CHAPITRE VI
Ud zèle indiaoret.
La maison B. appréciait chaque jour davantage les services que lui rendait M. Olivier; à la fin de l'année 18...., la société de cette maison lui assura un intérêt assez considérable dans les aflaires, pour qu'à la fin de cette même année le père de famille comptât déjà quelques économies.
Sans être tenus au courant de ce qui se passait, les amis constatèrent un changement dans les habitudes de la famille Olivier et en soupçonnèrent la cause. On exagéra l'importance des avantages que la maison B. faisait à son caissier
principal, et pour la première fois Pauline fut comptée au nombre des filles à marier.
Une bonne dame officieuse venait quelques mois plus tard proposer un parti pour Mlle Pauline.
Mme Olivier se demanda d'abord quelles pouvaient être les relations d'une veuve qui allait beaucoup chez les autres, et ne recevait personne; puis à cette réflexion succéda celle-ci: « On voit de ces choses-là. Il se peut que Mme Lorain connaisse une bonne famille de Bourgueil où elle a passé trente ans de sa vie, et comme nous ne désirons pas que Pauline épouse un Parisien, il ne faut pas repousser la proposition de cette brave femme sans l'avoir entendue. »
Pendant que la mère de famille faisait ces réréflexions, Mme Lorain essuyait les verres de ses lunettes, et prit enfin l'attitude d'une femme bien pénétrée de l'importance de ce qu'elle va dire.
« Yoici, ma chère dame, le parti que j'ai à vous proposer pour Mlle Pauline : M. Adolphe Martin, mon compatriote, appartient à une des familles les plus honorables' de Bourgueil; doué d'une grande capacité pour les affaires, il a gagné un petit million dans le commerce des cuirs. Il vient d'acheter, ajouta la veuve avec enthousiasme, une belle maison, rue Royale; il a un équipage
à deux chevaux et sa maison est montée comme celle d'un Duc et Pair.
— C'est trop beau pour nous, madame, soyez assurée que votre compatriote, étant riche, recherche la fortune.
— Je vous assure qu'il n'y tient pas.
— Et quel âge a M. Martin?
— Ah! damel ce n'est pas un étourneau, un écervelé comme on en voit tant, hélas I qui se marient sans réflexion, au hasard.... M. Adolphe a.... Voyons.... il a tout au plus cinquantecinq ans, mais on lui en donne à peine quarantecinq. »
La veuve parlait avec tant de bonhomie et de conviction, que Mme Olivier crut devoir dissimuler l'étonnement que lui causait une semblable proposition. Elle demanda le temps de réfléchir.
Les réflexions de la mère étaient toutes faites ; elle passa du calme à l'indignation. Proposer à sa fille d'épouser un vieillard, n'était-ce pas une impertinence? Puis elle se demanda s'il était bien sage de tourner le dos à la fortune lorsqu'elle vient nous chercher. Ces cinquante mille livres de rentes iraient si bien à Pauline! Elle est si charitable! Certes, les pauvres se ressentiraient de sa fortune ! Mme Olivier en était là, lorsque Pauline rentra. Elle s'informa des visites que sa mère avait reçues.
ce La bonne Mme Lorain est venue te demander en mariage.
— Vraiment! contez-moi cela.
— M. Adolphe Martin....
— Ohl je n'aime pas ces noms-là.
— Écoute-moi donc! cinquante mille livres de rentes.
— C'est trop. Je ne veux pas épouser un de ces jeunes désœuvrés qui passent leur vie au Cercle et aux Courses, et font mille folies.
— C'est un homme raisonnable, Pauline.
— Quel âge a-t-il donc?
— Il passe la cinquantaine. »
Pauline fut prise d'un fou rire qui eût peutêtre blessé toute autre qu'une mère ; mais voyant que sa fille prenait les choses si gaiement, Mme Olivier avoua qu'elle était de son avis, quoique désireuse de la marier.
a Je le comprends, mère chérie, mais habituez-vous à ridée de me compter au nombre des vieilles filles, des vieilles filles d'Amboise, par exemple! Elle les nomma toutes, et fit l'éloge de chacune. Où s'amusait-on comme chez Mlle Armande? Au premier signal, toute la jeunesse accourait chez cette bonne amie. Riche et généreuse, Mlle Armande n'avait point à redouter les observations d'un mari qui fait souvent obstacle aux plaisirs les plus simples.
UN ZÈLE INDIStlRET. 93
Allons, mère chérie, puisque M. Martin a de si beaux chevaux, laissons-le se promener tout à son aise dans sa calèche; pour moi, j'ai de bonnes jambes, cela me suffit. »
M. Olivier, étant informé de la proposition de Mme Lorain, donna complètement raison à sa fille, et la veuve fut priée de ne pas donner suite à un projet de mariage qui ne convenait ni à Pauline ni à ses parents.
Le stage d'Antoine était enfin fini. Maître Briant n'entendait pas cependant se séparer immédiatement d'un homme dont il appréciait chaque jour davantage le mérite. Il regrettait même que sa fille n'eût pas dix-huit ans, pour donner le nom de gendre à Antoine, car il se croyait capable de préférer le mérite à la fortune : c'était une illusion; quelques années plus tard, Mlle Berthe faisait un riche mariage.
Mme Briant, dont la santé ne supportait pas le climat de Paris, sollicitait vivement son mari de confier l'Étude à Antoine, et d'aller avec elle passer une année en Italie. Ce désir inspira une autre pensée à M. Briant. « Ma fortune est faite, se dit-il, pourquoi ne proposerai-je pas à M. Olivier d'acheter mon Élude pour son fils, en lui laissant toutes les facilités de payement? »
La proposition en fut faite, et acceptée avec reconnaissance par les parents, mais Antoine,
quoique très flatté d'une semblable marque d'intérêt et de confiance, refusa en faisant valoir des raisons qui semblaient plausibles. Le véritable motif de ce refus était la crainte d'exposer sa famille à de nouveaux embarras.
M. Olivier proposa alors de vendre la maison d'Amboise comme moyen d'effectuer un premier payement.
« Vendre la maison! s'écria Antoine, j'irais plutôt tenter fortune aux Indes. J'espère que cette petite maison sera un jour l'arche où toute la famille se réunira. »
M. Olivier n'insista pas davantage, mais à partir de ce jour il ne songea plus qu'à marier richement son fils, afin de le mettre à môme d'accepter la proposition' de M. Briant. C'était bien l'avis de sa femme; toutefois, à l'espérance d'établir Antoine s'ajoutait un sentiment de tristesse : Pauline était toujours là, et, quelle que fût sa tendresse pour son frère, elle ferait un triste retour sur elle-même, s'il se mariait.
La sœur, bien au contraire, se réjouit en apprenant les projets 4e ses parents ; mais elle en voulait un peu à Antoine de ne jamais lui dire un mot de son avenir.
« Il a un secret, pensait-elle, et il ne me le confie pas ! »
Oui, Antoine a un secret, et Pauline d'oit
Tignorer. Il ne songera pas à se marier tant que sa sœur ne le sera pas elle-même.
Un ami sage eût démontré au jeune homme qu'en se mariant il pouvait espérer que de nouvelles relations l'aideraient à établir Pauline; mais, lorsqu'il s'agissait de cette sœur bienaimée, Antoine ne prenait conseil que de luimême.
Voulant éviter de revenir sans cesse sur la question de son mariage, il affectait d'être plus occupé que de coutume; il rentrait tard et partait plus tôt; Pauline se trouvait toujours sur son passage pour lui dire un tendre bonjour. Aucune explication n'eut lieu entre eux, et pourtant leur intimité n'en soufTrit pas.
Après une absence de six mois, M. Briant constata qu'Antoine avait habilement terminé des affaires dont la solution lui avait semblé douteuse jusque-là. A partir de ce moment, le maître clerc aurait pu se croire chez lui; il agissait avec une entière indépendance, et bien souvent ne consultait M. Briant que pour la forme.
Dès le mois de juillet, la question des vacances s'agita chez les bourgeois de Paris. Où irait-on respirer un air pur? Les environs de Paris ne pouvaient plus satisfaire des gens qui n'avaient pas quitté la ville depuis neuf mois : on irait au
bord de la mer, dans la montagne, aussi loin que le permettrait la bourse.
Ces projets, qui sont déjà un rafraîchissement pour les Parisiens, faisaient aussi le sujet de la conversation chez M. Olivier. Pour la première fois, le père de famille pouvait prendre quelque repos et disposer d'une certaine somme.
A cette époque les Anglais, très nombreux en France , et particulièrement en Touraine , éveillaient le goiit des voyages chez des gens qui n'étaient jamais sortis de chez eux. Quelques amis conseillèrent à Mme Olivier d'aller en Suisse ; c'était le voyage à la mode ; il fallait le faire sous peine de passer pour n'avoir ni goût ni argent.
Pauline se souciait peu d'un voyage à l'étranger; Antoine dit qu'il fallait laisser la Suisse aux Anglais, et aller tout bonnement en Touraine, comme de bons bourgeois qui après avoir travaillé toute l'année vont se reposer dans leur pays. « On trouvera bien une petite maison à louer près d'Amboise, » ajouta-t-il en retenant un soupir.
Chacun avait ses raisons pour approuver ce projet: M. Olivier n'était pas fâché de se montrer aux Tourangeaux avec l'assurance d'un homme qui est en train de refaire sa fortune; c'était bien aussi le sentiment de sa femme;
pour le frèBC et la sœur, aucun pays n'aurait le charme de celui où ils avaient passé leur enfance. Pauline se crut môme obligée de chanter les bords de la Loire, romance fort à la mode dans ce lemps-là.
Un matin, il était à peine cinq heures, lorsque Manelte fut réveillée par un vigoureux coup de sonnette ; elle se leva et alla ouvrir tout en murmurant contre la laitière trop matinale. A sa grande surprise, la servante vit une grosse paysanne coiffée d'un bonnet rond et vêtue d'une courte jupe de droguet rouge et vert. Elle tenait de chaque main une énorme bourriche, a Cest-y par ici^ demanda l'étrangère , que demeure Mme Olivier?
— Oui, mais tout le monde dort encore.
— On m'avait bien dit que les parisiens aimaient mieux voir le soleil couchant que le soleil levant; je ne pouvais pas le croire. Dormir par un si beau temps! Faut- il être engourdi! C'est égal, donnez-moi de la soupe, du pain ave3 un bout de fromage, ce que vous vous voudrez; le voyage donne de Tappétit. Vous leur direz, quand ils seront éveillés, que la Bleue, la nourrice de la petite, vient les voir. »
Aux allures de la paysanne. Manette avait déjà deviné que la bonne femme était la fermière des Ormes ; elle s'empressa de la servir, et comme
elle songeait à aller prévenir Mlle Pauline , celle-ci parut et se jeta dans les bras de sa nourrice.
« Quelle surprise, ma bonne Nounou ! Toi à Paris !
— Oui, je me suis dit comme ça la semaine dernière, en revenant du marché, que je ne voulais pas mourir sans avoir \u ce Paris dont ils reviennent tous ébahis. Et tu sais, ma Poule, que je ne suis pas longue à me mettre en route quand j'ai décidé de changer de place. Je viens vous demander Thospitalité.
— Tu as bien fait, ma chère nourrice; pendant que Manette va te servir une bonne tasse de café au lait, moi je vais aller préparer ta chambre.
— Grand merci ! Ce n'est pas moi qui prendrai de votre lait de Paris ! Ma pauvre fille, vous croyez que votre lait est du lait? Un bout de pain et du fromage , voilà mon affaire. Mais ouvrons d'abord ces bourriches. Le dindon doit s'ennuyer, depuis hier soir qu'il est là-dedans, et puis après, on s'occupera de l'autre bourriche. » »
Antoine, averti de l'arrivée de la Bleue, s'empressa de venir lui souhaiter la bienvenue, puis arrivèrent M. et Mme Olivier.
La vue de la nourrice était comme un com-
mencement de vacances, comme un changement d'air ; tout le monde aimait la brave femme, et sa présence, loin de causer de l'embarras, était une agréable distraction.
La Bleue déclara qu'elle ne pourrait pas dormir au milieu des belles affaires de la chambre de Pauline, et surtout qu'elle ne consentirait jamais à prendre son lit; mais lorsque la jeune fille lui dit : « Je dormirai à côté de toi dans un petit lit qui te rappellera le berceau sur lequel tu veillais avec amour, » la brave femme se rendit. Toutefois, la Bleue ne se coucha point; elle voulut plumer le dindon et'sortir une à une les pommes de la bourriche.
Mme Olivier et sa fille se chargèrent de promener la fermière; ses admirations et ses critiques les dédommageaient bien de leur fatigue. Antoine lui offrit son bras le dimanche suivant pour la conduire à l'église. La Bleue apprécia cette courtoisie, elle regrettait qu'Antoine fût libre si rarement.
Les projets de la famille Olivier enchantèrent la bonne nourrice; c'était aux Ormes qu'il fallait arriver tout droit, ou au moins s'engager à y faire un long séjour. « J'irai vous attendre à la Frilière, ça me rappellera le temps où le petit Antoine venait en vacances, et que mon homme et moi allions l'attendre. J'avais l'oreille fine, dans
ce temps-là! c'était toujours moi qui entendais le premier clic-clac du postillon. »
Après avoir passé une semaine dans la famille Olivier, la Bleue reprit la route d'Amboise, emportant la promesse que la visite désirée ne se ferait pas trop attendre.
On s'entretint longuement de la fermière après son départ. Quel motif Tavait amenée à Paris? On la connaissait trop sage, trop économe, pour n'avoir eu d'autre but que celui de satisfaire sa curiosité.
On ne se trompait pas : lorsque Mme Olivier et sa fille eurent quitté Amboise, on s'entretint beaucoup de leur position à Paris; les uns la supposaient excellente, les autres .n'hésitaient pas à la déclarer médiocre.
Ces caquets étaient arrivés jusqu'aux Ormes, et la Bleue, vraiment attachée à la famille Olivier, voulut juger par ses propres yeux de ce qui en était. Hélas ! pensait la brave femme, mon mari me le disait souvent, il y a plus de frime qu'autre chose dans les grandes villes.
Sur cette réflexion, la bonne nourrice avait bourré son portefeuille de billets de banque et s'était mise en route; mais, s'étant bien convaincue que la position de M. Olivier n'était pas mauvaise, elle remporta ses billets et éprouva
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un certain plaisir à les faire rentrer dans son armoire.
Les instances de la fermière eussent suffi pour déterminer nos parisiens à aller en Touraine, si déjà ce projet n'eût été arrêté. Pauline ne rêvait plus qu'Amboise; autrefois, elle prétendait que les Champs-Elysées et les Tuileries étaient les plus belles campagnes du monde, et devaient suffire aux gens raisonnables; elle ne pensait plus ainsi et aspirait à quitter Paris.
Les préparatifs de voyage aidèrent à passer le temps. M. Olivier voulait que la toilette de sa femme et de sa fille fût du meilleur goût. La Bleue lui avait dit un mot des cancans qui circulaient à Amboise, et Tamour-propre du père de famille en avait été blessé.
Mme Olivier accepta les raisons de son mari, et se mit en frais de toilette, et quoique Pauline ne comprltpas très bien que l'élégance fût d'obligation à la campagne^ elle se soumit volontiers. Aux robes légères, aux chapeaux coquets s'ajoutèrent ces petits riens qui achèvent la toilette d'une Parisienne. Pauline n'oublia pas ses amies: elle se munit de présents qui n'ont d'autre valeur que celle du souvenir. ^
Nos parisiennes n'étaient pas seules à se mettre en frais ; la Bleue bouleversait sa maison ; Désirée blanchissait les rideaux, nettoyait les vitres.
lavait les chambres destinées aux hôtes altendus. Un grand fauteuil et un bahut descendirent du grenier et figurèrent dans la chambre de Mme Olivier; un devant de cheminée représentant un chasseur chargé de trophées complétait l'ameublement de celte chambre. Les fenêtres restaient ouvertes tout le jour afin que le soleil réchauffât des pièces qui n'avaient pas été ouvertes depuis longtemps ; le potager fut sarclé avec soin , les rosiers taillés ; la basse-cour subit quelques améliorations projetées depuis longtemps.
La Bleue n'avait point mis Désirée au courant de ce qui allait se passer; elle éprouvait même un malin plaisir à ne point satisfaire la curiosité de sa servante. On disait dans le pays que la fermière allait se marier; lorsqu'on la félicitait du parti qu'elle prenait, la bonne femme ne disait ni non ni oui, et se contentait de sourire.
M.^ Nerbonneau est prévenu du jour de l'arrivée de la famille Olivier ; c'est chez lui que les parisiens descendront; La Bleue en est un peu contrariée, mais son bon sens l'aide à supporter cette petite déconvenue. Une autre personne devait aussi éprouver une déception : la veille du départ, M. Briant pria Antoine de ne pas quitter Paris avant une quinzaine de jours. A cette nouvelle, Mme Olivier et Pauline se récrièrent bien
haut, mais la raison ramena la paix, on se soumit.
La fermière alla recevoir les voyageurs, et la promesse de passer un certain temps aux Ormes étant renouvelée, elle s'en alla moitié contente, moitié Tâctiée.
C'était la première fois que M. Olivier rentrait dans sa maison depuis dix ans. Il ne put se. défendre d'une certaine émotion. Rien n'étaitchangc dans l'Étude : le fauteuil du notaire semblait tendre les bras à son ancien maître.
M. Nerbonneau, très absorbé, redoutait les questions de son prédécesseur, il craignait de lui avouer que l'Étude avait perdu de sa valeur.
En Touraine, et ailleurs aussi, les soucis s'effacent lorsqu'on est réuni autour d'une bonne table ; le vin de Vouvray ramena la gaîté ; M. Nerbonneau célébra joyeusement la présence de ses hôtes.
A la détresse supposée de M. Olivier, succéda une exagération tout opposée : il avait fait fortune dans l'espace de dix ans. Cette supposition étant passée à l'état de vérité, ce fut à qui le recevrait, lui offrirait cheval et voiture; les anciennes connaissances en amenaient de nouvelles, les invitations se succédaient d'une façon si pressante, qu'il était impossible de ne pas les accepter.
La Bleue attendait patiemment. Amusez-vous, disait-elle, vous viendrez vous reposer aux Ormes.
La bonne nourrice embellisait chaque jour sa maison. Elle faisait la revue de ses arbres, redoutant trop de maturité pour ses abricots, et se . dépilant de voir ses pêches encore trop vertes.
Enfin Antoine arriva, et lorsqu'on eut passé quelques jours chez M. Nerbonneau, la Bleue eut la joie de recevoir ses amis. Ils louèrent le bon goût de la fermière qui n'eut point la fausse modestie de les contredire.
Pauline avait Tintention bien arrêtée de dormir jusqu'à huit heures, jour ou non, mais un rayon de soleil réveilla dès six heures, et le chant des oiseaux lui parut une invitation formelle à quitter sa chambre. Elle fut bientôt auprès de sa nourrice qui battait le beurre. Elle convint que la barate était supérieure à toutes les autres, quoique son ignorance fût complète sur ce point. A la suite de longues explications, la Bleue confia le bâton à Pauline pour remuer la crème.
La maîtresse et l'élève étaient absorbées par leur travail, lorsqu'Antoine vint les surprendre. Lui aussi avait voulu respirer Tair du matin
Le beurre étant fait, le frère et la sœur gagnèrent les petits chemins pour causer tout à leur aise.
« Que tu as Tair content, monsieur le premier clerc !
— Je le suis en effet, Pauline, et je le serais encore davantage, si je ne craignais d'affliger nos parents par la nouvelle que j'apporte.
— Et moi, vilain, je suis sûr que tu ne crains pas de m'affliger, et que je vais être la première à recevoir ta confidence. Parle vite, Antoine.
— M. Briaiit m'envoie faire une petite promenade en Amérique!
— Tu plaisantes!
— Je parle très sérieusement. .
— Oh ! si je pouvais Raccompagner!
— Tu hésites à faire une promenade en barque sur la Loire, et tu irais en Amérique?
— Oui, j'irais en Amérique avec toi parce que lu es un homme prudent et le plus tendre des frères. Mais dans quel but M. Briant t'envoic-t-il en Amérique ?
— C'est une vilaine histoire. Il y a quelques ,mois, un de nos clients, M. Lucet, déposa 600,000 francs à la banque du Havre. Cet argent était destiné à l'achat d'un terrain dans cetle ville Appelé en Afrique près de son père mourant, M. Lucet chargea'maître Briant de faire toucher cette somme par notre caissier et de payer ce lerrain. Effectivement, notre caissier paiiil pour le Havre, toucha les 600,000 francs et en donna
quittance. Cet homme, jusque-là intègre, estimé, fut ébloui par la somme remise entre ses mains; un paquebot était en partance pour New-York, et comme le caissier disparut alors, tout porte à croire que le malheureux s'est réfugié en Amérique ; et je pars pour aller à la recherche de ce joli monsieur. Maître Briant me donne là une grande marque de confiance.
— C'est singulier, Antoine, maman me disait hier soir : ton frère est préoccupé, quoiqu'il ne soit pas triste.
— Pauvre mère! La pensée de lui faire de la peine trouble ma joie.
— Tu es donc bien content d'aller en Amérique?
— J'en suis ravi, songe donc, aller ^^n Amérique; comme ça pose un homme !
— Eh bien! mon frère, je suis contente, aussi moi, tu vas jeter à la mer tous les ennuis que tu as eus depuis quelque temps. Et quand partiras-tu^
— Le 10 octobre; je serai un peu secoué, mais nous irons vite.
— Va, mon frère....
— Nous nous entendons toyujours, Pauline, même lorsqu'il faut nous quitter. En attendant, nous allons courir les champs, renouveler connaissance avec notre pays, et, comme il n'y a pas
de temps à perdre, nous jrons dès demain à la Frilière surprendre nos amis Nivoche. »
Antoine ne pouvait se résoudre à troubler, par la nouvelle de son prochain départ, des vacances si longtemps attendues.
Il le fallait cependant, et le jour môme, alors qu'on était réuni sous un berceau de verdure, il parla longuement du vol des 600,000 francs; insista sur des détails insignifiants, et finit enfin par dire que maître Briant lui avait confié la mission d'aller à la recherche du voleur.
— Bravo! » s'écria M. Olivier, sans souci des réclamations de sa femme et de la Bleue. Puis il développa les avantages d'un semblable voyage pour son fils.
Pauline, toujours ingénieuse à distraire sa mère , donna ses commissions au voyageur.
« Voyons.... tu m'apporteras des gants de Paris, de l'eau de Cologne, des aiguilles anglaises, une robe de popeline d'Irlande, et enfin un joli petit nègre.
— Tu estroppartiale,Pauline, je sais bien que l'industrie française surpasse celle de tous les autres pays, mais il faut être équitable envers tout le monde. Je ferai tes commissions, toutefois j'espère que maître Briant sera servi le premier, et que je lui ramènerai son voleur.
— Je crois, dit M. Olivier, que tu pourrais lui
i08 ALLER ET RETOUR.
en ramener plusieurs; le sol de TAmérique est fertile en ce genre de production.
— Laissons les voleurs pour ce qu'ils valent, mon père, dit Pauline, vous m*avez promis qu'à l'exemple des rois et des reines du temps passé, je monterais à cheval dans la Tour d'Amboise.
— Tu y monteras, repartit la Bleue; je me charge de te procurer une monture. Nous partirons dans une heure. »
Mme Olivier fut de la partie, quoiqu'elle eût préféré rester seule.
Arrivée au pied de la Tour, Pauline trouva Bijou bâté et sellé, la tête haute, comme s'il eut compris l'honneur qu'allait lui faire une parisienne en montant sur son dos pour suivre le chemin où tant de destriers l'avaient précédé.
Force fut à Pauline de monter Bijou, et se mettant à la hauteur de la circonstance, elle prit des airs de reine qui ne lui allaient vraiment pas trop mal.
Le soir de cette journée dont la gaîté avait été factice, M. Olivier causa sérieusement avec son fils de la mission qui lui était confiée, et de la manière dont il fallait en profiter.
La nouvelle du départ d'Antoine pour l'Amérique se répandit promptement. Le Nouveau- Monde devint le sujet de toutes les conversations; beaucoup de bévues géographiaues sa glissèrent
r la luur u'AuilfOlsu
dans les apprécia lions des bonnes bourgeoises. Antoine était considéré comme un personnage important, car à celle époque, un voyage en Amérique n'était pas une chose banale comme aujourd'hui.
H. Brîant ne tarda pas à solliciter Antoine de revenir h Paris, et ses parents ne pouvant consentir à perdre un seul jour de sa présence, ia Bleue eut le regret de voir partir ses hôtes huit jours plus tôt. La brave femme essaya de s'en consoler en les accablant de provisions ; '< Je suis sûre, dit-elle à Pauline en l'embrassant, que je ne te verrat plus, o L'assurance du contraire ne la persuada pas.