AUX FUNÉRAILLES DE BARYE
50 Juin 1875.
Messieurs,
11 semble, en vérité, que la mort s’acharne à retirer du milieu de nous tous ceux dont la vie nous pouvait être un enseignement et un exemple ; et cela justement à l’heure où notre école a le plus besoin de reprendre les grands chemins de la force et de la virilité. Ils étaient là, nous les sentions encore parmi nous, les derniers survivants de l’époque héroïque, et rien que leur présence, même quand ils se reposaient, comme Barye, sur leurs travaux passés, conservait de l’ampleur à notre école et la soutenait aux yeux de l’Europe respectueuse d’aussi grands noms.
Leur perte, messieurs, nous est à tous une rude épreuve.
Elle appauvrit la patrie et, pour combler de tels vides, elle oblige nos artistes à des efforts plus grands peut-être que ceux de la glorieuse génération qui s’éteint. Ceux-là n’eurent qu’à bâtir sur les ruines d’une école monotone et desséchée qui s’effondrait d’elle même, tandis que jamais pays ne vit une pléiade d’artistes plus brillante, plus diverse, plus abondante que la nôtre. Mais il lui manque cette puissance robuste et saine qui peut seule assurer l’avenir par la fermeté dominatrice d’un principe. Il lui manque des chefs, en un mot, des chefs vigoureux et, comme jadis les dieux, aujourd’hui les chefs s’en vont. Il nous en faut pourtant ; il faut qu’il s’en trouve ou notre riche école n’aura pas de lendemain. Elle se débandera ; déjà elle se débande, et adieu les grandes victoires de 1855 et de 1867, adieu son prestige dans le monde. Or, les chefs dans notre armée des arts, ce sont eux-mêmes qui s’imposent par une qualité nouvelle ou renouvelée, et ils entraînent et dominent les esprits, non par la raison, mais par la foi et l’enthousiasme et par leur supériorité même,
Barye, messieurs, était un chef. Ce dessinateur, cet orfèvre, ce modeleur, appliqué à un genre réputé secondaire, moitié peintre, moitié bronzier, avait les qualités maîtresses, et maître il fut, et maître il restera. La mesure de ses ouvrages ne fait rien à l’affaire. De même que les amateurs dignes de ce nom trouvent dans les
menues terres cuites de la Cyrénaïque et dans les petits bronzes antiques plus de cette délectation qui, selon le mot du Poussin, est le vrai but de l’art, que dans certains gros marbres échappés aux ruines romaines, de même les siècles à venir se délecteront davantage devant le Centaure et le Laphite ou devant Gaston de Foix, ou devant Thésée combattant le Mino taure, ou devant Y Eléphant terrassant un Tigre, que devant maintes figures colossales ou devant maint groupe comtemporain.
Ses lions et ses tigres sont nés comme ceux de Delacroix, des lions et des tigres que crayonnait Géricault. Mais son style et son exécution de sculpteur, c’est bien lui qui les a trouvés dans son prodigieux sentiment de l’art. Phidias et la grande époque grecque n’ont pas eu dans notre siècle d’élève plus direct et plus fidèle que Barye. Nul n’a mieux compris que toute grandeur et toute force viennent de la simplification des formes. Nul n’a exprimé plus d’énergie et de passion par des moyens plus sobres et au fond plus savants ; car, sous le goût le plus élevé, il possédait la science la plus mûrie et la plus sûre ; nul enfin n’a mieux prouvé combien l’art est un et se tient du plus mince ouvrage de décoration à la composition la plus homérique.
Parla, il était l’homme des grandes époques de l’art, et, par là, il doit être le modèle de la nôtre. Gomme on le faisait dans les grandes époques dont je parle, il avait appris d’enfance et pratiqué tous les détails de son métier, et en lui se réunissaient et se confondaient, ainsi qu’ils se devraient toujours confondre, ce qu’on a appelé faussement le sculpteur industriel et l’artiste statuaire. Admirable exemple pour tous deux par la noblesse stoïque de sa vie, par sa tenue discrète etfière, par son amour de la jeunesse ; Barye a été ce qu’ont été tour à tour dans notre siècle Prud’hon, Géricault, Ingres, Delacroix, Rousseau, Corot, Millet, ce que doit être tout véritable artiste créateur de ses formes et de ses procédés, adorateur des principes éternels qui font le grand par le simple, contempteur des banalités courantes, esclave de la nature et des maîtres, indépendant de son temps, et digne, par là même, d’appartenir à tous les temps.