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SOCIÉTÉ DES ANTIQUAIRES DE NORMANDIE

10 Juin 1875.

Messieurs,

C’est un grand honneur que celui d’être élu par vous Directeur de la Société des Antiquaires de Normandie ; grand honneur quand on considère l’importance particulière de votre Société, sa primauté déjà ancienne entre les Sociétés de même famille, et l’éclat des services qu’elle a rendus à l’archéologie française ; grand honneur, quand on énumère les noms illustres de ceux qu’avant moi vous avez décorés du titre de votre Directeur.

Il y a quarante ans, alors que petit collégien, déjà curieux de l’histoire de notre chère province, je venais feuilleter à la bibliothèque d’Aiençon les premiers volumes des Mémoires de votre Société, m’eût bien étonné qui m’eût prédit que je succéderais comme Directeur des Antiquaires de Normandie à ce grand jeune homme qui passait là derrière moi et semblait déjà le génie familier de cette bibliothèque, à votre ami à tous et au mien, à Léon de la Sicotière.

Le titre de votre Directeur, vous l’avez conféré à trois hommes qui ont été la gloire de l’administration à laquelle j’appartiens, à M. Guizot, à M. Vitet, à M. Mérimée. Vous aviez montré par ces choix la largeur intelligente de notre nationalité Normande. M. Vitet, né Normand, était bien à nous, il est vrai, corps et âme ; Mérimée était quasi des nôtres par le lieu de naissance de son père, peintre habile et savant ; quant àM. Guizot, il s’était vraiment naturalisé Normand par son amour pour ce Val-Richer, foyer de ses joies et de ses douleurs de famille, asile d’études de ce grand citoyen, et près duquel il a voulu reposer éternellement.

La Société des Antiquaires de Normandie se souviendra longtemps d’avoir entendu les dernières paroles publiques qui soient sorties de la bouche du grave historien, du puissant homme d’Etat,

du ministre à l’esprit ouvert, actif et solide auquel notre histoire nationale et notre instruction publique sont redevables de tant d’œuvres et de tant d’institutions fécondes. M. Guizot a laissé dans notre ministère de l’instruction publique des souvenirs ineffaçables. Et, en effet, messieurs, le vrai ministre, dans un pays comme la France, surtout en de graves époques, où les esprits troublés ont besoin d’être ramenés à la fermeté et à la droiture de l’action, n’est pas celui qui, par une vague défiance, entrave et stérilise autour de lui l’ambition de bien faire ; c’est l’homme qui, comme M. Guizot, sait utiliser, soutenir et exciter au besoin cette ambition, en l’appliquant à des entreprises glorieuses pour son ministère ; c’est l’homme qui, comme M. Guizot, sait laisser après lui, au souvenir des générations futures, des institutions telles que les Comités des travaux historiques, et la Société de l’histoire de France, ou des publications telles que la Collection des documents inédits relatifs à notre histoire, sans parler, bien entendu, des immenses bienfaits sociaux de sa grande loi sur l'instruction primaire, ni de tout ce qu’il fit pour augmenter les ressources de nos bibliothèques et établir des relations utiles avec nos sociétés savantes.

Et pendant que le génie initiatif de M. Guizot créait de pareilles choses, une inspiration semblable, née des mêmes besoins, instituait la Commission des Monuments historiques, et M. Vitet était chargé le premier de l’inspection générale de nos monuments ; nul n’était plus digne que M. Vitet d’inaugurer et d’organiser cette inspection, que devait bientôt recueillir avec tant d’éclat M. Prosper Mérimée. Dire les services, que ces deux défenseurs si autorisés ont rendus à la noble cause de notre archéologie nationale serait inutile ici, et la Normandie en particulier n’a pas eu à se plaindre de la Commission ni de ses Inspecteurs généraux. M. Guizot, dans la séance du 1er décembre 1873, vous rappelait que mon prédécesseur, M. Charles Blanc (et permettez-moi, messieurs, de remercier, comme bon Normand, M. Charles Blanc, de ce grand service à ma province) avait obtenu qu’on allouât un crédit de 45,000 francs pour commencer les travaux de conservation du Mont-Saint-Michel. Aujourd’hui ces 45,000 francs sont en train d’assurer la consolidation la plus urgente du monument, et de pourvoir à son premier entretien ; un projet de restauration générale, par M. Corroyer, est à l’étude, et nous avons la ferme conviction que rien n’arrêtera plus les travaux de l’architecte jusqu’à réparation complète de l’un des plus étrangement grandioses et des plus intéressants monuments de l’Europe et de ceux qui émeuvent le plus profondément les entrailles de notre province.

Un devis de 157,214 francs, pour la restauration du chœur et de la nef de Saint-Etienne de Caen, a été présenté en 1874 par M. Ruprich-Robert ; 84,600 francs ont été alloués sur le crédit des monuments historiques. Le surplus des ressources nécessaires a été voté par le conseil municipal de Caen.

24,000 francs ont été alloués sur le même crédit des Monuments historiques aux travaux de l’église Saint-Pierre de Caen.

103,500 francs ont été divisés en six annuités pour la restauration

de Saint-Pierre de Lisieux. — Notre vieux château de Falaise a eu sa bonne part : 17,000 francs sur une dépense de 27,000. —^L’église de Gonches vient d’obtenir une nouvelle allocation de 15,000 francs, pour la restauration des verrières du chœur et de l’abside. — M. Ruprich-Robert va travailler à la consolidation de Saint- Martin d’ Argentan. — 160,000 francs sont mis à la disposition de M. Viollet Le Duc, sur les exercices de 1873 à 1876, pour achever la restauration de l’église d’Eu. — 80,000 sont attribués à l’église Saint-Jacques de Dieppe ; les travaux, commencés par notre regretté compatriote M. Lance, sont continués par M. Sauvageot. — Enfin M. de La Roque va consacrer 10,266 francs, sur l’exercice 1875, à l’église Saint-Hildevert de Gournay. — Je ne vous parle pas des affaires qui sont à l’étude, et qui intéressent, pour le Calvados, l’église Saint-Pierre à Touques, l’église de Sassy, et pour la Seine-Inférieure, l’église Saint-Vincent à Rouen, l’ancienne église abbatiale de Fécamp.

Messieurs, l’honneur de cette sollicitude de l’Etat pour les Monuments historiques de notre province et de la France entière revient en grande partie à l’initiative généreuse de la Société des Antiquaires de Normandie. — L’homme dont la présence nous fait ici et nous fera à tout jamais si cruellement défaut, notre cher M. de Gaumont, la dernière fois qu’il occupa ce fauteuil, vous rappelait avec une juste fierté les origines de la Société, et comment sa fondation en 1823, et ses publications commencées en 1825, servaient cinq ans après, en 1830, d’argument à M. Guizot pour provoquer, dans tout le royaume, la création de compagnies semblables. Vos pères, messieurs, ont été les grands entraîneurs du mouvement archéologique en France ; vous n’avez point renié l’héritage et vous ne le renierez jamais.

N’êtes-vous pas de cette race Normande active, entreprenante, aventureuse à la fois et prudente, aussi ardente aujourd’hui et aussi déliée à étudier T histoire qu’elle fut jadis héroïque à la faire ; oui, messieurs, le monde est plein de l’histoire et des monuments du génie Normand ; et si notre province était jamais épuisée par vos recherches, votre Société n’aurait qu’à se tourner vers l’Angleterre, vers la Sicile, vers l’Italie, jusqu’en Syrie et au Canada : elle trouverait son bien partout, partout elle rencontrerait les ruines solides encore des glorieux établissements de nos ancêtres.

Mais, avant de sortir de notre antique Duché, je voudrais qu’en même temps que serait complétée l’enquête savante sur ses édifices et sur ses coutumes, sur les points encore douteux des événements auxquels prirent part ses villes, ses monastères, ses corporations et ses grands hommes, notre Société, qui a tant fait déjà pour la conservation des monuments, appliquât une partie de ses forces à honorer les plus illustres enfants de Ja Normandie par d’autres monuments qu’elle créerait à son tour et qui témoigneraient dans les âges futurs de son propre patriotisme, de sa propre fécondité. Vous avez à côté de vous un exemple éclatant des ressources que peut trouver en elle-même par son zèle et sa persistance une compagnie telle que la vôtre.

J’ai l’honneur de faire partie d’une de ces Sociétés que M. de Caumont vous désignait en 1871 comme l’une des filles aînées ou, si vous l’aimez mieux, des sœurs cadettes des Antiquaires de Normandie ; je veux parler des Antiquaires de Picardie. Les Antiquaires de Picardie ont élevé sur les places d’Amiens, un monument à Ducange, un monument à Pierre Lhermitte ; ils ont, par des efforts inouïs, construit ce magnifique musée, l’orgueil de leur ville, et le type le plus grandiose des musées de province ; après y avoir installé leur collection d’antiquités, ils sont parvenus à y réunir les fières et belles peintures décoratives de M. Puvis de Chavannes, puis en peu d’années un groupe si intéressant de tableaux et de sculptures, depuis certains panneaux de Notre-Dame du Puy jusqu'aux plus vastes toiles de notre Ecole contemporaine, qu’aujourd’hui le musée d’Amiens est l’un des grands attraits qu’une de nos villes du Nord puisse offrir au voyageur.

Nous autres, messieurs, nous sommes enfants d’une province qui, depuis deux siècles, a donné à la mère patrie, sans parler de ses guerriers et de ses marins, tout ce qui peut élever le plus haut dans les lettres et dans les arts le cœur d’une nation, depuis Corneille jusqu’à Bernardin de Saint-Pierre, tout ce que la peinture française a produit de plus fier et déplus robuste, depuis Poussin et Jouvenet, jusqu’à Géricault et Fr. Millet, tout ce que la musique française a produit de plus abondant, de plus élégant et de plus français, Boïeldieu et Auber. Le patriotisme local a, depuis quarante ans, peuplé les places publiques de nos villes normandes des statues de presque toutes les figures les plus éminentes qu’elles ont vu naître en ces deux derniers siècles. Segrais, l’aimable Segrais avait voulu que la statue de Malherbe fût placée devant sa maison, berceau de l’Académie de Caen ; les statues de Malherbe se sont à bon droit multipliées ici. Duquesne est à Dieppe ; Valhubert, à Avranches ; Corneille domine le pont de Rouen ; Boïeldieu est près de là sur le quai, Géricault repose au musée de sa ville ; ces jours derniers un immense concours dépopulations saluait dans la capitale Normande le monument consacré à l’humble prêtre, au vénérable de La Salle, qui organisa, sous le nom de la Doctrine chrétienne, l’enseignement populaire pour les enfants de l’ouvrier. — Bernardin de Saint-Pierre et Casimir Delavigne gardent au Havre les approches du musée. Conté, le savant laborieux de la campagne d’Egypte, a sa statue à Séez ; Dumont-Durville, la sienne à Condé-sur-Noireau. En 1851, j’assistais avec notre ami Le Vavasseur à l’inauguration du monument du Poussin aux Andelys ; quelques années plus tard, nous nous retrouvions à Argentan, et beaucoup d’entre vous, messieurs, s’y trouvaient aussi, au pied du monument consacré aux trois frères Eudes et particulièrement à Mézeray, le vigoureux historien national ; œuvre considérable par son importance et par le talent de l’artiste que découvrait ce jourlà avec un légitime orgueil notre cher compatriote Le Harivel-Durocher; le même sculpteur a depuis lors doté Vire du buste de Chênedollé et le cimetière de Caen du médaillon de notre pauvre Trébutien.

Enfin, messieurs, tout nous porte à espérer que ne tarderont pas à s’élever sur vos places de Caen, la statue de M. Elie de Beaumont et la statue d’Auber. L’hommage que vous rendrez à cet enchanteur, ne sera pas seulement un tribut payé par la reconnaissance publique à celui qui nous charma durant un demi-siècle par ses inépuisables mélodies ; il rappellera à nos jeunes compatriôtes que la science pédante, l’imitation tudesque, la subtilité maniérée ne donnent que le néant quand elles mènent à contrecourant du génie national, qui est, chez nous, la clarté, l’abondance et la grâce.

Messieurs, on s’est beaucoup moqué de la statuomanie ; on en a rimé des satires, et des satires pleines d’esprit. Eh bien ! moi, messieurs, je ne suis point de cet avis, je trouve qu’il n’y a pas de mal, surtout en ce temps-ci, à relever les courages, à stimuler les cœurs par le souvenir des grands exemples et par l’honneur rendu au génie et aux vertus ; et je ne sais' encore meilleure prédication en ce sens et plus populaire et plus généreuse que de montrer à tout citoyen qui passe sur une place publique, la figure d’un homme glorieux ou d’un homme de bien. Tous les livres du monde et tous les traités de morale ne rendraient pas un tel service. Dès que j’ai été appelé à la direction des Beaux-Arts, je me suis efforcé de faire ce que je vous propose ici ; c’est-à-dire, d’appliquer les fonds de mon administration et le talent des artistes à des œuvres patriotiques et historiques. Deux ministres de la confiance desquels je m’honorerai toujours, M. de Fourtou et M. de Cumont, ont bien voulu approuver mes efforts en ce sens, et j’ai obtenu d’eux qu’ils contribuassent à compléter par les figurines des premiers ducs de notre Normandie le monument équestre de Guillaume le Conquérant à Falaise ; — que les statues de Tancrède de Hauteville et de ses fils qui décoraient jadis la cathédrale de Goutances et avaient été abattues au dernier siècle, fussent refaites et reprissent leur place traditionnelle ; — j’ai pu obtenir enfin que les marbres nécessaires au monument que l’on projetait à Bayeux, pour M. de Gaumont, fussent accordés à la Commission qui avait pris l’initiative de son monument.

Tout cela, messieurs, c’est bien peu,, je le sais, et je n’ai prétendu donner là qu’une indication de la voie qui me semblait utile à suivre ; les personnages de renommée contemporaine ou quasi contemporaine, on peut laisser à l’enthousiasme de leurs concitoyens, le soin d’honorer leur mémoire par une statue ou un buste ; mais il est, dans les âges lointains, des illustrations plus considérables peut-être, oubliées aujourd’hui du vulgaire, et dont il vous appartiendrait de raviver la mémoire, la reconnaissance et le respect dans l’esprit des multitudes qui les ignorent et sans vous peuvent les ignorer toujours. Il est tel de nos ducs, — le premier de tous, par exemple, notre Rollon, — tel de nos héroïques aventuriers de terre et de mer, qui ont porté au bout du monde la gloire du nom Normand ; — tel de nos grands saints, qui furent les plus grands des hommes, parce qu’ils en furent les plus dévoués à l’humanité, auxquels il vous semblera profondément injuste de refuser le monument accordé à des services moindres, mais plus

modernes. N'est-ce pas à vous, messieurs, qu’il revient de signaler cette ingratitude, et de dresser l’une de ces informations solennelles dont use l’Eglise pour préparer la canonisation de ses bienheureux; puis l’information terminée, de prendre résolûment en main la conduite du monument qu’elle aura démontré bien acquis.

Messieurs, ce monument à M. de Gaumont, à l’incomparable et infatigable boute-en-train de l’archéologie et de la science dans nos provinces, ce monument dont le modèle existe déjà dans l’atelier de son fidèle ami, M. LeHarivel, et que nous pouvons compter voir inaugurer à Bayeux avant la fin de l’année prochaine, me fait penser à une entreprise dont on peut dire qu’il semble avoir fourni le premier cadre dans ses statistiques monumentales de nos départements. C’est à l’un des Congrès scientifiques, provoqué par lui à Paris en 1856, qu’en fut émise la première idée : je veux parler de l’inventaire général des richesses d’art de la France, projet approuvé, l’an passé, par M. de Fourtou, et pour lequel nous avons déjà, grâce à Dieu, d’immenses matériaux amassés ; j’ai le désir et le besoin d’intéresser la Société des antiquaires de Normandie, comme toutes les sociétés savantes des départements, à cet immense travail ; je réclame instamment, messieurs, votre aide à tous : il y a là un but à vos notes et à vos recherches, chacun chez vous, chacun à votre porte ; vos églises, vos musées, vos hôtels de ville, vos bibliothèques sont autant de dépôts d’œuvres d’art dont la description simple et consciencieuse sera l’un des chapitres du livre le mieux fait pour honorer la France aux yeux des étrangers et de ses propres enfants. La Direction des Beaux-Arts vous sera profondément reconnaissante, messieurs, de la part que vous voudrez bien apporter à cet œuvre, soit comme corporation, soit comme travail individuel. Il y a là, ce me semble, une tâche digne de votre érudition, et qui peut résumer en un monument unique et gigantesque, le résultat des recherches poursuivies, depuis cinquante ans, par tous les archéologues et tous les curieux qui composent la féconde et généreuse armée des Sociétés savantes de la France.

Publier les premiers volumes de cet inventaire, c’est-à-dire assurer le souvenir des arts du passé, puis préparer, avec l’aide de mon collègue le Directeur de l’Enseignement primaire, l’organisation du dessin dans les écoles de l’enfance, c’est-à-dire assurer les premières bases des arts de l’avenir, c’est là désormais, je vous l’avouerai, messieurs, ma grande ambition, toute mon ambition, et vous voyez qu’elle n’est pas mince. Je sais que le temps ne paraît pas propice aux entreprises de long cours ; mais est- ce une raison de n’aimer point assez son pays pour ne le pas servir ardemment dans ce qu’on croit juste et profitable ?

Si notre pays, notre pauvre cher pays est plus troublé que jamais par le tourbillonnement des idées contraires, n’est-ce pas le moment de le raffermir de toutes nos forces par le travail salutaire et par l’action ? Agissons, agissons, messieurs, et ne nous décourageons pas. La Normandie, terre de sapience, c’est-à-dire à la fois de science et de sagesse, n’a jamais été favorable aux rêves mal-

sains et énervants. L’histoire, messieurs, qui est votre domaine, £st la grande école du bon sens pour les nations, et le bon sens Normand ii’a pas de rival. Le bon sens de notre race, qui a brillé ici-même par une si indomptable modération dans les époques néfastes, en avait fait jadis le guide et l’avant-garde de la France dans les chemins glorieux de la civilisation universelle. Gardons précieusement cette double vertu : c’est par le bon sens et par l’action que les peuples abattus se relèvent. Si notre province pouvait jamais l’oublier, la Société de ses Antiquaires serait là pour lui rappeler que son ancienne devise était: « Dieu aide », ce qui, en langage chrétien, voulait dire et voudra toujours dire : En avant!

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