal quand il aura su 3e faire compter comme l'organe d'un certain parti, ou bien ils gardent l'arrière-pensée , du moment que le journal aura atteint un certain nombre d'abonnés, de le vendre au gouvernement avec un profit bien plus considérable encore. Voués de la sorte à l'exploitation des partis ou du ministère, les journaux tombent dans une dépendance étroite, ou, ce qui est pire encore, dans un exclusivisme au prix duquel les entraves de la censure allemande pourraient sembler des chaînes de fleurs. Le rédacteur en chef d'un journal français est un condottiere qui défend dans ses colonnes les intérêts et les passions du parti qui Ta pris à sa solde par des abonnements ou une subvention. Ses sous-rédacteurs, ses lieutenants et soldats obéissent avec une exactitude militaire, et ils donnent à leurs articles la direction et

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la couleur voulues, si bien que le journal atteint a cette unité et à cette précision que, de loin, nous ' ne pouvons assez admirer. Ici règne la plus stricte discipline de pensée et même d'expressioQ, Un col-* laborateur inattentif a-t-il par hasard oublié le mot d'ordre, et écrit tant soit peu en dehors de la conr signe, le rédacteur en chef taille alors en pleine chair ^on article avec une dureté jnilitaire, telle qu'on ne la rencontrerait jamais chez un censeur allemand. Car un censeur allemand est encore un Allemand, et, avec l'étendue bonhoi)iique de son esprit, il prête volontiers Toreille à des raisons sensées; mais le rédacteur en chef d'un journal français est un Français exclusif, pratique ; il i^ son opinion particulière qu'il s'est formulée une foi$ pour toutes, d'une manière précise, ou bien qui lui a été livrée toute formulée par se^ con^mettants. Que quelqu'un arrive et lui apporte un travail qui n'est point tout à fait conforme au but de son journalv ou qui traite d'un sujet sans intérêt immédiat pour le public auquel le journal sert d'organe, ce travail est sévèrement repoussé avec ces niots sacramentels : a Cela n'entre pas dans l'idée; de notre journal.» Or, comme chacun des journaux français

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a, ainsi, sa couleur politique particulière et sou cercle d'idées propres, il va de soi que l'écrivain qui reste en dehors de ce cercle d'idées, et n'arbore point la couleur d'un parti, ne trouverait absolu ment aucun organe pour ses communications. Oui, du moment qu'on s'éloigne de la discusion des intérêts du jour, des prétendues actualités, du moment qu'on veut développer des idées étrangères aux banales question? de partis, ou seulement traiter la cause de l'humanité, les rédacteurs des journaux parisiens repousseraient un semblable article avec une politesse ironique ; et, comme ici on ne peul parler avec le public que par les journaux, ou par l'intermédiaire de leurs annonces, il se trouve que la Charte qui permet à tout Français de publier ses idées par le moyen de la presse est une amère ironie pour tout penseur et cosmopolite original, et que de fait il n'y a pour eux aucune liberté de la presse: cela n'entre pas dans l'idée de notre journal.

Pansue 26 juillet 1840.

• • . Les événements d'Orient ont pour résultat de ruiner peu à peu dans cette contrée, grâce à

rinfluence européenne, le vieux système de Tanéantissement des peuples. Les droits de l'individu à l'existence y arrivent aussi à être mieux compris, et les cruautés de la torture devront en particulier cé« der la place à une procédure criminelle plus douce. C'est la sanglante histoire de Damas qui produira ce dernier résultat, et, à ce point de vue, le voyage de M. Grémieux à Alexandrie peut être signalé comme un fait important dans les annales de l'humanité. Ce légiste célèbre, un des honunes les plus honorés de France, a déjà commencé ce pèlerinage vraiment pieux, accompagné de sa femme, qui a voulu partager avec lui tous les dangers qui le menaçaient. Puissent ces dangers, qui n'avaient peut* être d'autre portée que de le détourner de sa noble entreprise, être aussi petits que les gens qui les préparent! Dans le fait, cet avocat des juifs plaide en même temps la cause de toute l'humanité. U ne

s'agit de rien moins que d'introduire aussi en Orient la procédure européenne dans les procès criminels. Le procès des juifs de Damas a commencé par la torture; il n'a pu s'achever parce qu'un des inculpés était sujet autrichien, et que le consul d'Autriche s'opposa à ce qu'il fût mis à la question. Maintenant,

il faut que le procès soit instruit de nouveau, etcela^ sans la torture obligée^ sans ces instruments de soufifhmce qui arrachaient aux accusés les déclarations les plus absurdes et intimidaient les témoins. Le consul de France à Alexandrie a mis en mouvement ciel et terre pour empêcher cette instruction nouvelle du procès; car la conduite du consul français à Damas risquerait ainsi d'être trop bien mise

en lumière, et la honte infligée à son représentant pourrait ébranler en Syrie le crédit de la France. Et la France a sur cette contrée de vastes plans qui remontent jusqu'aux croisades, que la Révolution n'a pas abandonnés, que plus tard Napoléon ne perdait pas de vue, et auxquels M. Thiers lui-même songe pour le cas où il faudrait renoncer à Alger^ et oJi l'ambition française devrait chercher sa pâture ailleurs qu'en Orient, Les chrétiens de Syrie attendent leur émancipation des Français; et ceux-ci, tout esprits forts qu'ils peuvent être chez eux, tien* nent à se faire passer en Orient pour de pieux protecteurs de la foi catholique, et flattent volontiers dans cette contrée le zélotisme des moines. Nous nous expliquons ainsi pourquoi ce n'est pas seulement H. Goohelet, à Alexandrie, mais mêmeAOlre

président da conseil, le fils de la Révolution à Paris, qui prend sous son patronage le consul de Damas.

— En réalité, il ne s'agit point aujourd'hui de la vertu d'un Ratti-Henton ou de la perversité des juifs de Damas ; — il n'y a peut-être entre eux que peu de différence, et, comme le premier pourrait bien être trop petit pour notre haine, les autres pourraient bien l'être aussi pour notre sympathie;

— non , il s'agit ici de sanctionner^ par un éclatant exemple, Tabolition de la torture en Orient. — Le3 consuls des grandes puissances européennes, particulièrement d'Autriche et d'Angleterre, ont proposé dans ce but, au pacha d'Egypte, de procéder, sans l'emploi de la torture, à une nouvelle instr^iction du procès des juifs de Damas, et peut-être resseurtent^ils en même temps une maligne joie de 6d que ce soit précisément M. Gochelet^ le consul général de France, le représentant de la Révolution et de son fils, qui s'oppose à cette instruction nouvelle, et prend parti pour la torture.

Paris, le 6 janvier i84i*

• Toutefois, Guizot n'est point l'homme de

Pimniobilisme pétrifié, mais du progrès réglé et mûri. Les ennemis de la Révolution l'apprécient infiniment mieux à ce point de vue que nos radicaux ; ils ont bien remarqué que, tout en défendant le gouvernement des classes moyennes contre les assauts du prolétariat, il préparait pourtant^ par ses réformes dans l'instruction publique, la participation salutaire et bienfaisante des classes inférieures à ce gouvernement, mais au moyen d'un développement progressif dans le cours du temps let sans violent soubresaut.

L'avenir rendra à cet homme la plus glorieuse justice. Peut-être l'obtiendrait-il même dans l'avenir le plus prochain ; il n'a pour cela qu'à quitter Thôtel des Capucines. Repreudrait-il dans ce cas son poste d'ambassadeur à Londres ? Au mépris de ses sympathies pour l'Angleterre, soutiendrait-il ce nouveau ministère qui rêve uiie alliance avec la Russie? C'est possible, car, dans le cas où l'on forcerait la France à la guerre, Guizot, dédaignant ibut moyen révolutionnaire, n'ambitionnerait que des alliances politiques, a Si malgré tous nos sacrifices et notre mo'dération, nous ne pouvons main* tenir la paix, eh bien, nous ferons la guerre, mais

comme une puissance et non comme une eokue. 9 Voilà ce qu'a dit Guizot dans une causerie familière de salon. C'est là le vrai motif de la haine dont il est l'objet de la part de ces gens qui n'attendent la victoire que d'une guerre de propagande, dont ils espéreraient devenir les instruments nécessaires. Ce sont surtout les journalistes qui croient que, de tous les auxiliaires, leur plume est le plus eflScace. € La meilleure chose au monde est un bonnet de coton, » dit le bonnetier ; et les journalistes disent : « La meilleure est un article de journal t » Nous avons pu voir tout récemment à quel point ils s'abusent lorsque les phrases propagandistes du National, du Courrier français et du Constitutionnel ont excité tant de mauvaise humeur en Allemagne. Les pères étaient beaucoup plus pratiques : lorsqu'ils virent les idées cosmopolites de la Révolution oompro«» mi^es, ils cherchèrent leur aide dans le sentiment national. Les. fils, en voyant leur nationalité me* nacée, ont recours aux idées cosmopolites; — mais celles-ci ne poussent pas aussi puissamment à l'action que ces exhalaisons enivrantes du sol que nous nommons amour de la patrie.

En cas de guerre, je doute que l'alliance russe

fût plus profitable aux Français que la propagande. Cette dernière menacerait les formes temporaires de la société française, mais l'autre mettait en péril l'essence même de cette société, son principe de vie le plus intime, Tâme du peuple français.

Paris, le 39 avril 184i.

• ; . Qu'en est-il, en réalité, de ces projets réactivronaires que Ton prête particulièrement à M. Guizot? Je ne puis en aucune façon y ajouter foi. Guizotest l'homme de la résistance, mais non de la réaction. Et soyez sûrs qu'on l'aurait dès longtemps congédié à cause de sa résistance en haut, si Ton n'avait pas besoin de sa résistance en bas. Son affaire propre est la conservation de fait de ce ré^ gime de la bourgeoisie, qui est. aussi furieusement menacé par les traînards maraudeurs du passé que par r avant-garde pillarde de l'avenir. M. Guizot s'est proposé une tâche difScile, et personne, hélas! ne lui en sait gré. Mais les plus ingrats envers lui sont vraiment ces bons boorgeois que sa forte main défend et protège, mais à qui il ne tend pas îaxoi* lièrement la main, et avec les petites passions des»

quels il ne pactise jamais. Ils ne Faiment pas, ces philistins, car il ne rit pas avec eux des plaisanteries de Voltaire, il n'est pas industriel, et ne danse pas avec eux autour de Tarbre de mai de la gloire I Il porte très'haut la tête, et sur tous ses traits un orgueil mélancolique semble dire : « Je pourrais peut-être faire quelque chose de mieux que de gaspiller ma vie dans de pénibles combats de chaque jour pour ce tas de g i » Et, en effet, il ne courtise pas tendrement la popularité, et il a même posé ce principe qu'un bon ministre doit être impopulaire. Jamais il n'a voulu complaire à la foule n même dans ces jours de la Restauration où il fut le plus magnifiquement fêté comme un savant tribun populaire. Lorsqu'il faisait à la Sorbonne ses cours mémorables , et que les applaudissements de la jeunesse se produisaient d'une manière tant soit peu orageuse, il apaisa lui-même ce tumulte flatteur par ces paroles sévères : « Messieurs, même dans l'enthousiasme, il faut que Tordre règne f » L'amour de Tordre est, en généi^al, le trait dominant du caractère de Guîzot, et déjà, par cette raison, son ministère a agi d'une façon très-bienfaisante dans la confusion dû

présent. Cet amour de Tordre lui a souvent attiré

le reproche de pédanterie, et je reconnais que la

roideur sérieuse de son extérieur est tempérée par

un certain air invétéré de magister et de savant,

qui rappelle notre patrie allemande, et surtout

Goettingue. Il est aussi peu réactionnaire que le

conseiller aulique Heeren^ Tychsen ou Eichhorn,

Tont été, — mais il ne permettra jamais qu'on

donne une volée de coups de canne aux bedeaux de

rUniversité , ou que Ton se. chamaille dans la

Weenderstrasse en cassant les lanternes.

Il y a, en réalité, quelque chose d'allemand dans

la nature de M. Guizot, mais d'allemand de la meil-

leure sorte : il est savant à fond, foncièrement bon-

nête, humain, universel. — Nous autres Allemands,

qui serions à bon droit fiers de Guizot, s'il était

notre compatriote, nous devrions au moins lui

rendre justice en sa qualité de ministre français,

lorsque sa dignité personnelle est en question. Ici,

je ne puis assez m'étonner que des gens honorables

en Allemagne aient pu concevoir cette idée que la

presse allemande avait quelque chose à craindre de

l'intervention d'un tel homme. Je ne sais ce qu'il

en est des lamentations du Journal de la haute

Allemagne ; mais ce que je sais bien, c'est qu'il n'y a que l'erreur, ou une interprétation malveillante qui puisse être en jeu, quand on tient un Guizot pour l'instigateur des mesures restrictives dont une feuille allemande est menacée par la censure locale. J'ai lu un reproche semblable dans le 113* numéro de la Gazette éTAugsbourg^ arrivé ici hier. Je n'ai pas l'honneur de connaître personnellement M. Guizot; autrement, je pourrais à coup sûr confondre par des faits certains ce reproche immérité. Mais ce que je puis dire, c'est que, plus que personne en France, M. Guizot professe les plus grandes sympathies pour Findépendance des écrivains allemands, et le développement libre de l'esprit allemand, et, dans ce sentiment, il se croit si sûr d'être apprécié par nous, qu'il faisait récemment à l'un de mes compatriotes ce compliment naif : € Jamais un Allemand ne me prendra pour un réactionnaire. 9

HriM, le 22 D:ai 1841.

. ... Louis-Philippe l'a compris depuis longtemps^ et c'est pourquoi il a fondé sa puissance, non pas

sur le sentiment idéal du respect, mais sur des besoins réels et la nécessité pure. Les Français ne peuvent se passer de lui, et c'est à sa conservation que la leur est liée. Ce même bourgeois qui ne trouve pas qu'il vaille la peine de défendre l'honneur du roi contre la calomnie, qui lui-même, à table, entre la poire et le fromage, se répand en injures contre le roi, — au premier coup de tambour, il se hâterait d'arriver avec son sabre et son fusil au secours de Louis^Philippe, le garant de son salut politique, et de ses intérêts de propriété menacés.

A cette occasion , nous devons rappeler qu'un journal légitimiste, la France^ nous a attaqué avec la plus grande amertume, parce que nous nous sommes rendu coupable, dans la Gazette fAugibourg^ d'avoir défendu le roi. Nous ne répondrons qu'un mot à cette attaque : c'est que nous sommes fort loin de prendre la moindre part aux luttes intérieures des partis en France. Nos communications dans ces feuilles* ont pour premier but de faire comprendre les choses et les hommes^ les événements et les situa* tions, et nous pouvons nous faire gloire, sur ce ter-

i. La Gazette wwMfwUe ^Augtbourg.

rain, de la plus grande impartialité, aussi longtemps que les intérêts de notre patrie allemande ne sont pas en jeu, et n'exercent pas leur influence sui nous. Qui pourrait entièrement s'affranchir d'influences de cette espèce? Il se. peut, à vrai dire, que notre sympathie pour des hommes d'État français, eit même pour Louis-Philippe, s'augmente quelquefois^ parce que nous croyons leur action salutaire à la France. Je crains d'être souvent encore induit à parler favorablement d'un prince qui nous a préservés des horreurs de la guerre, et à qui nous devons de pouvoir consolider dans les loisirs de la paix, l'alliance entre la France et TAUemagne. Cette alliance, en tout cas, est plus naturelle que l'alliance anglaise ou mémerusse, ces deux extrêmes devant lesquels peu à peu on recule ici. Une aversion secrète s'est toujours emparée des Français chaque fois qu'il s'est agi pour eux de se rapprocher de la Russie: ils ont une véritable terreur des em* brassements de ces ours du Nord, qu'ils ont appris à connaître personnellement sur les champs glacés de la Moscovie. Quant à l'Angleterre, ils se sou* cient tout aussi peu maintenant de s'engager avec elle, parce qu'ils viennent d'avoir récemment en-

core, un petit échantillon de la perfidie albiones que. Et puis ils se défient de la durée du régime actuel en Angleterre, et le croient beaucoup plus près de sa chute qu'il ne l'est en réalité. La situation déclinante de TÉtat britannique les trompe. Pourtant, elle finira bien par tomber, cette tour penchée! Les taupes indigènes minent sans cesse ses fondements, et à la fin viendront les ours du Nord qui Tébranleront impétueusement avec leurs pattes. Un Français pourrait faire à part lui ce souhait : puisse la tour penchée s'écrouler enfin et ensevelir sous ses débris les ours victorieux !

Paris^ le Si juin 18&3.

• . . Le très-vif intérêt que la Notice historique de Hignet a répandu sur la carrière d'un homme sans éclat comme Daunou, témoigne d'un art incomparable d'exposition. Je dirais volontiers que, cette fois, la sauce était meilleure que le poisson. Personne comme Mignet ne sait ouvrir à l'esprit des aperçîis pleins de clarfé sur les situations les plus compliquées, résumer toute une époque en un petit

nombre de traits essentiels, et trouver le mot ca-^

ractéristique pour les hommes et les choses. Les résultats des recherches et des réflexions les plus laborieuses sont ici concentrés en courtes phrases incidentes, comme une sorte de remplissage accidentel; beaucoup de dialectique, beaucoup d'esprit, beaucoup d'éclat, mais de bon aloi, nulle part de vaines apparences. Une admirable harmonie entre le contenu et la forme, et Ton ne sait ce qu'on doit ici le plus admirer, les pensées ou le style , les diamants oii leur précieuse enchftssure t Oui^ tandis que tous les travaux de Hignet déi^otent une profondeur et une persévérance d'étude qui rappellent TAllemagne^ l'exposition n'en est pas moins élégante, transparente, pressante, logique et bien ordonnée, telle enfin qu'on ne peut la rencontrer que chez les Français. Dans l'esprit de Mignet, nous retrouvons les qualités des deux peuples, et sa personne offre un phénomène analogue. Comme ua fils du Nord, il est blond avec des yeux bleus, mais la grâce et la sûreté de ses mouvements trahissent son origine méridionale. C'est un des plus beaux hommes qu'on puisse voir, et, entre nous, le public qui remplit la grande aula du palais Hazarin, chaque fois qu'on annonce un discours de Mignet, est

essentiellement composé de dames plus ou moins jeunes, qui s'y trouvent souvent des heures à Tavance, afin d'avoir les meilleures places d'où Ton peut aussi bien voir le secrétaire perpétuel que Tentendre. La plupart de ses collègues sont d'un extérieur qui a été moins favorisé, si ce n'est même déplorablement négligé par la mère pâture. Je ne puis songer sans rire à l'expression par laquelle une jeune dame, qui était dernièrement assise près de moi 'à TAcadémie, désignait quelques-uns des membres de cette vénérable corporation : c Ces messieurs doivent être très-savants, disait-elle, car ils sont très-laids. ]» Le public fait sans doute assez souvent un raisonnement semblable , et c'est là peut-être la clef de mainte réputation de savant. — Dans la même séance où Hignet parla de Daunou, M. Portails prononça aussi un grand discours. Juste ciel 1 quel orateur 1 II me rappela Démosthènes qui, dans sa jeunesse, pour maîtriser ses organes rebelles, s'exerçait à parler avec des cailloux dans la bouche. M. Portails parla comme s'il eût eu la bouche pleine de cailloux, et ni moi, ni personne dans l'auditoire, nous ne pûmes comprendre la moindre chose à son discours.

Paris, le 20 jaillet 1843.

Chaque peuple a son défaut national, et nous, Allemands, nous avons le nôtre, à savoir notre célèbre lenteur; nous le savons très-bien, nous avons du plomb dans nos bottes, et même dans nos pantoufles. Hais que sert aux Français toute leur celérite, leur promptitude et leur adresse, puisqu'ils oublient tout aussi facilement ce qu'ils ont fait? ils n'ont point de mémoire, et c'est l^ leur plus grand malheur. Cette facilité à oublier fait perdre les fruits de ce qu'on fait et de ce qu'on ne fait pas. Chaque jour^ il leur faut parcourir de nouveau le cercle de leur histoire, recommencer sur de nouveaux frais leur vie, livrer encore une fois leurs batailles, et demain le vainqueur a oublié tout aussi facilement sa défaite et les salutaires enseignements qu'il en avait tirés. Qui a gagné, en juillet 1830^ la grande bataille? Qui l'a perdue? On aurait dû s'en souvenir au moins dans le grand hôpital où, pour

me servir d'une expression de Mignet, chaque puissance tombée a transporté ses blessés. Nous ne nous permettrons que cette seule remaraue sur les dé*

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bats qui ont eu lieu dans la Chambre des pairs, au sujet de Tinstruction secondaire, et où le parti clérical n'a été battu qu'en apparence. Dans le fait, il triomphe , et n'était-ce pas déjà un suflSsant triomphe que de se montrer au jour comme parti organisé ? Nous sommes bien loin de blâmer cette hardie rentrée en scène, qui nous déplaît beaucoup, moins que la médiocrité négligente dont les adversaires se rendirent coupables. Combien piteusement apparut ici M. Yillemain, le petit rhéteur, le bel esprit éventé, ce voltairien distancé, qui s'est frotté tant soit peu aux Pères de l'Église pour se donner une teinture de gravité, et qui était animé d'une ignorance touchant au sublime! Je ne puis comprendre que M. Guizot ne lui ait pas donné son congé sur place; car cet embarras d'écolier, ce manque des connaissances préliminaires les plus indispensables, cette nullité scientifique, devaient bien plus sensiblement déplaire à ce grand savant que quelque faute politique que ce soit. Pour couvrir quelque peu la faiblesse et l'inanité de son collègue, Guizot dut prendre plusieurs fois la parole ; mais tout ce qu'il disait était faible, incolore, et sans saveur. Il aurait dit assurément de meilleures

choses s*il n'avait pas été ministre des affaires étrangères, mais de l'instruction publique, et qu'il eût eu à briser une lance pour les intérêts particuliers de son département Oui, il se serait même montré beaucoup plus dangereux pour ses adversaires, si, au lieu de toute sa puissance politique, il n'eût été armé que de sa puissance d'esprit, s'il fût entré en lice comme simple professeur pour les droits de la philosophie. Victor Cousin était précisément dans cette position favorable, et c'est à lui qu'appartiennent les honneurs delà journée. Cousin n'est pas, comme on Ta prétendu récemment avec trop de mauvaise humeur, un dilettante philosophique, c'est plutôt un grand philosophe; il est ici pour la philosophie le fils de la maison, et, comme elle se trouvait attaquée par ses ennemis les plus irréconciliables, notre Victor Cousin eut à faire son oratio pro domo. Et il parla bien, excellemment même, avec conviction. C'est toujours pour nous un spectacle exquis quand les hommes les plus pacifiques et les moins possédés du goût de la dispute, sont contraints, par les conditions intimes de leur existence, par la puissance des événements, par leur situation, leu nature, leur histoire, bref^ par une

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impérieuse nécessité, sont forcés, dis-je, de combattre. Cousin fut un combattant de cette espèce, un gladiateur de la nécessité, quand un ministre imphilosophique de l'instruction publique ne se

trouva pas en état de défendre les intérêts de la philosophie. Personne ne savait mieux que Victor Cousin qu'il ne s'agissait pas ici d'une chose nouvelle, que sa parole contribuerait peu à aplanir l'ancien différend, et qu'il n'y avait point de victoire définitive à attendre. Un sentiment semblable exerce toujours un effet amortissant; aussi tous les feux d'artifice de l'esprit ne purent ici cacher la tristesse intérieure causée par la stérilité de tous ces efforts. Les discours de Cousin n*en ont pas moins produit, sur ses adversaires mêmes, une impression qui l'honore, et l'hostilité dont il est l'objet de leur part est une preuve de leur estime. Ils méprisent Yillemain, mais ils craignent Cousm. Us le craignent , non pas pour ses opinions , pour son caractère, pour ses qualités ou ses défauts individuels : ce qu'ils redoutent en lui, c'est la philosophie allemande. Juste ciell on fait aussi à notre philosophie allemande et à notre Cousin beaucoup trop d'honneur. Bien que ce der-

nier soit uii dialecticien-né, bien qu'il possède en même temps, au plus haut degré, le don de la forme, bien que, dans sa spécialité philosophique, il ait encore pour auxiliaire un grand sens de Tart, il n'en est pas moins très-loin encore de comprendre^ dans son essence même, la philosophie allemande avec assez de profondeur pour en pouvoir formuler les systèmes dans une langue claire, généralement intelligible comme cela serait nécessaire pour des Français qui ne sont pas comme nous assez patients pour étudier un idiome abstrait. Mais ce qui ne se laisse pas dire en bon français, n'est pas dangereux pour la France. La section des sciences morales et politiques de rinstitut a mis au concours, comme on sait, l'Exposé de la philosophie allemande depuis Kant, et Cousin, qui est ici la tête dirigeante, a voulu peut-être chercher d'autres forces, là où les siences ne suffisaient pas. Mais d'autres que lui n'ont pas non plus rempli ce programme, et, dans la dernière séance solennelle de l'Académie, on nous a annoncé que, cette année encore, aucun des mémoires présentés sur la philosophie allemande ne serait couronné.

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