CHAPITRE IX
* Antoine, étant en possession des soixante mille francs, se rendit i Amboise. Uallre Nerbonneau fut enchanté de l'empressement du jeune homme, car il était vivement sollicité par la famille de sa fiancée de vendre son Étude le plus vite possible. Ce ne fut toutefois qu'un mois plus tard, qu'Antoine Olivier fut désigné comme successeur de H. Nerbonneau.
Cette nouvelle fit rapidement le tour de la ville et arriva le même jour jusqu'à Désirée, qui s'en étonna et s'en réjouit tout autant. Elle n'était pas la seule : l'ex-notaire était sans aucun doute un honnête homme, il faisait strictement
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son devoir; mais il ne sympathisait pas plus à la douleur qu'à la joie de ses clients. Plus d'une jeune fille avait trouvé un prétexte pour ne pas signer son contrat à Amboise, prétendant que Tair refrogné du notaire portait malheur.
M. Olivier avait su gagner Testime et la confiance des Amboisiens; le seul grief qu'on eût contre lui était d'avoir quitté son pays. On lui pardonna lorsqu'on apprit que son fils venait prendre sa place.
Antoine[alla rendre visite à Désirée, qui lui témoigna une grande joie de le voir revenir au pays; elle lui rendit un compte fidèle des travaux de la ferme, ajouta quelques conseils qu'il promit de suivre, fit un bon déjeuner et reprit la route d'Amboise.
A ce moment de l'année, la campagne a peu de charme pour ceux qui l'habitent pendant la belle saison; mais Antoine admirait la haie à peine bourgeonnée, les nids d'oiseaux, le champ verdoyant.il laissait flotter les rênes de son cheval, et promenait ses regards de tous côtés ; il rendait grâce à Dieu de les ramener tous dans ce beau pays. Mais en ce monde les choses ne vont jamais si bien ni aussi mal qu'on le croit.
Antoine trouva ses parents très inquiets de Pauline : elle dissimulait depuis quelque temps un malaise qui l'obligeait enfin à garder le lit;
Il lejswit Dotter les renés.
les préparatifs du départ étaient suspendus.
Mme Olivier constatait avec peine la diminution de ses forces, et Manette, si précieuse pour le ménage, n'était d'aucun secours dans la circonstance actuelle ; Antoine faisait bien partie du nombre très restreint des hommes qui peuvent rendre quelques services : il montait les pendules, accrochait un tableau, faisait sa malle plus ou moins bien ; mais en dehors de cela, il n'y avait rien à attendre de lui, et d'ailleurs, il pouvait disposer de fort peu d'instants. Toutefois, il est rare que nous ne trouvions pas un secours providentiel sur notre chemin, lorsque le chemin est difScile.
Au même étage qu'habitait la famille Olivier, demeurait Mlle Delmas. Les relations de voisinage consistaient à se saluer très-poliment.
Mlle Delmas était une personne d'une quarantaine d'années : grande, d'une physionomie sérieuse, éclairée par un sourire bienveillant. Sa tenue et ses manières dénotaient une éducation distinguée.
Une femme de ménage venait chaque matin servir la modeste voisine et la mettait au courant de tout ce qui se passait dans la maison et dans le quartier. D'ordinaire, Mlle Delmas prêtait peu d'attention aux commérages d'Hortense ; mais elle devînt attentive en apprenant que Mlle Pau-
Une était malade, et dès que l'heure le permit, elle alla sonner à la porte de ses voisines. Manette l'introduisit au salon, tout en se disant que c'était s'y prendre un peu tard pour faire connaissance.
Mme Olivier vint avec l'empressement d'une personne qui suppose qu'on vient lui demander un service; mais elle fut agréablement surprise lorsque Mlle Delmas lui dit: « Je sais, madame, que vous êtes à la veille de quitter Paris, et qu'une indisposition ne permet pas à mademoiselle votre fille de s'occuper des préparatifs du voyage. Je viens à titre de voisine vous offrir mes services. » Et voyant l'hésitation et la surprise deMme Olivier, elle ajouta : « Je suis la fille d'un militaire, je dois aux changements fréquents de garnison d'avoir acquis une certaine expérience pour emballer. Permettez- moi donc de remplacer mademoiselle votre fille. »
Là personne qui parlait ainsi était si simple, sa voix était si sincère, que Mme Olivier accepta sans hésitation.
Mlle Delmas se retira enchantée de l'accueil de sa voisine, et dès le lendemain elle remplit les fonctions d'emballeur.
Mlle Delmas n'avait pas exagéré son talent:
c'était bien une femme habituée aux déplacements inséparables de la vie d'un militaire.
Mme Olivier Tadmirait, la remerciait, et si Manette l'eût osé, elle lui eût confié l'emballage de deux bonnets ; mais la discrétion l'en empêcha.
MlleDelmas vint pendant plusieurs jours aider ses voisines, et lorsque sa tâche fut achevée, elle réclama la faveur de passer quelques instants près de la malade. Pauline se trouva si bien des soins de l'aimable personne, qu'elle fut en état de partir quinze jours plus tard.
Une question restait à résoudre : comment pouvait-on reconnaître de tels services? La délicatesse ne permet pas toujours de s'acquitter par un présent, et la question était abandonnée, lorsque Pauline entra un matin chez sa mère, en disant : « J'ai trouvé! j'ai trouvé!
— Et qu'as-tu donc trouvé, chère enfant?
— Ne pensez-vous pas que la meilleure manière de témoigner notre reconnaissance à Mlle Delmias, serait de l'inviter à nous accompagner en Touraine, sous prétexte qu'elle nous sera encore très utile pour nous installer?»
L'idée de Pauline fut approuvée; le jour même, l'invitation fut faite et acceptée. La voisine n'était cependant pas très convaincue de Tutilité de sa présence chez Mme Olivier ; mais elle pensait avec raison que la reconnaissance se cachait sous cette ofTre aimable.
Cette invitation était un véritable bienfait.
Mlle Delmas avait quitté TAisace depuis dix ans, et rien ne pouvait donc lui être plus agréable que de passer quelques semaines à la campagne.
Antoine était déjà établi à Amboise, et en mesure de recevoir sa famille.
La Touraine ne possède pas de belles forêts ni de vertes collines comme TAlsace; mais il en est un peu des pays comme de leurs habitants, cha-* cun a son mérite et ses charmes. Ce fut très sincèrement que Mlle Delmas admira les bords de la Loire et ces châteaux placés de distance en distance comme des sentinelles dont on n'a pas à redouter le qui-vive. Mme Olivier souriait en constatant rheureuse impression que produisait le changement d'air sur cette bonne voisine. M. Olivier faisait tous les frais de la conversation, sa femme étant trop émue pour y prendre part ; la pensée de rentrer dans sa maison, dans cette maison où elle avait élevé ses enfants et perdu ses parents, l'absorbait entièrement.
Antoine attendait les voyageurs. La présence de Mlle Delmas aida chacun à faire bonne contenance. M. Olivier fut maître de lui-même jusqu'au moment où il s'assit dans le fauteuil qu'il avait occupé si longtemps; mais l'entrain de Pauline ne permit pas à ses parents de s'absorber dans leurs réflexions, et puis Désirée qui avait
immolé la reine de la basse-cour, une fine dinde blanche, pressa ses maîtres de se mettre à table; ils se rendirent à son invitation.
Mlle Delmas prit possession d'une chambre qui avait vue sur la Loire; elle trouva un prétexte pour y rester longtemps afin de laisser une entière liberté à ses amis.
N'ayant pour témoins que ses enfants, Mme Olivier se jeta dans les bras de son mari aussi ému qu'elle-même. Les caresses de Pauline, les paroles consolantes d'Antoine ramenèrent le calme dans ces pauvres cœurs. « Allons, disait Antoine, oublions le passé et rendons grâce à Dieu qui nous ramène au port. »
Personne à Amboise n'était indifférent au retour de la famille Olivier. Les voilà donc enfin, disaient les commères. Comme ce Paris vous change le monde ! Le père a trente ans de plus, la mère n'a pas rajeuni, et Mlle Pauline porte bien son âge.
Les vieux amis tenaient un autre langage. Selon eux, M. Olivier donnait une grande preuve de sagesse en revenant dans son pays; que de gens préfèrent mourir à la peine plutôt que de revenir sur leurs pas lorsqu'ils ont fait fausse route !
Pauline était l'objet du plus tendre intérêt. On se souvenait avec plaisir de l'avoir connue enfant;
on citait des traits de son bon cœur: elle donnait ses tartines de confiture aux petits ramoneurs ; ne s'était-elle pas avisée un jour de faire entrer un de ces enfants dans la cour, et de le débarbouiller à la pompe! Que ne promettait pas aux pauvres cet acte de charité enfantine?
Mme Olivier visita sa maison de la cave au grenier. Elle ne constata aucun dégât sérieux, la chambre de M. Nerbonneau laissait seule à désirer.
Manette n'attendit pas Tordre de sa maîtresse pour se mettre à l'ouvrage, et en moins d'une semaine, la maison avait retrouvé sa bonne apparence. Les passants constataient ce changement avec plaisir. « Vrai! dit une jeune paysanne, ça donne envie d'aller signer son contrat. »
L'habitude qu'avait Mlle Delmas de vivre seule la rendait une hôtesse peu gênante, elle restait au salon dans la mesure qu'exige la politesse. Son grand plaisir était de se rendre sur la terrasse du château, d'où l'œil embrasse une des plus belles perspectives du monde. Elle songeait pendant sa promenade solitaire aux rois et aux reines qui avaient habité ce vieux château ; elle s'attendrissait au souvenir de Marie Stuart; il lui semblait l'entendre murmurer ce doux refrain : a France, France, doux pays de France. »
La maison de ville étant en ordre, on songea
à s'occuper de la ferme, héritage précieux d'une amie qui avait deviné beaucoup de choses que la discrétion n'avait pas permis de lui dire. La Bleue n'avait pas craint, comme tant d'autres, de penser à la mort, et lorsqu'on était venu mettre les scellés chez elle, on avait trouvé tout dans un ordre parfait.