EXPLICATION RETROSPECTIVE
Août 1854.
Lorsque, dans le morceau ci-dessus, peut-être trop en spectateur indifférent, mais du moins en bonne conscience, sans aucune affectation hypocrite de vertu morose, je parlais de la soi-disant corruption de Guizot, il ne me vint pas vraiment à la pensée que, moi-même, cinq ans plus tard, je serais accusé d'y avoir pris part 1 Le moment était bien choisi, la calomnie avait beau jeu dans la période de bouillonnement et de tempête qui commença en février 1848, lorsque toutes les passions politiques, tout à coup débridées, commencèrent leur folle danse de Saint-Guy. Partout régnait un aveuglement tel, qu'il n'existe que chez les sorcières du Blocksberg, ou dans les jours de terreur dujacobinisme le plus brutal. II y avait, pour la seconde fois, d'innombrables clubs où les lèvres les plus sales crachaient sur les réputations les plus pures; les murs de toutes les maisons étaient souillés de diffamations, de dénonciations, d'appels à l'émeute, de menaces, d'invectives en vers et en prose, toute
une littérature crasseuse de meurtre et d*incendîe. Blanqui lui-même, le terrorisme incarné et le plus brave homme sous le soleil^ fut accusé alors de la délation la plus grossière, et d'un accord secret avec la police. — Pas un honnête homme ne se défendait plus. Celui qui avait un manteau^ s'en cou«vrait la face. Dans la première • révolution, le nom de Pitt dut servir à flétrir les meilleurs patriotes comme des traîtres vendus; — Danton, Robespierre, Marat lui-même, furent dénoncés comme soudoyés par Pitt. Le Pitt de la révolution de février s'appela Guizot, et le nom de Guizot dut couvrir les accusations les plus ridicules. Excitait-on l'envie d'un de ces héros du jour, qui étaient faibles d'esprit, mais avaient séjourné longtemps à Sainte* Pélagie, ou même au Mont-Saint-Michel, on pouvait être sûr d'être bientôt accusé dans son club comme un suppôt de Guizot, un mercenaire vénal du système de corruption de Guizot. Il n'y avait pas alors de guillotine pour couper les têtes, mais on avait inventé une guizotine avec laquelle on amputait l'honneur. Le nom de l'écrivain de ces pages n'échappa point aux outrages de ces temps de folie, et un correspondant de la Gazette (fAugsbourg n'a
pas rougi de parler, dans un article anonyme, des stipulations indignes par lesquelles il aurait vendu, pour une somme considérable, sa plume au ministère Guizot.
Je m'abstiens de tout éclaircissement sur la personne de ce formidable accusateur, dont la rude vertu s'était si violemment emportée au sujet de la corruption régnante; je ne veux pas arracher à ce vaillant chevalier la visière qui. couvre son anonyme^ et je remarque seulement que ce n'était point un Allemand, mais un Italien, qui, élevé dans les écoles des jésuites, est resté fidèle à son éducation, et occupe à cette heure un petit emploi dans les bureaux de l'ambassade autrichienne à Paris. Je suis tolérant, je laisse chacun faire son métier; nous ne pouvons pas tous être d^s honnêtes gens, il faut dans ce monde des oiseaux de tout plumage, et, si je me permets un blâme, c'est seulement pour le raffinement de déloyauté avec lequel mon Brutus ultramontain en appelle à l'autorité d'une publication française qui, vouée au service des passions du jour, n'était pas nette d'altérations et de fausses interprétations de toute sorte, mais qui, relativement à moi, ne se rendit pas. coupable d'un mot qui pût
58 ÂLIKMANBS ET FRANÇAIS
justifier l'inculpation ci-dessus. Je dirai plus tard comment il se fit que la Gazette d'Augshourg^ d'ordinaire si circonspecte, ait pu être victime d'une mystification semblable. Je me borne, pour le moment, à renvoyer au supplément extraordinaire de cette même Gazette d'Augsbourg^ du 23 mai 1848 1,
1. Voici VExplieation publiée par la Gazette dHÂugsbourg : t Le, Revue rétrospective réjouit, depuis' quelque temps, le monde républicain par la publication de papiers tirés des archives du dernier gouvernement; elle a publié, entre autres, les comptes du ministère des affaires extérieures, sous le gouvernement Guizot. Le fait que le nom du soussigné 8*y trouvait porté avec des sommes considérables donnait libre jeu à des inculpations de la plus odieuse espèce, et un rapprochement perfide, publié par la Revue rétrospective, servit à un corres-pondantde lai Gazette d'Augsbourg k mettre en relief une accusation qui ne consistait ni plus ni moins qu*en ceci, c*ést que le ministère Guizot, moyennant une somme déterminée, ayaît acheté ma plume. La rédaction de la Gazette d*Augsbourg fit suivre cette correspondance d'une note où elle exprime l'opinion que je puis avoir reçu ce secours non pour ce que j'ai écrit* « mais pour ce que je n'ai pas écrit. » La rédaction de la Gazette d'Augsbourg,q\ii, depuis vingt fins, non pas tant par ce qu'elle a imprimé de moi que bien plutôt par ce qu'elle n'a pas imprimé, a eu suffisamment d'occasions de se convaincre que je ne suis pas un écrivain servile qui se faîA payer son silence, ladite rédaction aurait bien pu m'épargner r,eiie levis nota. Ce n'est pas à l'article du correspondant, mais à la note de' la rédaction, que je consacre ces lignes, où je veux m'expliquer aussi nettement que possible sur mes relations avec le ministère Guizot. Des intérêts supérieurs m'en font un devoir, non pas les petits intérêts de ma sécurité personnelle, non pas même l'honneur.
OU je me suis publiquement et franchement expliqué sur cette belle insinuation, sans laisser prise à la moindre équivoque. Je refoulai tout sentiment honteux de vanité, et je déposai, en pleine Gazette d'Augsbourg^ la confession que, moi aussi, à la fin, j'avais été visité par la terrible maladie de l'exil, la pauvreté, et que j'avais dû, moi aussi, avoir re-
Mon honneur n*est pas dans la main d'un correspondant do journal ; ce n'est pas la première gazette venue qui est son tribunal; je ne puis être jugé que devant les assises de l'histoire de la littérature. Je ne permettrai pas non plus que la générosité soit interprétée comme de la couardise, et couverte d'injures. Non, les subsides que j'ai reçus du ministère Guizot n'étaient pas un tribut; c'était seulement un secours, c'était — je nomme la chose par son nom •— la grande aumône que le peuple français accordait à tant de milliers d'étrangers que leur zèle pour la cause de la Révolution avait plus ou moins glorieusement compromis dans leur patrie, et qui étaient venus chercher un asile an foyer hospitalier dé la France. Je réclamai ces secours d'argent peu après qu'eurent paru les regrettables décrets de la Confédération, par lesquels on voulut me ruiner financièrement, comme le coryphée d'une soi-disant Jeune Allemagne, en mettant d'avance l'interdit non pas seulement sur mes écrits existantSy mais encore sur tout C9 qui pourrait sortir plus tard de ma plume, et en me dépouillsnt ainsi, sans droit et sans jugement, de ma fortune et de me? ressources. Si le payement des secours réclamés fut attribué à la caisse du ministère des affaires étrangères, et particulièrement au fonds des pensions, c'est d'abord que les autres caisses, dans ce moment, avaient de trop fortes charges. P6ut*ètre aussi le gouvernement français ne voulut-il pas soutenir ostensiblement un homme qui avait toujours
cours à cette « grande aumône que le peuple fran* çaîs distribuait à tant de milliers d'étrangers que leur zèle pour la cause de la Révolution avait plus ou moins glorieusement compromis dans leur patrie, et qui avaient cherché uu asile au foyer hospitalier de la France. »
Ce sont là mes propres paroles dans VExplication susdite; je nommai la chose par son nom le plus
été une épine dans l'œil des ambassades aUemandes, et dont Téloignement avait été réclamé dans mainte occasion. Beaucoup de gens sayeiil combien mes amis da royaume de Prusse ont importuné de réclamations semblables le gouvernement français. Mais M. Guizot refusa obstinément de m'éloigner, et me paya ma pension chaque mois, régulièrement, sans interruption. Jamais il ne réclama de moi pour cela le plus petit service. Lorsque, çeu^prôs qu'il eut pris le portefeuille des affaires étrangères, j'allai lui présenter mes devoirs, et le remercier de ce que, malgré ma couleur radicale, il m'avait fait savoir que ma pension me serait continuée, il répondit avec une bonté mélancolique : « Je ne suis pas homme à refuser un morceau de pain > à un poëte allemand qui vit dans Texil. » M. Guizot me dit ces paroles en novembre 1846, et ce fut la première et dernière fois de ma vie que j'eus Thonnenr de lui parler. J'ai fourni à la rédaction de la Revue rétrospective les preuves qui établissent la vérité de ces éclaircissements, et, au moyen des sources authentiques qui lui sont ouvertes, elle pourra, comme cela sied à la loyauté française, se prononcer sur la nature et l'origine de ia pension en qoeslion.
• Paris, le i5 mail84S.
« Hbnri Hbinb. »
LÀ PENSION DE HEINE Gi
mélancolique. Bien qu'il m'eût été facile dédire que les ressources d'argent qui m'avaient été assurées comme une « pension annuelle de secours, » pouvaient être envisagées comme une sorte d'hommage à ma réputation littéraire, ainsi qu'on me le notifia avec la plus délicate, courtoisie, je n'en mis pas moins cette pension purement et simplement au compte de la générosité nationale , de la fraternité politique qui se montra ici aussi belle qu'a pu le faire jamais la charité évangélique. Il y avait, parmi mes collègues d'exil, de hautains compagnons qui donnaient à tout secours le nom de subvention; d'orgueilleux chevaliers mendiants qui haïssaient toute obligation^ et appelaient ces secours un prêt qu'ils rembourseraient plus tard à la France avec les intérêts; mais'^ moi, je m'humiliai devant la nécessité, et j'appelai la chose par son vrai nom. Dans ladite Explictaion^ j'avais ajouté ceci : a Je réclamai ces secours d'argent peu après qu'eurent paru les regrettables décrets de la Confédération, par lesquels on chercha à me ruiner financièrement, comme le coryphée d'une soi-disant Jeune Allemagne, en mettant d'avance l'interdit non pas seulement sur mes écrits existants, mais encore sur tout
6S ALLEMàNDS ET FRANÇAIS
ce qui pourrait sortir plus tard de ma plume, et en me dépouillant ainsi, sans droit et sans jugement, de ma fortune et de mes ressources. »
Oui, « sans droit et sans jugement! » je crois pouvoir, avec toute raison, désigner de la sorte un procédé inouï dans les annales de Farbitraire violent et absurde. Un décret du gouvernement de mon pays proscrivit non pas seulement les écrits que j'avais publiés jusqu'alors, mais mes écrits futurs, tous ceux que je pourrais produire à l'avenir; mon cerveau fut confisqué, et cet interdit devait couper les vivres à mon pauvre estomac innocent. En même temps, mon nom devait être ainsi complète* ment extirpé de la mémoire des hommes, et tous les censeurs de mon pays reçurent Tordre strict de rayer, aussi bien dans les journaux que dans les livres et brochures, tout passage où il serait question de moi^ dans un sens favorable ou non. Myopes insensés! de semblables décrets et ordonnances étaient impuissants contre un auteur dont les intérêts intellectuels sont sortis victorieux de toutes les persécutions, bien que ses finances aient été ruinées de fond en comble, si bien qu'aujourd'hui encore je sens le contre-coup de ces misérables perfidies.
La vie à Paris est si coûteuse, surtout quand on y est marié et qu'on n'a pas d'enfants! Ces derniers, ces chères petites poup^îes, font passer le temps à un époux et même à une femme, et alors ils n'ont pas besoin de chercher des distractions hors de la maison , c'est-à-dire là où elles sont si chères. Et puis je n'ai jamais appris l'art de repaître des affamés avec de simples paroles, d'autant plus que la nature m'a donné un extérieur si fort à son aise, que personne n'aurait cru à mon indigence. Les besogneux qui, jusqu'alors, avaient largement bénéficié de mes secours, riaient en m'entendant leur dire qu'à l'avenir je devais moi-même mourir de faim. N'étais-je pas apparenté à tous les millionnaires possibles? Le généralissime de tous les millionnaires ne m'avait-il pas nommé son ami? Je ne pus jamais faire comprendre à mes clients que ce grand millionnairissime m'appelait précisément son ami parce que je ne lui demandais pas d'argent; lui en eussé-je demandé, l'amitié aurait pris fin tout de suite ! Les temps de David et de Jonathan, d'Oreste et de Pylade, sont passés. Mes pauvres imbéciles de nécessiteux croyaient qu'il était si facile d'obtenir quelque chose des riches ! Ils n'avaient pas vu
comme moi quelles terribles serrures et barres de fer défendent leurs coflFres-forts. Ce n*est qu'aux pauvres qu'on peut en tout cas emprunter quelque chose, car d'abord leurs coffres ne sont pas de fer, et puis ils veulent paraître plus riches qu'ils ne sont.
Oui, Tune de mes mésaventures particulières, c'est que personne n'a jamais voulu croire à mes propres embarras d'argent. Le premier paragraphe de la magna charta qu'Apollon, s'il en faut croire Cervantes, octroya aux poètes, stipule bien que, « si un poète assure qu'il n'a point d'argent, il faut le croire sur parole, et ne pas lui intimer le serment; j» — hélas ! j'en appelais vainement à ce privilège de mon état de poète. Il arriva donc que la calomnie eut beau jeu quand elle ne voulut pas attribuer aux nécessités les plus naturelles les motifs qui m'engageaient à accepter la pension dont il s'agit. Je me rappelle qu'alors plusieurs de mes compatriotes, — et; parmi eux, le plus décidé et le plus spirituel, le docteur Max , — vinrent auprès de moi pour m' exprimer leur indignation au sujet de Tarticle calomnieux de la Gazette d'Augsbourg^ me conseillant de n'y pas répondre un mot, puisque d'eux*;
mêmes ils avaient écrit déjà dans les journaux allemands que je n'avais certainement accepté cette pension qu'afin de pouvoir soutenir plus activement des coreligionnaires politiques plus pauvres que nioî. C'est ce que me dirent encore, aussi bien l'ancien rédacteur de la Nouvelle Gazette du Min que les amis qui formaient son état-major; mais je les remerciai de leur intérêt affectueux, et j'affirmai à ces amis qu'ils s'étaient trompés; que, d'ordinaire, je pouvais fort bien employer cette pension pour moi-même, et que je ne répondrais point indirectement par le moyen de mes amis au perfide anonyme de la Gazette d*Augsbourg, mais directement et sous rm propre signature.
A cette occasion, je dirai aussi que la rédaction de la Revue rétrospective^ à laquelle en appelait le correspondant de la Gazette d'Augsbour g ^ voulait témoigner combien une citation semblable l'avait indi* gnée , et publier une réfutation en forme qui , d'ailleurs, eût été tout à fait superflue, puisqu'un seul coup d'œil jeté sur la publication française, montrait de reste qu'elle était innocente de cet outrage fait à mon nom; mais l'existence de ce recueil,
qui paraissait en livraisons irrégulières, ne fut qu'é-
phémère, et elle se trouva engloutie par le tourbillon insensé de ces temps, avant d'avoir pu, comme elle le projetait, se défendre de toute intention perfide à mon égard. Le rédacteur en chef de cette Revue était le libraire Paulin, un brave et honnête homme qui, depuis vingt ans, s'est toujours montré plein d'intérêt et serviable pour moi; des intérêts d'affaires et des amis communs nous avaient permis de nous apprécier et de nous estimer réciproquement. Paulin était^ Tassocié de mon ami Dubochet, il aime comme un frère mon illustre ami Mignet, et il divinise Thîers, qui, entre nous soit dit, patronnait secrètement la Revue rétrospective; tout au moins elle fut fondée et dirigée par des personnes de sa coterie, et il ne pouvait assurément pas venir à l'esprit de ces personnes-là de flétrir la réputation d'un homme que leur patron honorait d'une amitié particulière.
£n tout cas, la rédaction de la.Gazetted*Augsbourg ne connaissait point le recueil français, lorsqu'elle publia le bel article de son correspondant. En effet, le coup d'œil le plus rapide lui eût découvert alors l'astuce raffinée de ce personnage, qui me rendait solidaire de personnes certainement aussi éloignée»
et différentes de moi qu'un fromage de Chester Test de la lune. Pour montrer comment le ministère Guizot pratiquait son système de corruption, en distribuant non pas seulement des emplois, mais aussi des sommes d'argent, la revue française avait reproduit, par recettes et dépenses, le budget du ministère à la tête duquel était M. Guizot. On trouvait là, en effets des sommes énormes portées chaque année pour des dépenses inconnues, et la revue accusatrice avait menacé de publierj dans les. numéros suivants, les noms des personnes dans les poches desquelles avaient coulé ces trésors. La mort subite du recueil ne permit pas d'exécuter cette menace, ce qui nous fit beaucoup de peine, puisque chacun alors eût pu voir que nous n'avions jamais eu de part à ces munificences secrètes qui émanaient directement du ministre ou de son secrétaire, et constituaient des gratifications pour des services déterminés. Ces bons du ministère^ qui sont de véritables fonds secrets, doivent être parfaitement distingués des pensions dont le ministère tjouve son budget déjà grevé au profit de certaines personnes auxquelles ont été accordées, comme becours, des sommes payées annuellement. Ce fut
de la part de la Revue rétrospective une action trèspeu généreuse, j'allais dire très-peu française, après avoir indiqué en bloc les différents appointements et dépenses des ambassades, d'imprimer encore les noms des personnes qui recevaient des pensions de secours, et ceci est d'autant plus à blâmer qu'il ne se rencontrait pas seulement parmi elles des hommes du plus haut rang tombés dans le besoin, mais encore de grandes dames qui cachaient volontiers leur grandeur déchue sous quelques oripeaux de toilette, et virent alors avec chagrin leur élégante misère dévoilée. Guidé par un tact plus délicat, un Allemand ne suivra point cet exemple peu aimable des Français, et nous passons sous silence la nomenclature des illustres et nobles dames que nous avons trouvées inscrites sur la liste des pensions du département Guizot. Parmi les hommes portés sur la même liste, avec des allocations de secours annuels, nous avons vu des exilés de toutes les parties du monde, réfugiés de Grèce et de Saint- Domingue, d'Arménie et de Bulgarie, d'Espagne et de Pologne, des noms retentissants de barons, comtes, princes, généraux et ex-ministres, des prêtres même; bref, toute une aristocratie de la pauvreté.
tandis que, sur les listes de la caisse des autres dé* partements, paradaient de pauvres diables moins brillants. Un poëte allemand n'avait vraiment pas à rougir de son entourage, et il se trouvait en compagnie de célébrités du talent et du malheur, dont le sort est émouvant. Tout à côté de mon nom^ je trouve sur cette liste, dans la même rubrique et la même catégorie, celui d'un homme qui fut maître un jour d'un empire plus grand que la monarchie d'Assuérus, lequel fut pourtant roi depuis Haude jusqu'à Kush, de l'Inde jusqu'au pays des Mores, roi de cent vingt-sept pays; — c'était Godoï, le prince de la Paix, le favori souverain de Ferdinand YII, et de son épouse, qui s'était éprise de son nez ; — jamais je n'ai vu un nez de pourpre d'un plus vaste contour, plus grand-ducal, et il a dû certainement plus en coûter au pauvre. Godoï de le remplir de tabac à priser que ne le permettait sa pension française annuelle. Un autre nom que j'aperçus à côté du mien, et qui me pénétra d'attendrissement et de respect, fut celui de mon ami et compagnon de destinée, non moins illustre que malheureux, Augustin Thierry, le plus grand historien de notre temps. Mais, au h'nx de placer mon
nom près de noms aussi respectables, le loyal correspondant de la Gazette d^Augsbourg^ u force d'éplucher ces listes, sur lesquelles se trouvaient aussi, il est vrai, des agents diplomatiques pensionnés, parvint à découvrir deux noms de compatriotes allemands appartenant à des personnes qui peuvent valoir mieux que leur réputation, mais dont le rapprochement devait certainement nuire à la mienne*. L'un de ces compatriotes est un savant de Goettingue, conseiller de légation, qui avait été de tout temps le bouc émissaire du parti libéral, et possédait le talent, grâce à Tair mystérieusement diplomatique qu'il affichait, de se faire passer pour ce qu'il y a de pire. Doué d'une foule de connaissances et d'une incroyable ardeur au travail, il avait été pour bien des cabinets un instrument très-utile; c'est ainsi qu'il fut occupé plus tard dans la chan-
1. Voyez la Correspondance de Paris du^® 119 de la Gazette d\Aus(jbourg (2 8 avril 1848). Avec Henri Heine, dont la pension mensuelle ne se montait qu'à quatre cents francs, trois autres noms allemands étaient encore indiqués: Schaiider (?),le baron de Klindworth, et le docteur Weil, ce dernier, comme rédacteur de la Gazette de Stuttgart, avec un traitement annuel de uix-iiuit mille francs.
(Le Traducteur.)
cellerie de M. Guizot, qui lui confia différentes missions, et ces services justifient ses honoraires, d'ailleurs fort modestes. L'autre compatriote, auquel l'honnête correspondant de corruption accola mon nom, avait aussi peu de rapport avec moi que le premier ; c'était un Souabe qui avait vécu J usque-là à ' Stuttgart comme un philistin sans tache, mais apparut alors dans un jour fatalement équivoque, lorsqu'on apprit qu'il se trouvait inscrit au budget de M. Guizot, avec une pension presque aussi considérable que le revenu annuel que tirait de la même caisse le colonel Gustafson, ex-roi de Suède; oui, cette pension était trois ou quatre fois aussi forte que les pensions, portées au même budget, du baron d'Eckstein et de M. Gapefigue^ lesquels, soit dit en passant, sont, de temps immémorial, correspondants l'un et l'autre delà Gazette d'Augsbourg. Dans le fait, le Souabe ne pouvait justifier, par aucun mérite notoire, une pension d'une aussi fabu« leuse importance; il ne vivait pas, comme réfugié, à Paris, mais à Stuttgart, en pacifique sujet du roi de Wurtemberg; ce n'était point un grand poète, ni un des flambeaux de la science, ni un astronome, ni un illustre homme d'État, ni un héros de l'art; en
somme, ce n était pas un héros, au contraire, il était très-peu belliqueux^ et^ un jour qu'il avait insulté la Gazette d'Augshourg^ et que celle-ci arriva à bride abattue à Stuttgart, pour l'appeler en duel au pistolet, le bon Souabe ne voulut point répandre le sang fraternel (car la rédaction de la Gazette iVAugsbourg est Souabe de naissance) , et il refusa le duel au pistolet pour toute sorte de raisons, et encore pour une raison sanitaire, c'est qu'il ne pouvait pas supporter les balles de plomb ^ et que son ventre n'était accoutumé qu'à des boulettes de schalet, et à des andouillettes souabes.
Les Corses^ les Indiens de TAmérique du Nord, et les Souabes ne pardonnent jamais; l'élève des jésuites comptait sur cette vendetta souabe lorsqu'il envoya son article corrompu à la Gazette d'Atigs^ bourg^ et celle-ci ne manqua pas d'imprimer tout chaud l'article du correspondant de Paris qui livrait la bonne renommée du compatriote souabe à Tépreuve des balles, à toutes les hypothèses et conjectures les plus fâcheuses et les plus déshonorantes. La rédaction de la Gazette (TAugsbourg^ en acceptant cet article, pouvait afficher au grand jour son impartialité, d'une manière d'autant plus éclatante.
qa*un correspondant de ses amis n'y était pas moins gravement compromis. Je ne' sais si elle a pensé qu'en reproduisant ces inculpations outrageantes mais insoutenables, elle me rendait service , puisqu'une occasion m'était ainsi offerte de répondre, par une explication catégorique, à ces insinuations perfides; — bref, la rédaction de la Gazette d'Augi-^ bourg imprima ledit article de corruption, mais elle l'accompagna pourtant d'une note où elle faisait remarquer, à propos de ma pension, que^ c dans aucun cas, je ne pouvais l'avoir reçue pour ce que j'avais écrit , mais seulement pour ce que je ^'avais pas écrit. »,
Hélas I cette note bien intentionnée, mais fort malheureuse dans sa rédaction par trop spirituelle, cette note qui devait sauvegarder mon honneur, était un véritable pavé, ainsi que les journalistes français, dans leur langue de coterie^ appellent une défense maladroite, une de ces défenses qui tuent en croyant bien faire, cdmme le fit Tours de la fable quand il voulut chasser une grosse mouche à ver du front de son ami, et, du caillou qu'il lui lança, lui fracassa en même temps la tête.
Le pavé d'Àugsbourg devait me blesser d'une ma*
74 ALtEMAN]>S ET FRANÇAIS
nière plus sensible que la correspondance de la misérable mouche à ver, et, dans V Explication que je fis imprimer alors, ainsi que je l'ai rappelé, dans . La Gazette d'Augsbourg^ je m'exprimais en ces termes : « La rédaction de la Gazette d'Augshourg fait suivre cettCv correspondance d'une note où elle remarque! que je puis avoir reçu ce secours non pas pour ce que j'ai écrit, mais pour ce que je n'ai pas écrit. La rédaction' de la Gazette cTAugsbourgj qui ^ depuis vingt ans, non pas tant par les choses qu'elle a imprimées de moi que bien plutôt par celles qu'elle n'a pas imprimées, a eu suffisamment d'occasions de se convaincre que je ne suis pas un écrivain servile qiii se fait payer son silence, la rédaction susdite aurait bien pu m'épargner cette levis nota. »
Le temps, le lieu et les circonstances ne me per^ mettaient pas alors de plus amples détails ; aujourd'hui que les ménagements sont superflus, on me permettra de démontrer, d'une manière plus explicite encore, que je n'ai été acheté par le ministère Guizot, ni pour ce que j'ai écrit, ni pour ce que je n'ai point écrit. Pour ceux qui en ont fini avec la vie, de semblables justificationis rétrospectives ont un attrait singulier et douloureux, et je m'y aban-
donne avec une indolence rêveuse. II me semble que je procure à une personne morte depuis longtemps une pieuse satisfaction; en tout cas^ les éclaircissements qui vont suivre sur la situation au temps du ministère Guizot, sont ici à leur véritable place.
' Le ministère du 29 octobre 1840 n'aurait pas dû èlre appelé le ministère Guizot^ mais bien plutôt le ministère Soult, puisque ce dernier était le président du conseil. Maià Soult n'en était que le chef titulaire, à peu près comme le roi de Hanovre porte toujours le titre de recteur de l'université Georgia-Augusta, tandis que Sa Magnificence le prorecteur, à Goettingue, exerce la réelle puissance du rectorat. En dépit de la toute-puissance officielle de Soult, il n'était jamais question de lui, si ce n'est que parfois les feuilles libérales, quand elles étaient contentes de lui, l'appelaient le vainqueur de Toulouse; mais, provoquait-il leur mécontentement, alors elles se moquaient du maréchal, prétendant fort et fernie qu'il n'avait pas gagné la bataille de Toulouse. On ne parlait que de Guizot, et celui-ci, pendant plusieurs années, fut au zénith de sa popularité dans la bourgeoisie, qu'avaient
1& ALLEMANDS ET FRAMiJAIS
déconcertée les velléités belliqueuses de son devancier ; il va de soi que le successeur de Thiers éveillait au delà du Rhin une sympathie plus vive encore. Nous autres Allemands, nous ne pouvions pardonner à Thiers de nous avoir réveillés , au bruit du tambour, du sommeil débonnaire où nous végétions, et nous nous frottions les yeux en criant : « Vive Guizot! > Les savants surtout chantaient ses louanges dans des hymnes pindariques, où la prosodie antique^ la quantité des syllabes^ était fidèlement imitée; et un philologue' allemand^ passant à Paris, m'assura que Guizot était tout aussi grand que Thiersch. Oui, aussi grand que mon cher et excellent ami Thiersch, l'auteur de la meilleure des grammaires grecques I La presse allemande s'exaltait aussi pour Guizot, et non pas seulement les journaux apprivoisés, mais aussi les journaux sauvages, et cet enthousiasme dura fort longtemps; je me rappelle que, peu de temps avant la chute du ministre favori des Allemands, je trouvai, dans le plus radical de leurs journaux, la GazeUe de Spire^ une apologie de Guizot, de la plume d'un de ces mangeurs de tyrans dont le tomahawk et le Cousteau à scalper ne connurent jamais la pitié. L'eur
iliousiasme pour Guizot était particulièrement représenté dans la Gazette d'Au^sbourg par mon collègue à l'étoile de Vénus, et mon collègue à la flèche K Le premier balançait l'encensoir avec une onction sacerdotale; l'autre gardait jusque dans Textase sa douceur et son élégance; tous les deux tinrent jusqu'à la catastrophe.
Pour ce qui me concerne, depuis que je me suis occupé sérieusement de littérature française, j'avais toujours reconnu et compris le mérite distingué de Guizot, et mes écrits témoignent de mon respect déjà ancien pour cet homme illustre. J'aimais davantage son rival Thiers, mais seulement à cause de sa personpalité, et non pas de sa direction d'esprit, d'un patriotisme si exclusif, qu'on pourrait presque nommer Thiers un vieux Allemand français, tandis que les vues cosmopolites de Guizot se rapprochaient davantage de ma propre façon de sentir. J'aimais peut-être dans le premier maint défaut dont on m'accusait moi-même, tandis que les vertus de l'autre agissaient d'une manière près-
1. Le baron d'Ëckstein et le docteur Senifert. — Les correspondants de la Gazette d'Augsbourg ont l'habitude de placer en této dd leurb articles un signe distinctif et permanent.
que répulsive sur moi. Souvent il me fallait blâmer le- premier, mais toujours à contre-cœur; /quand le second m'arrachait des louanges^ je ne les accor* dais à coup sûr qu'après Texamen le plu» sévère. Vraiment, ce n'est qu'avec indépendance et amour de la vérité que j'ai parlé de l'homme qui faisait alors l'objet de tous les entretiens^ et j'ai toujours fidèlement rapporté ce que j'entendais. C'a été pour moi une affaire d'honneur de reproduire dans ce livre \ sans aucun changement, quoiqu'il en ait dû résulter bien des répétitions , les lettres où j'appréciais, avec le plus de vivacité, le caractère et les idées gouvernementales (non pas les actes administratifs) de ce grand homme d'État. Le lecteur attentif remarquera que ces appréciations ne:Vont pas au delà de la fin de l'année 1843; je cessai alors d'écrire des articles politiques pour la Gazette (TAugsbourg^ et me bornai à transmettre parfois à son rédacteur, dans notre correspondance privée, quelques communications familières; de temps à autre seulement, je publiais un article sur la science et les beaux-arts.
. I. Le livre dont il est ici question a été reproduit presque tout enlier par Heine dans le volume français intitulé Lutèce.
Or, c'est ce silence, cette correspondance interrompue, dont parle la Gazette dAugsbourg^ que Ton explique comme si j'avais vendu la liberté de ma parole. N'était-il pas bien plus simple de reconnaître que, vers ce temps, ma foi à Guizot avait pu devenir chancelante, ou, tout au moins, que je ne le comprenais plus? Oui, c'était le cas; mais, en mars 1848, un semblable aveu n'était pas séant pour moi. Ni la piété ni la convenance ne me le permettaient }e dus me borner , dans VExplication déjà mentionnée, à opposer à Tinsinuation perfide qui attribuait mon silence à la corruption, le récit pur et simple de mes relations avec le ministère Guizot. Je répète ici ces faits. Avant le 29 octobre 1840, lorsque M. Guizot arriva au ministère, je n'avais jamais eu Thonneur de le voir. Ce ne fut qu'un mois après que je lui fis visite pour le remercier de ce que le trésorier de son 'département avait reçu de lui Tordre de me payer de mois en mois, sous le nouveau ministère comme auparavant, ma pension annuelle de secours. Cette visite fut la première et la dernière que j'aie faite en ma vie à cet homme illustre. Dans l'entretien dont il m'honora, il exprima chaleureusement et avec profondeur sa
haute estime pour rAUemagne; et cette justice rendue à mon pays, ainsi que les paroles flatteuses qu'il prononça sur mes œuvres littéraires, est la seule monnaie avec laquelle il m'ait corrompu. Jamais il ne lui arriva de me demander un service quel qu'il fût. Et, moins que toute autre chose, il ne put jamais venir à l'esprit de cet homme orgueilleux, qui avait soif d'impopularité, de réclamer de moi un misérable tribut de louange dans la presse française ou dans la Gazette d*Augsbourg^ de moi qui; jusqu'alors, lui avais été complètement étranger, tandis que des' gens à la mine infiniment plus grave et, partant, plus sûre . (tels que le baron d'Eckstein et l'historiographe Gapefigue, tous deux, on l'a remarqué, collaborateurs, comme moi, de la Gazette (TAugsbourg), étaient, depuis de longues années, en relations suivies avec M. G'uizot^ et auraient mérité assurément toute sa confiance. Depuis cet entretien, je n*ai plus revu H. Guizot; je n'ai jamais rencontré son secrétaire, ni quelque autre personne travaillant dans ses bureaux. Je n'appris que par hasard que M. Guizot avait été souvent et instamment sollicité, par des représentants des gouvernements d'outre-Rhin , de m'éloigner de
Paris. Plus tard^ je n'ai pu songer sans rire aux grimaces qu'ont dû faire ces réclamants quand ils apprirent que le ministre auquel ils demandaient mon éloignement, me servait encore, par-dessus le marché, une pension annuelle. Sans qu'il fût besoin de me faire signe, je compris combien il désirait peu voir ce noble procédé divulgué, et des amis discrets, auxquels je ne puis rien céler, partagèrent ma joie maligne.
Cette jouissance, et la générosité de sa conduite envers moi, m'obligeaient assurément à une réelle gratitude pour M. Guizot. Hais, quand je fus ébranlé dans ma foi en sa faculté de résistance aux prétentions royales, lorsque je le vis désastreusement dominé par la volonté de Louis-Philippe, et que je compris l'effrayante erreur de cet entêtement autocratique, de ce pernicieux égoïsme, alors ce n'est plus vraiment la contrainte morale de la reconnaissance qui aurait enchainé ma parole, et j'aurais certainement dénoncé avec une respectueuse tristesse les bévues par lesquelles un ministre trop docile, ou plutôt un roi aveuglé, conduisait la France et le monde à leur perte. Mais des obstacles physiques enchaînaient brutalement ma plume, et
82 ALLEMANDS £T FAANqAIS
ce n'est qu'aujourd'hui que je puis dévoiler la cause réelle de mon silence.
Oui^ dans le cas même où j'aurais éprouvé le désir de faire paraître dans la Gazette dCAugshaurg^ ne fùtK^e qu'une syllabe , contre le funeste système de gouvernement de Louis-Philippe, ime chose pareille m'eût été impossible par la raison tr&s-simple que le prudent monarque , déjà avant le 29 octobre ^ avait pris ses mesures contre une aussi criminelle lubie de correspondant, contre un semblable attentat, en daignant nommer lui-même, non pas seulement chevalier, mais officier de la Légion d'honneur, le censeur allemand de la Gazette dAugsbourg. Qujelque grand que fût mon attachement pour le feu roi, le censeur allemand d'Augsbourg trouvait pourtant que je ne l'aimais pas assez, et il rayait toute parole malsonnante, et un grand nombre de mes articles demeurèrent complètement inédits. Mais, peu après la révolution de février, lorsque mon pauvre Louis-Philippe s'en fut allé en exil, la piété et la délicatesse ne me permirent pas de livrer un fait semblable à la publicité, même dans le cas où le censeur d'Augsbourg m'eût donné son imprimatur»
La censure du cœur, beaucoup plus peureuse
XÀ PENSIOH DE HEINB 83
encore que celle de la Gazette d'Augsbourg^ ne me permit pas alors un autre aveu du même genre; Non, si vite après la chute de Guizot, je n'osai pas publiquement convenir que je m'étais tu antérieurement par crainte. En effet, en Tan 1844, je dus m'avouer que, si M. Guizot apprenait ma corresr pondance, et que mes critiques lui fussent désagréables, cet honmie passionné eût été bien capable de refouler ses sentiments généreux^ et de mettre à l'ordre, .très-sommairement, le cri^ tique incommode. £n éloignant le correspondant de Paris, on aurait mis nécessairement fin à sa correspondance parisienne. Par le fait^ Sa Magnificence avait en mains les faisceaux du pouvoir, il pouvait en tout temps me donner le consilium abeundi^et il m'aurait fallu sur-le-champ faire mon paquet. Ses bedeaux, en uniforme bleu à revers jaune-citrou', m'eussent bientôt arraché à mes études de critique parisienne, et accompagné jusqu'à ces poteaux « rayés comme le zèbre , » où d'autres bedeaux, avec des livrées beaucoup plus désagréables encore, et des façons allemandes beaucoup moins polies, m'eussent accueilli pour me faire les honneurs de la patrie.
84 ALLEMANDS ET FRAliÇAIS
Mais, malheureux poète! n'étais-tu pas protégé par ta naturalisation française contre un semblable arbitraire ministériel ?
Hélas I pour répondre à cette question . je dois faire un aveu que peut-être la prudence m'ordonnerait de taire. Mais il y a longtemps déjà que la prudence et moi n'avons mangé à la même gamelle, — et je veux reconnaître aujourd'hui sans ménagements que je ne me suis jamais fait naturaliser en France, et que ma naturalisation , qui passait pour un fait notoire, n'était pourtant qu'une légende allemande. Je ne sais quelle tête oisive ou rusée Ta inventée. Plusieurs compatriotes prétendaient, il est vrai, avoir flairé cette naturalisation à une source authentique ; ils en référèrent dans les journaux allemands, et mon silence confirma cette erreur. Mes chers adversaires littéraires et politiques dans la patrie, et ici, à Paris, beaucoup d'ennemis intimes très-influents, furent ainsi trompés, et crurent qu'un droit de citoyen français me protégeait contre toute sorte de vexations et de machinations qui atteignent si facilement ici l'étranger soumis à une juridiction exceptionnelle*
Cette bienfaisante méprise me fit échapper à
beaucoup de mauvais vouloir, comme aussi à mainte exploitation d'industriels, qui, dans des conflits d'affaires, auraient mis à profit leur positioD privilégiée. A^ la longue, la position de l'étranger non naturalisé devient^à Paris, aussi désagréable que coûteuse. On est dupé et vexé, surtout par les étrangers naturalisés, qui abusent, avec un acharnement sordide, des droits qu'ils ont acquis. Par prévoyance chagrine, je me décidai un jour à remplir les formalités qui n'engagent à rien, et vous mettent pourtant en mesure, en cas de nécessité, d'obtenir sans délai les droits de naturalité. Mais je reculai toujours, avec un secret effroi, devant l'acte définitif. Ces hésitations, cette répugnance profondément enracinée contre la naturalisation, me placèrent dans une situation fausse que je suis forcé de considérer comme la cause de tous mes embarras, de tous mes soucis, de toutes mes méprises, pendant mon séjour de vingt-trois ans à Paris. Le revenu d'une bonne place aurait sufii à défrayer ici ma coûteuse tenue de maison, et les besoins d'une existence humaine et libre, plutôt qu'agréable et facile ;— maiS; sans naturalisation préalable, le service de l'État m'était fermé. Mes amis faisaient
.TiG ALLEMANDS ET FRANÇAIS
miroiter à mes yeux assez de dignités et de grasses binécures, et il ne manquait pas d'exemples d'étrangers parvenus en France aux plus hauts degrés du pouvoir et des honneurs : j'ose le dire, j'aurais eu moins que d'autres à lutter contre la jalousie indigène, car jamais Allemand n'avait obtenu à un si haut point que moi la sympathie des Français, aussi bien dans le monde littéraire que dans la société, et les hommes les plus considérables cherchaient à entrer en relations avec moi, non pas comme .protecteurs, mais comme camarades. Le prince chevaleresque placé le plus près du trône, et qui n'était pas seulement Un général et un homme d'état distingué, mais lisait encpre dans l'original le Livre des Chants^ m'aurait vu des plus volontiers au service de la France, et son influence eût été assez grande pour me pousser dans cette carrière. Je n'oublie pas l'amabilité avec laquelle, un jour^ dans le jardin du château d'une amie princière, le grand historien de la Révolution française et de l'Empire, qui était alors le tout-puissant président du conseil, prit mon bras, et, se promenant avec moi, me pressa longtemps et instamment de lui dire ce que désirerait mon cœur, se faisant fort
de me procurer tout. — Le son flatteur de sa voix résonne encore à mon oreille, je sens encore le parfum du grand magnolia fleuri, devant lequel nous passions, et qui, avec ses élégantes fleurs d'albâtre, s'élevait dans Tair azuré, aussi magnifique, aussi fier, qu'alors, dans les jours de son bonheur, le cœur du poète allemand 1
Oui, j'ai dit le vrjaî mot. Ce fut le fol orgueil* du poète allemand qui m'empêcha, même pro forma^ de devenir Français. Ce fut une chimère idéale dont je ne plus ïtte débarrasser. Relativement à ce que nous nommons d'ordinaire patriotisme, je fus toujours un esprit fort ; — mais je ne pouvais toutefois me défendre d'une certaine angoisse quand il s'agissait de quelque chose qui, même de loin, pouvait sembler un divorce d'avec la patrie. Même dans l'âme du plus éclairé des hommes subsiste toujours une petite racine de mandragore de la vieille superstition, qui ne se laisse pas extirper; on n'en parle pas volontiers, mais elle n'en pousse pas moins, dans les recoins les plus mystérieux de notre âme, ses bourgeons imprudents. Le mariage que j'avais contracté avec Notre-Dame d'Allemagne notre chère Germania, la blonde gardeuse d'ours«
.88 ALLSMÀNDS ET FRANÇAIS
•ne fut jamais heureux. Je me souviens. bien de quelques belles nuits de clair de lune où elle me pressait tendrement sur son large sein aux vertueuses mamelles; mais ces i^!Û)s sentimentales peuvent se compter, et vers le matin survenait toujours uâ refirbidissement chagrin, accompagné de bâillements et de gronderies sans fin. Aussi avons-nous fini par vivre séparés de corps. Mais les choses n'allèrent pas jusqu'à un divorce en forme. Je n'ai jamais pu prendre sur moi de me séparer de ma croix domestique. Toute apostasie m'est odieuse, et je n'aurais pu me séparer d^aucune chatte aile* mande, ni d'un chien allemand, quelque insupportable que fussent ses puces et sa fidélité. Sous ce rapport, le plus petit cochon de mon pays ne saurait se plaindre de moi. Parmi les élégants et spirituels pourceaux du Périgord qui ont découvert les trufifes et s'en engraissent, je ne reniai jamais ces modestes porcs qui, chez nous, dans la forêt deTeutobourg, se gorgent, dans de simples auges de bois, des fruits du chêne paternel, comme autrefois leurs pieux ancêtres, du temps où Arminius battit Varus. Je n'ai pas non plus perdu une seule des soies Je mon germanisme, une seule sonnette de
lA PENSION D£ HEINS W
mon bonnet allemand, et j*ai toujours le droit d'y attacher la cocarde noire, rouge et or. Je puis encore dire à Massmann : « Nous autres ânes allemands! b Si je m'étais fait naturaliser eu France, Masmann pourrait me répondre : « Moi seul, je suis un âne allemand; toi, tu ne Tes pluSi ^ Et, là*dessus, il ferait une culbute moqueuse qui me briserait le cœur. Non> je ne me suis pas exposé à une telle avanie. La naturalisation peut convenir à d'autres que moi; un avocat ivre, de Deux-Ponts, une tête
de paille avec un front d'airain et un nez de cuivre^ peut toujours^ pour attraper une place de maître d'école, renoncer à une patrie qui ne sait rien de lui, et n'en saura jaiAais rien; — mais semblable chose ne sied pas à un poëte qui a écrit les plus beaux Lieder allemands. Ce serait pour moi une pensée horrible, une pensée à devenir fou, de devoir me dire que je suis un poète allemand, el, en même temps, un naturalisé français. Je m' apparaîtrais à moi-même comme un de ces monstres à deux tètes que Ton montre dans les boutiques des foires. En composant, cela me gênerait insupportablement de penser que Tune des deux tètès se met à scander, dans le pathos des coqs d'Inde français.
90 ALLEKÀNDS ET FRANÇAIS
les alexandrins les plus artificiels, tandis que l'autre épanche ses sentiments dans le mètre inné, naturel et vrai de la langue allemande. Hélas t et, comme leur métrique, les vers des Vrançais, cette caillebotte parfumée, sont insupportables pour moi I à peine puis-je digérer leurs meilleurs poètes parfaitement inodores. — Quand je considère cette soidisant poésie lyrique des Français, c'est alors seule* ment que je reconnais toute la splendide beauté de la poésie allemande, et, dans ces moments, je pourfais bien un peu m'en faire accroire d'avoir cueilli là mes lauriers. — Nous ne voulons pas renoncer à une seule de leurs feuilles, et le tailleur de pierre qui ornera le lieu de notre dernier sommeil, ne sera contredit par personne s'il y grave ces mots : « Ici repose un poète allemand. »
KAHLDOEF
Le coq gaulois vient de chanterpour 1% deuxième fois, et il fait jour aussi en Allemagne. Les ombres mystérieuses et les spectres s'enfuient dans les couvents écartés^ dans les Châteaux, dans les villes hanséatiques, et autres derniers repaires du moyen âge; les rayons du soleil brillent, nous nous frottons les yeux, la douce lumière nous pénètre jusqu'au fond du cœur, la vie animée et ses bruits circulent autour de nous, nous sommes étonnés, et nous nous demandons les uns aux autres : « Qu'avons-nous fait la nuit dernière? »
Eh ! vraiment, nous avons rêvé, à notre manière allemande; c'est-à-dire nous avons philosophé, non
pas à la vérité sur les choses qui nous touchaient de plus près, ou qui nous conviendraient bien au moment même; mais nous philosophions sur la réalité des choses en elles-mêmes et pour elles-mêmes, sur la dernière raison des choses et autres rêves métaphysiques et transcendentaux, opération que troublait quelquefois le bruit horrible de notre voisinage occidental^ bruit qui était fort incommode, car il arrivait souvent que les balles des fusils français venaient siffler au travers de nos systèmes philosophiques , et en emportaient des lambeaux tout entiers.
Il est curieux que Taction pratique de nos voisins de Tautre côté du Rhin ait pourtant une affinité particulière avec nos songes philosophiques dans lïotre paisible Allemagne. On n'a qu'à comparer l'histoire de la Révolution française avec l'histoire de la philosophie allemande pour croire que les Français, qui avaient tant d'occupations réelles pour lesquelles il leur fallait absolument veiller, nous auraient privés , nous autres Allemands, de dormir pendant ce temps et dà rêver pour eux, et que notre philosophie allemande ne serait autre chose que le rêve de la Révolution française. C'est
XAHLDOftP 93
ainsi que nous avons eu la rupture avec la routine et la tradition dans le domaine de la pensée, tout comme les Français dans la vie sociale ; et nos jacobins philosophiques se rassemblèrent autour de la Critique de la raison jm^r^, et ne laissèrent rien debout que ce qui pouvait résister à cette critique; Kant fut notre Robespierre. Plus tard, vint l^ichte avec son inot. Napoléon de la philosophie, suprême amour et suprême égoisme, autocratie de la pensée, volonté souveraine , qui improvisa rapidement un empire universel, lequel disparut aussi rapidement^ despotique et affreusement solitaire idéalisme. Sous son pas conséquent, gémirent les fleurs mystérieuses qu'avait épargnées la guillotiné de Kant, ou qui avaient poussé depuis sans être remarquées; les esprits de la terre opprimés se remuèrent, le sol trembla, la contre-révolution éclata, et, sous Schelling, le passé avec ses intérêts traditionnels fut re-connu de nouveau, même indemnisé; et, dans la nouvelle restauration, la philosophie de la nature, régnèrent les émigrés grisonnants qui avaient toujours intrigué contre le règne de la raison et de l'idée, le mysticisme, le piétisme, le jésuitisme, la légitimité, la teutomanie, la sentimentalité, le ro-
Oi ALLERAIIOS BT FRANÇAIS
mantisme... jusqu'à ce, qu'enfin Hegel, le d'Orléans de la philosophie, vint fonder ou plutôt arranger un nouveau gouvernement, un gouvernement justemilieu^ dans lequel il a sans doute peu d'importance personnelle, mais dont néanmoins il est le chef, et où il assigne aux vieux jacobins kantistes, aux bonapartistes fichtistes, aux pairs de Schelling, et à ses propres créatures, une position assurée et constitutionnelle.
Nous aurions donc heureusement clos le grand cercle de la philosophie, et il est naturel que nous passions maintenant à la politique. Observeronsnous la même méthode ? Ouvrirons-nous le cours par le système du comité de salut public, ou par celui de Tordre légal? Ces questions font palpiter tous les cœurs, et tous ceux qui ont quelque chose de jcher à perdre, ne fûtK^e que leur tête, se demandent avec inquiétude : « La révolution allemande sera-t-elle une révolution sèche, ou une révolution humide de sang?... »
Aristocrates et prêtres nous menacent coastam* ment des épouvantaîls du temps de la Terreur. Libéraux et humanitaires nous promettent, en revanche, les belles scènes de la grande semaine, et
XAHLDORF 95
les fêtes pacifiques qui Font. suivie; les deux partis se trompent, ou veulent tromper. Gar^ de ce que la Révolution française de 92 a été si sanglante et horrible, et celle de Juillet si humaine et si douce, on ne saurait tirer la conséquence qu'une révolution en Allemagne doive prendre précisément l'un ou * l'autre caractère. Ce n'est que lorsque les mêmes conditions existent, qu'on peut attendre les mêmes résultats. Le caractère de la Révolutioti française
fut de tout temps déterminé par l'état moral du' peuple, et surtout par son développement politique. — Avant la première explosion révolution*' naire en France, il y avait sans doute en ce pays une civilisation déjà achevée, mais dans les classes supérieures seulement, et çà et là dans la classe ' moyenne; les classes inférieures étaient intellectuellement négligées, et un despotisme étroit leur rendait impossible toute noble aspiration. Quant à la culture politique, elle ne manquait pas seulement à ces classes inférieures, mais même aux classes privil^iées. On ne connaissait alors autre cl^ose que les mesquines manœuvres des corporations rivales, un système d'affaiblissement réciproque, des traditions routinières, l'art des formules équivo-
96 ALLEMAIIDS BT FRANÇAIS
ques, l'influence des maîtresses et autres misères d'État. Montesquieu n'avait donné l'éveil qu'à un petit nombre d'esprits. Partant toujours d'un point de vue historique, il n'avait acquis que peu d'influence sur la masse d'un peuple enthousiaste, ac- * cessible surtout aux pensées primordiales et neuves qui jaillissent du cœur, cohime dans les écrits de Rousseau. Mais, lorsque celui-ci, le Hamlet de la France, eut pénétré Tesprit hostile et la déprava* tion d'âme des empoisonneurs couronnés, l'inanité brillante des courtisans, l'inepte mensonge de l'étiquette de cour et la corruption universelle, et qu'il se fût écrié douloureusement : ^ Le monde est sorti de ses gonds, malheur à moi qui dois le remettre en placé! » lorsque Jean- Jacques Rousseau, avec une folie désespérée, à demi réelle et à demi simu* lée, eut élevé sa grande plainte et ses accusations; lorsque Voltaire, le Lucien du christianisme, eut ruiné à fond par son rire la fourberie des prêtres romains, et le droit divin du despotisme qui s'appuyait sur elle ; lorsque la Fayette, le héros de deux mondes et de deux siècles, revint d'Amérique avec les argonautes de la liberté, rapportant l'idée d'une constitution libre, — la toison d'or ; — quand Necker
KAHLDO&F 97
eut calculé, Sieyès défini^ Mirabeau parlé, et que les tonnerres de l'Assemblée constituante eurent roulé sur la monarchie épuisée et son déficit florissant, et que de nouvelles pensées économiques et politiques eurent brillé comme des éclairs soudains, — alors seulement les Français purent apprendre la grande science de la liberté, la politique, et ces premiers rudiments leur coûtèrent cher, et le meilleur de leur sang*
Mais, si les Français ont dû payer si cher leurs mois d'école, la faute en est à ce despotisme imbécile et craignant le grand jour, qui avait cherché, comme nous l'avons dit, à retenir le peuple dans la minorité, repoussé tout enseignement politique, confié aux jésuites et aux obscurantistes de la Sorbonne la censure des livres, et paralysé même la presse périodique, le plus puissant moyen de progrès pour Tintelligence populaire. Qu'on lise, dans le Hahkau de Paris de Mercier, l'article sur la censure avant la Révolution, et Ton ne -s'étonnera plus de la crasse ignorance politique des Français, grâce à laquelle, plus tard , ils furent aveuglés plutôt qu'éclairés par les idées nouvelles, plus échauffés que réchauffés, et se mirent à croire sur parole tout
pamphlétaire et tout journaliste, et purent être égarés, jusqu'aux plus grands excès, par le premier fanatique venu, qui se trompait lui-même, ou par tout intrigant à la solde de Pitt. C'est là précisément le bienfait de la liberté de la presse, qu'elle enlève au langage téméraire du démagogue tout charme de nouveauté^ qu'elle neutralise une parole passionnée par une contre-parole tout aussi passionnée, et étouffe à leur naissance les bruits men^ songers qui, semés par le hasard ou la malveillance, se propagent effrontément, d'une manière mortelle, dans l'obscurité, semblables à ces plantes vénéneuses qui ne prospèrent ({ue dajis de sombres forêts marécageuses, ou à l'ombre de vieux châteaux et d'églises en ruine, mais sèchent misérablement à la claire lumière du soleil. Il est vrai que cette rayonnante lumière de la liberté de la presse est aussi détestée par l'esclave qui préfère recevoir dans rombre les plus sérénissimes coups de pied, que par le despote qui n'aime pas voir mettre en pleine lumière son isolement et sa faiblesse. La censure est très-agréable à ces gens^là. Hais il n*en est pas moins vrai que lia censure, en prêtant pour un temps son aide au despotisme^ finit pourtant par le
XÀHLDORF 99
perdre, et le despote arec lui, et que, là où fonctionne la guillotine des idées, la censure des hom* mes est bientôt introduite, de sorte que le même esclave qui tue les pensées, rayera plus tard, avec le même sang-froid*, son propre maître du livre des vivants.
Hélas f ces bourreaux de Tesprit nous rendent
i. Ici se tronvalt, dans le mannscrit original» le passage qui sait, raturé, souvent jusqu'à en être illisible :
« La décapitation des livres se pratique ensuite sur les hommes, et M. Sanson, quand il raya, du livre de la vie. Sa Majesté Trds-Ghrétienne le roi de France, ne fat que le successeur ' naturel du censeur de Paris. Je me suis convaincu récemment de cette vérité, lorsque les troubles qui agitent T Europe envahirent aussi la contrée où je me trouvais accidentellement, et je pus considérer de près la sauvagerie païenne des masses populaires déchaînées. Grâce à Dieu tout se borna à des coups de pierre et à des vitres brisées... Mais je passai une fort mauvaise nuit; des visions de catastrophes révolutionnaires m'empêchaient de m'endormir, et je pensais continuellement à Louis XVl, puis à Chaiies I*', et je me creusais la tête pour découvrir qui pouvait bien être lebourreau masqué qui décapita ce dernier; après m*étre enfin endormi, je revai que }e me trouvais au milieu d'une foule de peuple en furie, les yeni. levés sur une grande maison qui ressemblait à Whilehall, devant les fenêtres de laquelle était dressé un échafaud noir; et sur cet échafaud une tête blanche apparaissait, et voici, lorsque le bourreau masqué voulut rabattre^, son masque se détacha, et Ton aperçut un visage bien connu... trop bien connut. »
100 4LLEMANI)S ET FRANÇAIS
nous-mêmes criminels, et Técrivain qui, pendant qu'il écrit, semblable à une femme en couche, se trouve, lui aussi, dans un état d'excitation fort grave, commet souvent dans cet état un parricide de pensée, précisément à cause de cette même angoisse folle devant le couteau du censeur. Moi-même, j'é^ touffe dans ce moment quelques innocentes considérations à peine nées, sur la patience et la longanimité d*âme avec lesquelles mes chers compatriotes supportent, depuis déjà tant d'années, une loi qu'il a suflS à Polignac de promulguer en France pour faire éclater une révolution. Je parle des célèbres ordonnances dont la plus dangereuse établissait une sévère censure, et, à Paris, remplit de stupéfaction tous les nobles cœurs ; les bourgeois les plus paisibles prirent les armes, on barricada les rues, on combattit, on donna l'assaut, les canons grondèrent, les cloches hurlèrent^ les rossignols de plomb sifflèrent, la jeune couvée de l'aigle mort, l'École polytechnique, prit son vol hors du nid avec des éclairs dans les serres, de vieux pélicans de la liberté se jetèrent sur les baïonnettes, et nourrirent de leur sang Tenthousiasme des petits , la Fayette monta à cheval, la Fayette l'incomparable, que la
XAHLDORF 101
nature n'a pu reproduire une seconde fois, et qu'elle utilise — économe comme elle Testl — pour deux mondes et pour deux siècles. Et, après trois jours héroïques, Tesclavage était à terre avec ses sergents rouges et ses lis blancs, et le saint dra* ^ peau tricolore, rayonnant deTauréolede la victoire, flottait sur les tours de Notre-Dame de Paris. Là, point d'horreurs, point de massacres commis de propos délibéré, point de guillotine très-chrétiennoi poinyle plaisanteries horribles, comme par exemple lors de ce fameux retour de Versailles, quand le cortège, portant en avant comme des étendards les tôtes sanglantes de MM. Deshuttes et de Yaricourt, s'arrêta à Sèvres pour les faire laver et friser élégamment par un citoyen perruquier.— Non, depuis ce temps d'aiFreuse mémoire, la presse française avait rendu le peuple de Paris accessible à de meilleurs sentiments et à des saillies moins sanglantes; elle avait sarclé l'ignorance des cœurs et semé Tin- ^ telligence; les fruits de cette semence furent la modération légendaire et la touchante humanité du peuple de Paris dans la grande semaine, — et, par le fait, si plus tard Polîgnac n'a pas perdu physiquement aussi la tête, il le doit uniquement aux
douces influences de cette même liberté de la presse qu'il voulait follement supprimer.
Ainsi Tarbre de sandal réjouit de ses délicieux parfums l'ennemi même qui a méchamment blessé son écorce.
Je crois avoir suffisamment indiqué, par ces remarques rapides^ comment toute question sur le caractère que pourrait prendre en Allemagne la révolution, doit se changer en une question sur rétat de civilisation et de culture politique du peuple allemand, que cette culture dépend avant tout de la liberté de la presse, et que notre vœu le plus cher doit être que cette liberté répande bientôt la lumière à flots, avant que l'heure vienne où l'obscurité causerait plus de désastres que la passion, et où les opinions et les idées agiraient avec une puissance d'autant plus terrible sur la foule aveugle, qu'elles auraient été auparavant moins discutées.
Végaliié civile pourrait devenir aujourd'hui en Allemagne, comme autrefois en France, le premier mot d'ordre de la Révolution, et le patriote n'a sans doute pas de temps à perdre s'il veut contribuer à ce que le débat sur la noblesse soit réglé et accommodé
KAHLDOEF 103
' par une discussion paisible, avant que des dispu* tants intraitables s'en mêlent, avec des arguments trop frappants, contre lesquels ne pourraient rien, ni les enchaînements d'idées de la police, ni les arguments les plus aigus de Finfanterie et de la cavalerie, pas même Vtdtima ratio régis qui pourrait facilement se changer en une ultimi ratio régis, Â ce point de vue, j'estime que la publication du présent écrit est une 'œuvre méritoire. Je crois que le ton de modération qui y règne, répond au but indiqué. L'auteur combat avec une patience indoue une brochure intitulée :
« Surjanoblesse^dans son rcq>pori avec la bourgeoisie^ par le comte M. de Moltke, chambellan de Sa Majesté le roi de Danemark, et membre du haut tribu* nal de GottorfF. Hambourg, 1830. » *
Toutefois, ni cette brochure, ni la réponse n'épuisent le sujet, et Tune et l'autre ne traitent que la partie générale et, pour ainsi dire, dogmatique de la question. Le noble champion, du haut de son cheval de tournoi, défend hardiment l'ignoble dire du moyen âge que la procréation nobiliaire produit un sang meilleur que celui du bourgeois ; il plaide pour les privilèges de la naissance, et le droit pour
les nobles d'occuper les emplois lucratifs des cours, des ambassades et des armées, comme récompense de la peine qu'ils se sont donnée de naître, etc. •— Contre lui s'avance un combattant qui brise pièce à pièce ces assertions bestiales et radoteuses, et le champ de combat est couvert des lanibeaux brillants du préjugé et des débris d'armes de la vieille insolence nobiliaire. Ce chevalier bourgeois com1)at la visière baissée ; le titre du volume ne le désigne que sous un nom d'emprunt qui deviendra peut-être plus tard un excellent nom de guerre. Moi-même, je ne sais guère de lui autre chose, sinon que son père était fourbisseur et faisait de bonnes lames.
Je n'ai pas besoin de dire que je ne suis pas l'auteur de cet écrit, et que je ne fais ici que4'of{ica d'éditeur. Jamais ne n'eusse pu discuter, avec une modération semblable, les prétentions et les mensonges héréditaires de la noblesse. Combien ne fusje pas vif, un jour qu'un charmant petit comte, mon meilleur ami, en «nous promenant ensemble sur la terrasse d'un château, entreprit de me démontrer la supériorité du sang noble. Pendant que nous discutions, son domestique tomba légèrement en faute, et le noble sire le frappa si violemment au
KAHLDORF 105
visage, qu'il fit jaillir le sang non noble du pauvre serviteur, qu'il jeta encore par-dessus le marché au bas de la terrasse. J'étais de dix ans ans plus jeune qu'aujourd'hui, et je jetai immédiatement le noble comte là où il venait de jeter son domestique ; il se cassa une jambe. Quand je le revis après sa guérison (il boitait encore un peu), il se trouva qu'il n'était pas radicalement guéri de sa folie nobiliaire, et il prétendit carrément que la noblesse avait été placée comme médiatrice entre le peuple et le roi^ à l'exemple de Dieu, qui, entre les hommes et lui, a mis les anges, en qualité de noblesse du ciel, a Ange gracieux, lui dis-je, fais-moi le plaisir de faire quelques pas. JD II le fit , — et la comparaison boitait.
Non moins boiteuse est une comparaison analogue du comte de Moltke lui-même. Pour donner un échantillon de sa manière, je cite ses propres paroles : a La tentative d'abolir la noblesse aurait pour résultat d'isoler l'homme, de l'élever à une hauteur incertaine à laquelle manqueraient les liens nécessaires avec la foule subordonnée^ de l'entourer d'instruments de< ses caprices; ce qui mettrait, comme on Ta vu si souvent en Orient, l'existence du
souverain dans une situation pleine de dangers. Burke appelle la noblesse le chapiteau corinthien d'un État bien ordonné^ et Tesprit plein d'élévation de cet homme extraordinaire, dont toute la vie a été consacrée au service d'une liberté raisonnable, nous prouve que ce n'est pas là de sa part une simple figure de rhétorique. »
Cet exemple montre combien le noble comte est trompé par des demi-connaissances. Burke, en effet) ne mérite nullement Téloge qu'il lui décerne; car il lui manque cette consistency que les Anglais estiment la première vertu de l'homme d'État. Burke ne possédait que les talents d'un rhéteur, et c'est avec ces talents qu'il a combattu, pendant la seconde moitié de sa vie, lés principes libéraux auxquels il avait rendu hommage pendant la première. Voulait-il, par ce changement d'opinion, gagner la faveur des grands? Lestriomphes libéraux de Sherîdan, dans la chapelle de Saint-Étienne,ledécidèrentils, de jalousie et de dépit, à embrasser la cause du passé, qui offrait un champ plus fertile pour des tirades romantiques et des figures oratoires? Était-il, en un mot. un coquin ou un fou? Je l'ignore. Mais je croîs qu'il y a toujours quelque chose de suspect
XAHLDOBr 107
quand on change de principes au profit du pouvoir régnant, et qu'on reste ensuite pour toujours une mauvaise caution. Un homme qui nVst pas dans ce cas disait un jour : n Les nobles ne sont pas les soutiens, mais les cariatides du trône. i> Je crois cette comparaison plus juste que celle du chapiteau corinthien. En général, autant que possible, nous ' ne voulons pas entendre parler de cette dernière comparaison. Autrement, quelques capitalistes bien connus pourraient avoir la prétention capitale de s'élever à la place de la noblesse, comme le chapiteau corinthien des colonnes de l'État. Et ce serait vraiment là le coup d'œil le plus désagréable f
Mais je touche ici à un sujet qui ne doit être mis en lumière que dans un écrit postérieur, où la partie spéciale et pratique de la question pourra aussi être discutée comme elle le mérite. Le présent ouvrage, je l'ai dit déjà, ne s'occupe que de la question de principe; il combat des prétentions juridiques, et n'a d'autre but que de montrer comment la noblesse est en contradiction avec la raison , avec notre temps et avec elle-même. Mais la partie spéciale et pratique concerne ces usurpations victorieuses, ces appropriations injustes de la noblesse par lesquelles
elle menace, et sape sourdement, de jour en jour davantage, le salut des peuples. Oui, il me semble que la noblesse elle-mêine ne croit plus à ses propres prétentions, et que le bruit qu'elle en fait n'est qu'une ^tmorce pour \a polémique, qu'elle serait bien aise d'occuper ainsi, aSn de détourner son attention de la chose essentielle. Celle-ci ne consiste point dans l'institution de la noblesse en elle-même, dans des privilèges déterminés, dans des droits de corvée et de jùridiclion, dans toute sorte d'exemptions et d'immunités traditionnelles, — mais bien plutôt dans le pacte invisible de tous ceux qui peuvent prouver tant et tant d*aïeux, et qui se sont tacitement entendus pour s'emparer de toute la puis-» sance dirigeante de l'État, en repoussant d'un commun accord les roturiers, pour occuper presque toutes les places d'officiers supérieurs et toutes celles des ambassades. De cette manière, grâce aux soldats qu'ils ont sous leurs ordres, ils peuvent tenir les peuples en respect, ou les déchaîner les uns contre les autres par les artifices de la diplomatie, quand ils voudraient secouer les chaînes de l'aristo* cratie ou conclure entre eux une alliance fraternelle.
KAHLDORF 109
Depuis le commencement de la Révolution française, ia noblesse se trouve ainsi sur le pied de guerre contre les peuples, et combat au grand jour ou dans Fombre contre le principe de la liberté et de l'égalité et contre les représentants de ce principe, les Français. L'aristocratie anglaise, la plus puissante par. ses privilèges et ses propriétés, devint la port&-bannière de l'aristocratie européenne, et John Bull paya ce poste d'honneur de ses meilleures guinées, et fut victorieux jusqu'à la banqueroute. Pendant la paix qui suivit cette pitoyable victoire, ce fut l'Autriche qui porta la noble bannière et représenta les intérêts de l'aristocratie ; sur chaque petit traité qui fut lâchement conclu contre le libéralisme, on voit briller le sceau trop bien connu de cire d'Espagne, et, comme leur chef infortuné, les peuples européens furent tenus ainsi sous une stricte surveillance, l'Europe tout entière devint une Sainte- Hélène dont Metternich fut l'Hudson Lov^e. Mais ce n'est que sur le corps mortel de la Révolution que l'on put se venger, sur cette Révolution devenue homme, qui, bottée et éperonnée, et portant encore les traces du sang des champs de bataille, était
montée au lit d'une blonde archiduchesse et avait
souillé les draps blancs des Habsbourg; ce ne fut que cette Révolution que Ton put faire mourir d'un cancer à Testomac ; Tesprit immortel de la Révolution n*est pas inhumé sous les saules pleureurs de Longwood, et, dans la grande semaine de Juillet^ la Révolution res(suscita, non pas comme un individu isolé, mais comme un peuple, et, sous cette incarnation nouvelle, elle se raille du geôlier qui, dans son angoisse, laisse tomber son trousseau de clefs. Quel embarras pour la noblesse ! Elle s*est sans doute un peu remise pendant une longue période de paix de ses fatigues d'autrefois, et, depuis lors, pour se fortifier, elle a pris tous les jours du lait d'ânesse, et encore de Tânesse du pape 1 toutefois^ les forces indispensables pour une nouvelle lutte lui manquent encore. Aujourd'hui, le bull anglais peut moins que tout autre faire tête à l'ennemi comme autrefois; car c'est lui qui est le plus épuisé, et, par suite de sa fièvre intermittente de crises ministérielles, il se sent faible dans tous ses membres, et une cure radicale, voire même la diète absolue, lui est ordonnée, et^ par-dessus le marché, il faut qu'il se fasse amputer de son Irlande malade. L'Autriche ne se sent pas non plus en veine d'héroïsme jiour jouer
KAHLDORF iil
contre la France le rôle d'Agamemnon de Taristocratie ; Staberlé ^ n'endosse pas volontiers son harnais de guerre, et sait fort bien que ses parapluies ne protègent pas contre une pluie de boulets ; avec tout cela, les Hongrois et leurs moustaches hérissées lui font peur, et, en Italie, il faut qu'il place unesen- ' tiuelle devant chaque citronnier enthousiaste , et, chez lui, qu'il engendre des archiduchesses pour en repaitre au besoin le monstre de la Révolution. € Cela tue une pièce de bétail, » dit Staberlé.
Mais, en France, le soleil de la liberté flamboie toujours plus puissamment et illumine le monde de ses rayons ; mais elle pénètre chaque jour plus avant, l'idée d'un roi-citoyen sans étiquette de cour, sans nobles valets, sans courtisans, sans entremetteurs, sans pourboires de diamants et autres luxes de ce genre; mais la Chambre des pairs est envisagée déjà comme un hôpital des incurables de l'ancien régime, que l'on tolère seulement par pitié, qu'on supprimera avec le temps. Étrange révolution 1 Dans sa détresse, l'aristocratie se tourne
f . Ud type^ ou masqae, du viem théâtre populaire en Antriehe«
vers cet Etat que récemment encore elle détestait comme le pire ennemi de ses intérêts : elle se tourne vers la Russie. Le grand czar qui, naguère,
était le gonfalonier des libéraux parce qu'il était surtout hostile à Taristocratie féodale et semblait devoir prochainement la combattre, ce czar est précisément choisi par Taristocratie pour son portedrapeau, et il est forcé de combattre à sa tête. Car, bien que TËtat russe repose sur le principe antiféodal d'une égalité de tous les citoyens auxquels ce n'est pas la naissance, mais les services rendus à rËtat qui assignent leur rang, d'autre part le czarisme absolu est incompatible avec les idées d'une liberté constitutionnelle qui peut défendre même le plus mince sujet contre l'arbitraire bienfaisant du prince; et, si l'empereur Nicolas 1" a été détesté par les libéraux à cause de ce principe de l'égalité civile; si, comme ennemi déclaré de l'Angleterre et ennemi secret de rAutriche, ii était par le fait, avec toute sa puissance, le représentant des libéraux, il est devenu pourtant, depuis la fin de Juillet, leur plus grand adversaire, maintenant que la victoire de leurs idées de liberté constitutionnelle menace son absolutisme, et c'est précisément en sa qualité
KAHLDORF H3
d'autocrate que Taristocratie européenncfsait Texciter au combat contre la France libre. Le bull ^ anglais a déjà perdu ses cornes dans v^n semblable combat, et c'est maintenant le loup russe qui doit prendre sa place. La haute noblesse européenne est assez rusée pour, employer à son profit et dresser comme il faut la terreur des forêts moscovites ; et le terrible hôte n'est pas peu flatté de devoir prendre en main, contre les détracteurs des princes et les contempteurs de la noblesse, la cause de la vieille royauté par la grâce de Dieu; il prend plaisir à laisser mettre sur ses épaules le manteau de pourpre rongé de gerces, avec ses paillettes et ses vieux oripeaux byzantins, et il se fait présenter, par l'ancien empereur d'Allemagne, les vieilles culottes usées du saint empire romain^ et il met sur sa tête le vieux bonnet franc couvert de diamants de Carolus Magnus,
Hélas I le loup a revêtu la défroque de la vieille grand'mère, et il vous déchirera, pauvres (>etits chaperons rouges de la liberté I
Il me semble, en écrivant ceci, que le sang de
.Le mot anglais 6ttl< signifie launau.
Varsovie Rejaillit jusque sur mon papier, et je crois entendre les cris jubilants des officiers et des diplomates de Berlin. Applaudiraient-ils un peu trop tôt? Je ne sais, mais le loup de Russie nous fait peur, à moi comme à tous, et je crains que nous autres, petits chaperons rouges allemands, nous ne remplissions bientôt bêtement les grandes mains et la grande gueule de la grand'mëre. Et puis il faut en outre nous tenir prêts à entrer en campagne et à nous battre contre la France. Contre la France, bon Dieu! Oui, bourrai On marche contre les Français^ et les ukasuistes et les knoutologues de Berlin prétendent que nous sommes encore, comme en 1813, les sauveurs de Dieu, du roi et de la patrie ; que Ton va entonner de nouveau les chants de Kœrner, auxquels Fouqué ajoutera de nouveaux couplets de bataille ; que Gorres va être encore une fois acheté aux jésuites pour continuer le Mercure du Rhin^ et que les volontaires de la sainte guerre recevront une branche de chêne pour mettre à leur bonnet ; qu'on les appellera monsieur^ et qu'ils auront plus tard libre entrée au théâtre ou tout au moins seront considérés comme des enfants, et ne payeront que moitié prix ; — et, pour ces fatigues pa~
KAnLDORF ilo
triotiques extraordinaires^ on promet encore à tout le peuple, comme extra, une constitution.
La libre entrée au théâtre est une belle chose, mais une constitution ne serait pas non plus si mal. Oui, nous pourrions finir par en avoir honnêtement envie. Non pas que nous doutions de l'absolue bonté ou de Texcellent absolutisme de nos monarques; noussavons, au contraire, quece sont de charmantes gens, et^ si parfois il s'en trouve un parmi eux qui fasse déshonneur à l'État, — comme, par exemple, Sa Majesté le roi dom Miguel^ — ce n'est pourtant qu'une exception, et, si ses très-hauts collègues ne mettent pas ordre, conime cela serait facile^ à ses sanglants désordres, c'est uniquement afin que le contraste avec ce sire fasse ressortir plus noblement encore leur humanité, et que leurs sujets les aiment davantage. Mais une constitution a du bon, et il ne faut pas en vouloir aux peuples s'ils demandent:, même aux meilleurs monarques, un petit mot par écrit pour cause de vie et de mort. Un père sage agit très-raisonnablement aussi en faisant mettre quelques barrières salutaires devant les précipices de la souveraine puissance, afin qu'il n'arrive pas un jour malheur à ses enfants quand ils
116 AtLEHANDS ET FRANÇAIS
galoperont un peu trop témérairement sur le grand cheval de l'orgueil, avec un cortège de gentilshommes fanfarons. Je sais un fils de roi qui, dans un mauvais manège nobiliaire, apprend à Tavance à risquer les sauts les plus périlleux. C'est pour ces fils de roi qu'il faut élever des barrières plus hautes, et envelopper soigneusement leurs éperons d'or, et leur assigner un cheval plus doux et des compa* gnons bourgeoisement pacifiques. Je sais une histoire de chasse ^ par saint Hubert! et je sais aussi quelqu'un qui donnerait mille thalers prussiens pour qu'elle fût fausse 1
Hélas ! toute l'histoire de notre temps n'est qu'une histoire de chasse. C'est aujourd'hui le temps de la grande chasse aux idées libérales, et Leurs souveraines Majestés sont plus ardentes que jamais, et leurs chasseurs en uniforme tirent sur tout cœur loyal où se sont réfugiées les idées libérales, et il ne manque oas de chiens savants qui rapportent comme une bonne proie la parole saignante. Berlin nourrit le meilleur couple, et j'entends déjà la meute entière aboyer contre ce livre.
Ëcrit le 8 mars 1831.
Selon les us et coutumes de la corporation des poëtes allemands, je devais joindre ces pages au recueil de mes poésies qui porte le titre de Livre des Chants^ et dont une édition nouvelle a paru récemment. Mais il m'a semblé que le ton fondamental qui règne dans ce recueil, perdrait quelque chose de sa pureté par le mélange de productions plus tardives. Je livre donc ces tiernières à part au public, et, comme je m'aperçois modestement qu'il y a peu de chose à changer au ton fondamental de ce second recueil , j*y joins un poème dramatique
produit d'une époque antérieure, et appartenant à un cycle de poésies que, depuis lors, un incident fâcheux a fait disparaître sans retour. Ce poëme [RatclifD comblera peut-être une lacune dans Tensemble de mes œuvres poétiques, et donnera une idée des sentiments qui flamboyaient ou tout au moins pétillaient dans ces poésies disparues.
J'en dirais à peu près autant du petit poëme du Tannhàuser, Il appartient à une période de ma vie dont je ne puis ou plutôt dont je n'ose non plus communiquer au public qu'un petit nombre do témoignages écrits.
L'idée d'orner ce volume de mon portrait ne vient pas de moi. Le portrait d'un auteur en tête de ses livres me rappelle involontairement l'hôpital des fous à Gênes, devant lequel est placée la statue du fondateur. C'est mon éditeur qui a eu l'idée d'attacher un portrait au frontispice de ce livre, maison de fous imprimée, où sont enfermées mes folles pensées. Mon ami Julius Campe est un maliu^ et a voulu sûrement farre pièce aux chers petits de l'école souabe, qui se sont conjurés contre mon visage... Si maintenant ils épluchent et mettent en piècQS mes poésies et comptent les larmes qui y
coulent, lis ne pourront s'empêcher de considérer quelquefois mes traits. Mais pourquoi m'en voulez-vous tant, bonnes petites gens? pourquoi vous déchainez-vous contre moi dans d'interminables articles , au risque de me faire mourir d'ennui? Qu'avez-vous contre mon visage? Je veux vjous faire remarquer en passant que le portrait de VAlmanach des Muses n'est pas ressemblant. Celui que vous voyez aigourd'bui est infiniment meilleur, surtout le haut du visage; le bas, par contre, est beaucoup trop efiiié. Je suis devenu, depuis quelque temps, fort replet, j'ai pris beaucoup d'embonpoint, et je crains d'avoir bientôt l'air d'un bourgmestre 1 Hélas I
l'école souabe me fait tant de chagrins I
Je m'aperçois que le lecteur bénévole demande d'un air surpris que je lui explique ce que j'entends réellement par ce nom d'ecofe souabe. Qu'est-ce que l'école souabe? Il n'y a pas longtemps que j'adressais moi-même, à plus d*un voyageur souabe, cette question. Ils tardaient à répondre et riaient d'un air singulier, à peu près comme rient les apothicaires quand, le matin du 1" avril, une servante crédule vient leur demander pour deux kreutzes de miel de mouches. Dans ma simplicité
j'ai cru longtemps que, sous le nom d'école soaabe, on entendait cette splendide forêt de grands hommes qui est sortie du sol de la Souabe, ces chênes gigantesques qui plongent leurs racines jusqu^au centre de la terre, et dont les cimes touchent les étoiles... Et je demandais : c N'est-ce pas, Schiller appartient à cette école, Schiller, le fougueux créateur des Brigands?... — Non, m'était-il répondu, nous n'avons rien à faire avec lui ; de semblables poètes de brigands n'appartiennnent pas à l'école souabe ; chez nous, tout se passe dana le meilleur ordre, et Schiller, de bonne heure, a dû vider le pays. -^ Schelling appartient à l'école souabe, Schelling, le philosophe égaré, le roi Arthur de la philosophie qui cherche inutilement le Montsalvage de l'Absolu, et doit défaillir de langueur dans ledésert mystique? — Nous ne savons ce que vous voulez dire, nous répondait-on; mais nous pouvons vous assurer que Schelling n'appartienrt pas à l'école souabe. — Hegel alors y appartient, le navigateur intrépide qui a fait le tour du monde de l'esprit et pénétré jusqu'au pôle de la pensée, où le cerveau de tout hon^me se congèle en une glace abstraite? — Nous ne le connaissons pas. — David Strauss en est sans doute, le
David à la fronde mortelle?... — Que Dieu nous en préserve ! nous l'avons excommunié, et, s'il voulait entrer dans l'école souabe, il n'aurait certainement que des boules noires. — Mais, au nom du ciel, m'écriai-je après avoir énuméré presque toiis les grands noms de la Souabe^ être remonté jusqu'aux temps anciens, jusqu'à Keppler, la grande étoile, qui a compris le ciel tout entier, et même jusqu'aux Hobenstaufen, qui brillaient si splendidement sur la terre, soleils terrestres dans le manteau impérial allemand^ au nom du ciel, qui donc appartient à l'école souabe? — Eh bien, me répondit-on, nous allons vous dire la vérité : les renommées que vous venez de rappeler sont beaucoup plus européennes que souabes, elles ont émigré en quelque sorte et se sont imposées à l'étranger, tandis que les renommées de l'école souabe dédaignent ce cosmopolitisme, et restent sentimentalement et patriotiquement au logis, près des giroflées jaunes et des potages d'andouilles du cher pays de Souabe. »
Et alors, il me fut enfin donné d'être édifié sur la modeste grandeur de ces célébrités qui se sont manifestées sous le nom d'école soudbe, qui sautillent autour du même cercle de pensées, se parent
12S12 ALLEMANDS ET FRANÇAtS
des mêmes sentiments, et portent des flocs de pipe de même couleur.
Le plus considérable d'entre eux est le pasteur évangélique Gustave Schwab. Celui-ci est un hareng si on le compare aux autres, qui ne sont que des sardines, — mais des sardines sans sel, bien entendu. Il a composé quelques beaux Lieder, et aussi plus d'une jolie ballade ; il va sans dire qu'il ne faut pas le comparer à un Schiller, à une grande baleine. Après lui vient le docteur Justin Kemer, qui voit des esprits et des boudins empoisonnés, et, un jour, a très-sérieusement raconté au public qu'une paire de souliers, tout seuls, sans secours humain, avaient cheminé lentement à travers la chambre jusqu'au lit de la voyante de Prévorst. Il ne manquerait plus que d être obligé le soir d'attacher ses bottes, de peur qu'elles ne vinssent la nuit, trappi trappi devant votre lit, et ne se missent à vous déclamer, avec une voix de cuir de fantôme, les poésies de M. Justin Kemer! Gelles-ci ne sont pas tout à fait mauvaises, l'homme, en général, n'est pas sans mérite, et je dirais volontiers de lui ce que Napoléon a dit de Murât : « C'est un fou, mais un excellent général de cavalerie. » Mais je vois d*ici tous les ha*
bitants de Weinsberg secouer la tête, et me répondre avec surprise : c Notre cher compatriote, M. Justin, ^st à la vérité un Ibu, mais point du tout un excel* lent général de cavalerie I » Eb bien, soit, je vous accorde volontiers que M. Kerner n'est pas un excellent général de cavalerie.
M. Karl Mayer, qui s*appelle en latin Carolus Magnus^ est un autre poète de Técole souabe, et l'on assure que c'est en lui que se reflètent le plus fidèlement Tesprit et le caractère de cette école ; c'est une faible mouche et qui célèbre les hannetons. Il doit être fort renommé dans tous les environs de Waiblingen, et il est question de lui ériger devant la porte de la ville une statue, mais,à vrai dire, une statue de bois, de grandeur naturelle. Cette effigie de bois du chantre souabe doit être^ chaque année, passée en couleur à l'huile, au printemps quand les giroflées jaunes exhalent leur parfum, et que les hannetons bourdonnent. Sur le piédestal se lira cette inscription : « Défense de salir 1 »
M, ***, m'assure-t-on, est un poëte tout à fait distingué de l'école souabe ; c'est tout récemment qu'il est arrivé à la conscience, mais non pas encore à la manifestation de la poésie, c'est-à-dire qu'il ne s'est
pas encore fait imprimer. On me dit qu'il ne chante pas seulement les hannetons, mais encore les alouettes et les cailles ; ce qui est assurément trës-louable. Les cailles et les alouettes sont vraiment dignes qu'on les chante, surtout quand elles sont rôties. Il m'est impossible^ d' ailleurs, de prononcer un jugement sur le caractère et le mérite des poésies de M. ***, aussi longtemps qu'elles ne se Seront pas manifestées au dehors, et il en est de même des chefsd'œuvre de tant d'autres grands inconnus de l'école souabe.
Cette école a bien senti qu'il ne serait pas nuisible à son crédit de pouvoir compter au nombre des siens, à côté de ses grands inconnus qui ne sont visibles pour nous qu'au moyen du microscope solaire, quelques petites notoriétés, quelques renommées qui eussent acquis une certaine valeur, non pas. seulement dans les paisibles districts du pays de Souabe, mais encore dans le reste de l'Allemagne. Ils écrivirent donc au roi Louis dé Bavière, le chantre couronné, qui répondit par un refus. Du reste, il les fit saluer amicalement et leur envoya un exemplaire de luxe de ses poésies, avec tranches dorées et enveloppe de papier roûge maroquiné. Là-
dessas, les Souabes s'adressèrent au conseiller auli* que Winkler, qui a répandu sa gloire poétique sous le nom de Théodore Hell ; celui-ci fit dire que sa position d'éditeur de la Gazette du soir ne lui permettait pas d'entrer dans l'école souabe; que, d'ailleurs, il comptait fonder lui-même une école saxonne pour laquelle il avait racolé déjà un nombre considérable de poètes parmi ses compatriotes. Quelques célébrités de la haute Lusace et de la Poméranie ultérieure refusèrent de même les propositions de l'école souabe.
Dans cette extrémité, les Souabes eurent recours à un véritable tour de Souabes: ils reçurent en effet, comme membres de leur école souabe, un Hongrois et un Cassoube. Le premier, le Hongrois, s'appelle Nicolas Lenau, et, depuis la «révolution de Juillet, grâce à ses tendances libérales et au zèle élogieux de mon ami Henri Laube, il a obtenu une renommée qu'il mérite jusqu*à un certain point. En tout cas, les Hongrois ont beaucoup perdu par la défection de leur compatriote; toutefois, aussi longtemps qu'ils auront leur Tokay, ils peuvent so consoler de cette perte.
L'autre acquisition de l'école souabe est moins
brillante : elle consiste, en effet, dans la personne de rillustre Wolfgang Menzel^ qui a vu le jour parmi les Cassoubes, sur les marches de Pologne et d'Allemagne, à cette frontière où le manant allemand entend le manant slave, comme dirait le vieux Yoss, le vieux Jean-Henri Voss, le rude mais loyal paysan saxon, qui; sur ses traits comme dans son âme, portait les marques de son origine allemande. J'ai prouvé sans réplique^ dans mon charmant petit écrit sur le Dénonciateur, qu'il n'en était pas de même de M. Wolfgang Menzel, qui n'est Allemand ni au dedans ni au dehors. Soit dit en passant, je n'aurais pas publié cet écrit si les dissertations sur le ménie objet, les grosses bombes de Louis Boerne et de David Strauss me fussent auparavant tombées sous les yeux. Mais cet écrit, qui devait servir do préface à la troisième partie du Salon^ ne put obtenir « par un sentiment de piété envers Wolfgang Menzel, » Vimprimaiur du censeur de cet ouvrage, et le pauvret, bien que fort inoffensif au point de vue politique et religieux, dut passer pendant sepi mois d'un censeur à l'autre, avant de pouvofr enfin se faire une petite place. Si tu vas quérir toi-même, lecteur bénévole, ce petit livre dans la librairie
Hoffmann et Campe, à Hambourg, mon ami Julius Campe te racontera volontiers combien il fut difficile de mettre sous presse le Dénonciateur^ comment il fallut recourir pour lui à l'entremise de certaines autorités, et comment enfin, par un document indéniable, c'est-à-dire un autographe du dénonciateur, qui se trouve dans les mains de Théodore Mundt, son titre se trouva justifié de la manière la plus éclatante. Ce que le personnage a répliqué t'est peutrétre connu, cher lecteur. Après que je lui eus arraché du corps, pièce à pièce, les loques de son faux patriotisme et de sa morale hy« pocrite, — il s'écria, d'une voix plus terrible que jamais, que la religion était en danger, que les colonnes de l'Église s'écroulaient, que Henri Heine consommait la ruine du christianisme t Je n'ai pu m'empécher de rire de tout mon cœur, parce que ces cris affreux me rappelaient un autre pauvre pécheur qui avait été condamné à être fustigé et marqué sur la place du marché de Lubeck, et qui^ tout à coup, quand le fer rougi lui toucha le dos, fit entendre d'effroyables cris, et ne cessait de rép(îter: a Au feut au feu! il brûle! l'Église est en flammes I » Cette fois encore, les vieilles femmes
ii28 ALLEMANDS ET FRANÇAIS
prirent peur de ces cris au feu ; mais les gens sensés riaient et disaient : m Le pauvre diable! ce n'est que son dos qui brûle, mais Téglise tient ferme à sa place, et même la pplice, de peur des incendiaires, a fait amener plusieurs pompes à feu, et^ par une précaution pieuse, il n'est pas même permis de fumer maintenant un cigare dans le voisinage de la religion I • Vraiment, le christianisme n'a jamais été plus anxieusement protégé qu'aujourd'hui.
A cette occasion, je me vois obligé de contredire le bruit d'après lequel M. Wolfgang Menzel s'était enfin décidé, sur les instances de ses collègues, à mettre à profit l'autorisation que je lui ai généreusement donnée de se la^erau moins du reproché de lâcheté personnelle. J'avoue franchement, que je m'attendais à ce qu'on m'indiquât le temps et le lieu où le chevalier du patriotisnie, de la foi et de la patrie, se manifesterait dans toute sa virilité. Malheureusement, jusqu'à cette heure^ j'ai attendu en vain, et, par-dessus le marché^ les beaux esprits se sont encore moqués de moi dans les journaux allemands. Des farceurs se sont même permis la mauvaise plaisanterie de m'écrire, au nom de Tinfortunée épouse du dénonciateur, une lettre où la
LX MIROIR DES SODABES i29
pauvre femme se lamente douloureusement des chagrins domestiques qu'elle a à souffrir depuis la publication de mon petit écrit. Impossible d'avoir un moment de tranquillité avec son mari, qui veut montrer à la maison comme quoi il est un héros. La moindre allusion à la lâcheté le met hors de lui. Un soir, il a rossé le petit parce qu'il avait joué c le lièvre sur la muraille. :» Dernièrement, il est revenu comme fou de la Chambre, et a tempêté comme un Âjax, parce que tous les yeux s'étaient fixés sur lui, pendant la discussion de cette question juridique : c S'il est permis de livrer impunément quelqu^ un à la risée publique? :» Une autre fois, il a pleuré amèrement, parce que l'un de ces Israélites ingrats qu'il avait voulu émanciper, lui avait dit en plein visage, dans son jargon juif : c Vous n'êtes pas un patriote, vous ne faites rien pour le peuple, vous n'êtes pas le père, mais le capôn de la patrie t :» £t c'est la nuit surtout que commence ia désolation, et il soupire et gémit et se lamente si bien, qu'une pierre aurait pitié de lui. Impossible d'y tenir davantage, — ainsi finissait la prétendue lettre de la pauvre femme ; — elle aime mieux mourir que de vivre plus longtemps ainsi.
et, pour mettre fin à tout cela, elle offre de se battre elle-même avec moi, à la place de son pusillanime époux i
£n lisant cette lettre, je ne remarquai pas tout de suite la mystification, et je m'écriai avec enthousiasme : € Noble femme 1 digne Souabe f digne de ces mères qui autrefois, à Weinsberg, ont sauvé leurs maris en les emportant sur leurs épaules ! »
En général, les femmes du pays de Souabe semblent posséder plus d'énergie que leurs maris, qui,, plus d'une fois, n'ont mis Tépée à la main que par Tordre de leurs moitiés. Je sais une belle Soliabe qui, depuis des années, me fait la guerre d'une manière plus terrible que vingt diables, et me poursuit d'une irréconciliable inimitié.
Un naturaliste a fait la remarque fort juste que, dans Tété, surtout pendant la canicule, on écrit beaucoup plus contre moi qu'en hiver.
J'ai déjà dit ailleurs que ce n'était pas pour affecter, selon l'usage d'autrefois, de grands airs de poète, que je ne m'occupais pas de ces attaques. D'une part, je me sens bâillonné chaque fois que je voudrais me défendre, en exposant le dernier but de mes efiorts et de mes aspirations, contre les
reproches d'immoralité, ou de frivolité irréligieuse, ou même d'inconséquence politique. D'autre part, je me trouve en face de mes adversaires dans la même position qu'a décrite avec un sentiment si juste mon ami Sémilasso ^, dans le récit de son voyage en Afrique. II raconte que, passant la nuit dans un campement de bédouins, une multitude de chiens n'avaient cessé d'aboyer et de hurler et de gémir autour de sa tente, ce qui pourtant ne l'avait pas du tout empêché de dormir, ce Y eût-il eu parmi eux un seul clabaud, ajoute-t-il, je n^aurais pu fermer l'œil de toute la nuit. ]» C'est cela, c'est parce qu'il y a tant de clabauds dans la meute, et parce que le mopse aboie plus haut que le roquet, celui-ci à son tour que le débonnaire basset, ce dernier que le noble lévrier ou le dogue pieux, et que ces sons importuns se perdent dans un hurlement général, c'est pour cela, dis-je, que le vacarme de tant de chiens réunis ne me peut rien.
Non, M. Gustave Pfizer, pas plus que les autres, ne m'a jamais ôté le sommeil, et l'on peut me croire sur parcle quand j'affirme que le nom de ce