AUX FUNÉRAILLES DE DAUBIGNY
22 Février 1878.
Messieurs,
La Hollande tient une grande place dans l'histoire des arts ; et qu’a donné la Hollande à cette histoire ? Elle lui a donné le paysage. Par Rembrandt, par Ruysdaël, par Hobbema, par Cuyp, P. Potter, van den Velde, jusqu’à Dujardin et Berghem, elle a introduit ou développé dans la peinture un sentiment nouveau qui fait de son Ecole l’égale des plus fameuses. Ce sentiment est celui d’un amour intime de la nature, d’une pénétration passionnée de sa vie propre comparable à l’ardeur que les autres écoles avaient réservée pour l’expression de la vie et de la beauté humaines.
Ç’a été le génie de cette admirable pléiade des Hollandais d’avoir créé l’art particulier du paysage, et il avait semblé, durant cent cinquante ans, qu’ils eussent emporté le secret de ses harmonieuses et profondes merveilles.
Il se retrouva, ce secret, il y a un demi-siècle, dans la généreuse fermentation de notre école romantique, alors qu’à la suite de nos grands peintres d’histoire, à la suite de Géricault et de Delacroix, apparurent Corot et P. Huet, puis Fiers, Cabat, Th. Rousseau, J. Dupré, Diaz, Marilhat, Millet, Daubigny ; et plus d’un de nous a pu se dire parfois que ces paysagistes avaient peut-être jeté dans le grand retentissement de la peinture moderne, la note la plus élevée, la plus poétique, la plus personnelle à notre temps.
De tous ceux que je viens de nommer, Daubigny était venu le dernier et il ne fut ni le moins convaincu, ni le moins épris, ni le moins sincère ; nous savons tous quelle nature droite était la sienne, naïve, simple, laborieuse, vraiment agreste, bonne et salubre comme la campagne, et aussi affamée qu’elle de lumière et de soleil. Pareil à ces Hollandais dont il continuait la race, il n’avait pas choisi d’autre pays que le sien, quelques lieues à peine par delà la banlieue de Paris, pour en traduire les tranquilles étendues, les nuages légers et fuyants, les terrains humides, les verdures printanières, la grâce élégante ; ses moissons, ses vendanges, ses bords de rivière, sauf le fécond voyage d’Optevoz, il les prenait tous au-
tour de Saint-Denis ou d’ Au vers, et, pour ses marines, il n’était pas allé plus loin qu’aux plages prochaines de Normandie.
Mais, avec quelle largeur et quelle délicatesse et quelle conscience inflexible de peinture et quelle sûreté d’œil il poursuivait l’impression voulue ! Il fut vraiment maître par la vérité franche de ses œuvres ; et que maître il reste pour nous ! Cet art du paysage, qui a été l’orgueil de notre école moderne, ne peut vivre que de franchise et de vérité. L’habileté d’exécution y est, comme dans tous les arts, une qualité accessoire ; si elle devenait dominante aujourd’hui, au détriment de la sincérité patiente et de la force courageuse, c’en serait fait de notre groupe de paysagistes.
Souvenons-nous toujours de ces adorateurs osbtinés de la nature: Rousseau, Millet, Daubigny ; à force d’amour naïf, ils l’ont connue en sa pleine beauté et en ont tiré des images admirables, qui dureront autant que notre école. Quel que soit le deuil qui frappe encore aujourd’hui cette école et nous fait sentir cruellement les vides faits en elle coup sur coup, il ne faut point vous décourager, mais vous réconforter, au contraire, par l’exemple de vos glorieux aînés. Malheur à nous, si nous venions à nous dire que nous sommes ici pour saluer d’un dernier adieu le dernier des paysagistes.