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preuve du contraire. Quand par l'espèce de vos travaux, vous êtes forcées de lutter directement contre la nature, vous y réussissez aussi bien que le plus glorieux peintre ; j’en prends à témoin les portraits de madame Henriette Browne, de mademoiselle Jacquemard, de mademoiselle Schneider, de mademoiselle de Guimard, les miniatures de madame Herbelin, de mademoiselle Morin, et qu’elle me permette de la citer pour exemple, de votre directrice elle -même, mademoiselle Marandon de Montvel.
Dieu me garde pourtant, mesdemoiselles, quand je vous parle d’études plus avancées et plus complètes, de vouloir vous pousser dans cette déplorable tribu des copistes, de ces pauvres déshéritées qui trament de copie en copie une existence précaire, monotone, inquiète, solliciteuse ; je n’ignore pas combien la plupart sont intéressantes par l’emploi qu’elles font pour leur famille de l’habilité qu’elles ont acquise, mais cette habileté est destinée à ne jamais se transformer ni grandir, à n’arriver jamais au vrai talent d’artiste, qui est le talent d’inventer, — le talent d’inventer qui, je l’espère, et vos professeurs font tout pour le développer, sera votre don à toutes. Car, qui n’invente pas n’est pas artiste, et on peut inventer dans l’arrangement de quelques rinceaux ou dans le contrebalancement des lignes de deux figures.
Non, vous ne serez point des copistes, vous inventerez, vous chercherez des applications à l’art, vous l’utiliserez, selon le principe excellent de votre directrice. Il faut utiliser l’art pour le rendre vivant. C’est le procédé des grandes époques, depuis la Renaissance jusqu’au xvme siècle. Appliquez-vous donc à utiliser l’art féminin aux choses de la femme, je veux dire aux choses de la parure, aux choses de la maison. G’est ainsi que l’alliance élégante et ingénieuse de l’ornement et de la figure humaine m’a toujours paru naturelle dans les œuvres féminines, depuis que dans ma jeunesse j’ai connu à Florence les œuvres de mademoiselle de Fauveau, qui avait appris son art et s'était formée elle-même à l’école des délicieux maîtres du xive et du xvc siècle, des Donatello, des Ghiberti, des Mino de Fiesole. Tous les gens de mon âge qui s’intéressaient aux œuvres de la courageuse artiste, se souviennent de son miroir en bois sculpté et des deux coquets personnages qui en formaient l’encadrement. Ils se souviennent de son chef-d’œuvre, le tombeau de jeune fille placé dans le cloître de Sainte-Croix de Florence, et de ses compositions dessinées dans la prison de Fontenay-le-Gomte.
Je ne suis point un théoricien, je suis un homme de bonne volonté, très-désireux d’agir, très-désireux de pousser à bien agir les institutions diverses qui relèvent de mon administration. J’ai visité hier cette exposition, que tout le monde voudra voir, des meilleurs de vos ouvrages, de ceux qui résument les travaux de l’année entière, de ceux enfin dont nous allons récompenser les auteurs. Je vous le déclare en toute sincérité, j’en ai été très-heureux et très-fier, très-fier pour l’administration qui a fort à cœur votre école et ne lui ménagera pas les encouragements et les aides de toute sorte. Je ne veux point dire que ce que j’ai vu soient les œuvres accom-
plies, ce sont des oeuvres d’élèves, mais d’élèves admirablement dirigées, et déjà prêtes à entrer bien armées dans la grande lutte de la vie d’artiste. Evidemment le système qui préside à votre enseignement est digne des plus sincères éloges. J’ai été, en vérité, honteux pour l’Etat que de si méritoires productions sortissent d’un atelier si étroit et si encombré. On sent là un zèle et un entrain au bien qui va de la directrice aux élèves et des élèves à la directrice. Cette maison, si petite, n’est pas encore assez connue. Il lui faut la publicité pour les fruits qu’elle porte, et il ne tiendra pas à moi qu’elle ne l’obtienne ; ce sera à vous de me seconder en persévérant dans vos efforts et en les élargissant. J’entends, quant à moi, vous pousser, vous inciter par tous les moyens qu’il me. sera possible d'imaginer, au double but que je vous disais, à faire de grandes provisions de fortes études, et à varier l’application de votre savoir acquis. J’ai lu dernièrement que l’Union centrale des arts avait proposé pour programme, à un concours, la composition et la décoration complète d’une corbeille de mariage ; je serais très-heureux de voir votre directrice vous proposer chaque année un programme de même genre. J’ai bien vu hier chez vous de charmants dessins fournis par le concours pour un coffret à bijoux. Mais du dessin, pourquoi ne point passer à l’exécution réelle de l’œuvre même ? Pourquoi l’école ne produirait-elle point chaque année un chef-d’œuvre de l’ensemble de ses élèves, chacune se chargeant d’une partie de la décoration ? Ce serait un usage gracieux à établir, et dont l’administration payerait de grand cœur les frais. Les élèves offriraient leur don de fin d’année, le premier à madame la maréchale de Mac-Mahon, pour appeler sur l’école sa sollicitude bienveillante ; la duchesse de Magenta ne vous refusera pas l’utile patronage que vous accordait naguère une excellente et généreuse princes.se, médailliste de nos expositions ; une autre année votre don irait à mademoiselle Posa Bonheur, comme souvenir de l’école à celle qui fut la plus glorieuse de ses directrices et qui reste l’honneur de l’école française dans le genre qu’elle a adopté ; une autre année à mademoiselle Marandon, comme hommage de la trop juste et profonde reconnaissance que lui devront toute leur vie les élèves dont elle aura fait des artistes utiles et souvent supérieures.
J’ai déjà trop retardé, mesdemoiselles, le moment où vos noms vont être proclamés. Je parlerais jusqu’à demain qu’il me faudrait toujours conclure par le même conseil, c’est-à-dire par la même maxime, et elle est très-simple : bien travailler pour savoir, bien appliquer son savoir. ,