SA PRÉTBNDUB NATURALISATION EN FRANCE
Paris, le 6 mai i8&3.
On gaspille avec légèreté un temps précieux. Je dis.un temps précieux, et j'entends par là les années de paix qui nous sont garanties par le gouvernement de Louis-Philippe. C'est au fil de sa vie qu'est suspendu le repos de la France, et Louis-Philippe est vieux, et les ciseaux de la Parque sont impitoyables. Au lieu d'utiliser ce temps, et de débrouiller l'écheveau des embarras intérieurs et extérieurs, on cherche à aggraver encore les complications et les difficultés. Rien que comédie fardée et intri-
gues de coulisses. Ces petites manœuvres pourraient réellement conduire la France au bord de Tabîme. Les girouettes se fient à leur talent connu de versatilité; elles ne redoutent pas les plus rudes orages, parce qu'elles ont toujours su tourner à tout souffle de Tair. Oui, le vent ne peut vous briser, car vous êtes encore plus mobiles que lui. Mais vous oubliez qu'en dépit de votre versatilité aérienne, vous dégringolez piteusement de vos sommets lorsque croule la tour sur la pointe de laquelle vous êtes! Il vous faudra tomber avec la France, et cette tour est minée et dans le Nord habitent de très-perfides faiseurs d'ouragans. Pour le moment, les Schamanes de la Neva Qe sont pas tombés dans l'extase par laquelle ils évoquant les tempêtes; mais ici tout dépend pourtant du caprice, oui, de Tabsolu caprice d'une pensée arbitraire et souveraine. Je Tai dit, avec la vie de Louis-Philippe s'évanouit toute garantie de repos; ce magicien suprême tient les tempêtes liées par sa patiente prudence. Celui qui veut dormir tranquille fera bien de recommander
chaque soir, dans sa prière, le roi de France à tous les anges gardiens de la vie.
Guizot tiendra longtemps encore, ce qui est cer«
tainement à désirer, puisqu'une crise ministérielle est toujours liée à des fatalités imprévues. Un changement de ministère, chez ces Français avides de changement, est peut-être un équivalent du changement périodique de dynastie. Mais ces bouleversements dans le personnel des plus hauts fonctionnaires de l'État, n'en sont pas moins un malheur pour un pays qui, plus que tout autre, à besoin de stabilité. Par suite de leur situation précaire, les ministres ne peuvent former aucun vaste plan, et c'est le besoin de se conserver qui absorbe toutes leurs forces. Le pire malheur pour eux n'est pas leur dépendance de la volonté royale, qui d'ordinaire est judicieuse et bienfaisante, c'est leur dépendance des soi-disant conservateurs, ces janissaires constitutionnels dont le bon plaisir fait et défait ici les ministres. L'un de ceux-ci tombe-t-il dans leur disgrâce, alors ils se rassemblent dans leurs orto parlementaires, et renversent leur marmite. Le mécontentement de ces gens-là a pour cause ordinaire de véritables intérêts de pot-au-feu; ce sont eux qui gouvernent réellement la France, puisqu'aucun ministre ne peut rien leur refuser, ni emploi ni avancement, ni. un consulat pour le fils
aîné de leur beau'-frère, ni un bureau de tabac pour la veuve de leur portier. Il est inexact, en général, de parler du <( gouvernement de la bourgeoisie, » il ne faudrait parler que du gouvernement des députés conservateurs; ce sont eux qui exploitent la France actuelle dans leur intérêt privée comme autrefois la noblesse de naissance. Celle-ci, d'ailleurs, ne se distingue point du parti conservateur, et nous rencontrons beaucoup de vieux noms parmi les maîtres parlementaires du jour. Le nom de conservateur n'est pas non plus une désignation exacte, car tous ceux que nous nommons ainsi n'ont point à cœur la conservation de l'état de choses actuel, et beaucoup ne demanderaient pas mieux quç de provoquer une petite secousse, tout comme il y a dans l'opposition beaucoup d'hommes qui, pour rien au monde, ne voudraient renverser ce qui existe, et ont surtout une peur mortelle de la guerre. La plupart de ces hommes d'opposition veulent seulement porter leur parti au pouvoir afin d'exploiter celui-ci, comme les conservateurs, dans leur intérêt particulier. Des deux côtés, les principes ne sont que des mots d'ordre sans valeur; il ne s'agit au fond que de savoir quel parti aura les avantages matériels du
pouvoir. A ce point de vue, nous avons ici la même lutte que celle qui se poursuit, depuis deux siècles, de l'autre côté du canal, sous le nom de vsrhigs et de tories.
La forme constitutionnelle du gouvernement anglais a été, comme on sait, le modèle sur lequel s'est formé le système parlementaire de la France actuelle ; les doctrinaires surtout ont cherché, jusqu'à la pédanterie, à singer l'Angleterre, et il ne serait pas invraisemblable que la trop grande condescendance avec laquelle le ministère souffre ces usurpations des conservateurs et se laisse exploiter par eux, ne fût en définitive le résultat d'une solidité d'érudition qui est la meilleure preuve de l'exactitude et de l'étendue de ses laborieuses études. Le 29 octobre — c'est-à-dire M. le professeur que l'opposition désigne par cette date — connaît mieux que personne les rouages de la machine politique anglaise; et, s'il croit que, de ce côté du canal, une semblable machine ne peut fonctionner autrement que par les moyens immoraux dans l'emploi desquels Walpole était un maître, et où Robert Peel n'est nullement un apprenti, on peut déplorer cette manière de voir, mais non pas la réfuter suffisamment
par rhistoîre et Térudition. Nous devons dire que la machine eïle-même ne vaut rien; mais, si nous n'avons pas ce courage, nous ne sommes point en droit de soumettre le machiniste à une critique trop rude. Et à quoi bon, en définitive, cette critique? A quoi sert de censurer à Augsbourg les péchés qui se commettent au bord de la Seine? L'opposition d'un étranger dans des journaux étrangers, quand il s'agit des vices de l'administration intérieure de la France, serait une rodomontade aussi inconvenante que folle. Ce n'est pas de l'administration intérieure, c'est des actes politiques qui peuvent avoir quelque influence sur notre propre pays, qu'un correspondant doit s'occuper. Aussi je ne tenterai pas plus de mettre en question que de justifier la vénalité ou le système de corruption, au sujet desquels mes collègues remplissent tant de colonnes fies journaux allemands. Que nous importe celui qui, en France, obtient, de gré ou de force, les meilleurs emplois, les plus grasses sinécures, les ordres les plus fastueux? Pourquoi nous inquiéter si c'est un chenapan de la droite, ou un chenapan de la gauche, qui engloutit la tripaîlle d'or du budget? Nous n'avons qu'à prendre garde de ne pas
LA PENSION DE UEirtE 1)1
nous laisser acheter nous-mêmes, dans notre patrie respective, par nos tories ou nos whigs indigènes, au moyen de quelque petit emploi, de quelque titre, de quelque bout de ruban, quand il s'agit de parier ou de voter pour les intérêts du peuple allemand \ Pourquoi jeter les hauts cris sur le fétu que nous découvrons dans les yeux français, si nous nous taisons ou n'osons parler qu'à demi-voix au sujet de la poutre qui est dans les yeux bleus de nos gouvernants allemands? Qui pourrait, d'ailleurs, juger en Allemagne si le Français qui a reçu du ministère une faveur ou une place, la méritait ou non? La chasse aux emplois, si Guizot tombe, ne cessera pas sous un ministère Thiers ou Barrot. Et si même les républicains arrivaient au pouvoir^ la corruption se montrerait davantage sous le costume de Thypocrisie, tandis qu'aujourd'hui elle se fait voir à nu avec une naïveté presque cynique. Un parti servira toujours les grands plats à ses partisans. Assurément, ?heure où « le vice sera pris de vomissemente, et où la vertu se mettra à lable, » nous offrira un spectacle fait pour donner un terrible frisson. Après leur long carême, avec quelle aviditt! de loup les faméliques de la vertu ne se jetteraient-
o2 ALLEMANDS LT FRANÇAIS
ils pas sur les bons morceaux f Que de Gâtons, en cette occurrence, se gâteraient l'estomac I Malheur aux traîtres qui se sont rassasiés,et même ontmangé des perdrix aux truffes et bu du vin de Champagne, pendant notre période actuelle de dépravation, de vénalité, et de corruption guizotîne f
Je ne veux pas examiner la nature de cette soidisant corruption, ni les griefs des intérêts lésés. Si, pour sa propre conservation, le grand puritain est réellement forcé de recourir au système de corruption anglican, c'est assurément très-regrettable; une vestale, à la tête d'une maison de tolérance, ne serait pas dans une position plus fausse. Peut-être M. Guizot se laisse-t-il corrompre lui-même par la pensée que, de sa propre conservation à lui, dépend celle de tout l'état social de la France actuelle? Cet effondrement lui apparaît comme le commencement de toutes les épouvantes. Guizot est l'homme du progrès réglé, et il yoit les conquêtes de la Révolution, ces conquêtes achetées au prix de tant de sang, plus compromises aujourd'hui que jamais par le sombre ouragan qui s'avance sur le monde. Il voudrait gagner du temps pour mettre à Tabri les -gerbes de la moisson. Dans le fait, notre pre-
mier ^besoin est la prolongation de cette période de paix^ où les récoltes mûres peuvent être engrangées. La semence des principes libéraux n'a produit encore qu'une tige verdàtre et abstraite ^ il faut qu'elle puisse mûrir et devenir une réalité concrète et grenue. La liberté qui, jusqu'ici, est seulement devenue homme çàetlà, doit passer dans les masses mêmes, dans les couches les plus profondes de la société, et devenir peuple. Cette transsusbstantiation de la liberté en peuple, cette mystérieuse transformation qui, comme toute naissance, comme tout fruit, a besoin surtout de temps et de repos ^ n'est assurément pas moins importante que cette promulgation de principes dont se sont occupés nos devanciers. La parole devient chair, et la chair saigne. Nous avons un moindre travail, mais de plus grandes souffrances que nos pères, qui ont cru que tout était terminé lorsqu'ils eurent proclamé les saintes lois de la liberté et de l'égalité, sanctionnées plus tard sur cent champs de bataille. Hélas 1 c'est encore aujourd'hui la funeste erreur de tant de révolutionnaires, qui se figurent que l'affaire essentielle est toujours qu'un lambeau de liberté de plus ou de moins ait été arraché au manteau de
pourpre de la puissance régnante ; pourvu que Tordonnance qui promulgue un des principes fondamentaux de la démocratie soit imprimée noir sur blanc au Moniteur^ les voilà satisfaits. Je me rappelle que, faisant visite il y a douze ans au vieux la Fayette^ il me remit, quand je le quittai, un papier dans la main, et, ce faisant, il avait tout à fait la mine d'un docteur miraculeux qui nous donne un élixir universel. C'était la Déclaration des droits de rhomme, que le vieux avait rapportée soixante ans auparavant d'Amérique, et qu'il considérait toujours comme la panacée qui peut guérir radicalement le monde entier. Non, ce n'est pas avec une simple recette, si indispensable qu'elle soit, qu'on vient en aide au malade; — il y faut encore toutes les mixtures de l'apothicaire, les soins de la gardemalade, il y faut le repos — et le temps.