EXPOSANTS DES INDUSTRIES D’ART
A LA SUITE DE LA. CINQUIEME EXPOSITION DE L’UNION CENTRALE DES BEAUX-ARTS APPLIQUES A L’iNDUSTRIE
lrJ Novembre 187G.
Messieurs,
La direction des Beaux-Arts a tout d’abord à vous remercier du grand aide que vous venez de prêter à l’enseignement de ses manufactures par l’Exposition vraiment splendide de tapisseries, que vous seuls pouviez organiser avec tant de goût et d’entrain. Grâce à vous, Paris et les curieux de l’Europe entière ont pu étudier dans ses phases diverses l’histoire complète d’un art admirable qui n’a flori nulle part plus brillamment que dans notre pays de France.
Vous aviez appris que nous avions besoin de cette démonstration parlante pour nous assurer que les Gobelins et Beauvais étaient ou n’étaient pas sortis de la vraie voie, que nos manufactures nationales ont pour mission d’enseigner elles-mêmes à l’industrie privée; et je n e vous étonnerai point en vous disant que la Commission de perfectionnement des Gobelins, à peine constituée, a voulu venir chercher chez vous, devant cette prodigieuse série de chefs-d’œuvre des différentes époques de la tapisserie, les conclusions naturelles de son rapport. Elle a désiré que notre administration conservât, au profit de nos tapissiers et des élèves de l’Ecole des Gobelins, et surtout au profit des artistes auxquels nous aurions à demander dorénavant des cartons peints pour modèles des tentures dont l’Etat peut avoir besoin, une série de documents photographiés et coloriés d’après des morceaux empruntés à votre Exposition; et ainsi, vous pouvez dès aujourd’hui vous dire que ce que
vous venez de montrer au public, va être le point de départ de nos efforts nouveaux et de tous les progrès que l’avenir réserve^ à l’art de la tapisserie. Ainsi aura porté son fruit, et l’aura porté à pleine maturité, l’Exposition que vous allez clore dans quelques jours et qui n’aura été ni la moins brillante ni la moins utile entre celles organisées par vous ; car c’est la bonne fortune de chacune de vos Expositions, messieurs, de laisser après elie le souvenir d’un bienfait à l’art et d’un service au pays.
Quand on se reporte, en effet, vers vos Expositions passées, on trouve que vous avez déjà remué bien des idées, et des idées qui toutes pouvaient aboutir à une œuvre intéressante ; ainsi j’ai songé parfois que votre avant-dernière Exposition, celle qui avait pris pour thème l’histoire du costume, aurait dû se résoudre en une collection ethnographique, dans le genre de celles que montrent avec fierté ceratines nations du Nord : or, un tel musée des costumes nationaux manque absolument à la France. Je -sais bien qu’on dit toujours, et souvent avec raison, que l’espace fait défaut dans nos monuments pour le développement de pareilles collections. Mais en cherchant bien, il me semble que, dans le château de Saint-Germain, par exemple, à côté et à la suite des très-curieuses séries de l’art préhistorique ou de l’art gallo-romain, quelques salles encore vacantes pourraient servir à l’établissement d’une collection des costumes de nos ancêtres ou des derniers costumes de nos provinces, comme vient de le commencer, pour les costumes militaires, au musée des Invalides, l’actif et intelligent colonel Leclerc. Si les crédits de nos budgets se trouvaient trop étroits pour parer à de grosses acquisitions dans ce sens, les largesses des particuliers enrichiraient rapidement, je n’en doute pas, le premier noyau déposé là.
Je répète ici l’opinion de plusieurs savants qui, après avoir admiré dans les pays Scandinaves, lors des derniers congrès scientifiques, les séries ethnographiques dont je parle, médisaient qu’à leur connaisance des collections toutes faites et qui se dispersent sans raison et pour bien dire, par désespoir d’être recueillies en lieu sûr, s’offriraient avec empressement à nous. Ce sont là des répertoires de documents très-curieux pour l’histoire et pour les arts, dont nous ne devons pas priver la France, puisque les autres nations les estiment et s’en trouvent bien. Le premier fonds n’en est-il pas tout formé, d’ailleurs, par le groupe d’objets ethnographiques que possède le Louvre et qui y est peu en vue ; j’ajouterai qu’un tel musée réchaufferait, aux yeux des visiteurs de Saint-Germain, les moulages très-instructifs à coup sûr, très-abondants déjà,. très-savammant classés, rassemblés avec une ardeur très-louable et une rare compétence, mais un peu froids par nature, un peu rudes, un peu abstraits, des antiquités gallo-romaines. Ce serait la vie et l’empressement public assurés à jamais à l’un de nos plus curieux monuments de France.
C’est un rêve que je fais là, messieurs, et j’en veux faire un autre encore et^ qu’il ne dépend que de vous de réaliser.
Celui-là, d’ailleurs, vous l’avez tous rêvé déjà avec moi et votre
président y faisait tout à l’heure une assez claire allusion. Messieurs, bon gré mal gré, il n’y a plus à reculer, il faut que le musée des arts décoratifs soit, et qu’il soit par vous. C’est un parti à prendre aujourd’hui entre nous ; promettons-nous aujourd’hui de le commencer demain ; il faut que dans dix-huit mois les étrangers en voient tous les éléments rassemblés n’importe où par vos soins. Il est, en vérité, trop singulier et trop cruel de vous voir recommencer tous les deux ans ce musée décoratif avec des œuvres empruntées aux collections d’amateurs, et puis au bout de deux mois, de voir ce musée, dressé avec un zèle et un art merveilleux, disparaître comme un château de cartes pour se reconstruire, quelques mois plus tard, avec des peines nouvelles, avec des matériaux nouveaux difficilement rassemblés.
Dites-vous bien, rappelez-vous bien à vous-mêmes, qu’avec la moitié des forces inestimables que vous avez dépensées depuis douze ans, pour faire passer sous les yeux du public vos expositions successives, solennités considérables, mais dont il ne reste après tout, qu’un souvenir brillant qui, par la force du temps, peu à peu, va s’effaçant ; avec la moitié de ces forces-là vous auriez créé, vous auriez constitué à demeure un musée, riche, puissant, solide qui porterait votre drapeau et votre devise, un vrai musée vivant, permanent, et tous les jours grossissant. Ce musée, commençons-le aujourd’hui simplement, courageusement s’en prétendre le voir arriver du premier coup aux abondantes richesses du Kensington, mais avec la ferme volonté d’un bon développement profitable à nos industries. Chacun y apportera ce qu’il pourra, et déjà, sur la seule présentation de l’idée, le journal Y Art, prenant une initiative qui lui fait grand honneur, a pu rassembler un premier fends de ressources qui vous garantit l’entrain général le jour où cette idée déclarera tout de bon qu’elle veut se réaliser.
Mais où placer ce musée ?" En 1870, j’eus l’honneur de proposer à M. Jules Simon, alors ministre des Beaux-Arts, de consacrer une partie des salles et galeries du palais du Luxembourg aux œuvres des arts décoratifs de notre temps, qui auraient continué dans ce palais l’enseignement qu’y fournissaient déjà au public les ouvrages des arts proprements dits de la peinture et de la sculpture ; j’y ai, depuis lors, pl%cé comme pierre d’attente de ce projet, quelques vases de Sèvres, quelques tapisseries des Gobelins et de Beauvais ; mais il ne nous est pas permis d’attendre que la reconstruction de l’Hôtel-de-Ville nous rende disponibles les salles du Luxembourg, et il faut chercher ailleurs. Eh bien, messieurs, il semble qu’aujourd’hui même l’Exposition universelle, dont vous êtes le bataillon d’avant-garde, travaille d’instinct pour vous et elle vous doit bien cela.
Sur les hauteurs du Trocadéro il va s’élever, il s’élève un vaste palais dont le corps sera consacré à une salle immense de fêtes et de concerts. Ce palais aura deux bras enserrant toute la colline et qui sont destinés, en 1878, à l’exposition d’archéologie ; ce serait ces deux longues galeries demi-circulaires, distribuées, pour l’usage de 1878, en salles bien aménagées et bien éclairées, que j’ambi-
tionnerais pour vous, le lendemain du jour où l’Exposition universelle- serait close. Le palais, corps et bras, appartiendra, dit-on, à la ville de Paris; mais la ville de Paris n’aurait-elle pas tout avantage à voir meubler son palais par la seule collection qui soit capable d’intéresser assez la masse du public, le public des amateurs aussi bien que le public des ouvriers, pour attirer à cette distance la population tout entière de Paris ? Or, la ville de Paris se donnera-t-elle la charge déformer une telle collection?
Nous savons tous que, quand la ville de Paris entreprend une œuvre, elle l’entreprend grandement et n’y épargné ni sa peine ni son argent. Eh bien, malgré tout, je demeure convaincu que ni la ville de Paris ni l’Etat ne sauraient conduire l’œuvre qui nous occupe avec le même feu, je dirai le même diable au corps, le même esprit de suite, les mêmes ramifications de relations, auxquels Y Union centrale nous a habitués dans la poursuite de ses diverses entreprises. Je dirai plus, la faveur intime des amateurs, les libéralités privées, seront plus facilement mises en branle par l’appel d’une société dont chaque membre est, pour bien dire, intéressé à les solliciter familièrement.
Quand il s’agit de l’instruction des cent mille ouvriers qui vivent de l’application des arts à l’industrie et en font profiter la patrie, il n’y a plus place à de vaines questions de primauté d’initiative. Qui créera le mieux et le plus vite ce musée par excellence de l’instruction populaire, sera assurément l’organisateur préféré. La ville de Paris est certainement aussi pressée que vous d’avoir son Kensington ; elle vous a prouvé en toute occasion qu’elle appréciait ce que vous tentiez pour le progrès de ses artisans, et il vous suffira de lui rappeler que Lyon a son musée des arts décoratifs approprié à son industrie locale, pour qu’elle ne vous refuse pas les moyens de lui procurer sur une plus large échelle les mêmes ressources d’enseignement, de jour en jour plus nécessaires à l’accroissement de sa splendeur.
Messieurs, nous avons pu longtemps, endormis dans notre quiète vanité, laisser prendre aux nations qui nous entourent une avance bien périlleuse dans toutes les questions d’enseignement et de propagation des méthodes et des modèles ; et nous ne nous sommes aperçus de cette avance prise sur nous qu’à l’heure où, menacés de toutes parts dans ce qui faisait jadis notre incontestable renommée, nous allions nous trouver à la fois sans maîtres et sans apprentis. Ne soyons ni bassement envieux, ni sottement orgueilleux. Admirons et imitons ces voisins qui ont étudié et grandi durant notre sommeil. Ils nous ont emprunté parfois nos plus habiles artistes, et ils ont bien fait ; faisons bien à notre tour en leur empruntant les institutions sensées qu’ils ont créées pour la transformation et l’élévation de leur industrie. Désormais, tant qu’il manquera à la France une de ces institutions qu’ont organisées avec leur patriotisme pratique soit l’Angleterre, soit la Belgique, soit l’Allemagne, honni soit celui d’entre nous qui se reposera avant d’en avoir transporté le plant, la bouture ou la greffe sur le terroir sacré de notre cher pays.
A LA DISTRIBUTION DES PRIX DE L’ÉCOLE NATIONALE DE DESSIN ET DE MATHÉMATIQUES
pour i/application des beaux-arts a l’industrie 9 Août 1874.
Messieurs,
Depuis le jour où m’a été confiée la direction des Beaux-Arts, l’Ecole nationale de dessin et de mathématiques a été l’objet de mes plus vives préoccupations. Je ne pouvais point ne pas comprendre l’immense intérêt qui s’attache à cette Ecole. N’est-elle pas, en effet, la pépinière des artistes et des artisans qui répandront, dans toute l’industrie française, le progrès ou la décadence, selon que ses jeunes élèves auront été bien ou mal préparés, par leur éducation première, à bien ou mal servir la cause du goût dans notre pays ?
La Direction des Beaux-Arts, dans son état présent et par le gouvernement de leurs écoles quasi communes, se trouve être l’intermédiaire administratif entre les arts dits de peinture, de sculpture et d’architecture, et les arts industriels, qui sont une application des premiers ; et c’est pour cela que ma direction se sent une grave responsabilité dans la grosse affaire de l’influence de fart sur l’industrie, qui tient tant de place dans les causes de la richesse nationale.
Pour les arts supérieurs, j’ai cru parer au plus pressé en proposant à M. le Ministre de rétablir une émulation nécessaire par des travaux honorables, commandés aux artistes déjà éprouvés. Leur école, l’Ecole des Beaux-Arts, je crois, quand même nous ne serions pas sous son toit hospitalier, que je ne serais pas démenti par vous en disant que rien, ou presque rien, ne manque aujourd’hui à ses ressources de haut enseignement et que notre pays la peut montrer avec orgueil comme modèle à ceux de noi? voisins qui préten-
dent s’imposer le plus de sacrifices pour l’encouragement du grand art. Le décret que M. de Fourtou a bien voulu dernièrement soumettre à la signature de M. le Maréchal, décret élaboré par le conseil supérieur et le directeur de l’Ecole, est la réglementation théorique et pratique la plus complète qu’on puisse imaginer, je crois, d’une institution destinée aux études les plus hautes de la peinture, de la sculpture, delà gravure et de l’architecture.
Quant à l’Ecole de dessin et de mathématiques, je n’ai pas eu moins d’ambition. Oui, messieurs, j’ai l’ambition d’en faire une école modèle qui puisse rendre à la France et à Paris tous les services que nous en attendons et qui serve de type à toutes nos écoles municipales.
C’est pour cela que, dès le mois de février, je proposais à M. le Ministre de rétablir, sous la présidence du directeur de l’Ecole, l’assemblée de ses professeurs, de créer un conseil découragement et de protection qui veillât sur l’Ecole, avec la même sollicitude que l’ancien conseil d’administration, et de convoquer à nouveau la Commission chargée, en 1870, d’examiner les différentes modifications qui pourraient être apportées soit à l’organisation intérieure, soit au programme des études.
Cette Commission, après de longues et fructueuses séances, — et je suis heureux de pouvoir lui exprimer ici hautement ma reconnaissance dans la personne de son président M. Guillaume, — m’a remis son travail, que M. le Ministre veut bien approuver, et qui servira de base à l’enseignement de l’Ecole dès la rentrée de vos vacances. M. votre directeur et MM. vos professeurs avaient été naturellement consultés et avaient fourni à la Commission les premiers éléments de ce travail, résultat précieux de leur expérience quotidienne. La Commission, tout en coordonnant le fruit de ses patientes, zélées et consciencieuses discussions, a introduit sagement dans votre règlement certains points nouveaux qui vous causeront, je l’espère, d’agréables surprises. Tout y a été pesé et combiné avec ordre et logique au point de vue de l’économie de votre temps et delà marche de vos études. Vous en lire le détail serait vous retenir trop longtemps sur ces bancs, mais je ne veux point pourtant vous laisser vous disperser sans vous faire connaître succinctement les améliorations principales apportées par le nouveau règlement à l’organisation de l’Ecole nationale de dessin et de mathématiques pour l’application des beaux-arts à l’industrie, car tel est le vrai titre de votre maison. Ces améliorations consistent :
1° Dans le rétablissement de l’assemblée des professeurs, dont les réunions seront fréquentes et qui a pour mission de régler d’accord le service des études et d’assister le directeur dans tout ce qui intéresse la marche de l’enseignement ;
2° Dans la création d’un conseil d’encouragement et de protection composé d’artistes éminents, mais dans lequel sont principalement appelés les chefs les plus distingués des industries d’art de Paris : ce conseil, qui fait dans certains cas spéciaux fonctions de jury, est destine à suivre de près le résultat des études supérieures, à en apprécier les tendances et à donner aux élèves qui s’y font remarquer un patronage utile ;
3° Dans la formation d'un comité consultatif composé de membres appartenant, d’une part au conseil d’encouragement et de perfectionnement, et de l’autre au personnel de l’Ecole : la fonction de ce comité est de veiller au maintien du réglement, d’être attentif aux perfectionnements qu’il peut recevoir ; en un mot, d’entretenir l’esprit dans lequel l’Ecole a été instituée.
L’Ecole, étant donné le but qui lui a été assigné dès sa fondation, renferme en ce moment tous les éléments d'un enseignement conforme aux besoins des élèves qui la fréquentent. Néanmoins, il a semblé avantageux d’y ajouter un double complément : c’est d’abord une classe nouvelle qui, sous le nom d’atelier d’applications décoratives, sera ouverte aux élèves qui auront remporté dans les différentes sections de l’Ecole les succès les plus importants.
C’est ensuite une bibliothèque. M. le Ministre, sur ma proposition, vous a déjà envoyé dernièrement un premier choix de beaux volumes. Elle sera composée d’ouvrages spéciaux à l’art et à la science du dessin considérés par rapport à leurs applications à l’industrie. C’est un moyen accessoire d’étendre l’enseignement, de l’Ecole au double point de vue qu’indique son titre d’Ecole de dessin et de mathématiques, lequel implique l’union de la précision mathématique à l’habileté manuelle, au goût et au sentiment. Cet enseignement, toutefois, doit conserver un caractère général et ne point créer de spécialités. En principe, les élèves doivent se livrer à l’étude de toutes les facultés que l’Ecole enseigne, et l’on peut dire que ceux-là seuls qui conduisent leur éducation d’après ces vues d’ensemble répondent au but que se propose l’Etat, qui a fondé et qui entretient l’Ecole de dessin.
Pour encourager un grand nombre d’élèves à remplir le programme tout entier et pour leur donner le moyen de le faire en leur assurant une indépendance relative, le nouveau réglement institue quinze bourses. Ces bourses, à la création desquelles on songeait depuis longtemps, sont aujourd’hui fondées. Attribuées qu’elles seront aux élèves qui annuellement auront remporté le plus de succès dans l’ensemble des études, elles pourront être conservées plusieurs années de suite et s’élever jusqu’à 600 francs. La qualité de boursier restera un titre honorable et comme une attestation de capacité pour ceux qui auront mérité de conserver les bourses pendant une série d’années.
Tel est désormais le cadre agrandi des études de l’Ecole et tels sont les encouragements offerts à ses élèves. Les dispositions du nouveau réglement ne peuvent manquer de susciter une élite d’artistes spéciaux, bien armés pour soutenir l’honneur des industries nationales.
Paris surtout en profitera, et Paris le sait bien. Je n’ai pas à vous rappeler, messieurs, ce que Paris fait pour votre Ecole. Il vous aide généreusement de ses deniers, et ce n’est pas son argent le plus mal placé, car vous le lui rendrez en bons et braves artisans pour ses manufactures. La province comprendra cela quelque jour, et je ne désespère point de la voir vous envoyer des pensionnaires.
En attendant, je ne perdrai certainement pas cette occasion pour remercier M. le Préfet de la Seine, qui a bien voulu accepter le titre de président de votre Conseil supérieur d’encouragement et de protection.
MM. les membres de ce Conseil, qui représentent les grandes industries de l’art parisien, seront les meilleurs juges de vos efforts et les plus intéressés à vos progrès ; je les supplie à l’avance de prendre chaudement votre tutelle, et de s’accoutumer à choisir parmi vous, dès que vous l’aurez mérité, leurs élèves apprentis et leurs coopérateurs.
Votre directeur vient de nous entretenir de l’exposition ouverte à votre Ecole, qui permettra de constater l’état présent de vos études et les promesses de vos talents futurs. Demain s’ouvrira au palais des Champs-Elysées une exposition organisée par l’Union centrale. Là vous verrez, d’une part, les productions diverses de l’art décoratif présentées par les grandes industries ; de l’autre, les envois de nos manufactures nationales, et enfin des écoles de dessin de Paris et des départements. La vôtre y aura sa place, et j’ai la certitude qu’elle s’y montrera avec honneur. Il est bon encore une fois que nos grands industriels puissent juger des ressources que les écoles leur fourniront prochainement pour le recrutement de leurs ateliers. C’est cette raison qui m’a déterminé à convier à ce concours toutes les écoles qui ressortissent à mon administration.
L’exposition simultanée des manufactures nationales, de l’industrie privée et des Ecoles de dessin, doit être, dans notre pensée, le point de départ de l’étude raisonnée des perfectionnements à apporter à l’organisation de ces établissements. Elle devra servir à les ramener dans le courant naturel de leur développement, dans l’esprit qui les a créés au profit des intérêts nationaux, et à indiquer les voies nouvelles qu’ils doivent chercher pour justifier les grands sacrifices que l’Etat s’impose en leur faveur.
Cette exposition sera en même temps le point de départ des réformes à introduire dans les Ecoles de dessin. Les systèmes variés qui président à leur direction, et qui portent des fruits différents, doivent nous fournir les indications les plus précises d’amélioration pratique, et nous pourrons, après cette expérience, marcher d’un pied beaucoup plus sûr. Ces Ecoles profiteront elles-mêmes de leur comparaison mutuelle. En empruntant à la fois à votre réglement l’essentiel du programme administratif qui s’y trouve élaboré pour vous, et aux Ecoles rivales le meilleur de leurs procédés, elles arriveront, l’une excitant l’autre, à un ensemble de progrès et à une émulation vers le bien qui nous assureront aux yeux de l’Europe industrielle la place que nous sommes menacés de perdre. Car ne nous endormons pas sur les succès passés. Au sommeil confiant le réveil peut être douloureux. Ne quittons pas du regard les efforts de nos rivaux et tenons nous à la mesure de leurs sacrifices. Ne nous faisons pas illusion. Gardons-nous bien, par suite de notre éternelle et maudite vanité, de fermer volontairement les yeux sur la cause très-prochaine, sur la cause imminente de la décadence de
notre industrie. Nous allons manquer, nous manquons de dessinateurs industriels ; nous manquons d’artistes décorateurs.
Les trois mille peintres et sculpteurs dont les œuvres remplissent nos expositions n’ont pas su ou n’ont pas voulu se transformer en artistes décorateurs. Ils n’auraient point dérogé, je vous l’assure, en élargissant leur talent au point de vue de l’art appliqué, ce que ne rougissaient pas de faire les maîtres les plus illustres de la Renaissance.
Jusqu’à ce qu’ils aient reconnu combien leur valeur gagnerait à s'épandre dans une telle direction, il nous faut chercher dans nos Ecoles spéciales à développer le sens et l’enseignement de l’ornementation.
La grande question des Ecoles de dessin, de l’enseignement du dessin appliqué à l’industrie, nous presse, nous saisit ; plus moyen de s’y soustraire ! Chaque jour pendant lequel nous essayons de lui échapper cause une perte énorme à l’industrie de notre pays, et, pis que cela, est un danger pour tout son avenir ; car, chaque jour verrait l’effacement de ses traditions, la dispersion de ses meilleurs ouvriers, le découragement de ses plus vaillants patrons, et le progrès, à nos dépens, de la prospérité étrangère.
J’ai reçu, il y a quelques semaines, la confidence de deux personnages considérables de Limoges. Ils venaient chercher à Paris des professeurs, trois ou quatre professeurs d’art décoratif pour les écoles de leur ville, où dix mille ouvriers ont besoin de connaître les bons principes de cet art. Ils cherchaient des professeurs dans Paris, dans le grand Paris, dans ce Paris qui naguère en expédiait à Londres et dans le monde entier. Ils les cherchaient et ne les trouvaient pas ; et ils se disaient qu’avant peu la France allait en être réduite, malgré sa prodigieuse richesse en peintres d’histoire et de genre, en paysagistes et en statuaires, à mendier des professeurs et des artistes à l’étranger. Mes enfants, ne souffrons point cette honte! Mes enfants, soyons patriotes ! La patrie, la patrie ! il ne faut songer qu’à elle. Petits et grands, que sa prospérité soit notre idée fixe.
Ceux qui auront réorganisé en France l’enseignement du dessin au point de vue du renouvellement de son industrie, ceux-là auront bien mérité du pays. Je veux, messieurs, le tenter avec vous. Je vous en prie, je vous en supplie, aidez-moi de toutes vos forces dans cette glorieuse entreprise. Si nous réussissons, je vous jure que le pays, qui n’est pas ingrat, nous gardera un bon souvenir. Dussions-nous échouer, il vous saura gré de votre généreux effort. Songez que la France, humiliée hier dans sa puissance militaire, peut être humiliée demain dans sa puissance industrielle et ce serait notre faute. Et que lui resterait-il, à elle, la victorieuse de l’industrie en 1867 ? Ce serait son abaissement définitif. Il dépend de nous, de vous, mes enfants, de lui épargner ce dernier désastre. Pendant qu’ailleurs on pansera peu à peu ses plaies extérieures, c’est notre affaire de lui préparer une génération nouvelle pour soutenir et raviver l’éclat de son industrie.
Mais, pour ces choses que nous projetons, il nous faut des ressour.
ces, et le budget des Beaux-Arts ne nous les fournit pas. Il nous les faut pourtant, et c’est à nous-mêmes, à notre ferme volonté, à notre foi profonde dans les services que nous pouvons rendre à notre pays qu’il faut demander les moyens de créer le budget extrordinaire des Ecoles de dessin. La France sait bien ce qu’elle doit à l’art, à ses peintres et à ses sculpteurs pour sa gloire du dehors, à l’art appliqué pour sa richesse et la prospérité des mille rameaux de son industrie. Mais il faut avoir pitié d’elle, de la pauvre France. Elle s’est bien appauvrie, quoi qu’on dise. Des impôts nécessaires, elle a toute sa charge. En faveur des jeunes élèves, faisons appel aux vieux maîtres ; en faveur des écoles de province, faisons appel aux musées de province.
Un grand exemple nous vient d’être donné ; un obstiné comme je les aime, un bon Français, un Lorrain, s’est mis en tête, il y a six mois, de faire ressortir de tous les cabinets les plus célèbres de France les œuvres d’art les plus choisies, les plus précieuses et de les exhiber aux curieux de l’Europe entière, au profit de l’œuvre des Alsaciens-Lorrains. Vous savez l’immense succès de son entreprise. Ce qu’il a tenté pour une œuvre d’humanité, nous pouvons bien le tenter pour une œuvre nationale. Je me propose de demander à M. le Ministre l’autorisation de faire l’année prochaine à Paris, au profit des Ecoles de dessin, une exposition des œuvres les plus éminentes que contiennent les musées de province. On ne sait pas assez, en France, les chefs-d’œuvre que recèlent les musées de nos départements. Moi qui les ai étudiés jadis, je puis vous dire en un mot que si le Louvre venait, dans une autre nuit fatale, à disparaître du monde, on en trouverait presque l’équivalent dans les collections de nos provinces. Ceux qui ont suivi les expositions régionales organisées depuis quinze ans en peuvent témoigner comme moi.
Il y aurait dans un tel spectacle, organisé à Paris par les soins compétents de la direction de nos musées, de quoi émerveiller toutes les nations voisines. Et avec le produit d’une pareille fête nous fournirions aisément, en quelques semaines, tous les instruments indispensables à l’équipement de cent écoles. Ce ne sont pas les provinces qui nous refuseraient leur concours. J’en ai pour garants leur patriotisme local et leur intérêt : leur patriotisme, car leur légitime orgueil bénéficiera de l’éclat que produiront les peintures ou les curiosités prêtées par elles ; leur intérêt, car elles auront droit de réclamer pour leurs écoles en proportion de la part qu’elles auront prise à cette mémorable solennité bien autrement riche je l’affirme, en surprises de toutes sortes, que Pexposition des Alsaciens-Lorrains.
Voilà, messieurs, la pensée qui m’est venue dans un ardent désir d’être utile à l’œuvre des Ecoles. Cherchez-en d’autres, vous aussi, car il s’agit d’une œuvre nécessaire, urgente, de laquelle dépendent l’avenir de notre industrie, et la perpétuité de ses traditions, et le maintien de notre importance nationale dans le monde.
Vous vous en souvenez tous, à la suite de nos immenses malheurs, il n’y eut en France qu’une pensée et qu’un cri : il fallait reprendre par la base l’éducation publique ; il fallait refaire à notre
pays une jeunesse nouvelle. Trois ans se sont écoulés, et, pour ce qui nous regarde, il nous reste presque tout à faire, j’allais dire à commencer. Et pourtant ce qui était vrai il y a trois ans est plus vrai encore aujourd’hui et le devient chaque jour davantage.
La génération actuelle est fatiguée, très- fatiguée. La jeunesse est tout notre espoir, la ressource suprême de la patrie. Et c/est pour cela que la jeunesse, qui en tout temps est si intéressante puisqu’en elle est l’avenir éternel, doit nous être, à nous surtout, chose si précieuse et attachante, et qu’il faut la choyer avec tant de soins et nourrir des meilleurs sucs. Car si elle nous fait défaut, adieu toute espérance du pays ; et si nous nous trompons dans la voie que nous lui indiquerons, les dommages de notre imprévoyance et de notre erreur peuvent être irréparables. Ne ménageons rien, n’économisons rien de ce qui peut être utile au plus sain développement de ses forces. Que V Œuvre des Ecoles messieurs, soit notre grand souci et notre honneur à tous.
A LA DISTRIBUTION DES PRIX DE L’ÉCOLE NATIONALE DE DESSIN ET DE MATHÉMATIQUES
pour l’application des beaux-arts a l’industrie 11 Août 1875.
Messieurs,
L’an passé, à pareil jour, j’abusais de votre patience; aujourd’hui, je ne la mettrai plus tout-à-fait à si rude épreuve : nous n’avons plus à faire connaissance ; vous savez l’affection que j’ai pour votre Ecole, pour vos maîtres et pour vous.
D’ailleurs votre Directeur vient d’abréger ma tâche en louant, comme il lui appartient, vos efforts attestés par votre brillante exposition do fin d’année et par vos éclatants succès à l’Union centrale, en me signalant les plus méritants des vainqueurs de vos concours, et en exprimant, dans un langage digne des longs et nobles services que MM. Jacquot et Rebout vous avaient rendus, à vous et à plusieurs générations des vôtres, nos regrets à tous de la perte de ces deux hommes qui ont fait, parleur enseignement, le plus grand honneur à l’Ecole.
Votre nouveau réglement fonctionne : vous en ressentirez dès aujourd’hui les bienfaits par les bourses qui vont être attribuées à ceux qui en rempliront les conditions.
Le Comité consultatif de votre Ecole, sur la proposition de votre Directeur, a été saisi d’une question fort intéressante pour vous, et qui nous a semblé à tous fort équitable, celle du volontariat. Le vœu nettement exprimé par le Comité consultatif a engagé l’administration à adresser à ce sujet un rapport à M. le Ministre. Espérons qu’une interprétation favorable de la loi permettra à M. le Ministre de la guerre d’étendre à ceux d’entre vous qui justifieront des études nécessaires, le privilège qui a été acquis, dans l’intérêt de l’art et de la haute industrie française, à certaines catégories des élèves de l’Ec oie des Beaux-Arts.
Je le désire d’autant plus vivement que, sans vouloir enlever à ceux qui se sentent vraiment entraînés vers des études supérieures, l’ambition d'aller chercher à l’Ecole des Beaux-Arts les concours qui les feront peintres, sculpteurs ou architectes, je regarde comme un danger pour votre Ecole et surtout pour vous-mêmes que l’appât du privilège du volontariat fasse sortir de vos rangs un certain nombre d’élèves qui peuvent perdre en des régions plus hautes la mesure de leur vocation et les avantages d’un avenir plus modeste mais assuré, d’une spécialité peut-être moins glorieuse, mais mieux à leur taille et aussi utile au pays.
Malheur à nous, mes enfants, si dans notre république des arts, de même que dans les républiques de l’ Amérique du Sud, chacun veut être général ou pour le moins colonel, et si personne n’accepte d’être capitaine, lieutenant ou sergent ! Une école de peintres et de sculpteurs n’a pas besoin, pour être puissante et pour exercer une grande influence sur l’éclat et la richesse d’une nation, d’avoir un état-major aussi nombreux et aussi varié que le possède aujourd’hui la nôtre. Viendra même le jour où sa variété lui sera une cause de diminution et de perte. Je vous répéterai ce que je disais l’autre jour ailleurs. Je voudrais pour notre art français actuel des chefs, des maîtres de plus d’autorité et de principes plus absolus, mais je ne nous les souhaite pas plus nombreux.
Ce qui nous manque pour assurer à notre goût national, à l’industrie qui en relève, à notre génie décoratif sous toutes ses formes une expansion incomparable, ce sont des officiers et des sous-officiers instructeurs ; car j’ai la prétention, messieurs, dès que le gros de nos artistes, au lieu de végéter et de se morfondre dans la gêne orgueilleuse de peintres sans clientèle ou de statuaires sans commandes, aura a'ccepté franchement le rôle si noble et si intéressant d’instructeurs de l’industrie française, j’ai la prétention de leur créer une armée de soldats innombrables, autant de soldats qu'il y aura d’écoliers en France.
M. Guizot fait observer dans ses mémoires qu’en 1802 la loi qui, sous le Consulat, avait rétabli l’instruction secondaire ne nommait même pas l’histoire et la géographie dans le programme d’enseignement des lycées. On les y introduisit très-accessoirement en 1814, et M. Guizot s’enorgueillit avec raison de la part qu’il eut avec Royer-Collard et avec Cuvier dans la décision qui, bien plus tard, appliqua des professeurs spéciaux dans les collèges à l’enseignement de l’histoire et de la géographie. C’est, à mon sens, le plus admirable spectacle de notre siècle que le déroulement rapide et logique de l’instruction publique en France : ce qui n’était que facultatif hier est devenu obligatoire aujourd’hui; en ce moment, messieurs, quel est le petit enfant de la dernière des écoles de village qui n’apprend et l’histoire et la géographie et qui ne l’apprend obligatoirement ? Il faut bien convenir pourtant que; par ses applications de toute sorte et de tous les moments, le dessin entre, plus que l’histoire et la géographie, dans les nécessités quotidiennes de l’homme ; le dessin est là base de toutes les industries et de tous les métiers ; il sert au maçon et au charpentier avant de servir à
l’architecte; il sert au menuisier et au forgeron, au serrurier, à l’arpenteur, au charron, à la brodeuse, à la dentellière, au tapissier, au bijoutier, au jardinier, à tous les ouvriers de profession, avant de servir au sculpteur et au peintre ; et c’est le comte de Laborde qui disait, dès l’Exposition universelle de Londres, en 1851, que tout homme devait apprendre le dessin au même titre que l’écriture, et devait l’apprendre, pensait-il, sans beaucoup plus de peine, l’écriture étant en elle-même une sorte d’exercice du dessin.
Ces idées n’étaient point celles qui préoccupaient les esprits du temps de M. Guizot, bien que ce grand ministre eut été frappé autrement des liens nécessaires entre les arts et l’instruction publique ; encore moins préoccupaient-elles les esprits de ses prédécesseurs. Nul alors n’avait encore mesuré la place capitale que pouvait tenir le dessin dans les causes les plus actives de la richesse d’un peuple. Mais vous, messieurs, qui savez aujourd’hui que la prééminence du commerce universel dans les choses sans nombre et sans bornes qui constituent l’habitation, l’ameublement, le costume, et j’allais dire les mœurs et les manies des nations civilisées, appartient au pays qui infiltrera dans tous ses produits le goût le plus délicat et le plus élevé, vous jugez d’ici l’immense et bienfaisante révolution qui serait accomplie dans l’industrie de notre France par l’obligation imposée de l’enseignement du dessin dans les écoles primaires et quelle gloire en rejaillirait sur un ministre qui accomplirait cet œuvre si simple en son exécution.’ Bien simple, en effet, messieurs ; car à quoi se borne une telle révolution ? A rendre obligatoire aux instituteurs un enseignement qui, aujourd’hui déjà, fait partie de leur programme, mais seulement à l’état facultatif.
C’est profondément pénétré de cette pensée, de sa pratique facile et de ses conséquences incalculables, que votre Directeur des Beaux-Arts, avant d’en saisir M. le Ministre, avait prié son cher collègue de l’enseignement primaire et plusieurs personnes, dont quelques-unes sont ici présentes, de vouloir bien s’entretenir d’un sujet qui leur paraissait déjà très-mûri dans l’opinion publique par les systèmes étudiés et les essais pratiqués tant en France qu’à l’étranger, notamment dans l’enseignement primaire de la ville de Paris. Dès notre première réunion, le 25 mars dernier, nous avons planté les jalons suivants :
« Un enseignement rationnel et élémentaire du dessin et de ses « applications pourrait être rendu obligatoire immédiatement dans « les écoles primaires et inscrit au nombre des matières exigées « pour les brevets simples.
« Dans les écoles normales, on pourrait consacrer environ trois « heures par semaine à l’étude du dessin, soit, pour les uns, « toute la matinée du dimanche ; soit pour les autres, deux leçons « d’une heure et demie chacune dans la semaine.
« Dans les écoles, on peut, au minimum , prendre deux heures.
« Il est donc nécessaire de rédiger tout d’abord deux program- « mes ; l’un pour les maîtres (écoles normale^), l’autre pour les
« élèves (écoles primaires).
« Le personnel enseignant sera peu à peu formé par les écoles « normales.
« En attendant que cette organisation puisse fonctionner et que « les écoles normales puissent avoir un corps de professeurs com- « posé d’anciens élèves des écoles nationales, on pourrait recourir, « pour 1’enseignement, autant que possible, aux architectes dé- « partementaux et aux ingénieurs des ponts et chaussées.
« Tel fut le lésultat d’un premier entretien; mais je ne doute point, pour ma part, que le jour où la question aurait été étudiée comme il convient, dans tous ses détails de pratique, et aurait pris la forme d’un projet de loi, un tel projet ne fût assuré à l’avance d’une adhésion chaleureuse et unanime sur les bancs les plus opposés de l’Assemblée nationale ; car, sur le terrain des Beaux-Arts, l’Assemblée, Dieu merci! ne connaît pas de partis, et son patriotisme sera heureux de voir naturellement et pacifiquement décupler l’expansion de notre génie national. Je dirai plus, messieurs, une telle loi est la conséquence nette et logique de la réunion des Beaux- Arts à l’Instruction publique.
« Cette réunion n’est pas de vieille date, et bien que, pour ma part, je l’aie demandée dès 1848, c’est depuis 1870 seulement que la Direction des Beaux-Arts est venue s’adjoindre à l’administration générale de l’enseignement. Eh bien, ou ce rapprochement des arts à l’instruction publique n’a pas de sens raisonné et peut se rompre quelque jour dans un mouvement ministériel, ou la loi dont je parle est le pacte qui peut et doit scellera tout jamais leur union ; car elle motive, par le principe supérieur d’un intérêt général et national, la soumission des Beaux-Arts, si amoureux d’indépendance, à la Grande Maîtrise de l’Université.
Voilà l’armée, mes enfants, voilà les millions de soldats dont vous êtes appelés à être tout d’abord les officiers dans la lutte future de l’industrie française contre l’industrie étrangère. Il importe de vous y préparer, en vous frottant rudement d’études et de science, comme se frottaient d’huile les lutteurs antiques dont vous copiez les statues. Vos professeurs ne vous feront pas défaut : ils savent quelle charge d’âme et quelle responsabilité l’Etat a mises entre leurs mains, surtout en un temps où il n’est plus permis de sommeiller ; car tout le monde est éveillé autour de nous. Gomme, après tout, vos triomphes sont leurs triomphes, je n’ai point à leur recommander l’amour et la passion de leur Ecole, et cette exactitude à leurs cours dont le pauvre M. Debout leur a toujours donné l’exemple. Si quelque chose, d’ailleurs, pouvait surexciter votre ardeur à tous, aux maîtres comme aux élèves, ce seraient les victoires que l’Ecole a remportées dans les derniers concours et qu’il importe de répéter dans les concours prochains.
Il y a un an, souvenez-vous-en, quand il s’était agi, si à l’improviste, de prendre part aux concours de l’Union centrale, j’avais remarqué dans votre Ecole une hésitation bien naturelle. Je vous avais poussés là, pardonnez-moi le mot, comme on jette les gens à l’eau pour leur apprendre à nager. Eh bien ! mes amis, m’en
voulez-vous encore? Vous est-il désagréable aujourd’hui que j’aie tenté l’aventure avec vous, car j’y étais bien un peu intéressé d’honneur pour ma part, et j’y compromettais avec moi M. le Préfet de la Seine, qui vous veut du" bien et vous le prouve tous les ans par la subvention dont il honore l’Ecole. L’aventure n’a pas trop mal réussi, ainsi que votre Directeur le racontait tout à l’heure ; mais avec l’Union centrale, il n’est pas moyen de se reposer sur ses lauriers. On va vous demander l’an prochain des efforts nouveaux; je compte que vous ne reculerez pas. J’ignore quels programmes vous seront proposés, mais j’en saisis l’esprit à la lecture de ceux qui sont préparés pour les départements. On a compris l’importance des études qui ont pour objet de donner aux facultés imaginatives une base solide ; on vous demandera certainement une œuvre de science et de réflexion en même temps qu’une composition où devra se dépenser toute votre jeune et active intelligence.
Il faut en prendre votre parti, mes enfants : notre temps est le temps des concours ; notre temps est une époque de lutte, et les concours c’est la lutte, c’est l’enseignement de chaque artiste par tous ses rivaux ; les concours seuls donnent pour l’équité sociale la stricte mesure de chacun ; toute la carrière de l’artiste n’est qu’une suite de concours, les expositions un concours, les efforts que vous ferez pour acquérir une juste renommée entre vos confrères et une plus large place dans la société, encore et toujours un concours ; c’est le combat perpétuel de chaque jour ; en un mot, les concours c’est la vie, c’est l’essence même de la vie des artistes, car les concours, mes enfants, c’est l’honneur.
A LA DISTRIBUTION DES PRIX DE L’ÉCOLE NATIONALE DE DESSIN ET DE MATHÉMATIQUES
pour l’application des beaux-arts a l’industrie 15 Août 1876.
Mes jeunes Amis,
Je vois souvent, Dieu merci, votre Directeur, et je sais par lui vos besoins et vos progrès ; je rencontre souvent aussi vos excellents professeurs ; mais je ne me trouve guère face à face avec vous qu’une fois chaque année, le jour où doivent vous être distribuées les récompenses méritées par vos travaux.
Aussi ai-je hâte de vous parler tout d’abord de ce qui vous touche personnellement, des intérêts directs de l’Ecole et de vous donner la bonne nouvelle : la Chambre des députés a discuté et voté hier le budget des Beaux-Arts. Elle a reconnu les indispensables nécessités des diyers services de votre Ecole et n’a rien contesté de ce que lui avait signalé M. le ministre. Les bourses promises par votre réglement sont désormais assurées ; un fonds consacré à vos modèles nous permettra de les renouveler ; vos professeurs seront plus dignement rétribués ; les traitements de vos bureaux seront moins parcimonieux, et vos surveillants euxmêmes n’ont pas été oubliés.
En somme, 14,500 francs sont venus s’ajouter au budget dont antérieurement disposait l’Ecole nationale de dessin et de mathématiques ; aussi, au retour des vacances, vous retrouverez votre institution fonctionnant plus à l’aise.
Et pour ne pas laisser ces vacances chômer d’enseignement, voilà que l’Union centrale, votre amie et la nôtre, vient de vous organiser juste à point, à côté d’une exposition des arts somptuaires, qui semble une sorte de brillant prélude à l’Exposition universelle
de 1878, le plus triomphant déroulement de tapisseries anciennes dont puissent jouir jamais les yeux.de notre génération.
Messieurs, c’est en vérité une solide alliée et une auxiliaire de premier ordre que cette Union centrale. Elle avait su qu’à l’une des séances du Conseil supérieur des Beaux-Arts avait été exprimée la pensée d’une exposition rétrospective des tapisseries du gardemeuble, au point de vue des grands enseignements qu’en pourraient retirer nos manufactures nationales des Üobelins et de Beauvais, et voilà qu’en quelques mois, nous pourrions dire en quelques semaines, elle a, par des prodiges d’activité, rassemblé, dans les galeries du Palais des Champs-Elysées, la plus prodigieuse série de tentures sorties, non plus seulement du garde-meuble, mais de l’Angleterre, de l’Espagne et de tous les cabinets d’amateurs, et de Reims, et d’Angers, et de Chartres, et de nos églises de province, composant sans lacune l’hisloire de cet art magnilique depuis le xive siècle jusqu’aux derniers produits de nos métiers. C’est là, messieurs, que vous verrez non-seulement des compositions d’une merveilleuse richesse, qui comblent une lacune considérable dans l’histoire de notre peinture française, mais aussi des bordures qui, par leur accord avec le sujet encadrée! leur invention délicate et ingénieuse, vous fourniront les plus parfaits modèles d’harmonie et d’entente générale dans cet art décoratif qui, ne l’oubliez pas, est le but spécial et direct de vos études.
Vous trouverez dans le même palais une série très -intéressante de nos dessins des monuments historiques, et un groupe de moulages d’après les sculpteurs renommés de nos cathédrales, lequel pourra augmenter la précieuse collection des plâtres qui forme le musée aujourd’hui consacré de l’Ecole des Beaux-Arts. Leur classement méthodique y joindra l’enseignement de l’histoire de la sculpture nationale aux collections classiques de moulages d’après les chefs-d’œuvre de l’art antique, et ibi serviront à un enseignement plus large et impartial, capable de former aussi bien des architectes pour nos édifices diocésains ou nos monuments historiques, que pour nos bâtiments civils. Vous pourrez y étudier enlin, messieurs, de curieux estampages d’après des mosaïques de l’ancienne Italie, ainsi que la remarquable suite d’aquarelles que M. Hébert, l’ancien directeur de l’Ecole de Rome, a eu la patience et le courage d’exécuter d’après les plus beaux types de mosaïque de Rome et de Ravenne. Ces précieux documents sont rassemblés à l’usage de notre atelier de Sèvres, où nous avons l’espoir de doter la France d’une industrie nouvelle, je veux dire d’un art nouveau.
Vous le voyez, mes amis, ce ne sont point les moyens d’études qui vous manqueront ; si vous ne les trouvez chez vous, où je fais de mon mieux pour mettre le nécessaire sous votre main, vous les rencontrerez ici, autour de vous, partout.
Il y a quelques semaines, dans ce palais même, j’entendais l’un des plus glorieux vétérans de la peinture française, M. Robert Fleury, envier, au nom des souvenirs de sa jeunesse, la richesse, l’abondance, l’accumulation des ressources d’enseignement qui se
trouvait aujourd’hui à la disposition des élèves de nos écoles et de tous les artistes débutant dans la carrière.
« Ah ! disait-il, nous n’avions pas ces trésors-là, de mon temps,
« ni ces cours variés, ni ces bibliothèques spéciales, ni ces publi- « cations savantes à la portée des plus humbles. Le moindre rente seignement, il nous fallait le conquérir avec peine et recherches.»
Vous, mes amis, vous avez tout à pleines mains, et, voulez-vous que je vous le dise ? j’en tremble parfois pour vous ; car ce document que vos aînés conquéraient avec peine, ils le tournaient et retournaient davantage dans leur esprit et se l’assimilaient entièrement.
A cette heure, c’est le chaos qui s’offre à vous tout à la fois ; c’est un art tout entier, et puis un autre, qui se présentent à vous en bloc, sollicitant votre paresse, votre incertitude de goût, par leurs bons ainsi que par leurs mauvais détails ; et je me demande si, croyant bien faire, entraînés chaque jour davantage par l’ardeur et l’érudition de notre siècle, à augmenter sans relâche cet arsenal formidable de renseignements et de lumières, nous ne préparons pas un énervement fatal de l’école française, et un tel éblouissement de vos yeux, que bientôt vous en serez aveuglés.
J’ai entendu raconter qu’à un artiste renommé de notre pays, homme d’un esprit studieux et très-raftiné, qui passait à Rome autant d’heures dans la bibliothèque du Vatican pour y chercher les secrets de la philosophie universelle, que dans la chapelle Sixtine pour y analyser les principes de l’art suprême, un vieux gardien de cette bibliothèque fameuse se mit à dire un jour, avec le fin sourire et la narquoise bonhommie de son pays : a Mon cher mon- « sieur, plus on lit, plus on s’embrouille. » Dieu me garde, mes enfants, de vous prêcher l’ignorance et de vous déconseiller les livres ; autant vaudrait vous conseiller de vivre sans amis ; mais Dieu vous garde aussi, dans l’intérêt de votre avenir d’artistes, de vous habituer à regarder et à voir sans discernement. Ce vieil Italien signalait là l’un des grands dangers pour les esprits de notre temps : l’embrouillement des lectures, l’embrouillement des études, l’indigestion générale des intelligences. Songez quelle vigueur et quelle santé il faut à une cervelle d’aujourd’hui pour digérer cette masse de renseignements nouvellement conquis par la science et l’archéologie, mis en cours par toutes les formes de la publicité, exhibés et classés à la portée des yeux de tous par les bibliothèques et les musées de l’Europe entière.
N’y a-t-il pas, en bonne vérité, de quoi donner le vertige aux esprits les mieux constitués, surtout s’ils sont sincèrement affamés, comme on l’est à votre âge ?
Habituez-vous donc dès votre jeunesse à bien régler vos études ; de l’ordre, de l’ordre ! mes amis, et la foi la plus fervente, la plus profonde dans vos professeurs. Ils sont là : ce sont vos pilotes et vos guides naturels ; nous les avons choisis parce que leur science est certaine et leur goût éprouvé. Cette foi dans les professeurs est la condition éternelle, nécessaire, indispensable de toute école qui
veut grandir. Tenez un compte absolu de leur expérience et de leur bon vouloir.
Eux seuls vous apprendront à grossir et à classifier sainement votre butin d’élève. Quand ce bagage aura bien garni les eases de votre mémoire, alors votre jugement pourra se mouvoir sûrement, conserver sa force et prendre sa liberté d’action dans les œuvres que vous voudrez concevoir et mener à fin. Votre conception ne sera libre et nette, votre goût ne sera beau et pur (et le goût est votre grande affaire, à vous autres décorateurs et ornemanistes), que si, ayant acquis une instruction abondante et solide, vous ne laissez pas dominer cette instruction par le désordre involontaire de l’esprit.
Ayez confiance dans les modèles que vos professeurs vont, Dieu merci, pouvoir vous renouveler peu à peu, comme je vous l’annonçais tout-à-l’heure, avec les ressources accrues de votre budget.
Ce choix délicat, ils le feront d’accord avec le Comité consultatif de votre Ecole, lequel a la charge d’étudier ces graves questions, d’autant plus graves, messieurs, qu’elles touchent à la trèsgrosse affaire dont je vous entretenais l’une de ces années dernières, l’organisation générale de l’enseignement du dessin sur toute la surface de notre pays.
Cette vaste question, qui importe aux intérêts les plus vitaux de la France, n’est plus seulement soulevée aujourd’hui; elle a été étudiée à fond par une commission spéciale du Conseil supérieur des Beaux-Arts, qui en a fixé les programmes complets. Ces programmes ont été transmis par M. le Ministre au Conseil supérieur de l’Instruction publique, et s’il se trouvait quelque obstacle à un mouvement sorti des besoins manifestes d’une nation tout entière, nul doute qu’il ne fût écarté par la sagesse d’un conseil aux intentions droites et qui comprendra quelle influence immense sa décision peut avoir sur le développement des jeunes esprits et sur l’avenir très-prochain de toute l’industrie française.
Pour en revenir à vos modèles, mes amis, soyez assurés qu’ils ne vous manqueront pas. D’ailleurs, s’ils vous faisaient jamais défaut chez vous, tout en restant fidèles à votre Ecole, à son esprit, à son but, vous pourriez en emprunter ici, dans cette maison hospitalière et fraternelle. Depuis hier, elle s’est enrichie d’un modèle nouveau, et celui-là, mes enfants, n’est pas d’un petit prix. Je veux parler de l’exemple que donne à toutes les écoles d’art le monument consacré à Henri Régnault et aux autres élèves de l’Ecole des Beaux-Arts tombés au champ d’honneur pendant la dernière guerre. M. le Ministre, inaugurant hier ce monument, parlait en termes éloquents des traditions découragé, d’abnégation, de patriotisme que Régnault et ses camarades, en mourant les armes à la main , venaient d’ajouter aux traditions de travail et de talent, apanage de cette école depuis plus de deux cents ans. « Les noms de ces jeunes « gens gravés sur le marbre, disait M. le Ministre, signifient :
« amour de la patrie, sacrifice héroïque ; ils disent que l’artiste « sait être citoyen et soldat : élevé par les mains de jeunes ar- « tistes qui sont des maîtres, consacré à de jeunes artistes qui res-
« teronfc pour tous un exemple, tout animé d’un souffle de jeunesse « fier et pur, ce monument, par les pensées qu'il fait naître, con- « tribue à préparer dignement une génération nouvelle. »
Mes amis, ces paroles de M. le Ministre, je vous les transmets, car elles s’adressent à vous aussi ; ce monument de la jeunesse à la jeunesse, il vous appartenait à vous aussi. La jeunesse aujourd’hui doit être une : mêmes efforts d’études, même ténacité d’application, même indomptable ambition de relever la patrie. Désormais, il ne suffira plus à chacun d’être l’homme de son métier, il faudra qu’il soit l’esclave passionné de son pays. Chacun de vous, avant d’appartenir à l’art, appartient désormais à la France.
A LA DISTRIBUTION DES PRIX DE L’ÉCOLE NATIONALE DE DESSIN ET DE MATHÉMATIQUES
pour l’application des beaux-arts a l’industrie 12 Août 1877.
Messieurs,
Votre Ecole est en deuil, elle a perdu son directeur. M. Laurent Jan vient de mourir après de longues souffrances, cruelles surtout pour une nature nerveuse, ardente, impatiente, comme fut la sienne. Vous avez pu, mes jeunes amis, depuis que vous faites partie de l’Ecole, apprécier ce que valait sa direction, et la preuve qu’elle fut bonne et qu’elle allait toujours s’améliorant, c’est que tous les ans vous avez crû en nombre; c’est que les nations étrangères nous ont envoyé, et de bien loin souvent, beaucoup de leurs enfants; c’est que voulant les imiter chez elles, elles nous empruntent vos réglements ; c’est que les moyens d’enseignement se sont singulièrement développés, à votre usage ; c’est que vos salles d’études et vos amphithéâtres sont trop étroits pour l’empressement que vous mettez à entendre vos professeurs ou à rechercher leurs conseils; c’est, avant tout, que vos concours étonnent vos juges. Il suffit en effet de visiter, aujourd’hui même, l’exposition de vos travaux de l’année organisée dans votre Ecole pour s’assurer, par vos épures de mathématiques, de construction, par vos académies d’après le modèle vivant et d’après la bosse, par vos études d’après la plante dessinées ou modelées, par vos panneaux d’ornement, par les compositions infiniment variées où vous appelez à votre aide et la figure humaine, et la flore, et les rinceaux, et la peinture et la sculpture, et la céramique et toutes les matières précieuses que met en œuvre l’art décoratif, pour s’assurer, dis-je, que vous êtes déjà bien et dûment rentrés dans la vraie voie de votre maison, dans celle que dès l’origine lui imposa Bachelier, et que, fidèles à votre titre,
vous entendez surtout apprendre et pratiquer là les principes et les procédés des Arts appliqués à l’Industrie. Voilà où tendait de plus en plus, et surtout dans ses derniers temps la direction de Laurent Jan.
Mais ce que vous n’avez pu apprécier, mes enfants, dans cet homme brusque et pourtant excellent, qui se mêlait rarement à vous, parce qu’une certaine misanthropie, dont il ne se cachait guère, le retenait à l’écart, c’était la valeur et la verve de cet esprit rare, impressionnable, étrange, l’un des plus étincelants, l’un des plus lettrés, l’un des plus originaux et des plus finement satiriques qu’ait connus notre siècle. Il faut louer en chacun la qualité qui le distingue: l’esprit fut en Laurent Jan la qualité maîtresse, et il s’en servait brillamment auprès de nous pour défendre vos intérêts. C’est une qualité bien utile, mes amis, et bien séduisante que l’esprit, et dont vous pouvez vous enorgueillir dans votre directeur, car elle obtient beaucoup, surtout si elle est alliée au jugement net et franc qui était en lui. Votre maison a eu peut être dans Bachelier et dans M. Belloc des directeurs préparés de plus longue main à l’enseignement doctrinal, comment dirai-je ? à l’administration morale et matérielle d’une école professionnelle : elle n’a jamais eu de directeur aussi sensible que le vôtre à la prospérité de l’institution qui lui était confiée, aussi chatouilleux que lui à l'endroit de l'estime publique dont il la savait digne ; jamais de directeur, en un mot, qui ait été plus fier et plus épris de son école.
Et cet amour de son école, pour moi, mes enfants, c’est la première des qualités que je réclame d’un directeur. Elle supplée à toutes les autres, ou pour mieux dire, elle les entraîne toutes, puisqu’elle est à la fois le zèle qui vous défend, l’orgueil qui veut vous grandir.
Aussi, messieurs, le jour où nous conduisions au Père-la-Chaise les restes du pauvre Laurent Jan, je disais à ceux de vos camarades qui nous accompagnaient dans la triste cérémonie : Il appartient aux jeunes artistes de l’école qu’il dirigeait de décorer le modeste monument que l’état lui consacre. Oui, mes amis, il faut que le premier concours qui sera ouvert dans votre école, au retour de vos vacances, ait pour programme un projet de monument funéraire à la mémoire de celui que vous avez perdu. Nous en tracerons avec vos professeurs les conditions et les moyens. Je suis sûr à l’avance que ce que vous avez au cœur de générosité et d’ingéniosité pieuses saura bien vous inspirer ; et quand j’ajoutais que celui qui aurait le mieux honoré son maître aurait bien mérité de la maison, je tenais à vous faire clairement entendre qu’à mes yeux l’honneur des directeurs et des professeurs et celui des élèves étaient indissolublement solidaires ; ce que, maîtres, vous aurez fait pour vos élèves, et ce que, élèves, vous aurez fait pour vos maîtres, tout cela est un bien commun : il profite au bon avenir des petits, il profitera plus tard à la gloire de ceux qui doivent grandir, et quoi qu’il advienne, il profite constamment à la gloire du pays.
Cet amour de votre école, dont nous parlions tout à l’heure, vous
le retrouverez plus ardent, plus passionné, plus entraînant, plus efficace (car décidément il n’est point dans la destinée de votre école d’avoir des directeurs flegmatiques), dans un homme que vous connaissez tous déjà par les services qu’il vous a rendus dans les concours, provoqués et organisés par lui, de l’Union centrale des Arts. M. Louvrier de Lajolais, que M. le Ministre vient de nommer votre directeur, et que j’ai fait venir de loin, pour vous le présenter aujourd’hui, — il est bon à connaître et il se mêlera, assidûment à tous vos travaux, — était désigné tout naturellement, pour cette fonction par ses études spéciales de toutes les questions qui se rapportent à l’enseignement de l’art décoratif. Il a pour ces questions représenté la France au Congrès de Bruxelles et présidé le Congrès de Paris en 1869. Mieux qu’aucun de nous au courant de ce qui se pratique dans les écoles de l’étranger, il connaît les systèmes usités dans les écoles de Paris et de nos provinces, il sait ce que, pour l’école modèle qui est la vôtre, il faut prendre de ces systèmes, et ce qu’il faut en laisser. Il est lié de vieille date avec presque tous vos professeurs, dont il apprécie autant que moi-même le zèle et le talent. Mais surtout personne n’est mieux pénétré que lui de la nécessité de ramener fidèlement et strictement l’école aux principes et au but de son fondateur, de maintenir en un mot votre tradition originelle. Enfin, messieurs, ses relations continuelles comme président de la Commission consultative de l’Union centrale avec les chefs les plus considérables de l’industrie parisienne, lui rendront facile un rôle qui n’appartient qu’à lui, celui de trouver pour chacun de vous, au sortir de l’école, la place à laquelle vous destineront le mieux et vos aptitudes personnelles et vos récompenses acquises. Que vous dirai-je, messieurs? l’infatigable activité, l’entrain charmant, l’énergie bien connue de votre nouveau directeur nous sont une garantie à tous d’un avenir excellent pour l’école ; j’ai sa confiance, il a pleinement la mienne, et vous l’aimerez tous, dès que vous l’aurez vu à l’œuvre, comme le meilleur de vos amis.
Quand je vous parle et reparle de la tradition de Bachelier, c'est que je sens profondément pour vous, comme pour tous, et maintenant plus que jamais, l’utilité de la tradition. Ah ! mes enfants, la tradition, si vous saviez quelle force saine, quelle puissance énorme elle accumule au profit des institutions qui n’oublient pas de se la perpétuer ! La tradition, entendons-nous bien, ce n’est pas la routine : c’est la pensée première qui a conçu une chose, et l’a développée tout d’abord, selon la logique claire et nette, sage et féconde de sa conception; puis cette chose a été maintenue et élargie par les générations suivantes, mais toujours dans le vrai sens naturel et national de la première impulsion donnée. Une institution créée par un esprit droit, conformément aux besoins et à l’instinct d’une race, doit lui être bonne et salutaire jusqu’à l’extinction de cette race. Il s’agit seulement de l’observer avec simplicité, d’élaguer les branches parasites ou vieillies, de la proportionner constamment aux nécessités agrandies de chaque génération, de la transformer suivant le ton et les allures, selon l’ignorance ou les
préjugés d’un temps ; et voulez-vous que je vous dise mon secret, moi qui ai passé parfois pour un novateur presque dangereux ? Je ne crois pas, dans la direction des Beaux-Arts, avoir jamais rien proposé de nouveau, mais j’ai cherché à mettre en pratique des projets qui couraient dans l’air de mes contemporains ; plus souvent encore j’ai repris purement et simplement des vieilleries excellentes ayant eu cours dans notre ancienne administration française. J’ai été un homme de tradition, mais autant que je l’ai pu, d’une tradition large, ouverte et vivante. Dans cette tradition j’ai cherché les moyens plutôt encore d’élever les cœurs que de nourrir les esprits. Il m’a semblé que le jour où l’enthousiasme et une certaine hauteur dans le sentiment de leur œuvre et de leur vie d’artiste manqueraient aux hommes de notre école française, il deviendrait bien difficile d’inspirer au public l’enthousiasme et le respect de cette école. C’est pourquoi je me suis toujours appliqué à inspirer aux jeunes élèves comme vous et aux jeunes artistes le respect de leurs maîtres, le respect de leur atelier, lé respect de leurs bienfaiteurs.
Et comme le soin de vos travaux ne vous laisse guère le loisir d’étudier l’histoire de votre maison, à laquelle je veux que vous demeuriez attachés par tous les liens delà reconnaissance et aussi d’un juste orgueil, j’ai prié votre nouvel archiviste, qui est en même temps un lettré de grand mérite et un poète charmant, de vous retracer à grands traits la vie du peintre au talent sûr et varié au jugement si ouvertet si prévoyant, qui fonda votre école et posa du même coup la première pierre de toutes les écoles semblables, Bachelier, l’organisateur désormais illustre de l’enseignement du dessin appliqué à l’industrie.
M. Lemoyne va voué dire comment, en même temps que peintre inventif et éminent Bachelier fournissait des modèles à toutes nos manufactures pationales, de Sèvres, des Gobelins , il préparait pour ces mêmes manufactures et pour toute l’industrie française, des jeunes dessinateurs aux talents multiples rompus à tous les exercices de la décoration, à toutes les applications du goût ; comment son idée si généreuse et si vraiment populaire des écoles gratuites de dessin, combattue d’abord par les esprits les plus compétents, calomniée même par des envieux, finit par triompher de tous, et devint rapidement une mode qui, comme une traînée de poudre, gagna toutes nos provinces. Si le pauvre Bachelier revenait aujourd’hui parmi nous, il serait fier de vous, mes enfants, car jamais son œuvre n’a été mieux défendue et affirmée que par votre exposition dernière.
Dès aujourd’hui je charge M. André Lemoyne de vous préparer pour pareil jour de l’année prochaine l’éloge historique de cet autre directeur qui a laissé dans votre Ecole des souvenirs si féconds, si brillants et si vivants encore, de l’excellent M. Belloc.
Ainsi peu à peu, messieurs, nous trouverons dans la série de vos palmarès, dont j’ai tenu à renouveler l’usage, l’histoire de votre maison ; gardez-les ces palmarès, mes amis ; plus
‘ tard ils vous seront précieux. Par le témoignage de vos récompenses, ils sont et resteront vos premiers diplômes ; et en eux se conserveront, par ces notices sur vos directeurs, unis à la liste de vos propres noms, les archives essentielles de l’Ecole de Dessin et de Mathématiques.
A LA DISTRIBUTION DES PRIX DE L'ÉCOLE NATIONALE DE DESSIN POUR LES JEUNES FILLES
2 Août 1874.
Mesdemoiselles,
Le goût du dessin chez les femmes n’est point chose nouvelle en notre pays ; c’est même l’une des curiosités de notre école française, qu’en aucune nation les femmes artistes n’ont abondé autant que dans notre chère France ; et voilà qu’en aucune période de l’histoire de notre art, elles n’ont autant brillé qu’en notre siècle par leur nombre autant que par la variété de leurs talents. C’est bien aujourd’hui qu’on pourrait répéter justement le mot de Michel-Ange, que la peinture est un art de femme ; et pour la sculpture on n’aurait pas moins à dire, car à côté de ce nom populaire dans le monde entier, plus populaire ici même, de votre ancienne directrice, mademoiselle Rosa Bonheur, à côté de ceux de mademoiselle Mayer, de madame Haudebourt-Lescot, de madame de Mirbel, de madame Hersent, de madame Henriette Browne, de madame Herbelin, qui de nous ne connaît les noms de mademoiselle de Fauveau, de la princesse Marie, de madame Edouard Dubufe, de madame Léon Bertaux, etc. ?
Bien des causes sont venues activer cette culture du dessin dans le monde des jeunes filles : les causes sociales qui font que chacun de nous désire que son enfant acquière le gagne-pain peut-être nécessaire à son avenir ; les causes d’habitude générale qui ont de notre temps introduit la pratique du dessin dans l’ensemble de l’éducation de ce que nous appelons une fille bien élevée.
La Française d’ailleurs, est née artiste. Son esprit alerte et sagace invente, avec une prestesse et une fécondité inépuisables, ces modes ingénieuses ou hardies qui partent de Paris pour faire le tour du monde. La Française s’éveille à la vie avec les deux qualités maîtresses de notre génie national, l’élégance et le goût ; l’é-
légance, elle l’a en elle- même ; sa main trouve en se jouant toutes les délicatesses de la forme ; son œil distingue au premier coup les harmonies de la couleur. Le goût, c’est le discernement de ce qu’il y a d'excellent dans les modes de son temps, et les modes, même les plus étranges, ont pour point de départ un sentiment légitime de grâce ou d’utilité.
Vous avez l’imagination et le goût ; mais les œuvres féminines on les accuse aisément de manquer de force, de correction, de naturel, et une œuvre d’art n’est viable et durable et digne d’estime qu’à ces conditions de correction, de solidité, de simplicité, de sentiment de vraie nature qui sont l’art lui-même. Or, de telles qualités ne s’acquièrent qu’au prix d’un travail persistant, acharné, par des études premières! sincères, patientes, bien guidées, études que la jeune artiste n’aura plus occasion de refaire plus tard, et qui doivent servir de fondement, non-seulement à tous les degrés par lesquels doit passer à l’école son apprentissage du dessin appliqué, mais à l’œuvre de toute sa vie. Oui, je vous le répète, si vous entreprenez votre carrière d’artiste avant d’avoir acquis les fortes études élémentaires dont je vous parle, votre vie entière en souffrira cruellement et vous végéterez sans espoir dans la petite spécialité que vous aurez choisie.
L’excellence même delà direction que donne à votre école le sage et prévoyant esprit de mademoiselle Marandon de Montyel, laquelle agit avec vous autant en mère de famille dévouée qu’eu professeur éminent, m’est un argument pour vous supplier d’accomplir, avant de sortir de ses mains, les plus laborieuses provisions d’études. Mademoiselle Marandon croit avec raison qu’il faut vous armer pour la vie active; du moment où vous quitterez cette école où vous auront été prodigués les enseignements les plus variés et les plus essentiels, vous appartiendrez par une certaine spécialité de vos études à un art qui s’emparera de vous pour le reste de votre existence. Or, rien n’est plus épuisant, par sa monotonie même, qu’un art professionnel, tel qu’on l’entend aujourd’hui, avec l'étroitesse et l’éternelle répétition de ses applications. Votre talent spécial sera donc bien vite épuisé, en quelques années, j’allais dire en quelques mois, épuisé sans retour et sans que vous ayez le temps de vous en apercevoir et d’y remédier, à moins que vous ne possédiez à fond ce qui est supérieur à tous les arts professionnels, ja veux dire une science consommée du dessin, le sentiment de l’interprétation de la nature et de la façon dont elle doit être traduite par les mains et les yeux de l’artiste. Il faut que vous soyez capables de tout dessiner, la figure aussi bien que la feuille et la fleur, l'animal, le paysage, le rinceau, et que le métier et l’outil vous obéissent, et non vous ni au métier ni à l’outil. Autrement vous serez arrêtées à chaque œuvre nouvelle qui se présentera à vous; il faut que la miniaturiste puisse composer un éventail, ou une dentelle, ou les panneaux d’un coffret, ou décorer un vase et un trumeau.
Ne vous laissez pas dire que la femme n’est pas suffisamment apte à l’étude directe de la nature ; vous voyez à chaque Salon la