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CHAPITRE X

Une visite inattendue.

S'il est intéressant de rentrer dans sa maison après une longue absence, il n'est pas d'un moindre intérêt de prendre possession d'un héritage. Or, par une belle matinée dejuin, Pauline et Mlle Delmas se mirent en route pour les Ormes. Après avoir échangé quelques paroles, les deux amies marchèrent en silence. Pauline songeait à sa bonne nourrice, et Mlle Delmas ne songeait qu'à la satisfaction de procurer à ses jambes l'exercice dont elles étaient privées depuis si longtemps.

« Ah! dit Pauline, en apercevant le loit de la

ferme, voici mon ch&teau I II n'a pas été habité par une reine, mais par une brave femme qui m'a aimée jusqu'à son dernier soupir. »

Pauline reçut aux Ormes l'accueil qui attend tout nouveau propriétaire : le fauteuil de la Bleue lui fut offert, Désirée mit sur la table une miche cuite de la veille, du beurre frais et du lait. Désirée fît valoir le bon état où étaient toutes choses, le verger, le potager et l'étable, et trouva moyen de se faire de petits compliments 'que ne démentit pas Mlle Olivier.

La servante avait toujours été respectueuse, pour Pauline ; mais le désir de plaire à sa nouvelle maîtresse lui inspirait un zèle si exagéré, que Mlle Delmas ne put réprimer un sourire.

Pauline sourit à son tour et dit : Il faut bien rendre à César ce qui est à César !

— Qu'est-ce que c'est que ce monsieur-là?

demanda Désirée. Demeure- t-il par ici?

— 11 est bien venu en Touraine, mais il y a lojigtemps qu'il est mort.

— C'est singulier 1 je n'en ai jamais entendu parler à la maîtresse, elle savait pourtant tout son monde sur le bout du doigt.

Désirée ayant disparu, les deux amies rirent aux larmes, et eurent de lapeine à reprendre leur sérieux lorsque la servante revint armée d'une paire de ciseaux pour couper des roses.

Désirée Ut valoir le boa- état oli étaient toutee chosea.

Les meilleures natures, pensait Pauline, en voyant Tempressement de Désirée à la servir, subissent l'influence de la fortune, et moi-même, si je n'y prends garde, je cours risque de perdre la simplicité que m'imposait notre modeste position.

Qnatre heures s'étaient écoulées utilement et agréablement, on songea au retour. Désirée prit Mlle Olivier à part et lui dit : J'irai samedi vous porter le terme de la Saint-Jean, j'ai un joli boursicaut à vous remettre, mamzelle Pauline.

Les deux amies s'en retournèrent bravement à pied en gardant le silence. Pauline sentait son amour-propre s'éveiller au souvenir des marques de respect que lui avait données Désirée ; mais cette impression fut remplacée par un meilleur sentiment. « Nos parents auraient dû laisser ignorer à cette servante que je suis Tunique héritière des Ormes ; tant qu'on a le bonheur de vivre sous le regard de son père et de sa mère, il convient d'occuper la dernière place. Non, je ne recevrai pas l'argent du terme de la Saint- Jean. Désirée rendra ses comptes & ma mère.

Pauvre chère mère 1 je lui dois cet honneur et cette petite satisfaction. Elle a tant souffert depuis que nous avons quitté Amboise! mes revenus sont les siens, c'est décidé, elle gouvernera

la ferme à son gré, elle sera la maîtresse; alors Désirée la fera asseoir dans le fauteuil de nourrice et lui offrira du lait dans la tasse dorée. »

Les réflexions de Mlle Delmas étaient bien différentes : « Heureuse fille, pensait-elle, la voilà riche! Ce n'est pourtant pas sa fortune que j'envie, mais le bonheur d'avoir une famille; on est orphelin à tout âge, puisqu'une mère aime ses enfants aussi longtemps que bat son cœur. Combien me pèsera désormais la solitude ! »

Ces demoiselles étaient attendues avec impatience; Mme Olivier commençait à s'inquiéter, et Manette à murmurer. On se mit à table immédiatement, car jamais la poussière du chemin n'ôta l'appétit au voyageur.

La ferme et Désirée fournirent largement à la conversation, et si les clients n'étaient venus réclamer la présence de M. le notaire, personne n'eût songé à quitter la table; mais chacun, à l'exemple d'Antoine, se retira.

M. Olivier, ayant recouvré l'usagé de ses jambes, aimait à faire quelques tours de jardin avec sa fille. Ce jour-là, Mlle Delmas remplaça Pauline qu'une petite affaire de ménage retenait à la maison. C'était un prétexte pour se ménager un tête-à-tête avec sa mère. « La Bleue, dit Pauline, en me faisant son héritière, n'a pas eu l'intention de séparer nos intérêts. Ma visite à la ferme était

indispensable ; mais à partir de ce moment, les Ormes vous appartiennent. Désirée viendra samedi rendre ses comptes : c'est vous, mère chérie, qui les recevrez, vous approuverez ou vous désapprouverez tout ce qu'elle fera. Moi, je resterai votre petite fille, mon seul droit sera de cueillir des fleurs pour parer la maison : c'est entendu.

— Songe donc, chère enfant, que tu n'as pas trente ans : tu peux te marier, et puisque tu m'y obliges, je te dirai que nos amis Loreau ont lin projet de mariage pour toi. La ferme est ta dot,

ma chérie.

— Je ne veux pas me marier.

— Ne te prononce pas si vite, songe à la situation d'une fille qui n'a plus ses parents : c'est bien triste, crois-moi !

— Hélas ! il y a aussi des veuves, des mères qui pleurent leurs enfants ! Mon parti est absolument pris, je reste sous la tutelle de mes parents; ma bonne mère, n'insistez pas davantage, vous savez que f ai ma petite tête^ vous me l'avez souvent dit. »

Pauline laissa sa mère tout émue, et alla rejoindre son père et Mlle Delmas.

« Et d'où viens-tu donc? demanda M. Olivier.

— Je n'avais pas encore eu un moment de li-

berté pour causer de nos affaires avec ma mère, et j'ai profité de ce que vous étiez en bonne compagnie pour régler nos petits comptes.

— As-tu fait de bonnes affaires, au moins?

— Excellentes ! Antoine ne s'en serait pas mieux tiré.

— Petite présomptueuse ! Est-ce que, par hasard, la fortune te gâterait déjà?

— Qui sait !»

Dès que Mme Olivier fut seule avec son mari, elle lui raconta ce qui s'était passé. Le père ne repoussa pas le sacrifice de sa fille. « Pauline a peut-être raison, dit-il, de renoncer au mariage elle aura trente ans dans quelques jours... c'est trop tard. -La mère garda silence.

Désirée vint le samedi, comme elle l'avait annoncé, pour rendre ses comptes à mademoiselle. Mademoiselle avait eu soin de ne pas se trouver à la maison ; sa mère devait la remplacer. Désirée dissimula assez mal son mécontentement lorsque Mme Olivier lui dit : « C'est à moi que vous aurez affaire désormais. »

Les comptes de la brave fille étaient dans un ordre parfait; Mme Olivier l'en félicita et lui accorda, sur sa demande, une petite aide de basse-cour. Désirée devenait fermière après vingtcinq ans d'un service irréprochable.

Il n'avait pas fallu moins de deux mois pour

mettre Tordre dans la maison de ville et dans la maison des champs.

Mlle Delmas prit congé de ses amis. Ils la remercièrent d'être venue adoucir les ennuis d'une installation, et la prièrent de ne 'pas oublier qu'elle avait une maison de campagne en Touraine.

Lorsqu'il fut bien établi que Pauline avait refusé un excellent parti, on là classa immédiatement dans les vieilles filles, et l'intérêt se reporta sur son frère. Antoine avait gagné la sympathie des anciens clients de sonf père, et il en comptait chaque jour de nouveaux.

Une rivalité s'établit alors entre les mères qui avaient des filles à marier; plus d'une brouille s'en serait peut-être suivie, si Antoine eût arrêté son choix sur une jeune fille d'Amboise; mais la question fut tranchée quelques mois plus tard : le notaire épousa la fille du docteur Germond, un des médecins distingués de Blois.

Marguerite Germond avait été élevée dans la plus grande simplicité; elle n'ignorait rien de ce que doit savoir une maîtresse de maison Elle savait assez de dessin et de musique pour se distraire, son instruction était solide; elle ne parlait ni l'anglais ni l'allemand, mais elle parlait et écrivait correctement sa langue.

Cependant la jeune femme s'inquiétait un peu

de l'accueil qui lui était réservé dans une société étrangère, elle n'avait pas tort : en dépit de la bonne réputation qui l'avait précédée, on n'était nullement prévenu en sa faveur.

Mme Germond et sa fille s'étaient toujours contentées des couturières de Blois. Marguerite suivit, contrairement à tant d'autres jeunes femmes, cette tradition de simplicité. Elle prit à la journée Mlle Leplat, l'ouvrière en renom dans la petite ville d'Amboise. Cette façon d'agir fut mal interprétée : c'était de l'avarice ou le désir de se singulariser. Pourquoi ne se faisait-elle pas habiller à Paris, ou tout au moins à Tours, comme la femme et les filles du médecin ?

L'ouvrière admise dans l'intérieur d'une famille voit et entend beaucoup de choses, elle colporte d'une maison à l'autre ce qu'elle a vu et entendu, et ne manque pas d'y ajouter ses appréciations.

Mlle Leplat était habile et fort estimée de ses pratiqués, mais sa langue n'avait pas moins d'activité que son aiguille. Elle ne laissa ignorer à personne le jugement qu'elle portait sur la femme du notaire : c'était un ange ! Depuis vingt-cinq ans que Mlle Leplat allait en journée, elle avait sans doute rencontré des damés très aimables, mais aucune d'elles ne possédait cet ensemble de qualités qui distinguaient Mme An-

toine Olivier. Non, jamais elle n'avait vu une dame ouvrir elle-même la porte aux pauvres et leur distribuer du pain. Chaque phrase de Mlle Leplat se terminait par cette exclamation : et une taille !

Si une langue médisante fait l'œuvre du mal, une langue charitable fait l'œuvre du bien. Les discours de l'ouvrière et la curiosité aidant, il y eut une détente dans les esprits. On se saluait froidement, le sourire s'ajouta au salut, on se rencontrait comme par hasard dans un magasin^ quelques paroles furent échangées, peu à peu la glace se brisa, et Marguerite ayant accepté de quêter pour les pauvres, ce fut à qui mettrait la plus belle aumône dans sa bourse. Le cercle des connaissances de la jeune femme s'élargit, et comme il arrive toujours, on passa de Tindififérence à l'enthousiasme.

II va sans dire que Pauline avait pour sa bellesœur une admiration et une tendresse qui complétaient le bonheur d'Antoine.

Par une belle après-midi, une chaise de poste^ attelée de quatre chevaux, arrivait au grand trot sur le quai. Le fouet du postillon et Jes grelots des chevaux éveillèrent la curiosité de tous les habitants. Les persiennes s'entr'ouvrirent : ces voyageurs venaient-ils visiter le château, ou allaient-ils plus loin ?

A la satisfaction de tous, la voiture s'arrêta devant la maison du notaire. Un homme d'une trentaine d'années en descendit, paya largement le postillon (du moins, à en juger d'après le coup de chapeau de celui-ci.) Manette et Babylas accoururent avec l'empressement de serviteurs qui pressentent l'importance de celui qui s'annonce ainsi.

Au moment où Pierre Coudre se nommait aux domestiques, Antoine tendait les bras à scm ami.

« Toi! dans notre vieux monde! Ta fortune

est donc faite?

— La mort de mon oncle me ramène en France^ et comme je ne me crois pas obligé de satisfaire complètement l'ambition de mon oncle, iqaaintenant qu'il n'est plus, je me contenterai d'un capital de.... Pierre dit quelqi.es mots à l'oreille d'Antoine. Le notaire ouvrit (ie grands yeux.

— Eh bien! tu es notre hôte, c'était chose convenue. Merci d'être ^fidèle à ta promesse; viens, je vais te présenter à ma femme, et nous procéderons ensuite à ton installation. »

Marguerite était assise sous un berceau de vigne, elle tenait dans ses bras un bel enfant f dont le sourire annonçait la santé.

La jeune femme accueillit Pierre comme un

neïl ami. Ils restèrent à causer tous les trois,

jusqu'au moment où deux petits coups de mar-

Tir UDC belle après-midi

teau annoncèrent le retour de Pauline et de ses parents. Les exclamations de surprise recommencèrent, et Coudre recommença, aussi lui, tout ce qu'il avait déjà dit.

Pauline, voyant la conversation sérieusement engagée, se contenta d'avoir renouvelé connaissance avec le petit Pierre d'autrefois ; elle appela Manette et Babylas pour préparer la chambre d'ami: car, en province, il y a une chambre d'ami, si modeste que soit la maison.

Quand Manette eut acquis la certitude que c'était bien Pierre Coudre en personne qui était là, elle leva les bras au ciel et dit avec l'accent de la plus profonde conviction :

« Ça vous change-t'y un homme cet'Amérique! Il a l'air joliment riche!

— A quoi voyez- vous cela, Manette?

— A tout, mamzelle I Pourvu qu'il se contente de notre cuisine I Moi, d'abord, je n'ai pas idée de la cuisine d'Amérique.

— Rassurez-vous, Manette, la cuisine française est supérieure à toutes les autres cuisines; d'ailleurs quand on revient dans son pays, on trouve tout bon. »

« Je ne m^y fie pas, se disait la paysanne, un homme qui a les favoris taillés en forme de côtelette ne doit pas avoir des idées comme tout le monde. »

La chambre d'ami étant en ordre, Pauline alla donner un coup d'œil à la salle à manger; le couvert était mis avec une recherche qui n'était pas habituelle. Le dîner fut proclamé excellent. Une matelotte de carpe et d'anguille, plat spécial des riverains de la Loire, valut de grands éloges à Manette. Babylas, qui avait succédé à Jean depuis quelques mois seulement , notait guère au courant du service de la table. Il cherchait un conseil, un encouragement dans les yeux de Mlle Pauline. Le pauvre garçon se troublait chaque fois qu'un signe désapprobateur l'avertissait qu'il avait fait une gaucherie.

Pierre Coudre n'était pas assez grand seigneur pour reprendre d'emblée les habitudes bourgeoises oubliées depuis dix ans. Il laissait sa fourchette et son couteau sur l'assietle que Babylas remplaçait par une autre. Pauline n'avait pas sorti le nécessaire d'argenterie pour un dîner aussi intime, mais Manette suppléait par son zèle à ce qui manquait ; cependant à un certain moment, Babylas, n'ayant pas de couteau sous la main, tira le sien de sa poche et le présenta à l'amphytrion.

Pierre avait de l'esprit, et mieux encore, il était bon. Lorsque, sur un signe d'Antoine, le petit paysan voulut reprendre son Eustache, Pierre s'y opposa ; il l'examina, en compta les

clouSy et proposa au garçon de lui acheter.

Il tirait déjà sa bourse et se disposait à y prendre une jolie pièce, lorsque Babylas, rouge jusqu'aux oreilles, et prêt à pleurer, lui dit :

« Non, monsieur, c'est le couteau démon frère Jean qui est mort Tannée dernière, et je veux garder toujours ce petit couteau.

— Tiens, mon enfant, garde-le et garde aussi Ion bon cœur. »

Le lendemain, Babylas recevait une belle cravate de Paris, achetée à New-York.

M. Coudre était Tunique sujet de la conversation de Manette et de son jeune acolyte.

a Je croyais que tout le monde était noir en Amérique, mamzelle Manette.

— Enfant! ceux qui naissent en Amérique sont noirs comme le charbon ; mais ceux qui viennent de chez nous restent blancs.

— C'est égal ! je crois que ce bon monsieur a peur de changer de peau, car il se débarbouille soir et matin d'une rude façon. Des trois cruches que je lui monte chaque jour, il n'en reste pas une goutte; heureusement que la rivière est là!

Les deux amis avaient de bons moments d'intimité, a Voyons, monsieur Coudre, quels sont tes projets? Comptes-tu t'élablir à Paris ou en Anjou?

— Je suis i la veille d'acheter le château de

Saint- Georges , à cinq lieues d'Angers, et je compte bien Vous y recevoir prochainement.

— ^ Que deviendra la petite maison de la Pointe à laquelle tu rêvais lorsque tu en étais éloigné?

— C'est une relique, je l'honorerai toujours, j'irai de temps à autre; mais il faut bien que je m'établisse convenablement dans mon pays.

— As-tu une héritière en vue?

— Pas encore.... mais parlons de vous, cher ami. Quelle joie a été la mienne en apprenant votre retour ici!.... Il était temps, je crois. Votre mère commençait à se fatiguer, et votre père me semble très vieilli.

— Très vieilli en effet, mon cher, ces dix années de comptabilité ont fatigué sa tête. A certains jours, il ne se souvient plus de ce qui s'est passé la veille, et cela l'attriste; mais un sourire de notre petit garçon le console et le rappelle à lui-même.

— Vous êtes heureux, mon brave Antoine.

— Et je te dois mon bonheur. Oui, nous sommes heureux I Cette ferme des Ormes nous a faits riches, parce que nous n'avons pas d'ambition. Ma sœur trouve à la campagne des occupations qui lui plaisent. Pauvre chère sœur ! elle se dévouera pour nous toys jusqu'4 la fin. »

L'accent avec lequel parlait Antoine d'un bonheur si mesquin en apparence, troubla cepen-

dant Pierre. Il se demanda quel plaisir il aurait à se promener seul dans son parc; comment il organiserait sa maison sans le secours d'une femme. Les domestiques de province n'ont point le savoir-faire auquel il était habitué; ils lui semblaient même un peu grotesques. La pensée de faire venir un mulâtre qui l'avait servi à New-York traversa son esprit, mais la crainte de se donner un ridicule aux yeux des gens qui avaient connu la modeste condition de ses parents l'en détourna.

Ces pensées laissaient sur le visage du jeune homme une teinte de mélancolie qui ne pouvait échapper à ses amis, et ils disaient avec conviction: « La fortune ne fait pas .le bonheur. »

Après trois semaines de séjour à Amboise, Pierre prit congé de ses hôtes, emportant la promesse d'une visite à Saint-Georges. Il récompensa largement les domestiques de leurs soins : « Que le Ciel vous bénisse et vous ramène bientôt chez nous », dit Manette en faisant sa plus belle révérence.

Babylas, moins expansif, devint rougejusqu'à la racine des cheveux en voyant un louis dans sa main; il enveloppa précieusement son trésor, Tenfouit au fond de sa malle, et ne passa guère de jour sans jouer à pile ou face dans le creux de sa main.

De retour à Angers, Pierre essaya de se créer des relations; mais la noblesse et la bourgeoisie Taccueillirent si froidement qu'il n'insista pas-

Qu'avait-on à reprocher à ce brave Pierre? Les uns trouvaient dangereux de recevoir un homme aussi riche, et les autres avaient encore trop présente à l'esprit la modeste place que ses parents avaient occupée rue des Lices. Quelques flatteurs essayèrent en vain de faire revivre de prétendus droits à son souvenir.

La fortune du jeune homme avait^été jusqu'alors diversement appréciée; mais à partir du jour où il devint propriétaire d'un immeuble considérable, on lui adjugea deux millions.

Le nouveau seigneur de Saint-Georges fit des visites de voisinage, on les lui rendit sans empressement.

Les paysans appelaient M. Coudre l'Américain; ils croyaient rendre hommage à sa richesse :

car pour eux l'Amérique était uniquement le pays de l'or, et celui qui revenait de ce pays-là, leur inspirait du respect.

Pierre n'ignorait pas qu'on l'appelait ainsi, et il en souffrait, car jamais homme ne fut plus Français, n'aima plus son pays. Un jour qu'il se

rendait à une de ses fermes, une bande de garçons allant à l'école se trouvèrent sur son passage. L'un d'eux ayant dit: « Yoilà l'Américain»

un autre garçoti) puis un autre, et tous ensemble répétèrent ce nom assez haut pour que Pierre l'entendît. Il feignit de rebrousser chemin; puis, arrivé près des enfants, il saisit un des coupables par sa blouse, le fouetta en disant: « Souvienstoi que je suis Français. »

Pendant que le pauvre garçon payait pour tous, la troupe des complices se sauvait, et la victime entrait à Técole en pleurant.

Le maître qui, lui aussi, aimait son pays, fit un discours très éloquent à ses élèves. Il leur démontra que M. Coudre avait eu raison de se fdcher, et qu'à sa place il se serait fâché aussi ; « Mes enfants, dit-il, souvenez-vous qu'appeler un Français de tout autre nom, c'est lui faire injure. »

Il n'est pas certain que le discours du brave homme soit resté dans la tête des écoliers, mais les coups qu*avait reçus Michel profitèrent à tous les gens du pays.

Quelques mois s'étaient à peine écoulés, et déjà Pierre entrevoyait l'ennui inséparable de l'oisiveté. Il fit bouleverser son parc; terrassements, plantations, tout fut mis en œuvre pour distraire l'homme riche. Mais le ciel d'automne s'étant assombri, la solitude devint encore plus difficile à supporter.

Pierre, voulant à tout prix sortir de l'isolement,

fréquenta ses fermiers. L'idée était bonne. Il leur racontait les merveilles de la végétation américaine; l'abondante récolte du maïs qui coûte peu de peine aux cultivateurs leur faisait envie; les champs de riz, les arbres à moitié taillés qui produisent de beaux fruits, tout cela faisait soupirer les braves gens. Ils furent cependant consolés en apprenant que les légumes de la France étaient supérieurs à ceux de l'Amérique, et qu'ils tenaient une belle place dans les expositions de ce genre. Voulant les égayer un peu, il leur raconta que les artichauts si communs en Europe n'étaient pas connus de tout le monde en Amérique, et qu'une jeune personne visitant l'exposition des légumes français, prenant un petit artichaut pour une fleur, voulut en respirer le parfum et se piqua le bout du nez, ce qui ne l'empêcha pas de l'acheter et de paraître le soir môme au bal avec le petit artichaut coquettement placé sur sa tête.

M. Coudre devint un oracle, c'était à qui entendrait les récits merveilleux du seigneur de Saint-Georges.

L'hiver passa, mais les beaux jours n'apportèrent qu'un médiocre soulagement à l'ennui du jeune homme ; il lui arrivait parfois de se mettre à son bureau et de faire des calculs imaginaires qui lui rappelaient sa vie occupée d'autrefois.

Le souvenir de la famille Olivier revenait alors à sa mémoire, comme un de ces rêves de bonheur que le poète se plaît à placer sous nos yeux.

Pierre ne pouvait plus se dissimuler qu'il n'avait pas la sympathie des Angevins. Il résolut d'aller à Nantes, espérant y retrouver encore quelques amis de son oncle. « Ils seront peut-être, pensait-il, bien disposés pour l'homme qu'ils ont connu enfant. »

Pierre ne se trompait pas : la nouvelle de son retour en France avait causé un vif plaisir aux vieux amis de l'oncle Coudre. On l'entoura, on le fêta, puis on passa à la question des affaires. New- York fournit une foule de détails intéressants pour les armateurs qui étaient en correspondance avec les États-Unis.

« Quel dommage, dit un vieillard, que vous soyez fixé en Anjou! Vous auriez pu prendre part à nos affaires commerciales. Louis Corot me disait ce matin : « Si Coudre n'était pas si bien « établi en Anjou, je lui proposerais d'être mon « associé. C'est un garçon qui m'inspire con- « fiance. Les Angevins ne l'ont pas compris. »

a Voilà, mon cher, ce que me disait le meilleur ami de votre oncle, sans compter, ajouta plus bas le vieillard, que sa fille Gabrielle a dix-huit ans, qu'elle est charmante, bien élevée et raisonnable.»

Pierre ne répondit rien, mais le soir même, il

écrivait à Antoine : « Je suis décidé à rentrer dans les affaires, et j'espère vous dire dans quelques jours le nom de la maison de commerce dont je serai Tassocié. Ah ! mon cher Antoine, le travail est une loi imposée à Thomme, et je ne veux pas m'y soustraire. Il me tarde d'avoir un bureau,

d'aligner des chiffres d'avoir mal à la tôte

d'assister au départ d'un navire et d'en attendre le retour. » Il ajoutait en post-scriptum : « Peutêtre, mon ami, aurai-je bientôt une autre nouvelle à vous annoncer. »

M. Louis Corot appréciait Pierre; mais il voulut toutefois asseoir son jugement sur des données positives; il s'adressa d'abord à la maison Macdermot, maison de commerce [dans laquelle Pierre était entré à son arrivée à New- York, puis ensuite aux banquiers Mailland et Phelps où il avait été d'abord receiwing teller et ensuite partner pendant huit années.

11 y eut unanimité pour louer la capacité, la conduite et le bon caractère de M. Coudre. M. Mailland ajoutait que sa maison serait toujours ouverte au jeune Français, dont il gardait un souvenir si agréable.

M. Corot médita celte lettre pendant trois jours; puis II offrit à Pierre Coudre de le compter au nombre des associés de la maison Corot et com^ pagnie.

Le seigneur de Saint-Georges rougit de plaisir à la pensée de rentrer dans la vie active. La conversation de ces messieurs se prolongea fort tard ; on se quitta d'accord, et le lendemain la ville de Nantes comptait parmi ses négociants un homme honnête et intelligent de plus.

Pierre se hâta de retourner en Anjou pour "prévenir ses fermiers du changement survenu dans sa position; il leur donna l'assurance que personne ne souffrirait de sOn absence; les jardins et le parc seraient entretenus; les pauvres recevraientles mfimes aumônes. N'importe, les braves gens étaient déjà attachés à leur maître, et au regret de le perdre s'ajoutait celui de ne plus l'entendre raconter les merveilles du nouveau monde. Il fallut peu de temps à M. Corot pour constater qu'il n'avait pas trop présumé de la capacité de Pierre. Il présenta son nouvel associé A Mme Corot déjà prévenue en sa faveur. Pierre ne tarda pas à être admis dans l'intimité de la famille et, autant le dire tout de suite, six mois après Mlle Corot épousait M. Coudre.

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