AU BANQUET DE LA SOCIÉTÉ DES ANTIQUAIRES DE NORMANDIE
10 Juin 1875.
Messieurs,
Je suis profondément touché de l’accueil que j’ai reçu de la Société des Antiquaires de Normandie et aussi de la ville de Caen, que j’aime de tout mon cœur. Caen est la première grande ville que j’aie vue dans mon enfance. J’y ai passé des mois exquis dans ma jeunesse ; j’y ai fait imprimer mon premier livre, et vous savez que de tels souvenirs ne s’effacent point. C’est à notre pauvre ami Alphonse Lellaguais que j’adressais du collège mes premiers vers, pour avoir son approbation qui me paraissait alors celle du plus grand poète de la France, et il en était certes le meilleur et le plus indulgent. Le musée de Caen est le premier de nos musées de provinces que j’aie étudié avec passion, et je n’en sais pas, après en avoir beaucoup vu, qui mérite plus d’admiration et puisse donner au curieux plus de jouissances élevées. Oui, messieurs, soyez fiers de votre ville. Au temps des nobles périphrases, on l’appelait YAtliènes normande. Je n’ai point vu Athènes, mais de l’ancienne et de la nouvelle, de celle de Périclès et de Canaris, j’en ai fort entendu parler ; eh bien ! je vous le dis en mon âme et conscience, je crois qu’il fait meilleur vivre dans celle de Normandie que dans celle de Grèce. L’esprit y est aussi fin et délicat, les mœurs y sont plus vraiment polies, la bibliothèque y est plus riche, le théâtre moins épicé. Votre splendide prairie est plus douce à l’œil que les rochers dénudés de l’Hymette.
Sans penser mal du banquet de Platon, où l’on disait de fort
bonnes choses, je tiens pour certain que le nôtre est mieux apprête et que les vins y sont d’un meilleur cru. Messieurs, je bois à la ville de Caen et à la Société des Antiquaires de Normandie !