Voir De la FrancBt p. 193 (Paris, Michel Lévy frères
décrié comme un allié secret de Faristocratie, et, si rinsurrection des 3 et 6 juin n'eût pas échoué, il leur eût été facile de m'infligeria mort à laquelle ils m'avaient voué. Je leur avais pardonné cette bêtise de grand cœur, et il ne m'est échappé qu'un seul mot à ce sujet dans un bulletin du 7 juin... L'esprit de parti est un animal aussi aveugle que furieux.
C'est une déplorable chose que la noblesse allemande. Toutes les constitutions, y compris la meilleure, ne peuvent nous être d'aucune utilité, tant que cette noblesse ne sera pas arrachée jusqu'à la dernière racine. Les pauvres princes eux-mêmes sont dans le plus grand embarras, leurs meilleures intentions sont infructueuses, ils sont forcés de violer leurs serments les plus sacrés, forcés d'agir contre la cause des peuples. En un mot, ils ne peuvent observer fidèlement les constitutions qu'ils ont jurées, tant qu'ils ne seront pas délivrés de ees constitutions plus anciennes, que là noblesse, quand elle perdit son indépendance armée, sut gagner par sa doucereuse adresse de la courtisanérie ; constitutions non écrites , dont les droits, d'habitude, ont des bases plus profondément assurées que les constitu-
DE La noblesse allemande af
tions les mieux imprimées sur papier brouillard; constitutions dont tout hobereau sait le code par cœur, et dont le maintien est confié à la garde spéciale de tout vieux chat de cour; constitutions dont le roi même le plus absolu ne peut violer le moin* dre article... Je parle de l'étiquette.
Par rétiquette, les rois sont tout à fait au pouvoir de la noblesse; ils ne sont plus libres, plus comptables^ et l'infidélité dont quelques-uns ont fait preuve à l'occasion des dernières ordonnances de la Diète, doit, si Ton juge avec justice, être attribuée, non à * leur volonté propre, mais à leur situation. Il n'est pas de constitution qui puisse assurer les droits du peuple, tant que les princes demeureront garrottés dans les étiquettes de la noblesse, qui, lorsque ses intérêts de caste sont en jeu, oublie toutes ses inimitiés particulières pour se confédérer. Que peut un homme seul, le prince, contre ce corps exercé aux intrigues, qui connaît les faiblesses des souverains, et, parmi ses membres, compte les plus proches parents du prince; qui doit, à Texclusion de tous autres, entourer sa personne, de telle sorte que le prince ne peut renvoyer d'auprès de lui, même lorsqu'il les hait, ses gentilshommes; qu'il
doit supporter leur aimable aspect, se laisser habiller, laver et lécher les mains par eux, manger, boire et converser avec eux... ; car ils sont tous présentés, privilégiés par leur rang héréditaire pour les charges de cour, et toutes les dames de la cour se révolteraient, et dégoûteraient le pauvre prince de sa propre maison, s'il agissait d*après l'impulsion de son cœur, et non d'après les règles de l'étiquette. C'est ainsi que Guillaume, roi d* Angleterre, bon et excellent prince, a été misérablement contraint, par les picoteries de son entourage, de manquer à sa parole, de sacrifier son nom honorable, et de . perdre pour toujours l'estime et la confiance de son peuple. C'est ainsi que l'un des plus nobles princes qui aient jamais occupé un trône, Louis de Bavière, si chaleureusement dévoué, il y a trois ans encore, à la cause du peuple ; qui résistait avec tant de fermeté à toutes les tentatives d'asservissement de sa noblesse, et supportait si héroïquement. son insolence frondeuse et ses calomnies, maintenant, la» et épuisé, tombe dans leurs traîtres bras et se de-^ vient infidèle t Pauvre prince, autrefois si fier, si amoureux de gloire, combien ton âme doit-elle être brisée d'avoir renoncé^ pour te délivrer de la con-
tradiction de sujets opiniâtres, à Tindépendance de ton pouvoir suprême, d'être devenu toi-même un humble vassal, vassal de tes ennemis naturels, vassal de tes beaux-frères I
Je le répète ; aucune constitution écrite ne peut nous être utile, tant que l'institution de la noblesse n'aura pas été détruite de fond en comble. On n'a rien fait encore si l'on n'arrive, par des lois discutées, votées, sanctionnées et promulguées, à annuler I les privilèges de la noblesse : cela s'est fait en maints
i endroits, et cependant là même les intérêts de la no-
; blesse continuent à prévaloir. Nous devons étouf-
fer les abus dans l'organisation de la maison des
princes, introduire pour la cour un nouvel ordre de domesticité, briser l'étiquette, et, pour être libres t nous-mêmes, commencer l'œuvre par la délivrance
\j des princes, par l'émancipation des rois. Il faut
chasser les vieux dragons de la source du pouvoir. Cela^fait, veillez bien à ce qu'ils ne s'y glissent pas pendant la nuit pour empoisonner la source. Jadis, nous appartenions aux rors; aujourd'hui, ce sont les rois qui nous appartiennent. C'est pourquoi nous devons aussi faire leur éducation, et ne plus les abandonner à ces hauts et nobles gouverneurs de
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cour qui les élèvent pour les vues de leur caste, et les mutilent de corps et d'âme. Rien n'est plus dangereux pour les peuples que ce cercle de gentillâtres autour des princes héréditaires. Que le meil- * leur citoyen soit gouverneur de princes, et cela par le choix du peuple; que quiconque est de mauvaise réputation, ou entaché le moins du monde, soit légalement éloigné de la présence du futur souverain. Si néanmoins il se faufile près de lui avec cette importunité éhontée, qui, en pareil cas, est propre à notre noblesse allemande, qu'il soit épousseté sur la place publique selon les rhythmes les plus harmonieux, et qu'on lui imprime avec un fer rouge le mètre sur l'omoplate : s'il prétendait qu'il a voulu approcher le jeune prince pour se faire tenir comme homme d'esprit \ et qu'il eût un gros ventre comme sir John , qu'on le mette dans une maison de correction, mais du côté des femmes. Cependant, il y a aussi des corbeaux blancs.
1. Un écriyain gentilhomme dédiant, il y a quelques années, un livre au prince royal de Prusse (plus tard Frédéric-Gult laume IV), réputé pour ses bons mots, commence en disant qu'il prend la liberté de dédier ce livre à Son Altesse pour essayer de se faire aussi une réputation d'homme d'esprit.
Je traiterai, comme je Tai déjà annoncé dans la préface des Lettres de Kahidorf au comte Moltke, ce sujet plus en détail. J'aurai surtout une statistique fort curieuse de ce corps diplomatique, auquel sont confiés les intérêts des peuples. J'y joindrai des ta« bleaux, des listes de toutes les qualités et vertus dudit corps dans les différentes capitales. On y reconnaîtra, par exemple, comme dans Tune de ces villes, que chaque troisième membre de la noble société est ou un joueur, ou un valet de louage sans patrie, ou un escroc, ou le ruffiano de sa propre épouse, ou répoux de son jockey, ou un espion de tout le monde, ou tout au moins un noble vaurien. Pour compléter cette statistique, j'ai fait une étude très-profonde des sources, et cela, aux tables du roi Pharaon et d'autres rois de l'Orient, dans les soirées des plus belles déesses de la danse et du chant, dans les temples de la gourmandise et de la galanterie, enfin dans les maisons les plus distinguées de l'Europe.
Je dois, au sujet du comte Moltke, ajouter ici que ce personnage était à Paris en 1831, et qu'il voulut m'engager dans une guerre de plume sur la noblesse, pour prouver au public que j'avais mai
compris ou volontairement défiguré ses principes. J'eus scrupule à cette époque de discuter publiquement, avec ma manière ordinaire, un thème qui répondait si terriblement aux passions du jour. Je communiquai alors mes inquiétudes au comte, qui eut assez d'esprit pour ne rien écrire contre moi. Comme je Tavais attaqué le premier, je n'aurais pu ignorer sa réponse, et une réplique eût dû s'ensuivre de mon côté. Ces prudents égards du comte méritent les éloges sans réserve que je me plais à lui payer ici, et d'autant plus volontiers que j'ai trouvé en lui personnellement un homme d'esprit, et, ce qui veut dire bien davantage, un homme bien . pensant, qui méritait de ne pas être traité, dans la préface des Lettres de Kahldorf , comme un noble ordinaire. J'ai lu depuis son ouvrage sur la liberté de l'industrie, dans lequel^ ainsi que dans beaucoup d'autres questions, il rend hommage aux principes les plus libéraux. >
Il y a quelque chose d'étrange en ces nobles 1 Les meilleurs ne peuvent se détacher de leurs intérêts de naissance. Ils peuvent, dans la plupart des cas . penser libéralement^ peut-être avec un libéralisme plus indépendant que celui des roturiers, peut-être
BÎmer la liberté plus que ne font ceux-ci, et faire . des sacrifices pour elle... Mais Tégalité civile, ils ne Teulent pas la comprendre. Au fond, il n'est aucun homme qui soit complètement libéral : l'humanité seule peut Têtre, parce que l'un possède cette portion de libéralisme qui manque à l'autre , et que tous les hommes réunis se complètent de la façon la plus efiicace. Le comte Moltke pense certainement que le commerce des esclaves a quelque chose d'illégal et d'infâme, et il vote sans aucun doute pour l'abolition de ce trafic. Mynheer VandernuU, au contraire, marchand d'esclaves que j'ai connu sous les Bomchen à Rotterdam, est tout à fait convaincu que la traite est fort naturelle et fort convenable, mais que le privilège de la naissance, le droit héréditaire, la noblesse, sont quelque chose d'injuste et d'absurde que tout État honnête doit complètement abolir.
Que je n'aie pas voulu, en juillet 1831, engager une guerre de plume contre le comte Moltke^ champion de la noblesse, c'est ce que tout homme raisonnable saura apprécier^ s'il considère la nature de l'orage qui grondait à ce moment en Allemagne.
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Les passions se déchaînaient plus furieuses que jamais, et il s'agissait de tenir tête alors aussi hardiment au jacobinisme qu'autrefois à l'absolutisme. Immuable dans mes principes, les intrigues du jacobinisme n'ont pu réussir, à Paris, à m'entrainer dans ce sombre tourbillon où l'imprudence allemande rivalisait avec la légèreté française. Je n'ai pris aucune part à l'association allemande d'ici, sinon en donnant quelques francs dans une collecte pour le soutien de la presse indépendante. Longtemps avant les journées de juin, j'avais notifié de la manière la plus précise aux chefs de cette association que je m'abtenais de toute relation ultérieure. Je ne puis donc que hausser avec pitié lés épaules quand j'apprends que le parti jésuite et aristocrate en Allemagne s'est donné, à cette même époque^ toutes les peines du monde pour me faire passer pour un des enragés du moment, et me faire partager la désagréable solidarité de leurs excès 1
Ce fut un temps bien bizarre. J'étais fort embarrassé par mes meilleurs amis et fort inquiet pour mes ennemis les plus acharnés. Oui, chers ennemis t vous ignorez combien d'angoisses vous m'avez coûté. 11 était déjà question de pendre en AUema-
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gne tous les hobereaux traîtres, tous les prêtres diffamateurs et autres misérables. Comment pouvais-je le souffrir ? S'il ne se fût agi que de vous châtier un peu, de vous faire passer sur la place du Château à Berlin, ou sur le Schranenmarckt à Munich, par les verges d'un rhythme benin^ de coudre sur votre tonsure une cocarde tricolore, ou de vous faire quelque autre niche pareille, j'y aurais consenti de grand cœur; mais qu'on voulût vous tuer tout net, je ne l'aurais pas supporté. Votre mort eût été pour moi la plus grande perte. Il m'eût fallu me faire de nouveaux ennemis, peut-être parmi les hon nêtes gens, ce qui dessert beaucoup un écrivain auprès du public. Rien n'est précieux comme de n'avoir pour ennemis que de véritables mauvais drôles. Le Seigneur m'en a accordé une quantité innombrable de cette espèce, et je me réjouis fort qu'ils soient actuellement en sûreté. Oui, chers ennemis I chantons un Te Mettemich laudamus! Vous avez couru le plus grand risque d'être pendus, et je vous aurais alors perdus pour toujours I Aujourd'hui, tout est redevenu tranquille, tout est assoupi ou bien assuré; on a lâché l'acte de la Diète et renfermé les patriotes; nous avons devant nous un
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long temps de repos doux et certain. Maintenant, nous pouvons sans trouble goûter de nouveau les charmes de nos relations antérieures : je vous fouetterai comme auparavant, et, comme auparavant, vous me calomnierez. Gomme je suis joyeux de vous voir encore impendus I Votre vie m^est plus chère que jamais. Je ne puis, à votre aspect, me défendre d'un certain attendrissement. Je vous en prie, ménagez votre santé; prenez garde d'avaler votre propre poison, mentez plutôt et diffamez plus encore que vous n'aviez coutume de faire, s'il est possible : cela soulage votre cœur pieux. Ne marchez pas ainsi courbés et la tête baissée, cela nuit à la poitrine. Allez quelquefois au théâtre quand on donne une tragédie de Raupach, cela vous égayera. Tâchez de varier vos plaisirs, rendez même parfois visite à quelque jolie fille; mais gardez-vous de la fille ducordierl
Vous voltigez maintenant de nouveau au bout d'un long fil; mais qui sait si, un beau matin, vous ne serez pas attachés à une corde trop courte?