AUX FUNÉRAILLES DE LAURENT JAN
1er Août 1877.
Messieurs,
Je connaissais Laurent Jan depuis trente-huit ans. Je l’avais rencontré en 1839 chez Gavarni, et Gavarni, ce souverain juge en fait d’esprit, estimait Laurent Jan le causeur le plus intarissable, le plus étincelant, de la tournure d’esprit la plus particulière et la plus imprévue qu’il comptât parmi ses amis. Le paradoxe était l’essence même de l’esprit de Laurent Jan ; ce fut, jusqu’à la fin de sa vie, la forme ordinaire de sa pensée, la traduction naturelle du bon sens qu’il portait en lui. La verve mordante de ses paradoxes écrits l’avait mis en lumière bien longtemps avant son savoir et ses qualités d’artiste.
M. l’architecte du Louvre, qui lui avait confié la conduite de grands travaux décoratifs dans ses constructions nouvelles, avait fort apprécié l’homme et le peintre, et ce talent de décorateur valut à Laurent Jan d’être choisi parM. le comte de Nieuwerkerke, surintendant des Beaux-Arts, pour diriger l’Ecole nationale de dessin et de mathématiques. C’est là que je le revis, il y a trois ans, et dans ce misanthrope dont la dent avait été parfois un peu dure pour certains maîtres contemporains, je retrouvai, — devinez quoi, messieurs? — le directeur le plus prudent, le plus amoureux de son école, le plus reconnaissant de ce qu’on faisait pour elle, la vantant avec enthousiasme et quand il la recommandait à la sollicitude des ministres, sachant exprimer mieux que personne ce qu’elle peut donner au pays. Il l’aimait tant, son école, pépinière de jeunes artistes et de jeunes artisans pour toutes les industries diverses qui enrichisent et enorgueillissent la France, que, dès qu’il s’agissait des questions d’enseignement, il ne fallait plus, devant lui, parler par paradoxe ; il s’emportait toujours, car il n’était point donné à cette nature nerveuse et chaleureuse de traiter tranquillement des choses ni des principes ; mais l’horreur d’aller à l’aventure en des matières aussi délicates dictait alors ses avis, et il n’en démordait pas aisément.
Il aura eu ce vif contentement, dans ces dernières années, de
voir remonter à une prospérité dont elle avait perdu le souvenir, depuis les meilleurs temps de M. Belloc, l’école qui lui était confiée et de laquelle il tirait une fierté si légitime. Tous les ans, à pareille époque, il en constatait avec orgueil, en séance publique, les progrès et les travaux. Ce jour-là, — dans quelques jours, — sa place sera vide ; mais ses élèves garderont longtemps le souvenir de celui qui mit à leur service sa brillante intelligence, et mieux encore, la sincérité touchante de son dévouement.
Messieurs, cet homme très-honnête est mort absolument pauvre. 11 appartient aux jeunes artistes de l’école qu’il dirigeait de décorer le modeste monument que l’Etat lui consacre ; dès ce jour, je fais appel à leur talent. Celui qui aura le mieux honoré son maître aura bien mérité de sa maison.