DE LÉGOLE NATIONALE DE DESSIN POUR LES JEUNES FILLES
8 Août 1875.
Mesdemoiselles,
J’ai désiré que les récompenses que vous avez si bien méritées, ainsi qu’en témoigne l’exposition de vos ouvrages qui nous entourent, vous fussent pour cette lois du moins — et pourquoi pas dorénavant ? — distribuées dans la salle nouvelle de vos études. J’ai pensé qu’il était bon que la cérémonie de fin d’année qui intéresse et amène avec vous vos familles, leur fit connaître le local nouveau de votre école et le vaste atelier où se groupent désormais plus au large, vos modèles, vos portefeuilles et vos travaux de chaque jour.
Vous aurez vite oublié, — on oublie vite les menus soucis à votre âge, — vous aurez vite oublié la vieille maison de la rue Dupuytren où vous étiez pressées et entassées à ce point que c’était un problème perpétuel que chacune de vous y pût tenir une place, et que les exercices variés que vos maîtres avaient à vous imposer, ne pouvaient y trouver leur moment que par un miracle d’ordre et d’exactitude, en remaniant sans relâche le mobilier du petit cabinet dont je'me souviens encore, en substituant constamment un instrument à un autre et une cuisine à une autre cuisine.
Je vous disais, l’an passé à pareille époque, que c’était une honte pour l’Etat que les intéressants travaux, que nous voyons exposés là, sortissent d’une officine si étroite et si encombrée. Votre Directrice cherchait mieux depuis longtemps ; mais ce n’était pas petite affaire de rencontrer dans un quartier convenable, un peu plus central que celui de votre ancien logis, un local vaste, bien éclairé, d’une surveillance commode, et qui pût suffire non-seulement aux besoins présents, mais à l’extension probable de l’Ecole. Mademoiselle Marandon a enfin trouvé, et M. le Ministre a approuvé son choix,
et l’Assemblée nationale a bien voulu, il y a huit jours, voter le crédit nécessaire à cet accroissement de dépenses. Nous voilà tous pour longues années, grâce à Dieu, tirés d’un gros souci, et c’est à vous maintenant, mesdemoiselles, à faire honneur à cette maisonci, comme vous avez fait honneur à l’ancienne.
Et c’est justement parce que la fête de famille, qui nous assemble aujourd’hui, est plutôt une sorte d’inauguration de votre nouvelle Ecole, que la distribution de vos prix annuels, que j’ai désiré voir assise près de moi, à cette cérémonie, la doyenne de vos directrices, la fille vénérable de cette madame de Montizon qui, en 1803, fonda l’Ecole gratuite de dessin pour les jeunes filles et rendit, par l’exécution d’une pensée si généreuse, un service éminent à son pays. Mademoiselle de Montizon continua avec sa sœur, depuis 1829, l’œuvra maternelle, et ce doit lui être sujet de grand orgueil et bien légitime, de voir le développement qu’a pris une telle création et les services qu’elle rend tous les jours à tant de familles, à tant d’industries, et ses bienfaits prouvés par l’insuffisance même des salles où ses premières élèves, celles de l’origine, s’asseyaient sans doute fort à l’aise.
Je voudrais, mesdemoiselles, que votre reconnaissance se traduisît quelque jour dans votre nouvelle Ecole, par un portrait de la quasi-fondatrice de l’institution nationale à laquelle vous appartenez. Moi, j’adore la reconnaissance ; c’est une vertu pieuse, tendre et bien féminine ; je trouve que nulle part le respect ne peut mieux se manifester que dans une maison de jeunes filles, pour lesquelles le respect sera un besoin instinctif de toute la vie et qui doivent le prêcher d’exemple aux écoles de leurs frères.
Que ne faites-vous pour conserver à l’école le souvenir des traits de sa plus ancienne fondatrice ce que faisait jadis madame Auzou, pour celles de ses élèves dont la portraiture l’avait tentée ? Madame Auzou était une peintresse habile du temps du premier empire et dont vous verrez au musée de Versailles de petits tableaux fort intéressants. Dans le couvent où elle donnait des leçons, elle dessinait les têtes de ses plus agréables élèves et donnait ses dessins comme modèles à leurs jeunes compagnes de classe. Il m’est venu ainsi un portrait de famille très-habilement crayonné par madame Auzou, et que je garde chez moi comme un précieux souvenir. Pourquoi mademoiselle de Montizon ne permettrait-elle pas aux plus habiles d’entre vous de dessiner son portrait sous la direction de votre professeur ? et celle de vous qui aurait remporté le prix d’un tel concours verrait son œuvre reproduite par ses camarades les plus expérimentées en peinture sur faïence ; ainsi pourraient être reproduits, pour la décoration du parloir de l’école, les portraits de vos directrices et de vos bienfaiteurs. Ce serait une galerie de portraits de famille et les familles n’existent vraiment que quand elles ont leur série de portraits d’ancêtres. La maison qui n’a pas de souvenirs de famille n’est qu’une maison banale et ne mérite pas qu’on l’aime et qu’on s’en enorgueillisse : or, j’entends que vous aimiez la vôtre et que vous en soyez fières.
Je vous proposais l’an passé de terminer vos concours scolaires
par une œuvre que vous puissiez offrir, comme gracieux don de tin d’année, soit à l' une de vos protectrices, soit à l’une de vos directrices. Vous avez bien voulu me prendre au mot et je vois ici. plusieurs compositions très-heureuses pour le frontispice d’un volume destiné à madame la maréchale de Mac-Mahon. Ce volume contiendra quelques-uns de vos dessins et aussi les épreuves des gravures à l’eau-forte ou sur bois les mieux réussies que vous ayez produites. Je ne doute pas que madame la Maréchale ne soit vivement touchée d’un pareil hommage de l’école et ne reporte sur elle une partie de cette bienveillance toujours éveillée et toujours pratique où se dépense infatigablement sa généreuse activité.
Ce concours de composition pour un frontispice de livre m’a
«d’ailleurs frappé, non -seulement par la variété des inventions mais aussi par l’harmonie et le bon ensemble des détails. Faudrait-il y reconnaître déjà les heureux fruits de ces cours nouveaux que M. Brunei et M. Lorain ont organisé depuis l’installation nouvelle, le premier, sur l’histoire de l’art, le second, sur l’architecture et les arts de l’ornementation. Ils ont comblé en cela, selon les vœux de mademoiselle Marandon de Mon tyel, une lacune importante dans le programme de votre enseignement et je les remercie hautement ici du désintéressement et du zèle qu’ils ont mis à compléter de la façon la plus utile le cadre de vos études, en surchargeant ainsi leur fonction si compliquée de professeur. Mais vous-mêmes, mesdemoiselles, vous les payez bien agréablement de leur surcroît de peine, si comme me l’assure votre directrice, certaines d’entre vous ont mérité amplement par les résumés intelligents qu’elles ont faits de ces leçons, les quelques livres que j’ai été assez heureux pour ajouter à vos récompenses.
Aussi, vous le voyez, les succès ne manquent pas à votre maison ; l’an dernier l’Union centrale des arts qui, par ses expositions, a rendu aux écples de dessin le plus signalé des services, a exhibé, côte à côte, leurs différents systèmes d’enseignement, et en a fait comparer et juger les résultats. Je vous avais prié d’y paraître. Vous vous y êtes montrées sans apprêt, sans toilette, en déshabillé, dans des conditions d’imprévu qui n’étaient pas celles de toutes les écoles. Vous n’avez pas à regretter d’y être venues. Dans le premier concours entre toutes les écoles de jeunes filles (il s'agissait de la décoration d’un vase à l’aide de la Heur et de la plante), le premier prix a été décerné à votre camarade mademoiselle Marie Rouen. Dans le second concours, quand il s’est agi de la décoration d’un vase à l’aide de l’ornement et de la figure, le premier prix a été encore pour l’une des vôtres, mademoiselle Marie Rhem, et la première des deux mentions est échue à mademoiselle Louise Milliet. Les deux seuls prix de simultanéité ont été remportés par mademoiselle Rouen et mademoiselle Rehm ; et dans les récompenses décernées pour le grand prix de l’Union centrale, toutes les écoles luttant, écoles des jeunes garçons aussi bien qu’écoles de jeunes filles, je retrouve encore le nom de mademoiselle Louise Milliet.
Mesdemoiselles, cette terrible Union centrale ne nous laisse pas
respirer : un nouveau concours organisé par elle nous attend i’an prochain. Nous sommes engagés d’honneur. Nous avons vaincu en 1874, il faut vaincre en 1876. Les écoles nationales, comme les manufactures nationales, n’ont leur raison d’être que par l’exemple qu’elles donnent aux autres écoles et aux autres manufactures. C’esLpour cela que la nation ne vous marchande ni les meilleurs maîtres, ni les instruments de progrès de toute sorte. Il me faut une victoire ; vous la devez, avant moi, à vos professeurs, à votre directrice ; cette victoire, l’exposition présente de vos ouvrages m’en est un sûr garant, cette victoire vous nous la donnerez.