A LA DISTRIBUTION DES RÉCOMPENSES ■ AUX ARTISTES DU SALON DE
Il Août 1877.
Messieurs,
Nous devons savoir beaucoup de gré à l’exposition de 1877, de nous avoir montré des œuvres aussi nombreuses et un niveau aussi élevé. On pouvait craindre, en effet, que, à la veille du grand concours universel de 1878, nos artistes ne voulussent réserver leurs forces et garder dans l’atelier les ouvrages d’importance, destinés à soutenir leur nom dans la lutte internationale. Il y a bien un peu de cela peut-être dans l’absence que nous remarquons, avec regret, au dernier Salon, de quelques maîtres aimés du public ; et cette absence aura privé le Salon de 1877 d’un certain prestige qui n’avait pas fait défaut à celui de 1876.
Mais, Dieu merci, notre école française a la sève tellement vivace, tellement variée, tellement persistante et abondante qu’une de nos expositions, même privée de certaines oeuvres capitales, a toujours de quoi étonner par sa richesse et son éclat les visiteurs des nations voisines. Cette égalité de production, qui paraît insensible à tout événement extérieur et qui a fait ce miracle, que le Salon de 1872 se rattachait, sans apparence d’affaiblissement, au Salon de 1870, et que le Salon de 1877 n’a pas semblé se douter qu’il fallût se ménager pour 1878, a vraiment de quoi nous enorgueillir. Elle nous laisse la pleine espérance, la pleine assurance que la fécondité du génie national ne tarira pas de sitôt.
Encore, cette exposition où votre jury a trouvé à décerner deux médailles d’honneur, l’une à M. Laurens, l’autre à M. Chapu, et à hésiter entre la peinture et la sculpture pour le prix du Salon, ne contenait-elle qu’une partie des œuvres produites par nos artistes.
11 convient de ne pas oublier qu’en dehors du palais des Champs- Elysées, des travaux importants ont occupé des peintres et des sculpteurs du plus haut mérite. Vous avez pu voir dernièrement à
l’Ecole des Beaux-Arts les ouvrages commandés par la ville de Paris. Entre ceux commandés par l’Etat, je vous citerai particulièrement les peintures murales, que vous êtes tous allés visiter à l’Eglise Sainte-Geneviève, où M. Puvis de Chavannes a représenté magnifiquement l’enfance de la patronne de Paris. Ce sont là des œuvres qui font honneur au pays et qui ne doivent pas être oubliées en parlant du Salon ; car c’est au Salon que vous aviez, dès l’an dernier, admiré les cartons du peintre.
Parmi ces absences, dont je vous parlais tout à l’heure, il en est hélas ! d’irréparables. Nous avons perdu Diaz, Fromentin et Perraud : — Diaz, le peintre des nymphes aux brillantes draperies ; le peintre du soleil rayonnant à travers les éclaircies des forêts ;
— Perraud, le sculpteur de V Education de Bacchus , c’est-à-dire du groupe le plus vraiment antique qu’ait produit notre époque.
— Que vous dirai-je de Fromentin ? Celui-là, messieurs, est à pleurer deux fois ; sa perte si imprévue, si foudroyante, a été un deuil pour les peintres, un deuil pour les lettrés ; tous vous l’aimiez, et il faisait, comme de droit, partie des jurys élus par vous, car partout il apportait la pénétration du goût le plus fin et les ressources de l’intelligence la plus délicate et la plus élevée. Vous l’avez perdu à l’heure où, retrempé dans l’étude plus intime des maîtres hollandais et flamands, dont il a si merveilleusement analysé les ouvrages en un livre qui restera un chef-d’œuvre, il venait de se transformer lui-même et, après 'une carrière remplie d’œuvres charmantes, orgueil de nos collections, semblait en recommencer une nouvelle, plus ferme, plus savante et plus sûre encore de ses procédés et de ses traditions.
Messieurs, si les ouvrages de ces artistes profondément regrettables manquent désormais à vos expositions annuelles, vous aurez du moins la consolation de les voir reparaître encore à l’Exposition universelle, où ils viendront défendre une dernière fois l’honneur de l’Ecole française, qui leur fut si cher. N’oubliez pas que l’année 1878 doit faire date dans l’histoire de cette école, comme y ont fait date 1855 et 1867, où d’éclatants triomphes ont consacré dans le monde entier la supériorité de nos peintres, de nos sculpteurs, de nos architectes et de nos graveurs ; ne souffrez pas que l’on puisse dire que notre Ecole ne se maintient pas à ses hauteurs précédentes ; il ne faut pas que l’étranger puisse proclamer que les cruels vides faits chez nous par la mort en ces dernières années ne se remplissent pas par des talents nouveaux. Il faut qu’il s’en retourne bien convaincu que nulle autre nation n’est encore capable de fournir, en onze années, — onze années interrompues par une guerre terrible, — un tel faisceau d’œuvres éminentes. Il faut que le 1er mai, le jour où s’ouvriront les galeries du Ghamp-de-Mars, s’ouvre à la même heure le Salon des Champs-Elysées, dans les conditions ordinaires prévues par votre dernier réglement. Les visiteurs, accourus de tous les coins du monde, jugeront ainsi de ce que peut donner la France : en onze années, d’œuvres choisies et durables ; en un an, de productions abondantes, bien trouvées, pleines de science, d’imagination et de fortes études.
Messieurs, c’est au nom du pays que je sollicite de vous un redoublement d’ardeur dans ces quelques mois qui vous séparent du 1er mai 1878. Il y va de l’honneur delà France, et je n’aurai pas fait vainement appel à votre patriotisme.