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ALLER ET BETOUR. 9
tout son pouvoir; nous avons aussi nos Détectives: ces hommes, anciens policemen, ont des bureaux de renseignements où leur arrivent chaque jour les rapports de la police. Ils sont d'une habileté rare, et il n'est guère possible d'échapper à ces messieurs- là. »
Antoine, à vrai dire, n'avait qu'une demi-confiance dans le succès que lui promettait son ami; néanmoins il se plaisait à en accepter la certitude. Il partageait son temps entre l'élude et la promenade. Les palais de marbre de Broadway, la cinquième avenue, dont la réputation est connue de toute l'Europe, faisaient son admiration ; mais rien ne le surprit autant que la boutique d'un Auvergnat où les gourmets se rendent chaque jour.
Armand Thorillon avait dit un jour à sa femme : « Si nous allions faire fortune en Amérique?
— Et comment nous y prendrions-nous, mon homme ?
— En vendant tes gâteaux et les fruits qu'on ne trouve pas dans ce pays-là. Car tout ce qui est bon ne pousse pas dans le môme coin de la terre. »
Mme Thorillon était la pâtissière . renommée de Ciermont-Ferrand, et quoiqu'une boutique sur laplace Jaude eût suffi jusqu'alors à son ambi-
tion, elle entra si bien dans les projets de son mari, qu'on vit s'ouvrir quelques mois plus tard une boutique de pâtissier dans Broadway ^ Cette boutique attira immédiatement l'attention des Américains, et il devint à la mode d'aller manger des gâteaux chez Thorillon. Les pâtes d'abricots devaient naturellement figurer dans la boutique d'un Auvergnat; et l'arrivée de six mille boîteg de chasselas qui furent enlevées en deux jours, placèrent Thorillon au rang des premiers commerçants de New- York.
Antoine se. plaisait à causer avec le brave Auvergnat, et aussi à savourer quelques-uns des beaux fruits qui s'élevaient en pyramides sur le devant de sa boutique. Thorillon était devenu propriétaire d'une jolie maison dans Broadway, et tout bon Français ne manquait pas de lui rendre visite.
Ce qui frappa le plus Antoine ce fut l'indifférence avec laquelle une multitude de gens passent devant les palais et les parcs. « Ici, écrivaitil à son père, tous les hommes ont évidemment un but d'intérêt. Les flâneurs n'existent pas. »
Cependant, Antoine se dit qu'une société nouvelle serait curieuse à étudier, et il témoigna à Pierre le désir d'être présenté dans le monde qu'il fréquentait habituellement.
Pierre se rendit d'autant plus volontiers aux
désirs de son ami, qu'un partner qui a entendu parler de comptes et d'argent toute la journée a grand besoin de renouveler ses idées.
Une visite au consul français procura à Antoine plus d'invilations qu'il n'en désirait; mais son parti était pris, il voulait voir la société américaine ; il fut présenté sous le nom d'Ambroise Dulac, la prudence ne permettant pas qu'il. conservât son nom. M. Macdonald, banquier retiré des affaires, adressa une invitaion aux deux jeunes Français.
Le salon de M. Macdonald était fort recherché. On y dansait, et le buffet n'était pas le moindre attrait pour la jeunesse américaine.
On fit de la musique, et pour fêter lé jeune Français, miss Arabella Macdonald se mit au piano et chanta une romance française; Antoine connaissait, hélas, cette romance ; Pauline la chantait de sa voix douce et juste, tandis que Miss Arabella chantait faux de la façon la plus fâcheuse; mais soit indulgence, soit manque d'oreille, la société applaudit et encouragea si bien la jeune dilettante, qu'elle se lança dans un air d'opéra. L'enthousiasme fut général; Antoine concentra ses applaudissements dans le fond de son chapeau, et se remit de ses pénibles émotions en mangeant des beeckwich, espèce de crêpes .qu'on arrose de sirop d'érable.
Antoine n'était pas le seul Français qui fût reçu chez Mme Macdonald : le baron de Beaulieu était devenu en très peu de temps un habitué de la maison. Il passait la plus grande partie de la soirée à la table de whist; la fortune lui était fidèle, tandis que M. Macdonald perdait invariablement.
Le concert étant terminé, on dansa au grand désespoir d'Antoine à qui Therpsicore avait toujours tenu rigueur. Le maîlre de danse du collège avait déclaré qu'il n'y avait rien à espérer d'un garçon qui, après deux années d'excellentes leçons, ne savait pas se tirer d'une chaîne anglaise. Antoine se tenait donc modestement dans un coin, comparant l'excessif entrain des jeunes filles américaines à la retenue des Françaises, lorsqu'une charmante enrant de huit ans vint lui prendre la main en disant : « Monsieur, j'aime beaucoup les Français quand ils n'ont pas de barbe noire et des lunettes bleues : dansez avec moi, maman l'a dit. »
La petite Mary, d'abord un peu intimidée de sa démarche, ne tarda pas à s'épancher avec son cavalier; lorsqu'il la prit dans ses bras pour la ramener près de sa mère, elle lui dit tout bas en indiquant du doigt un homme assis à une table de jeu : « Celui qui a une grande barbe noire et des lunettes bleues est le baron français. Voyez
comme il y a de Tor sur la table! c'est Tor de papa; aussi, maman est bien fâchée que ce baron vienne chez nous. »
Lorsqu'Antoine eut mis Tenfant sur les genoux de sa mère, il pénçtra dans Je salon où se tenaient les joueurs. Tous les regards se tournèrent vers lui; le baron seul conserva le flegme du joueur. Cet homme paraissait être d'un âge mûr, quoique sa chevelure et sa barbe fussent abondantes et noires ; un diamant attirait Tattention sur sa main longue et maigre, qu'il portait alternativement à son front et à sa barbe.
Antoine considéra longtemps cet étrange personnage, attendant le moment où il lèverait les yeux; mais il se lassa d'attendre, et quitta le salon en se disant : la petite a raison : ce compatriote n'a rien de séduisant, et je ne me soucie nullement d'entrer en relation avec lui.
Pierre avait dansé toute la nuit, et lorsqu' Antoine lui parla du baron, il regretta de n'avoir pas vu cet étrange personnage.
Cette relation avec la famille Macdonald en amena d'autres; le nom du jeune Français se trouvait sur toutes les cartes d'invitation adressées à M. Coudre, et le grave Antoine acceptait très volontiers les politesses des Américains* « Que vas-tu dire, écrivait-il à sa sœur, en appre-
nanl que je vais au bal el que je passe pour un bon danseur !
« Toutefois, je conviens que les jeunes ladiesde ce pays-ci sont fort indulgentes pour les cavaliers français. Que ne peux-tu me voir, chère Pauline! Évidemment, mon maître de danse m'a calomnié. Je regrette d'autant plus que tu ne puisses admirer mes grâces, qu'une fois hors du Nouveau- Monde, je reprendrai ma gravité. »
Il y avait un mois que le baron n'avait paru chez les Macdonald ; un soir Antoine eut la fantaisie d'entrer dans une maison où il avait déjà été reçu. La réunion était nombreuse et très animée. Dans un des salons, un gentleman captivait par sa conversation un petit groupe de jeunes gens.
Des éclats de rire retentissaient, et comme la galté est sympathique, Antoine s^approcha le sourire sur les lèvres.
a Quel est le personnage qu'on entoure ainsi?» demanda-t-il à son voisin.
— C'est un Français, le baron de Beaulieu ; il a beaucoup voyagé; c'est un homme très spirituel et fort aimable, et, ajouta plus bas Tadmiraleur du baron, cette belle jeune fille assise en face de lui, est sa fiancée. M. de Beaulieu est aussi riche qu'elle, et très généreux. Il doit partir incessamment pour la France, ne trouvant rien
ici qui soit digne d'être offert à miss Hélène: son absence fera un grand vide dans nos réunions!»
Pendant que cet aparlé avait lieu , le baron racontait une histoire fort divertissante, à en juger par Thilarité des auditeurs. Fier de ses succès, il promenait ses regards autour de lui, considérant avec orgueil le grand nombre de ses admirateurs, lorsque ses yeux débarrassés de ses lunettes rencontrèrent ceux d'Antoine ; il pâlit, se renversa sur son fauteuil, feignit d'éprouver une vive douleur au côté, et demanda sa voiture. Deux jeunes gens l'aidèrent à sortir du salon et lui offrirent de l'accompagner à son hôtel.
Antoine venait enfin de voir celui qu'il cherchait. Son premier mouvement fut de le suivre, mais, ne doutant pas que le pistolet fît partieMe la toilette de l'escroc, il le laissa aller et rentra tout fier de sa découverte.
Le consul informa la police de ce qui s'était passé, et l'issue de l'affaire fut considérée comme certaine ; c'était une illusion : lé baron régla ses comptes eh rentrant à l'hôtel, et annonça qu'il partait pour le Far-West, en compagnie de quelques amis.
Le détective ne crut point à la véracité de ce renseignement; tout fut mis en œuyre pour trouver le prétendu baron, sans y parvenir. La
Nouvelle-Orléans et Philadelphie ne furent pas plus heureuses dans leurs recherches.
Un matin, Pierre et Antoine prirent pour but de promenade la Baie, dont la vue splendide est toujours un spectacle nouveau. Tous les deux enviaient le sort de quelques passagers qui retournaient en Europe, ayant sans doute fait fortune. Tout à coup, une barqufe d'où partaient des signaux entre dans le port, et quatre hommes aussitôt reconnus comme étant de la police, montent brusquement à bord et se dirigent vers un respectable arabe qui semblait invoquer la protection de Mahomet. Le recueillement du prétendu Arabe est troublé par l'apparition de ces quatre hommes qui l'appellent par son nom, le saisissent, le dépouillent de son burnous et de son turban, et le ramènent à New- York : c'était le prétendu baron de Beaulieu.
Pierre et Antoine, témoins de cette scène dramatique, ne perdent pas un instant pour» télégraphier à Paris la nouvelle de la capture importante qui venait d'être faite. Grâce à l'activité du consul, l'affaire ne traîna pas en longueur, et quinze jours plus tard, l'arrivée de Tinlidèle caissier de M. Briant était signalée au Havre.
La foule se presse pour voir le voleur qui espère que la simplicité de sa contenance, lui permettra de passer inaperçu, mais l'accueil qui^
lui firent deux bons gendarmes ne laissa pas de doule aux spectateurs.
Antoine s'efforçait de dissimuler la joie que lui causait la perspective de son prochain retour en France; il s'accusait presque d'ingratitude envers son hôte; mais Pierre devinait ce qui se passait dans l'esprit de son ami, et loin d'éviter de parler de séparation, il se complaisait à l'entretenir des joies du retour.
« Dépêche-toi de gagner ton million, disait Antoine, et reviens-nous; mais quelle que soit ton importance, souviens-toi que tu dois être l'hôte de notre modeste foyer. »
Mille projets s'ajoutèrent à l'espoir d'une réunion qui semblait encore bien éloignée. Antoine ne quitta pas New-York sans remercier les familles américaines qui l'avaient si cordialement accueiin. La petite Mary lui promit d'aller bientôt en France.
VAsia rentrait à Liverpool. Antoine s'embarqua à la mi-juin par une chaleur de 45 degrés, que la brise du soir rendait à peine supportable.
Notre voyageur eût souhaité dormir jusqu'à son arrivée au Havre, car il ne s'attendait pas au spectacle qu'il lui était réservé de contempler.
Un matin, le capitaine réveilla brusquement les passagers en leur annonçant l'apparition des banquises»' ou montagnes de glace, qui, se déta-
chant sous les tiédeurs de Tété poraire, dérivent vers le sud. Ces masses immenses dont on ne voyait que des fragments, avaient cependant des centaines de mètres dont Textrémité s'élevait à la hauteur des mâts de YAsia.
L'étonnement et l'admiration des passagers qui étaient témoins de ce phénomène pour la première fois, les retint longtemps sur le pont. La cloche du déjeuner sonnait en vain; personne ne bougeait. Le capitaine souriait en songeant à la déception qui pouvait succéder à cet enthousiasme. Effectivement, l'air se refroidit, un épais brouillard déroba tout à coup les banquises aux regards des passagers; mais, comme Tadmiration n'avait pas nui à l'appétit, tout le monde fit honneur au déjeuner.
Antoine n'en voulait plus au baron de l'avoir retenu si longtemps à New-York, peu s'en fallait môme qu'il ne lui en eût de la reconnaissance.
VAsia marchait rapidement, ce qui n'empêchait pas Antoine de l'accuser de lenteur, tant il était impatient d'apercevoir les côtes de France. Par bonheur, en y mettant un peu de bonne volonté, le sommeil lui vint en aide, et huit jours plus tard on arrivait à Liverpool, où se trouvait un bateau de la compagnie française chargé de ramener les passagers sur le continent.
Absorbé dans ses réflexions^ Antoine regardait
à peine ce qui Tavait intéressé en partant, il ne parlait à personne; on aurait pu croire qu'il ignorait la langue française, ou qu'il rapportait des trésors dont il méditait remploi. Et pourtant il ne songe guère à la fortune: son cœur bat en apercevant les côtes de France, la vieille tour François I" est en ce moment, à ses yeux, un des plus beaux monuments de France.
A peine est-on entré dans le port, et déjà notre voyageur s'étonne de ne pas apercevoir son père. Cependant il ne doute pas qu'il ne soit fidèle à sa promesse; toutefois les passagers ont quitté le paquebot, les curieux se dispersent, et personne ne l'attend....
Le pauvre garçon avait perdu tout espoir de rencontrer un visage ami, lorsqu'il aperçut une jeune femme qui se tenait à l'écart et" agitait son mouchoir en souriant.
Après un moment d'hésitation, Antoine reconnaît sa sœur; pourquoi est-elle seule? Aussitôt l'inquiétude s'ajoute à la joie de revoir cette sœur bien-aimée.
« Toi, seule ici !
— N'est-ce pas quelque chose, mon frère?
— Pauline, je n'ai pas oublié que tu ne donnes jamais une mauvaise nouvelle, sans préparer celui qui doit l'entendre par une douce parole.
e vo^ail que des TragnienU.
Hâte- toi de me dire pourquoi lu es ici en compagnie de Manette.
— Mon père a la goutte depuis trois mois; il souffre jour et nuit; ma mère n'a pas eu le courage de le quitter, même pour avoir le bonheur de t'embrasser. Mais, étant fille majeure, j'ai déclaré à mes parents que j'irais te recevoir. Cependant, comme ils sont deux fois majeurs, et plus, une défaite n'était pas impossible, et j'ai accepté Manette pour mentor. Allons vite à l'hôtel, afin que je te considère et t'embrasse à mon aise. »
Mlle Olivier et sa suivante étaient descendues dans un modeste hôtel du port; Pauline s'en excusa, plaisanta, espérant retarder le moment d'un pénible aveu.
D'ordinaire, la parole est au voyageur qui rentre dans ses foyers; cette fois-ci les rôles furent changés. Pauline dut rendre à Antoine un compte exact de tout ce qui s'était passé en son absence : elle parla longuement des souffrances de son père et des soins que lui avait prodigués sa mère, et ne dit rien d'elle-même, affectant un entrain auquel ne, ^ laissa pas prendre son frère. Elle eût souhaité partir le soir même ; mais Antoine ayant à déposer au parquet comme témoin à charge dans l'affaire du vol du caissier de maître Briant, ce fut seulement quelques jours
plus tard que le frère et la sœur prirent la route de Paris.
L'intérieur de la diligence était complet, et quoique le voyageur eût beaucoup de* choses intéressantes à raconter, il se borna à faire quelques descriptions de son voyage.
Il était six heures du matin lorsque la diligence entra dans Paris. Antoine éprouva, comme tous ceux qui rentrent dans notre capitale, une satisfaction qui n'est pas exclusivement réservée aux heureux de ce monde ; l'artiste, l'homme de lettres se sentent vraiment chez eux. L'Étude de maître Briant n'était favorable ni aux arts ni aux lettres, et pourtant Antoine songeait avec plaisir qu'il allait y reprendre sa place.
Mme Olivier ayant entendu une voiture s'arrêter à la porte, se leva en toute hâtç; et Pauline prenait le cordon de sonnette, lorsque sa mère parut et se jeta dans les bras de son fils; elle le regardait, l'admirait, s'étonnait du changement qu'un séjour de quelques mois en Amérique avait opéré dans sa personne : un teint basané et de larges favoris donnaient à sa physionomie une expression qui ne hii était pas habituelle; sa démarche et ses manières avaient une certaine élégance.
Pauline avait disparu; elle s'était rendue près de son père qui était en proie à une crise mala-
droitement venue à la traverse d'une joie de famille.
Trois mois de souffrance avaient sensiblement altéré les traits de M. Olivier. Il s'efforça de sourire en tendant les bras à son fils, mais son visage reprit aussitôt l'expression de la tristesse.
La mère ne cacha pas ses inquiétudes à son fils: la gône allait-elle se faire encore sentir? La maison B. n'avait pas suspendu le traitement de son caissier principal, mais combien de temps cela durerait-il? Antoine rassura sa mère, sans l'être lui-môme.
Maître Briant fit le meilleur accueil au voyageur ; après avoir écouté les détails d'une affaire si bien menée à bonne fin, après avoir ri de la manière dont le prétendu baron avait été débarrassé de son burnous et de son turban, il se félicita d'avoir procuré à Antoine l'occasion d'aller en Amérique, il régla ses appointements et y ajouta mille francs.
M. Olivier fut obligé de renoncer à la place honorable et lucrative qui procurait une certaine aisance à sa famille depuis quelques années; la manière généreuse et simple dont Antoine suppléait à cette lacune ne pouvait consoler le pauvre homme : « Comment, se disait-il, ai-je pu quitter ma jolie maison? renoncer à voir cette campagne fertile qui s'étend en amphitéâtre au-dessus de
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la Loire ! Nul doute que si j'étais resté dans mon pays, j'aurais eu le bouheur d*y établir mes enfants. »
La santé du père de famille fut une occasion toute naturelle pour restreindre le cercle des relations. Quelques-uns de ces rares amis qu'ailire le malheur étaient seuls reçus chez M. Olivier. On était heureux malgré tout; la paix o'était jamais troublée par ces discussions qui ébranlent les cœurs les plus fermes ; la mère respectait son mari, et les enfants respectaient leurs parents. Cette vie modeste était acceptée, et pourvu que la santé du père s'amélîorâl, on oublierait encore une fois le passé sans trop s'inquiéter de l'avenir.