‹ Aller et retourChapitre 7 sur 15 · I*AR1S · texte numérisé non relu

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tellement, qu'elle fût prise d'une violente jalousie et tomba malade, sérieusement malade. Il fallut la transporter à PHôlel-Dieu. C'était bien là que la pauvre femme eût été se faire soigner en toute autre circonstance, mais elle attribua cette épreuve au retour de Manette.

Celte maladie fut une nouvelle occasion pour Mme Olivier et sa fille de pratiquer la charité ; elles visitaient souvent la pauvre femme ; leur présence la consolait bien sans doute, mais bientôt Manette , jeune et contente, se présentait à son esprit, et ce souvenir lui causait un redoublement de fièvre. Cependant, huit jours plus tard, Manette accompagnait la mère Baptiste à sa dernière demeure.

Encouragé par le succès de son travail, M. Olivier semblait rajeunir : sa santé n'avait jamais été meilleure ; il partait dès sept heures du matin et rentrait fort tard, ajoutant un travail supplémentaire à celui de la journée. L'intelligence et le zèle du caissier étaient fort appréciés; son avis prévalait dans toute opération importante. La lutte était finie ; l'aisance régnait dans la maison, et Antoine ne désespérait pas de pouvoir acheter une Étude en province. M^Briant tenait des fonds à la disposition de son premier clerc. Mais il fallait réfléchir longuement avant de s'engager dans une si grosse affaire.

Mme Olivier acceptait les invitations que lui adressaient ses amies, elle en faisait elle-même, toujours dans l'espoir de marier sa fille ; mais il n'en était nullement question. La plupart des jeunes gens qu'elle avait connus en Touraine étaient établis ; cependant le fils du médecin ne

Tétait pas encore pourquoi n'irions-nous pas

voir ce qui se passe dans notre petite ville ? Qui sait ! D'ailleurs ne serait-il pas utile de constater dans quel état est notre maison? M. Nerbonneau est un vieux garçon, et tout repose sur une servante plus ou moins soigneuse. Et notre jardin! Jean a bien certainement taillé les arbres, mais il serait bon de s'en assurer. Bien convaincue de son devoir, Mme Olivier exposa le jour même à son mari toutes ses bonnes raisons d'aller en Touraine, puis elle ajouta : « Nous devons bien cette distraction à notre Pauline ! »

C'était bien aussi l'avis de M. Olivier, mais la pensée que sa femme et sa fille allaient se montrer à Amboise avec l'apparence de personnes qui ne calculent pas de trop près eût suffi pour qu'il approuvât ce voyage. Avec quelle joie il allait consacrer une petite somme d'argent au plaisir de cette femme qui s'était montrée si forte dans l'épreuve 1 Et cette enfant bien-aiméc n'avait-elle pas droit à se distraire ?

M. Olivier voulait faire des folies pour la toi-

lette des voyageuses, mais la raison de la mère de famille prima, comme toujours. «A quoi bon, disait aussi Pauline, emporter des toilettes ! Revoir mes amies sera mon plus grand plaisir. »

Cependant, la mère glissa dans la caisse de voyage la robe de soirée et celle qu'Antoine avait donnée à sa sœur, sans compter quelques petits ajustements de peu de valeur, quoique de bon goût.

Les pensionnaires qui vont en vacances ne sont pas plus joyeuses que Tétaient la mère et la fille. Antoine, lui aussi, avait ses illusions sur l'heureux résultat de ce voyage : « Peut-être Pauline trouvera-t-elle un parti dans notre petite ville. On lui donnera la maison en dot ; moi, je me tirerai toujours d'affaire; d'ailleurs, Avoué ou Notaire, mon Étude vaudra bien une maison I » Antoine se croyait déjà à la veille de donner le nom de frère à un de ses amis d'enfance.

Nous regrettons pour Pauline, si impatiente de revoir son pays, que la ligne du chemin de fer de Paris à Amboise ne fût pas encore établie, quoiqu'à cette époque on ne considérât pas comme un malheur de passer douze heures en diligence.

Antoine conduisit donc sa mère et sa sœur rue Notre-Dame-des-Victoires, où était alors le bureau de la diligence. Il était huit heures du

soir, le temps était pur, et la lune se montrait brillante à l'horizon. On se dit un dernier adieu de la portière. C'était la première fois qu'Antoine éprouvait du plaisir à se séparer de sa mère et de sa sœur.

A Tâge de Pauline, une nuit en diligence n'est pas longue : la jeune fille s'endormit et ne s'éveilla qu'au jour. Sa mère, moins heureuse, compta tous les relais, reconnut et nomma tous les villages qui passaient sous ses yeux. Un clocher, un ruisseau, réveillaient ses souvenirs du passé. Une maison de campagne que M. Olivier avait eu le projet d'acheter la jeta dans une profonde rêverie : le soleil levant éclairait cette maison, une jeune femme tenant un enfant écarta le rideau pour voir passer la diligence, a Heureuse femme, pensait Mme Olivier, vous êtes là, paisible et contente de votre sort; le bruit des villes vous est inconnu ; vous ignorez les difficultés de cette vie artificielle qu'on nomme la vie ,de Paris ! »

Chaque fois que Mme Olivier se laissait aller à ces tristes réflexions, elle se les reprochait et complétait sa pensée ainsi : « Pauvre ami, il a cru bien faire ! »

Pauline jeta un cri de joie en apercevant la Loire. « Nous voici bientôt arrivées, mère chérie 1 Mon Dieu ! que je suis contente! »

La diligence arrivait comme Thorloge sonnait huit heures. M. Nerbonneau et son domestique attendaient ces dames. Jean, qui était resté au service du successeur de son maître, ne se gêna pas pour essiryer ses yeux lorsqu'il aperçut Mme Olivier et la petite qjii était grande. L'affectueux bonjour qu'il reçut d'elles ne l'aida pas à se remettre de son émotion.

On monta en char à bancs, et bientôt la porte s'ouvrit pour recevoir les voyageurs.

M. Nerbonneau avait bien dit à Gothon de préparer les chambres de ces dames, de faire un bon déjeuner, et enfin de donner un petit air de fête à la maison ; Gothon ne connaissait que le positif de la vie, et elle s'était contentée de faire l'indispensable. Les fenêtres du salon n'étaient môme pas ouvertes. Le maître excusa la servante, et comme l'absence de soleil avait refroidi la pièce , il alla lui-même chercher une javelle dont la flamme vive et claire réjouit Pauline.

Si Gothon n'avait pas la coquetterie de parer la maison de son maître, elle était excellente cuisinière. Ces dames firent honneur à son déjeuner.

Les chambres destinées à Mme Olivier et à Pauline étaient celles qu'elles avaient habitées autrefois. L'ameublement était le même : le vieux fauteuil de la grand'môre, son prie-dieu et son

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rouet. Ces meubles étaient des témoignages d'un bonheur passé. Pauline, prévenant le désir de sa mère, lui dit qu'il fallait emporter ces meubles; elle indiqua la place de chacun d'eux et fit valoir l'utilité dont ils seraient dans l'appartement de Paris.

Le jour même, le dîner était à peine achevé, et déjà les coups de marteau se succédaient à la porte; Jean souriait en venant annoncer les personnes qui attendaient ces dames au salon.

Les voyageuses furent entourées, embrassées au milieu d'un tapage dont personne ne songeait à se plaindre. On était si heureux de se revoir après six années d'absence ! Les jeunes mères présentaient leurs poupons parés à bonne intention. Pauline s'extasiait sur la beauté et la sagesse des petits messieurs et des petites demoiselles. Parmi les anciennes amies de pension, Cécile Lemaître avait conservé un fidèle souvenir de Pauline; lorsque le calme fut rétabli, elle l'emmena près de la fenêtre et lui annonça qu'elle se mariait. « Quel bonheur, ajouta la jeune fille, que tu sois venue en Touraine précisément cette année !

— Mais je ne pense pas que nous restions longtemps ici.

— Je dois me marier dans trois semaines, et vous ne me ferez assurément pas le chagrin de

quitter Amboise avant ce grand jour. D'ailleurs, ma petite Pauline, on fermera les portes de la ville, si c'est nécessaire, pour vous retenir. N'es-tu pas toujours la petite princesse qui fait toutes ses volontés ?

— La petite princesse a laissé la place à une personne raisonnable.

— Alors, la raison te dira de ne pas me faire de chagrin. Je viendrai te chercher demain, et nous passerons la journée ensemble. »

Le lendemain, à midi précis, Cécile était chez Mme Olivier; la mère accompagna les jeunes filles et partagea leur enthousiasme ; la campagne était éclairée par un beau soleil d'avril. On se promena dans le parc du Château , on cueillit des violettes comme autrefois ; on visita l'église, qui sembla plus belle à Pauline que la cathédrale de Paris, parce qu'elle lui rappelait ses souvenirs d'enfance : sa première communion.

« Maintenant, rentrons, dit Cécile deux heures plus tard; je vais vous montrer ma corbeille de mariage, et ce soir, maman vous présentera M. Georges Huber, un jeune magistrat. »

Cécile mit avec complaisance sous les yeux de son amie les présents qu'elle avait reçus. Trop absorbée par ses propres impressions, la jeune fille ne songea pas à ménager celles de

son amie; elle essaya ses bagues et ses bracelets, étala ses dentelles et se drapa dans un cachemire. Elle ne fit pas grâce du plus petit colifichet à son amie, qui admirait et louait le bon goût de M. Georges. Cécile ne se doutait pas qu'elle manquait de tact en étalant ainsi ses présents devant Pauline, dont l'avenir ne promettait rien d'aussi brillant.

Ce fut seulement deux jours plus tard que les Parisiennes eurent la liberté d'aller chez la nourrice de Pauline. Elles la trouvèrent assise devant sa porte, filant sa quenouille avec tant d'attention, qu'elle n'aperçut ces daûies qu'au moment où elles ôtèrent la barrière qui séparait là maison de la prairie.

« Tiens I tiens ! dit la bonne femme, en voilà de la joie qui m'arrive! moi qui étais triste comme un bonnet de nuit ! » Et tout en parlant, la Bleue se laissait embrasser.

La conversation qui suit une surprise de ce genre est la même sous toutes les latitudes, et nous n'avons pas à en rendre compte.

Pauline ne perdit pas de temps pour sortir de son sac de voyage un beau foulard, présent destiné à sa nourrice. Ce foulard fut étalé, plié dans tous les sens, et enfin noué au cou de la Bleue ; on lui présenta un miroir afin qu'elle pût juger de l'effet du beau foulard de Paris. Tout

en disant: MaPaulette, c'est trop beau pour moi, la bonne femme paraissait enchantée de cette aimable attention.

Mme Olivier essaya en vain de quitter Amboise avant le jour du mariage de Cécile Lemaltre. Tous les prétextes furent combattus et anéantis : il fallut se rendre.

La jolie robe, présent d'Antoine à sa sœur, parut à la messe de mariage, et le soir, la taille élégante de Pauline faisait valoir sa robe de mousseline dont le seul ornement était une ceinture de taffetas rose.

Mme Olivier constata avec plaisir que parmi les demoiselles à marier sa fille était encore la plus jeune, et que ses manières étaient bien différentes de celles des jeunes filles de province. Elle arriva insensiblement à se féliciter d'avoir cédé aux instances de ses amis. Qui sait, pensait la pauvre mère, j'ai peut-être obéi à une secrète Inspiration en venant ici !

Le cœur et la tête remplis des plu? douces illusions, Mme Olivier tenait son mari au courant de tout ce qui se passait dans cette bonne petite ville (tAmboise et n'essayait pas de dissimuler ses espérances.

Effectivement, Pauline faisait le sujet de toutes les conversations : on appréciait son aimable physionomie, ses manières distinguées et son

esprit, mais on ne manquait pas d'ajouter : Si son père n'avait pas fait la folie de quitter Amboise, il y a longtemps que cette charmante fille serait mariée.

Mme Olivier n'ignorait pas les préventions de certaines femmes de province contre les Parisiennes; il lui en coûtait beaucoup de ne pouvoir dire de quel secours avait été Pauline pour la famille ; une semblable confidence eût trahi les secrets du passé.

On se quitta après un séjour de six semaines ; Mme Olivier promit à ses amis de ne plus laisser passer tant d'années sans revenir en Touraine.

M. Nerbonneau n'attachait guère d'importance à l'entretien du jardin, à l'exception des arbres fruitiers, il se souciait peu du reste. Mais le brave Jean cultivait les fleurs en souvenir de ses bons maîtres. Les corbeilles de roses et la collection des fuchsias faisaient Tenvie des voisins chaque année.

Le jour du départ de Mme Olivier, Jean offrit à Pauline un bouquet de violettes dont le parfum, à en croire le jardinier, était particulier au pays. Le retour fut aussi joyeux que le départ. La physionomie de la mère et de la fille accusaient la santé ; le teint hâlé de Pauline ne permettait pas de douter de l'emploi de ses journées ; Antoine

ne pouvait se lasser de regarder sa mère et sa sœur; il écoutait avec ravissement le récit de leurs plaisirs. Quand tout fut dit sur cet agréable séjour en Touraine, Antoine avoua combien l'absence des maîtresses de la maison lui avait paru longue. Quoique nous ayons fait bon ménage, mon père et moi, dit-il, nous commencions à avoir assez de notre tête-à-tête.

Mme Olivier avait espéré voir son mari avant la fin de la journée ; il n'en fut rien ; mais six heures sonnaient au moment où Manette lui ouvrait la porte. Tout ce qui avait déjà été dit fut redit. Mme Olivier parla longuement de ce qui l'intéressait le moins, jusqu'au moment où Pauline rentra dans sa petite chambre pour déballer. et remettre tout en ordre.

Seule avec son mari, Mme Olivier entama le chapitre des succès de sa fille, et lui avoua qu'elle ne perdait pas tout espoir de marier Pauline en Touraine.

Le père de famille écouta, ne contredit point sa femme, mais il ne partageait pas ses illusions, il s'accusait d'avoir manqué de jugement dans la direction de ses propres affaires; sa petite maison de province lui semblait préférable aujourd'hui à un hôtel de la rue de la Paix. Que de fois rentrant fatigué n'avait-il pas songé, en montant quatre étages, à son Étude située au rez-

de-chausséeî Ces moments de pénibles retours n'étaient pas rares, mais la crainte d'afiliger sa femme et sa lille lui donnait la force de dissimuler ce qu'il souffrait.

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