‹ Aller et retourChapitre 9 sur 15 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

Les vacances étant finies, les impressions de la mère de famille changèrent aussitôt : comment avait-elle pu se rendre aux raisons de son mari? Cette séparation lui apparaissait maintenant comme une épreuve qu'elle ne se ci'oyait pas capable de supporter.

M. Olivier fut contraint de lui imposer sa vo-* lonté presque durement. Alors, la pauvre mère garda le silence et s'occupa des préparatifs du départ de son fils, prévoyant, exagérant ce qu'exigeait un voyage aux Étals-Unis.

M. Olivier ne regardant plus d'aussi près & la

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dépense, annonça à sa femme qu'ils iraient tous au Havre où Antoine devait s'embarquer. Cette concession fut accueillie comme une douce consolation.

Mme Olivier et sa fille n'avaient jamais vu la mer; elles furent émerveillées, et elles oublièrent un instant le motif qui les amenait au Havre. La mer était si calme, que celles qui la voyaient pour la première fois n'en soupçonnèrent pas la perfidie.

Plusieurs jours furent employés à se promener : la jetée, les phares, Sainte-Adresse et Ingouville firent Tadmiralion des parisiennes.

Le temps passait trop vite : le jour du départ est fixé : et c'est à huit heures du matin que la France quittera le port; la mer est moins calme que la veille, toutefois la pureté du ciel rassure matelots et passagers.

Dès sept heures, Mme Olivier est sur le port; elle suit d'un œil anxieux ce qui se passe à bord, elle questionne les matelots, elle leur parle de ses appréhensions, et n'obtient qu'un sourire de ces loups de mer.

Bientôt, Mme Olivier n'entend plus rien, ne voit plus rien; appuyée sur le bras de son fils, la pauvre mère lui prêche la prudence; Antoine souscrit à toutes les exigences de sa mère, il lui écrira chaque fois qu'un steamer partira pour la France.

La cloche donne enlin le signal du départ; Antoine s'arrache des bras de sa mère, embrasse rapidement son père et sa sœur et se précipite sur le paquebot. Lui aussi est ému, mais il n'a que des sourires pour ceux qu'il quitte.

La France s'ébranle, les roues brisent les vagues, et bientôt elle apparaît à l'horizon comme un point noir. Les amis et les curieux se dispersent faisant des vœux pour les voyageurs.

Tout ce que Mme Olivier avait admiré tant que son fils avait été près d'elle, cessa de l'intéresser, elle avait hâte de rentrer à Paris.

Antoine passait peu de temps à la maison, toutefois son absence allait faire un grand vide : la manière dont il fermait la porte cochère, le bruit de ses pas lorsqu'il traversait la cour, son coup de sonnette, tous ces bruits précurseurs d'un hôte chéri allaient manquer.

Antoine, de son côté, songeant à ceux qu'il avait quittés, devint triste; il ne se retrouva luimôme qu'en vue du phare d'Eddingston, dans la baie de Plymouth. Toutefois Antoine était un garçon capable de réflexion. Cette route du Nord était fort curieuse, il allait voir ce que d'autres jeunes gens souhaiteraient d'avoir vu; il fallait donc mettre à profit la circonstance.

On arrivait en vue du cap Lisard et des montagnes de Mounthey dont les cimes bleues font

ilè ALLER ET RETOUR. .

tableau; un jeune Anglais esquissait à grands traits ce paysage; Antoine se rapprocha de lui; l'artiste semblait prendre plaisir à se voir Tobjet de Tattention du Français. Cependant, pas un mot n'avait été échangé entre eux, lorsque le crayon échappa des mains du jeune Anglais et alla se perdre dans la mer. Ce crayon était le seul que possédât Arthur Herbert; la physionomie de l'artiste prit une telle expression de désespoir, qu'Antoine en fut ému, il ouvrit son sac de voyage, prit un crayon qu'il offrit à l'étranger. Ce crayon était excellent, Arthur secoua sa chevelure blonde en signe de satisfaction, et donna de vigoureux shake-hands à l'aimable Français ; puis quelques mots d'anglais ayant été échangés entre les deux jeunes gens, Tintimitê s'en suivit : Arthur allait rejoindre son père qui venait chaque année aux États-Unis pour y étudier cette riche nature favorisée par une transparence d'atmosphère que lui, peintre anglais, plaçait au-dessus de toutes les beautés.

M. Herbert était propriétaire d'un ermitage dans Long-Island , à quelques milles de New-York. 11 y passait chaque année trois mois avec sa femme et ses filles Agnès et Thérèse.

« Vous viendrez nous voir, dit Arthur, quand vous serez fatigué de New-York. »

Tout à coup un horrible tapage suspendit

i bienUt elle apparaît k l'horizon comms un point n<

les conversations et attira l'attention générale.

Les femmes se croyant en péril jetaient les hauts cris, et les hommes qui faisaient la traversée pour la première fois, n'étaient pas beaucoup plus rassurés. Que se passait-il donc?

Le steamer, arrivé en vue du cap Landsend, virait de bord pour se diriger de l'ouest au nord-est; ce changement de direction exige des manœuvres q.ui ne peuvent être exécutées sans un horrible tapage et une grande agitation.

Peu de temps après, on laissa à droite le canal de Bristol sillonné de nombreux navires allant prendre aux ports importants de Carmathen, CardifF et Bristol leurs chargements de fer et de charbon.

Arthur, qui s'était croisé les bras jusque-là, se ranima en apercevant la côte de Pembroke, bqrdéc d'îles nombreuses, de rochers pittoresques et de montagnes verdoyantes qui semblent être là pour reposer les yeux du voyageur.

Environ Vingt-quatre heures plus lard, on était en vue de l'île de Man, d'où vient un pilote chargé de remorquer les steamers pour les faire entrer dans la Mersey, d'où partent les Atlantiques allant aux États-Unis.

Ce pilote, en retournant à son poste, se charge volontiers des lettres des passagers pour les mettre à la poste de Liverpool.

Antoine eut donc la satisfaction d'écrire à sa mère avant de s'embarquer définitivement sur VAsia.

Un matin, Manette entra triomphante chez sa maltresse, une lettre à la main, disant : « Comme ça va vite, madame ! voilà déjà une lettre d'Amérique. »

Tout en souriant de l'ignorance de la bonne fille, Mme Olivier prit la lettre ; elle était bien d'Antoine. « Nous marchons bien, disait-il, quoique la mer soit de mauvaise humeur; mais la différence qu'il y a entre les hommes et l'Océan, c'est que la mauvaise humeur, loin de nuire à la beauté de celui-ci, y ajoute une grandeur et une majesté qu'on ne se lasse pas d'admirer, pourvu qu'on ait le cœur ferme comme votre fils. Quoique bercé un peu rudement, je dors très bien, et lorsque le ciel est pur, j'assiste aux splendeurs de l'aurore. Le capitaine est un vrai gentleman, il nous comble d'attentions; adieu, ma bonne mère ; adieu tous, le pilote ne me pcrmet pas d'en dire davantage. »

C'était assez pour réjouir le cœur d'une mère.

Cette lettre produisit un effet magique sur Mme Olivier; elle fut complètement rassurée jusqu'au jour où le vent souffla avec violence. Oh ! que le vent lui disait de tristes choses lorsqu'elle était assise au coin du feu ! Par bonheur, les si-

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nistres tant redoutés n'existaient que dans son imagination.

Après six ou sept jours d*une heureuse traversée, VAsia arriva en Amérique. La première terre qu'on aperçoit est Cap Race, côte désolée, rocheuse, et sans autre végétation que des lichens noirs. Une station télégraphique placée au pied d'un phare permettait à ceux qui pouvaient dépenser cinq cents francs de donner de leurs nouvelles en Europe ; mais aujourd'hui, on peut se procurer cette satisfaction pour la somme de trente francs.

Un spectacle tout nouveau pour la plupart des passagers vint faire diversion à leur ennui. Dès qu'on eut passé Cape Race, le steamer inclina vers le sud-ouest, à vingt ou trente lieues de Terre-Neuve, où se trouvent les bancs de morue. La mer peu profonde à cet endroit, et d'une teinte grisâtre, indique ces bancs qui ont plus de cent lieues de longueur, et sont partagés en diverses sections réservées aux nations qui ont droit de pêche. La France, l'Angleterre et les États- Unis possèdent les pêcheries les plus étendues. Des vaisseaux de guerre veillent sur les droits respectifs des nationaux.

De petits navires goudronnés jusqu'aux bastingages sont à l'ancre, les voiles tanées. Au moment où VAsia arrivait, la pêcherie française

était couverte de ces petits bateaux. Le capitaine invita les passagers à monter sur le pont pour assister à cette pêche.

Les pêcheurs emmitouflés jusqu'au bout du nez, couverts de peaux de chèvres, accroupis dans des barriques défoncées garnies de paille, tiennent une ligne de chaque main. Ces lignes n'ont pas de bâtons comme celles de nos pêcheurs ; elles ont cent pieds de long et sont garnies de trois monstrueux hameçons. Le pêcheur ne prend pas moins de deux ou trois morues à la fois. Il porte de grosses mitaines semblables à celles de nos rouliers. Pour que la pêche soit bonne, il faut qu'elle rapporte chaque jour, à chaque pêcheur, cent vingt à cent cinquante morues.

« J'espère, dit Antoine à Arthur Herbert, qu'il y a parmi nous des amateurs de morue qui apprécient le pénible labeur de ces hommes.

Pauvres gens! tandis qu'ils sont soumis à ce pénible travail, un palais flottant nous emporte; tout y a élé prévu, non seulement pour notre bien-être, mais aussi pour notre plaisir; nous danserons ce soir, M. Arthur, si bon nous semble. »

Ces messieurs ne dansèrent pas, et ils eurent tout le temps de se livrer à leurs réflexions, car on ne voit aucune terre jusqu'au moment où l'on est en vue du cap Sandy-Hook; mais trois jours

plus tard, VAfiia entrait clans l'admirable baie de New- York.

Le quai du débarquement des grands Atlantiques est situé à peu de distance du quartier commercial, et chaque fois qu'un de ces bateaux est signalé, les curieux y arrivent en foule, sans avoir d'autre intérêt que celui de voir des Européens. Quelquefois, un ami vient recevoir un ami, pour Taider à sortir de la foule et surtout pour le garantir des chevaliers d'industrie, car ces chevaliers sont fort habiles à distinguer ceux qui mettent le pied sur le sol américain pour la première fois. Arthur regrettait de ne pouvoir être d'aucun secours à son aimable compagnon de voyage, mais il était aussi embarrassé que lui.

Il y avait trois mois qu'Antoine n'avait reçu de nouvelles de Pierre Coudre ; et songeant combien il serait heureux de le trouver là, il se dit avec une pointe de mauvaise humeur : « Il est comme les autres : arrivé à la prospérité, il oublie ses amis. «

Antoine consultait son calepin couvert des renseignements qui devaient lui aplanir toutes les difficultés, lorsqu'il aperçut un jeune homme qui lui souriait et témoignait par des gestes sa surpris^ et sa joie. « Est-ce que par hasard, se ditil, le sourire, cet interprète de la bienveillance et

de Taffection, ferait partie du programme de messieurs les chevaliers de New-York? »

Antoine changea de place vingt fois, parla à des gens auxquels il n'avait rien à dire sans parvenir à se délivrer du regard de l'importun.

Mais tout à coup, l'individu se faufile à travers la foule, donne des coups de coudes à droite et à gauche, et se jette dans les bras d'Antoine en lui disant : « Ne reconnaissez-vous pas votre petit Pierre?

— Est-ce possible! Oui, je te reconnais malgré la grande taille et ta tenue fashionnable. Mais par qui as-tu donc été informé de mon arrivée ?

— J'ignorais votre arrivée; mais lorsqu'un Atlantique est signalé, je viens lui souhaiter la bienvenue, avec le vague espoir qu'il m'amène un compatriote: la vue d'un Français est un peu la patrie. » Antoine présenta à Pierre l'adresse de rhôtel qu'on lui avait indiqué.

c< Oui, Delmonicos est un des meilleurs hôtels de New-York, dit Pierre en déchirant la carte, mais l'hospitalité que je vous offre me paraît préférable. »

Arthur Herbert, témoin discret de la reconnaissance des deux amis, renouvela son invitation. « Vous viendrez à Green-House, mou cher monsieur, quand vous serez fatigué de New-York. » Pierre promit d'accompagner M. Olivier.

Étant montés dans un cab, les deux amis se contèrent rapidement tout ce qui s'était passé depuis leur séparation. Pierre s'excusa d'avoir laissé sans réponse la dernière lettre d'Antoine : tout lui fut pardonné.

M. Pierre Coudre habitait un petit appartement chez une respectable veuve, madame Oliff.

Antoine ne put dissimuler sa surprise en voyant l'élégance des meubles, la richesse du tapis. « Peste ! monsieur Coudre, dit-il, vous jouez, au grand seigneur!

— Que voulez-vous! 11 ne m'est plus permis d'être simple, des apparences modestes compromettraient peut-être ma position. D'ailleurs la bonne veuve dont je suis le locataire, se plaît à parer mon petit appartement. Il existe ici une sorte de rivalité entre les personnes qui louent aux étrangers, surtout à des Français. Je me fais pitié à moi-môme : que diraient mes parents s'ils voyaient leur fils jouer au grand seigneur? Et pourtant, il me semble que je ne me tire pas mal du rôle que m'imposent les circonstances. »

En ce moment, un jeune nègre entra et déposa sur la table un plateau abondamment couvert.

« Je suis ébloui par celte argenterie, séduit par ce déjeuner, dit Antoine ù voix basse.

— Faisons honneur au déjeuner de mislrcs^ OlifT, nous causerons ensuite.

— N'esl-il donc pas permis dans le pays de la liberté de faire l'un et Taulre en même temps? Il me tarde, mon brave Pierre, de savoir si la fortune te favorise.

— Oui, mon oncle a raison, ce pays-ci est vraiment le pays de Tor. Je suis parvenu en quelques années à être l'associé d'une maison de banque et j'arriverai à satisfaire l'ambition de mon oncle; mais j'aspire au jour où je monterai à bord d'un Atlantique pour relourner en France. Toutefois les distractions ne me manquent pas. L'an passé, je suis allé, pendant les vacances, en compagnie de quelques camarades, visiter une partie de l'Amérique du Nord. J'ai vu les rives de l'Hudson, le lac Ontario, les chutes du Niagara, le lac Érié, le lac Michigan, le lac Supérieur et les immenses forêts qui semblent le proléger. Je suis descendu » II s'arrêta, s'excusant d'avoir parlé

de lui si longtemps.

« Descends! descends, mon ami!

— Je suis descendu dans la caverne de Mammouth, je m'y suis démené toute une journée, une lampe fumeuse à la main, revêtu d'un sac destiné à préserver ma tête et mes bras des obstacles que le temps a entassés dans cette caverne. Que le ciel me parut beau en sortant de là ! » .

Chemin faisant, Antoine avait bien dit à Pierre

quelques mots du but de son voyage, et si l'heure n'avait appelé le partner^ k ses occupations, il eût souhaité d'en connaître tous les détails.

Resté seul, Antoine informa sa famille de l'heureuse rencontre qu'il avait faite en quittant YAsia,

a Ce petit Pierre, disait-il, est aujourd'hui un beau garçon, fort bien établi; il est associé à une des meilleures maisons de banque de New- York ; je ne doute pas qu'il ne me soit d'un grand secours dans Taffaire qui m'amène ici; je n'ai encore fait qu'apercevoir le beau quartier, et je suis ébloui. »

Dès que les deux amis se retrouvèrent, Antoine entra dans tous les détails de l'affaire qui l'amenait à New-York, et il avoua qu'à première vue il doutait qu'on pût mettre la main sur un escroc français dans une ville comme New- York.

Le partner commença par siffler un air du Barbier de Séville; puis frappant sur l'épaule de son ami : « Vous vous trompez, mon cher, nous avons des experts incomparables dans l'art de flairer les coquins, et votre caissier sera découvert, comme tant d'autres. Notre consul est un homme aussi intelligent qu'aimable ; je vous présenterai à lui, et soyez sûr qu'il vous aidera de

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