CHAPITRE VIII
Ce qui se passait à Amboiae.
Un malin, la Bleue s'éveilla en se plaignant, pour la première fois de sa vie, d'un grand mal de tète. « C'est, dit-elle à sa servante, le premier coup de cloche, avec ça que j'ai rôvé que nos poules avaient pondu des coquilles! »
Désirée pâlit tout en rassurant sa maîtresse. « Bah ! dit-elle, nous allons voir çà. " Elle sortit et rapporta de beaux œufs frais.
Sur rinvilation de la servante, la fermière consentit à ne pas se lever sitôt que de coutume. La tète appuyée sur un gros oreiller, la Bleuemùrit un projet qui lui trottait en lôte depuis quelque
temps. Veuve, et sans enfants, maîtresse de sa fortune, elle n'entendait pas que son bien allât à des beaux-frères qui mangeraient et boiraient le jour de son enterrement plus qu'ils ne prieraient pour le repos de son âme. N'était-ce pas à l'enfant qu'elle avait nourrie que devait revenir son bien, ses champs qui, gr^pe à son courage, avaient doublé de valeur? « Si j'ai l'esprit de mourir à temps, pensait la brave femme, Pauline pourra encore se marier, puisque dans notre pays, il faut avoir du bien pour se marier ! Mon testament fait, je m'en irai tranquille en paradis; le verger ne sera pas bousculé ; Pauline pensera à moi en cueillant les fruits et en taillant les rosiers. C'est décidé : la Poule sera mon héritière. »
Tout à coup, la Bleue s'indigna d'être au lit à sept heures du matin ; elle se leva en dépit des conseils de Désirée, et acheva de la confondre, en lui ordonnant de bâter Bijou. « J'ai besoin d'air, dit-elle, j'irai jusqu'à Atnboise, ne t'inquiète pas. »
La servante n'ayant pu détourner sa maîtresse d'un projet qui lui semblait une folie, soupçonna qu'elle avait en tête quelque affaire mystérieuse : aller en ville lorsqu'il n'y a pas de marché! était-ce naturel?
Les allusions de Désirée n'éclaicirent nullement la question ; dame Bleue ayant mangé sa
CE QUI SE PASSAIT A AîXbOISE. 149
soupe aux choux verts, s'assit fièrement sur Bijou et prit la route d'Amboise.
La fermière entra résolument dans TÉtude de maître Nerbonneau; elle lui expliqua le but de sa visite. Le testament étant fait et signé, le notaire dit négligemment : « C'est dommage que M. Olivier m'ait vendu son Étude, l'héritage que vous laissez à Mlle Pauline eût ramené la famille dans le pays. »
Cette réflexion fut faite d'un ton d'indifl*érence qui blessa la bonne femme. Elle ne répondit rien ; mais étant remontée sur son àne, elle se demanda si maître Nerbonneau n'aurait pas la fantaisie, aussi lui, de vendre l'Étude : « Ce n'est pas moi qui m'en chagrinerais, pensait la Bleue, bien au contraire, n'aurait-on pas dit qu'il signait mon passe-port pour l'autre monde! Que je serais donc contente de voir Antoine assis dans le fauteuil de son père 1 Allons, je vais tâcher de vivre encore assez longtemps pour économiser quelques bons écus. »
Il y avait trois ans que la Bleue avait fait ce terrible rève^ sans que sa santé eût été altérée, lorsqu'un jour du mois d'octobre, elle prit froid en cueillant des poires pour ses enfants de Paris Elle se mit au lit et ne le quitta, selon l'expression de Désirée, que pour aller prendre une belle place au cimetière.
M. Nerbonneau informa la famille Olivier de la mort de la brave femme, il ajouta seulement qu'elle avait témoigné dans son testament le désir que Mlle Pauline et son frère vinssent à son enterrement.
« Cette recommandation était inutile, dit Mme Olivier, partez, mes enfants, allez rendre les derniers devoirs k cette bonne nourrice. »
La mort de la Bleue fut un événement au village. Elle était si bonne voisine ! quand une mère n'avait rien à mettre sur le pain de son enfant, elle l'envoyait rôder à la porte de la fermière, et toujours, celle-ci mettait quelque chose sur le pain de l'enfant.
Aux regrets des voisins, s'ajouta un sentiment de curiosité : quels étaient les héritiers de cette jolie ferme des Ormes? c^ H y a plus de dix ans que ses beaux-frères ne sont venus dans lé pays, disaient les commères, Dieu nous préserve de ces Bourguignons qui n'estiment que leur vin I »
L'arrivée d'Antoine et de Pauline ne surprit personne: « Ils l'aimaient tant! disait-on... Peutêtre, ajouta un fin paysan, qu'ils sont ses héritiers.
— Autant eux que d'autres, répondit la meunière, j'aime mieux le monde que je connais que celui que je ne connais pas. » •
Les obsèques de la défunte devaient avoir
L'arriTée d'Antoine et Je Pauline no surprit personne,
lieu le lendemain. M. Nerbonneau invita le frère et la sœur à venir déjeuner chez lui, et comme il avait mis son cabriolet à la disposition des jeunes gens, ils ne purent refuser.
Le lendemain, lorsqu'on eut dit tout le bien qu'il y avait à dire de la fermière, M. Nerbonneau pria Antoine et sa sœur de passer à l'Étude. Le notaire tira d'un carton le testament de la Bleue et le lut froidement aux héritiers.
Émus jusqu'aux larmes, Antoine et sa sœur n'eurent pas la satisfaction de trouver chez M. Nerbonneau la sympathie à laquelle ils avaient droit de s'attendre. Il avait même l'air soucieux d'un homme qui garde une mauvaise nouvelle pour la Gn, il répondait aux questions d'Antoine sans ajouter une seule réflexion ; mais au moment où le frère et la sœur se retiraient, il retint Antoine: « Monsieur, luidit-il, je présume qu'un jour ou l'autre, vous vendrez la ferme des Ormes ; or, je suis décidé, aussi moi, à vendre mon Élude; ne pourrions-nous pas nous entendre pour que vous preniez la place qui vous était destinée? Je me marie, les parents de ma fiancée habitent Tours, et m'imposent de quitter Amboise. Il me semble que cette circonstance pourrait être favorable à votre établissement dans le pays.
— Je doute, monsieur, que ma sœur soit disposée à vendre l'héritage] précieux qu'elle vient
de recueillir; mon père est âgé et infirme; un séjour en Touraine chaque année, serait favorable à sa santé.
— Eh bien I répliqua vivement le notaire, je me contenterais d'un à-compte chaque année jusqu'à ce que la somme de soixante mille francs soit complètement payée. Réfléchissez, monsieur, la chose en vaut la peine ; j'attendrai votre réponse avant de faire une démarche près d'un jeune homme de Ghinon. »
Pauline était assise sur un banc devant la porte de la maison. Elle regardait le cours paisible de la Loire, les îles où elle avait joué avec Antoine dans son enfance, et l'espoir de revenir habiter un jour la Touraine l'attendrissait jusqu'aux larmes.
La présence d'Antoine ne lui permit pas de s'arrêter plus longtemps à ces pensées.
« Qu'as-tu, mon frère? dit-elle en le voyant ému.
— Partons, partons Pauline, il n'y a pas de temps à perdre, peut-être trouverons-nous deux places dans la diligence.
— Mais, Antoine, n'avons-nous pas promis à Désirée de retourner aux Ormes pour nous entendre avec le père Huchard qui désire affermer mon petit héritage?
— Impossible, ma sœur, M. Nerbonneau s'est
chargé de faire prévenir Désirée et de lui envoyer la somme nécessaire pour s'acheter des vêtements de deuil. Il est urgent que nous soyons à Paris le plus tôt possible. »
Pauline n'en demanda pas davantage.
Il se hâtèrent et trouvèrent deux places d'intérieur. Une famille anglaise occupait les quatre autres places.
La vue de ces compagnons de voyage contraria nos jeunes gens, ils avaient tant de choses à se dire !
Par bonheur, les Anglais descendirent au prochain relai et employèrent leur temps à se reconforlerdans une petite auberge qu'un cheval blanc indique aux voyageurs.
Antoine ne perdit pas un instant pour dire à sa sœur la proposition que lui avait faite M. Nerbonneau. Pauline prenant l'espérance pour la réalité, se jeta toute joyeuse dans les bras de son frère, et à cet élan de joie succédèrent des larmes.
Les voyageurs avaient repris leur place avant que Pauline fût remise de son émotion. Tous les yeux d'Outre-Manche se tournèrent vers elle. Les jeunes misses chuchotaient, le père, tout en feuilletant son guide, jetait de temps à autre un coup d'œil sympathique sur Pauline ; la mère dit à sa fille, assez haut pour être entendue : « Ma chère,
156 ALLER Kf RETOUR.
c'est une jeune mariée, elle quitte le home pour la première' fois. J'espère, Nancy, que vous pleurerez aussi lorsque vous quitterez Green Hou se ? »
Nancy promit à sa mère de ne pas partir sans verser des larmes.
Antoine n'avait pas perdu un mot de la conversation de ses compagnons de voyage, et lorsque ceux-ci s'arrêtèrent à Blois, il les remercia de leur sympathie.
L'impatience rendait Antoine injuste, au point d'accuser de paresse les vigoureux chevaux de poste qui semblaient, au contraire, par leur ardeur partager l'impatience du jeune homme.
Il fut tenté plus d'une fois de dire au postillon : « Mon ami, ne perdez pas de temps, je porte à mon vieux père une nouvelle qui va le rajeunir. »
Il prenait un livre, et ne lisait pas. Si Pauline appelait son attention sur un point du paysage, il lui parlait de TEtude de M. Nerbonneau, des changements qu'il y aurait à faire et de mille autres choses.
Nos voyageurs arrivèrent à huit heures du soir, et ils furent bientôt rendus chez eux. M. Olivier souffrait peu, sa femme lui faisait la lecture.
Quel que fût l'intérêt de cette lecture, il l'interrompait souvent par des réflexions comme
celles-ci : « Pourquoi n'écrivent-ils pas? Que font-ils? »
M. Olivier ayant entendu la sonnette s'écria : « Manette ! pas de visites, personne sans exception. »
Manette avait déjà composé sa physionomie pour faire le petit mensonge consacré par Tusage, mais elle reprit son air franc et joyeux en voyant ses jeunes maîtres.
Les voyageurs entrent en s'excusant d'avoir bravé la consigne, ils sont bien vite pardonnes, embrassés et questionnés.
Les yeux du vieillard se remplirent de larmes en écoutant son fils, et il dit d'une voix mal assurée : « Mes chefs enfants, c'est votre piélé filiale qui attire sur nous les bénédictions du ciel. Je quitterai donc ce monde en paix. »
— Oui, père bien-aimé, dit Pauline, mais en attendant, j'espère que vous jouirez longtemps de la petite fortune que ma bonne nourrice m'a laissée. Puis elle ajouta: « Gomme la joie donne faim! »
Les parents suivirent leurs enfants dans la salle à manger où les attendait un souper de circonstance.
Depuis sa rentrée chez Mme Olivier, Manette avait fait preuve d'un attachement qui ne permettait pas de se souvenir de sa faute ; Pauline
ne voulut pas lui laisser ignorer qu'elle était rhéritière de la Bleue.
A cette nouvelle, Manette rougit, leva les yeux au ciel, et parla sans transition du plaisir qu'elle aurait à cueillir les fruits et à faire la lessive avec l'eau de la Loire. Qu'eût dit la brave fille si elle avait su que son jeune maître était le futur notaire d'Amboise ?
L'heure du couvre-feu ne fut point respectée ce soir-là. Ne fallait-il pas trouver une combinaison pour être en mesure d'accepter l'offre de maître Nerbonneau ?
«Je crois, dit M. Olivier, que la maison B.
nous obligerait en cette grave circonstance; si lu n'as pas d'objection, mon fils, à ce que je fasse celle démarche, j'irai dès demain trouver M. Alexandre. »
Antoine avait une autre pensée, mais il laissa son père s'endormir dans l'illusion que sa démarche réussirait, et qu'il réparerait le tort qu'il lui avait fait en vendant son Étude. Mais le lendemain Antoine dit qu'il avait l'intention de s'adresser à Pierre Coudre pour lui fournir des fonds. M. Olivier accepta les bonnes raisons de son fils : l'expérience l'avait rendu humble.
Trois semaines plus tard le courrier de New- York apportait la réponse de Pierre.
Les vojaKeurs entrent.
a Vous me comblez de joie, mon cher ami, disaitily en me demandant de vous avancer la somme nécessaire pour que vous rentriez en possession de rÉtude de votre père. C'est la première fois que j'apprécie la valeur de l'argent; et, quoique je n'aie pas la pensée qu'il me soit possible de m'acquitter envers vous, je suis heureux de vous offrir ce petit à-compte de reconnaissance.
« Le travail m'absorbe de plus en plus, et bien souvent je prends mon Virgile pour rafraîchir mon esprit. C'est aussi une manière de me rapprocher de vous. Retournez donc dans votre pays, mon cher Antoine, et faites des vœux pour que je ne tarde pas à revenir dans le mien. »
La lettre de Pierre Coudre renfermait une traite de soixante mille francs.
Antoine éprouva comme un éblouissement, lorsqu'il se trouva en possession des soixante mille francs qui allaient assurer son avenir et rendre la paix à ses parents.
Il annonça, dès le lendemain, à maître Briant l'heureux changement survenu dans sa position.
L'avoué fut très surpris en apprenant que Pierre Coudre, ce petit garçon, l'innocente victime de ses clercs, devenait en quelque sorte le bienfaiteur d'Antoine. Toutefois il s'appesantit moins sur la générosité du partner que sur les ressources qu'offre l'Amérique aux hommes
ALLBR ET BETODR. 11
iDtelligeDts et laborieux. A la surprise que lui causait cette nouvelle, s'ajoula aussi un certain froissement : " Pourquoi mon clerc a-t-il refusé, il y a quelques années, les offres que je lui ai faites? » se disait M. Briant avec un peu d'amertume. Mais ce premier mouvement d'amour-propre étant passé, il témoigna toute sa satisfaction à Antoine, loua son zële^ et donna pour chose certaine que l'Étude réprendrait toute sa valeur entre les mains de l'bomme dont il connaissait le mérite et la capacité.