‹ Allemands et FrançaisChapitre 4 sur 24 · LETTRES · texte numérisé non relu

LETTRES

ÉCRITES DE NORMANDIB

Le Havre, !•' août 1832.

La question de savoir si Louis-Philippe est faible ou fort semble réellement de celles dont la solution intéresse autant les peuples que les rois. Aussi luat-elle constamment occupé pendant mon excursion dans le nord de la France. Toutefois^ pour ce qui concerne Topinion publique, j'ai entendu tant de choses contradictoires, que je ne saurais dire sur cette question rien de plus définitif que ceux qui vont s'inspirer aux Tuileries ou, pour mieux dire, à Saint-Cloud Les Français du Nord, et par conséquent les rusés Normands, ne sont pas aussi dispo-

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ses à s'expliquer sans réserve que les gens du pays d'oc. Ou bien peut-être est-ce déjà un signe de mécontentement que ce silence sérieux dans lequel se renferment beaucoup de citoyens du pays d'oil, préoccupés uniquement des intérêts nationaux, et du moment qu'on les interroge sur ces derniers. La jeunesse seule, enthousiaste pour les intérêts des idées, s'exprime sans détour sur l'avènement, qu'elle croit inévitable, de la république; et les carlistes, qui mettent au-dessus de tout des intérêts de personnes, insinuent, de toutes les manières possibles, leur haine pour les gouvernants actuels, qu'ils dépeignent sous les couleurs les plus exagérées, et dont ils ' prédisent la chute, presque au jour et à la minute, comme chose tout à fait certaine. Les carlistes sont assez nombreux dans cette contrée. Ceci s'explique par rintérêt particulier^ l'attachement pour quelques-uns des membres de la dynastie déchue^ qui avaient l'habitude de passer Tété dans cette contrée, et ont su s'y faire aimer; ainsi surtout la duchesse de Berry. Ses aventures sont l'objet habituel des conversations, et les prêtres de l'Église catholique inventent par-dessus le marché les plus dévotes légendes pour la plus

grande gloire de la madone politique, et du fruit béni de son sein. Autrefois, les prêtres n'étaient nullement aussi satisfaits du zèle ecclésiastique de la duchesse, et c'est précisément parce qu'elle excita parfois leur mécontentement qu'elle s'acquit la fa-

veur du peuple. € Cette jolie petite femme n'est point du tout aussi bigotte que les autres, disaiton alors; voyez avec quelle coquetterie moderne elle suit en se promenant la procession, avec quelle indifférence elle porte son livre de prières, et comme elle s'amuse à tenir son cierge penché pour que la cire découle sur la queue de satin de sa belle-'Sœur d'Angouléme, la dévote chagrine I j» Ces temps sont passés, les roses de la gaieté ont pâli sur les joues de la pauvre Caroline, elle est devenue pieuse comme les autres, et porte son cierge aussi dévotement que les prêtres le veulent, et, avec ce cierge, elle allume la guerre civile dans la belle France, comme le veulent les prêtres.

Je dois faire remarquer que l'influence des ecclésiastiques catholiques dans cette province est plus grande qu'on ne le croit à Paris. Dans les convois funèbres, on les voit ici revêtus de leur costume d'église^ avec croix et bannières, parcourir les rues en

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chantant mélancoliquement, spectacle bien fait pour étonner quand on vient de la capitale, où tout cela est sévèrement défendu par la police, ou plutôt par le peuple. Pendant tout le temps de mon séjour à Paris, je n'ai jamais vu d^^ns la rue un ecclésiastique en costume ofiSciel ; je n'ai jamais vu l'Église représentée, ni par ses ministres ni par ses symboles, dans aucun des milliers de cortèges de deuil qui ont passé devant moi pendant la période du choléra. Toutefois , beaucoup de gens prétendent que fa religion se ranime silencieusement à Paris. Gela est vrai, au moins pour TËglise catholique française de Tabbé Ghâtel, qui grandit chaque jour; la salle de la rue de Clichy est devenue trop étroite pour la masse des fidèles, et, depuis quelque temps, Tabbé tient son service dans le grand bâtiment du boulevard Bonne-Nouvelle où M. Martin exhibait autrefois les animaux de sa ménagerie, et où Ton voit maintenant cette inscription en grandes lettres : Église catholiqiie et apostolique.

Ceux des Français du Nord qui ne veulent entendre parler ni de la république ni de l'enfaut du miracle, mais qui désirent seulement la prospérité de la France, ne sont pas précisément de très-chauds

partisans de Louis-Philippe, et ne chantent pas les louanges de sa franchise et de sa droiture (au ccn* traire, ils regrettent « qu'il ne soit pas franc t) , — mais ils sont tout à fait persuadés qu'il est rhoiQUie nécessaire ; qu'il faut le soutenir, parce que la tranquillité publique l'exige; que la répression de Témeute est salutaire au commerce, et qu'on doit éviter toute révolution nouvelle, et même la guerre, si Ton ne veut pas le voir complètement arrêté. Ils ne craignent la guerre que pour le commerce, qui est déjà dans un très-fâcheux état. Ils ne craignent pas la guerre pour la guerre, car ils sont Français, et par conséquent avides de gloire et belliqueux par nature, et, d'ailleurs, par-dessus le marché, leurs corps sont plus grands et plus solidement charpentés que ceux des Français du Midi, et ils l'emportent peut-être sur ceux-ci par la fermeté et une opiniâtre persévérance. Serait-ce là un résultat du mé* lange avec la race germanique? Ils ressemblent à leurs grands et puissants chevaux, aussi propres à courir impétueusement qu'à porter de lourds fardeaux et à surmonter toutes les difficultés de la température et des chemins. Ces hommes ne craignent ni Autrichiens, ni Russes, ni Baskirs. Ils ne

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sont ni partisans ni adversaires de Louis-Philippe. Du moment que la guerre éclatera, ils suivront le drapeau tricolore, quel que soit le^orte-drapeau^ Je crois que, si la guerre était déclarée, toutes les divisions intestines des Français seraient promptement étouffées de manière ou d'autre, par conciliation ou par force, et que la France deviendrait alors une puissance forte et unie qui pourrait tenir tête au reste du monde. A ce moment, la force ou la faiblesse de Louis-Philippe ne serait plus un objet de controverse. Il faudrait alors qu'il fût fort, ou bien il ne serait plus rien du tout. Cette question n'a donc de valeur qu'à l'égard da maintien de la paix, et ce n'est que sous ce rapport qu'elle importe aux puissances étrangères. On m'a répondu dans plusieurs endroits de ce pays : « Le parti du roi est très-nombreux, mais il n'est pas fort. » Je crois que ces mots donnent beaucoup à penser. D'abord ils annoncent malheureusement que le gouvernement même est soumis à un parti et à tous les intérêts de parti. Le roi n'est plus le pouvoir élevé et suprême qui plane avec calme du haut de son trône au-des •

I. La fin de cette lettre se retroave comme fragment dans le volume De la France, page 226.

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sas de la lutte des partis, et sait les maintenir dans un salutaire équilibre : non, lui-même est descendu dans l'arène. Odilon Barrot, Mauguin, Garrel, Garnier-Pagès, Gavaignac, ne trouvent peut-être entre eux et lui d'autre différence que celle d'un pouvoir fortuit et momentané. G*est la suite déplorable de cette volonté qu'a eue le roi de se réserver la présidence du conseil. Aujourd'hui, Louis-Philippe ne peut changer le système de gouvernement qu'il a adopté sans tomber aussitôt en contradiction avec son parti et avec lui-même. D'où il est advenu que la presse l'a traité comme le chef suprême d'un parti, qu'elle reporte directement sur lui tout le blâme provoqué par toutes les fautes du gouvernement, qu'elle considère comme à lui toute parole ministérielle, et dans le roi-citoyen ne voit que le ministre -roi. Quand les images des dieux descendent de leurs piédestaux élevés, le saint respect dont nous les entourions disparaît, et nous les jugeons d'après leurs dires et gestes, comme s'ils étaient nos égaux.

Quant à l'assertion en elle-même que le parti du roi, tout nombreux qu'il est, n'est pas fort, elle ne dit certainement rien de nouveau,' puisque c est là

une vérité connue depuis longtemps; mais il est remarquable que le peuple ait fait aussi de son côté cette découverte et qu'il ne compte pas cette fois les têtes, comme il le fait ordinairement, mais les mains^ et qu'il distingue entre celles qui applaudissent et celles qui saisissent le glaive. Le peuple a observé e£fectivement son monde et sait fort bien que le parti du roi se compose des trois classes sui* vantes : les commerçants et les propriétaires, qui craignent pour leurs boutiques et pour leurs biens; {es gens fatigués de la lutte et qui soupirent surtout après le repos, et les timides, qui redoutent le règne de la Terreur. Ce parti royal, chargé de propriété, appréhendant le moindre trouble dans le confortable de sa vie, cette majorité est en présence d'une minorité que son bagage embarrasse peu, inquiète et remuante au dernier degré, et qui, dans la marche fougueuse et effrénée de ses idées, ne voit dans la terreur qu'un allié.

£n dépit du grand nombre des têtes, en dépit du triomphe du 6 juin, le peuple doute de la force du juste-milieu. Et c'est toujours de fâcheux augure quand un gouvernement ne paraît pas fort aux yeux du peuple. Il excite alors le premier venu à es-

sayer sa force contre lûî ; une impulsion mystérieusement démoniaque pousse les hommes à l'ébranler. C'est là le secret des révolutions.

IMeppe, 90 août K

On ne peut se figurer l'impression produite dans les classes inférieures du peuple français par la mort du jeune Napoléon. Le bulletin que le Temps publiait depuis six semaines sur la lente agonie du jeune prince, et qui était réimprimé et vendu dans les rues de Paris pour un sou, avait commencé à exciter dans tous les carrefours la plus profonde tristesse. J'ai même vu de jeunes républicains pleurer; mais les vieux ne paraissaient pas fort touchés, et j'entendis avec étonnement l'un de ceux-ci dire durement : € Ne pleurez pas, c'était le fils de l'homme qui a fait mitrailler le peuple au 43 vendémiaire. » Il est étrange que, lorsque le malheur frappe quelqu'un, nous nous rappelons involontairement quelque ancien préjudice qu'il nous a causé et auquel nous n'avions peut-être pas pensé depuis un temps infini. — Dans les campagnes, c'est sans

I. La premiôre partie de cette lettre se trouve égalemeot dans le livre De la France, p. 229.

restriction aucune qu'on vénère Tempereur. Là, le portrait de V homme est suspendu dans chaque chaumière, et peut-être, comme le remarque la Quoti* dienne^ au même miir où Ton eût placé celui du fils de la maison, s'il n'avait été, sacrifié par cet homme sur l'un de ses mille champs de bataille. Le dépit arrache quelquefois à la Quotidienne les remarques les plus naïvement consciencieuses, ce dont la Gazette, plus jésuitiquement fine, se dépite à son tour : c'est la principale difiérence politique qui existe entre ces deux feuilles.

J'ai parcouru la plus grande partie des côtes septentrionales de la France au moment où s'y répandit la nouvelle de la mort du jeune Napoléon. En quelque endroit que j'arrivasse, je trouvais le deuil le plus profond de ce triste événement. La douleur de ces gens était pure et sincère, et n'avait pas sa source dans les souvenirs chéris d'un passé si glorieux. C'était surtout les belles Normandes qu'on entendait déplorer longuement la mort prématurée du jeune fils du héros.

Oui, dans toutes les chaumières est suspendu le portrait de l'empereur. Je l'ai trouvé partout couronné d'immortelles comme nos images du Sauveur

pendant la semaine sainte. Beaucoup d'anciens soldats portaient un crêpe. Une vieille jambe de bois me tendit douloureusement la main en me disant : € A présent, tout est fini f »

Obi sans doute ^ pour ces bonapartistes qui croyaient à la résurrection charnelle de Timpéria.lisme guerrier, tout est fini. Pour eux , Napoléon n'est plus qu'un nom, comme Alexandre de Macédoine ou Charlemagne. Hais les bonapartistes qui croient à une résurrection par la transmission de l'esprit napoléonien, ont maintenant devant eux un avenir brillant. Non, leur bonapartisme est pur de tout mélange de matière animale; c'est Fidée d'un monarchisme à la plus haute puissance, employé au profit du peuple^ et quiconque aura cette force et remploiera ainsi, sera appelé par eux Napoléon II. De même que César donna son nom à Fau* torité même, ainsi le nom de Napoléon désignera désormais un nouveau pouvoir de César, auquel a droit celui-là qui possède la capacité la plus grande et la meilleure volonté.

Sous certain rapport. Napoléon était un empereur saint-simonien. Arrivé qu'il était, par sa supériorité intellectuelle, à la suprême puissance, il

n'avançait que le règne des capacités et avait pour but le bien-être physique et moral de la classe la plus nombreuse et la plus pauvre. Il régnait moins au profit du tiers état, de la classe moyenne, du juste-milieu, que dans Tintéréi des hommes dont la richesse tout entière est dans le cœur et dans leÈ bras : son armée était une hiérarchie dont les gradins d'honneur n'étaient occupés que par le mérite personnel et par la capacité. Le moindre fils de paysan y pouvait, aussi bien que le gentilhomme de la race la plus antique, obtenir les dignités les pluâ élevées, et gagner de Tor et des étoiles d'honneur. C'est pourquoi l'image de l'empereur est suspendue dans la cabane de tous les paysans, au même mur, je le répète, où serait attaché le portrait du fils de la maison, si celui-ci ne fût tombé sur un champ de bataille avant d'être passé général ou duc, ou même roi, comme maint autre pauvre garçon que son talent et son courage pouvaient appeler à une pareille destinée, quand l'empereur régnait encore. Il en est peut-être beaucoup qui, dans l'image de celui-ci, ne rendent de culte qu'à l'espoir évanoui de leur propre grandeur.

J'ai trouvé le plus souvent dans les chaumières

de paysan l'empereur représenté au moment où il visite les pestiférés de JaiFa,puis sûr son lit de mort à Sainte-Hélène. Ces deux images ont une ressemblance frappante avec les représentations les plus saintes de la religion chrétienne. Dans Tune, Napoléon apparaît comme un sauveur qui guérit les pestiférés par l'attouchement; dans l'autre, il .meurt aussi de la mort deFexpiation.

Pour nous, qui sommes préoccupés par une autre symbolique, nous ne voyons dans le martyre de Napoléon à Sainte-Hélène aucune eilpiation dans le sens indiqué. L'empereur y porta la peine de son erreur la plus fatale, de l'infidélité dont il se rendit coupable envers la Révolution, sa mère.. L'histoire avait montré .'depuis longtemps que l'union entre le fils de la Révolution et la fille du passé, ne pouvait tourner à bien ; et maintenant^ nous voyons que le fils unique de ce mariage funeste n'avait aucun principe de vie, et qu'il est^ mort déplorablement.

Quant à l'héritage du défunt, les avis sont fort partagés. Les amis de Louis-Philippe pensent que les bonapartistes, désormais orphelins, vont se rattacher à eux. Je doute pourtant que les hommes de guerre et de gloire passent si promptement au paci-

fique juste-milieu. Les carlistes croient que les bonapartistes vont maintenant plier le genou devant leur Henri V, le prétendant unique : je ne sais vraiment ce que je dois le plus admirer chez ces hommes , de leur folie ou de leur présomption. Les républicains sembleraient encore plus que tous les autres, en état d'attirer à eux les bonapartistes; mais^ s'il a été jadis facile de faire, des sans-culottes les plus mal peignés, les impérialistes les plus brillamment huppés, il peut être aujourd'hui difScile d'opérer la métamorphose contraire.

On regrette que les saintes reliques, Tépée de

l'empereur, le manteau de Harengo, le chapeau historique, etc., qui, conformément au testament de Sainte-Hélène, ont été remis au jeune Reichstadt; ne reviennent pas à la France. Chaque parti en France pourrait bien utiliser un morceau de cette succession. Vraiment, si j'en pouvais disposer^ je les répartirais ainsi : aux républicains, Pépée de l'empereur, parce que ceux-ci sont encore les seuls qui sauraient la mettre à profit. Je donnerais à messieurs du juste-milieu le manteau de Marengo; car» dans le fait, un semblable manteau leur viendrait bien à propos pour couvrir leur humble nudité;

Pour les carlistes, je réserverais le tricorne impérial, quoiqu'il n'aille, à la vérité, pas très-bien à de pareilles têtes ; mais il pourra leur être d'un bon secours quand les coups pleuvront de nouveau sur leurs chefs; oui, j'ajouterais même à ce don celui des bottes de Tempereur, qui leur faciliterait les enjambées de sept lieues quand il leur faudra bientôt déguerpir. Quant au bâton qu'avait Tempereur le jour de la bataille d'Iéna, je doute qu'il se trouve dans la défroque du duc de Reichstadt, et je crois que les Français Tout encore entre les mains.

Après la mort du jeune Napoléon, c'est des pérégrinations de la duchesse de Berry que j*ai le plus entendu parler dans ces provinces. Les aventures de cette femme sont si poétiquement racontées, qu'on les croirait imaginées, dans une heure de capricieux loisir, par les petits-neveux des conteurs de fabliaux. Les noces deCompiègne ont fourni aussi ample matière aux conversations; je pourrais donner toute une collection de mauvais bons mots que j'entends débiter à ce sujet dans un château carliste. Ainsi^ un des orateurs de ces fêtes doit avoir remarqué que la pucelle d'Orléans avait été faite prisonnière à Gompiègne, et qu'il était juste

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qu'à Gompiègne une nouvelle duchesse d'Orléans reçût aussi des chaînes. — Bien que tous les journaux français racontent avec grand fracas que Taffluence des étrangers est très-grande ici, et, en général, que la vie des bains à Dieppe soit très-brillante cette année, j'ai trouvé sur place tout le contraire. Il n'y a peut-être pas ici cinquante baigneurs proprement dits, tout est triste et assombri, et les bains qui étaient parvenus à un si haut degré de prospérité, grâce aux séjours qu'y faisait tous les étés la duchesse de Berry, semblent ruinés pour toujours. Beaucoup de gens à Dieppe sont tombés par là dans la misère la plus profonde, et envisa* gent la chute des Bourbons comme la cause de leurs malheurs; on comprend donc qu'il y ait ici beau*

coup de carlistes enragés.Toutefois, on calomnierait

# Dieppe en soutenant que plus d'un quart de ses habitants sont des partisans de la précédente dynastie. Nulle part les gardes nationaux ne montrent plus de patriotisme qu'ici; au premier coup de tambour, on les voit se rassembler pour l'exercice, et tous portent l'uniforme complet, ce qui témoigne d'un zèle tout particulier. La fête de Napoléon a été célébrée ces jours-ci avec un enthousiasme frappant.

En général, Louis-Philîppe n'est ici ni aimé ni détesté. On envisage sa conservation comme nécessaire au bonheur de la France; quant à son gouvernement, il n*excite pas précisément de l'enthousiasme. Les Français sont généralement si bien informés par la presse libre de Tétat réel des choses, ils sont si éclairés en politique, qu ils prennent les petits maux en patience pour n*en pas risquer de plus grands. Quant au caractère personnel du roi, on trouve peu de chose à y redire : on le tient pour un homme digne de respect.

Rouen, le 17 septembre.

J'écris ces lignes dans l'ancienne résidence des ducs de Normandie, dans l'antique cité où tant de vieux documents de pierre nous rappellent l'histoire de ce peuple si renommé jadis par ses expéditions intrépides et son héroïsme aventureux, si renommé aujourd'hui par son esprit processif et son habileté au gain. Là, dans ce château, séjournait Robert le Diable, que Meyerbeer a mis en musique; sur cette place du Marché, on brûla la Pucelle, la génériuse fille qu'ont chantée Schiller et Voltaire; dans cette

cathédrale repose le cœur de Richard, le roi vaillant que Ton a nommé lui-même Cœur-de-Lion; c'est de ce sol que sont sortis les vainqueurs de Hastings, les fils de Tancrëde, et tant d'autres fleurs de la chevalerie normande; — mais tous ces genslà ne nous importent guère aujourd'hui, et nous "^ous occupons beaucoup plutôt ici de cette question : Le système pacifique dé Louis-Philippe a-t*il pris racine dans le sol belliqueux de la Normandie? La nouvelle royauté citoyenne s'est-elle fait un lit bon ou mauvais dans le vieux berceau héroïque de

Taristocratie anglaise et italienne, dans le pays des Normands? Je croîs pouvoir répondre aujourd'hui très-brièvement à cette question. Les grands propriétaires, surtout dans la noblesse, sont carlistes; les industriels et agriculteurs à leur aise sont philippistes, et la foule du peuple hait et méprise les Bourbons, mais aime, au moins le petit nombre, les souvenirs gigantesques de la République, et le grand nombre Théroïsme brillant de l'Empire. Les carlistes, comme tout parti vaincu, sont plus actifs que les philippistes, qui se sentent assurés du présent, et l'on peut dire à leur éloge qu'ils font de grands sacrifices, surtout des sacrifices d'argent.

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Les carlistes, qui ne mettent jamais en doute leur futur triomphe, et sont persuadés que Favenir leur rendra au centuple tous les sacrifices du présent, donnent jusqu'^ leur dernier sou, quand ils pensent servir ainsi leurs intérêts de parti ; il est dans le caractère de cette classe do moins estimer son propre bien que d'aspirer à celui des autres {sut profusus^ alieni oppeteM). L'avidité et la dissipation sont sœurs. Le roturier, qui n'a pas coutume d'acquérir ses biens terrestres par le service de cour, la faveur des maîtresses, de douces paroles et un jeu léger, tient plus ferme à ce qu'il a acquis.

Toutefois, les bons citoyens de la Normandie se sont aperçus que les journaux, par lesquels les carlistes cherchent à agir sur Topinion publique, étaient fort dangereux pour la sûreté de TÉtat et leurs propriétés, et ils pensent qu'il faut déjouer ces me- . nées par le même moyen, par la presse. C'est dans ce but qu'on a fondé récemment VEstafetie du Havre^nn débonnaire journal de juste-milieu qui coûte beaucoup d'argent aux honorables négociants du Havre, et auquel travaillent aussi plusieurs Parisiens, particulièrement M*, de Salvandy, un petit esprit, souple et mince, dans un long corps, roide

et sec (il a ëté loué par Goethe). Jusqu'ici, ce journal est la seule conire-mine qu'on ait opposée aux carlistes en Normandie; ceux-ci, en échange, sont infatigables, et fondent partout leurs journaux, leurs forteresses de mensonges, contre lesquelles l'esprit de liberté doit user peu à peu ses forces, en attendant que la délivrance vienne de TEst; Ces feuilles sont plus ou moins rédigées dans l'esprit de la Gazette de France et de la Qtwtidienne; ces deux dernières sont, d'ailleurs, très-activement répandues parmi le peuple. L'une et l'autre sont écrites d'une manière singulièrement attrayante et spirituelle, mais avec cela profondément méchantes, perfides, remplies d'enseignements utiles, de malignes gaietés sur les fautes du gouvernement, et leurs nobles colporteurs, qui les distribuent souvent gratis, et donnent peut-être parfois à leurs lecteurs de l'argent par-dessus le marché, trouvent naturellement un plus grand débit que les feuilles débonnaires du juste-milieu. Je ne saurais assez recommander ces deux journaux, car, à un point de vue supérieur, je ne les crois nullement dangereux pour la cause de la vérité; ils lui sont plutôt utiles, parce qu'ils aiguillonnent et provoquent à de nouveaux efiforts

les combattants parfois fatigués de la lutte. Ces deux journaux sont les vrais représentants de cotte sorte de gens qui, lorsque leur cause succombe, se vengent sur les personnes; c'est là un procédé aussi vieux que le monde; nous leur mettons le pied sur la tête, et ils nous percent le talon. Seulement, je dois dire, à Féloge de la Quotidienne^ que, si elle est une vipère, tout aussi bien que la Gazette^ elle cache cependant moins sa méchanceté, que sa rancune héréditaire se trahit à chacune de ses paroles, qu'elle est une espèce de serpent à sonnettes qui avertit lui-même les gens de son approche. La Gazette^ malheureusement, n'a pas de semblables sonnettes. Parfois elle parle contre ses propres principes, afin d'en procurer indirectement le triomphe; la Quotidienne^ dans son ardeur, sacrifie plutôt la victoire que de se renier ainsi elle-même de sangfroid. La Gazette aie calme du jésuitisme qui ne se laisse point troubler par la fureur de ses opinions, chose d'autant plus facile que le jésuitisme n'a pas proprement d'opinions, mais est seulement un métier. Dans la Quotidienne^ au contraire, ce sont d'orgueilleux gentillâtres et des moines furibonds qui complotent et font rage, mal déguisés sous le cos-

tume de la loyauté chevaleresque et de l'amour chrétien. Ce dernier caractère est aussi celui du journal carliste qui paraît ici, à Rouen, sous le titre de Gazette de la Normandie. Il y a là des lamentations doucereuses sur la disparition du bon vieux temps avec ses figures chevaleresques, ses croisades, ses tournois, ses hérauts d'armes, ses loyaux bourgeois, ses pieuses nonnes, ses tendres damoiselles, ses troubadours, et autres sentimentalités, qui vous font étrangement souvenir des romans féodaux d'un célèbre poète allemaijd dans la tête duquel poussaient plus de fleurs que de pensées, mais dont le eœur était plein d'amour, — tandis qu'au contraire, chez le rédacteur de la Gazette de la Normandie^ la tête est pleine d'obscurantisme grossier, et le cœur de poison et de bile. Ce rédacteur est un certain vicomte W., un long blondin grisonnant d'environ soixante ans. Je l'ai vu à Dieppe, où il avait été invité à un concile carliste, et où il fut très-fêté par toute la noble clique. Bavard comme ils sont, un petit carliste m'a pourtant soufflé à l'oreille : « C'est un fameux compère ; il n'est proprement pas de noblesse française; son père. Irlandais de naissance, «^lait au service de France au moment où éclata la

Révolution , et, quand il émigra et voulut prévenir la confiscation de ses biens, il les vendit pour la forme à son fils ; mais, lorsque plus tard le vieillard rentra en France, et redemanda ses biens à son fils, celui-ci nia la vente simulée, prétendant qu'elle avait eu lieu de boïme foi, et il garda ainsi la for* tune de son père (Bt de sa pauvre sœur ; celle-ci de* vint dame d'honneur de Madame (la duchesse de Berry), et l'enthousiasme de son frère pour Madame a sa source aussi bien dans la vanité que dans Tégoïsme, car... » J'en savais ^sez.

II est difiicile de se faire une idée de la suite et de la conséquence perfide avec lesquelles le gouvernement actuel est miné par les carlistes. Ceux-ci

réussiront-ils? Le temps nous l'apprendra. De même qu'aucun homme n'est trop mauvais pour eux, quand ils peuvent l'employer à leur but, — aucun moyen n'est trop mauvais non plus. En dehors des journaux canoniques dont j'ai parlé plus haut, les carlistes agissent encore par la transmission orale de toutes les calomnies possibles, par la tradition. La propagande noire cherche à détruire de fond en comble la bonne renommée des gouvernants actuels, et surtout du roi. Les mensonges

forgés dans cette intention sont parfois aussi abominables qu'absurdes, c Calomnions, calomnions, il en restera toujours quelque chose, y> était déjà la devise de leurs maîtres.

Dans une société carliste à Dieppe, un jeune prêtre me dit : « Vous devriez, dans votre correspondance avec vos compatriotes, aider un peu à la vérité, pour que^ lorsque la guerre éclatera, si par hasard Louis-Philippe est encore à cette époque à la tête du gouvernement français, les Allemands le haïssent plus vigoureusement, et le combattent avec d'autant plus d'enthousiasme. » Et, comme je lui demandais si nous pouvions être sûrs de la victoire, il m'assura presque avec un sourire de pitié, que a les Allemands étaient le plus brave peuple du monde, et qu'on ne leur opposerait qu'un semblant de résistance; que le Nord, ainsi que le Midi, était tout dévoué à la dynastie légitime; que Henri V et Madame étaient généralement adorés comme un petit sauveur et comme la mère immaculée; que c'était la religion du peuple, et que cette ferveur légitime éclaterait bientôt publiquement en Normandie... » Pendant que l'homme de Dieu parlait ainsi, un vacarme eiiroyable s'éleva tout à coup

devant la maison où nous nous trouvions. Les tambours roulèrent, les trompettes retentirent, la Marseillaise éclata si fort, que les vitres des fenêtres en tremblèrent, et Ton entendit en même temps crier à pleine voix : Vive Louis- Philippe! A bas les carlistes! Les carlistes à la lanterne! Gela se passait à une heure du matin, et toute la société eut grand'peur. J'eus peur aussi, car je me souvenais du proverbe allemand : « Pris avec Jean, pendu avec Jean 1 )» Mais ce n'était qu'une facétie de la garde nationale de Dieppe. Ces braves gens avaient appris que Louis- Philippe était arrivé au château d'Eu, et ils avaient pris sur-le-champ la résolution de s'y rendre en troupe pour saluer le roi; mais, en partant, ils avaient voulu causer une frayeur aux pauvres carlistes, et ils avaient fait dans ce but un tintamarre épouvantable devant leurs maisons en chantant comme des fous Fhymne marseillais, ce Dies irœ, dies iUa de la nouvelle Église qui annonce aux carlistes leur jugement dernier.

M'étant rendu moi-même à Eu, je puis rapporter, comme témoin oculaire, que ce n'était pas un enthousiasme de commande, celui avec lequel les gardes nationaux y fêtèrent le roi. Il les passa

en revue, se montra enchanté de la joie sincère qu'ils firent éclater à son aspect, et je dois avouer que, dans ce temps de scission et de défiance, cette image d'union était fort édifiante. C'étaient des citoyens libres et armés qui regardaient sans timidité leur roi en face, lui témoignaient leur respect les armes à la main, et, quelquefois, par une virile poignée de main, l'assuraient de leur fidélité et de leur obéissance. Louis-Philippe, cela va sans dire, leur donna la main à tous... Les carlistes se moquent encore beaucoup de ces poignées de main, et j'avoue que la haine leur donne quelquefois de Tesprit quand ils persiflent cette <( messéante popularité des poignées de main. x> C'est ainsi que, dans la société dont j'ai parlé, j'ai vu représenter en petit comité une farce où l'on fait voir de la manière la plus bouffonne comment Fip !•', roi des épiciers, donne à son fils Grand-Poulot des leçons de science politique, et lui apprend paternellement a qu'il ne doit pas se laisser entraîner par les théoriciens, à voir la royauté citoyenne dans la souveraineté du peuple, et moius encore dans le maintien de la Charte ; qu'il ne doit prêter l'oreille au bavardage, ni de la droite, ni de la gauche; qu'il ne s'agit pas

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de faire que la France soit libre à l'intérieur et respectée à l'étranger, encore moins que le trône soit barricadé d'institutions républicaines ou soutenu par des pairs héréditaires; que les paroles octroyées

ni les faits héroïques n'ont aucune importance; que la royauté citoyenne et toute la science du gouvernement consistant à serrer la main au premier vanu-pieds, i Ensuite de quoi, il lui enseigne les différentes manières de serrer aux gens la main, dans toutes les positions, à pied, à cheval, en voiture, quand on galope dans les rangs, quand on voit le défilé, etc. Grand-Poulot a beaucoup de dispositions, et répète parfaitement ces tours d'adresse de gouvernement. Il 'dit même qu'il veut perfectionner encore l'invention de la royauté citoyenne, et, chaque fois qu'il serrera la main à un bourgeois, ajouter un Comment cela va-i-il^ mon vieux lapin? ou ^ ce qui est synonyme : Comment vous «a, citoyen ? • Oui, c'est synonyme, » reprend alors le roi avec un grand sang-froid ; et mes carlistes de rire aux éclats. Grand-Poulot veut s'exercer ensuite aux poignées de main, d'abord avec une grisette, puis avec le baron Louis; maiç il fait tout cela trop lourde- • dément, et casse les doigts aux gens. Le tout était

assaisonné de railleries et de calomnies sur ces hommes célèbres que nous honorions jadis, avant la révolution de Juillet, comme les lumières du libéralisme^ et que, depuis, nous avons tant pris de plaisir à dénigrer comme serviles. Quoique je ne sois pas, d'ailleurs, très*porté pour le juste-milieu, je sentis s'émouvoir dans mon sein une certaine piété pour ces objets de mon culte antérieur, mon penchant pour eux se réveilla quand je les vis bafoués par ces hommes qui ne les valent pas. Oui, comme celui qui est descendu sous la nappe d'eau d'une source obscure, peut apercevoir en plein midi les étoiles du ciel, ainsi après être tombé dans ta société dé Tobscurantisme carlistes, j'ai pu revoir, clair et pur, le mérite des hommes du juste-milieu; j'éprouvais de nouveau mon ci-devant respect pour le ci-devant duc d'Orléans, pour les doctrinaires , pour un Guizot, un Thiers, un Dupin, un Royer- GoUard, et pour d'autres étoiles dont l'éclat s'est perdu dans la clarté flamboyante du soleil de Juillet.

Il est quelquefois utile de rabaisser ainsi son point de vue. Nous y pouvons apprendre à juger les hom- ^les d'une manière plus impartiale, même quand.

nous haïssons la cause dont ils sont les représentants; nous apprenons à distinguer de leur système les hommes du juste-milieu. Ce système est mauvais, à notre avis; mais les personnes méritent toujours notre estime, et surtout Thomme dont la position est la plus difficile en Europe, et qui ne voit aujourd'hui que dans le ministère du 13 mars la possibilité de son existence; ce sentiment de conservation est le même dans toute Thumanité. Si nous nous aventurons au milieu de carlistes, et que nous entendions ceux-ci accuser cet homme, il grandit alors dans notre estime, alors que nous remarquons que ce qu'ils blâment dans Louis-Philippe est justement ce que nous voyons avec le plus de plaisir en lui, et qu'ils goûtent le plus volontiers celles de ses qualités qui nous déplaisent. S'il a aux yeux des carlistes le mérite d'être un Bourbon^ ce mérite nous parait une levis nota. Mais il serait injuste de ne pas faire pour lui et pour sa famille une honorable distinction d'avec la branche aînée des Bourbons. La maison d'Orléans s'est rattachée d'une manière si complète au peuple français, qu'elle a été régénérée en même temps que lui, et qu'elle est sortie comme ce peuple de et .erri -^le

bain de la Révolution, purifiée, amendée, assainie et bourgeoisée» pendant que les Bourbons, qui n'ont pas pris part à ce rajeunissement, appartiens nent encore tout entiers à cette génération décrépite et maladive que GrébilloU) Laclos et Lûuvet ont si bien peinte dans tout l'éclat de leurs péchés, dans la fleur de leur corruption. La France rajeunie ne pouvait plus désormais appartenir à cette dynastie, à ces revenants du passé; ce faux semblant de vie devenait chaque jour plus insupportable; la conversion après la mort offrait un aspect repoussant ; la putréfaction parfumée blessait tous les nez honnêtes, et, par une belle aurore de juillet, quand le coq chanta, ces spectres durent s'évanouir de nouveau. Les enfants de Louis-Philippe sont, au contraire, sains et pleins de vie, ce sont les fils florissants de la jeune France, chastes d'esprit, frais de jeunesse, et de mœurs pures et bourgeoises. Cette bourgeoisie, qui déplaît tant aux carlistes en Louis-Philippe, est justement ce qui le relève dans notre estime. Je ne puis, en dépit de la meilleure volonté, me dépouiller assez de l'esprit de parti pour bien juger jusqu'à quel poipt il a pris la royauté bourgeoise au sérieux. Le grand jury de

l'histoire décidera s'il a été de bonne foi. Dans co cas, les poignées de maî?i ne seraient nullement ridicules, et le mâle serrement de la main deviendrait peut-être un symbole de la nouvelle royauté

bourgeoise, comme la génuflexion servile du vassal fut autrefois un symbola de souveraineté féodale. Louis-Philippe, s'il conserve et transmet à ses enfants le trône et des sentiments honorables , peut laisser un grand nom dans Thistoire, non-seulement comme chef d'une nouvelle dynastie, mais aussi comme le fondateur d'une nouvelle royauté, la royauté bourgeoise, qui changera la face du monde... Mais c'est là la grande questionl

ET

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