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DES SOCIÉTÉS SAVANTES DES DÉPARTEMENTS

A LA SORBONNE 2i Avril 1878.

Messieurs,

La seconde réunion des Sociétés des Beaux-Arts de la province s’ouvre dans des conditions vraiment extraordinaires, dans une semaine de vive émotion. Le cœur nous bat à tous à la veille de l’inauguration de cette. exposition universelle, en laquelle la France a mis ses espérances, son légitime orgueil et tous ses efforts depuis deux années. Le bruit des marteaux des ouvriers du Ghamp-de- Mars, et cette vague et puissante rumeur qui précède les grands spectacles populaires paraissent devoir couvrir un peu l’échange d’ordinaire plus tranquille de vos savantes communications.

Il semble que vous soyez plutôt venus pour remporter aux sociétés qui vous ont délégués l’impression première des étonnements qui vous attendent là-bas sur les deux rives de la Seine, que pour continuer ici, après notre entrevue de l’an passé, la bonne et utile mise en relations de la province avec la Direction des Beaux-Arts. Eh bien, messieurs, vous pouvez dire aux Sociétés dont vous êtes les représentants, qu’en ce qui concerne les arts, la province a eu sa large part dans nos préoccupations et dans les apprêts de cette grande fête ; que ceux qui vous suivront à Paris y retrouveront, dans le palais du Trocadéro, les portraits nationaux qu’ont bien voulu prêter les musées, les cathédrales, les collections privées,

les châteaux de nos départements, pour placer, sous les auspices des anciennes illustrations de la France, les admirables produits du génie de la France nouvelle. Ils reconnaîtront près de là, dans le même palais, les merveilles les plus délicates que les cabinets de leurs amateurs aient pu fournir à l’histoire rétrospective de l’art et de la curiosité.

Sous le dôme immense de la salle des fêtes, ils prendront leur part de ces auditions musicales auxquelles ont été conviés leurs compositeurs, aussi bien que ceux de l’Europe entière. Dans les galeries où le ministère de l’Instruction publique développera les mille faces de l’enseignement national, ils verront les œuvres des jeunes élèves de nos écoles de dessin de Lyon et de Dijon à côté des ouvrages de nos écoles parisiennes, et les prodiges de la manufacture de Beauvais à côté de ceux de Sèvres et des Gobelins. En un mot, là où il a dépendu de l’administration de servir et de mettre en lumière les travaux de la province, elle n’a point manqué à ce devoir.

Nous comptons que, pour sa part, la province nous aidera de plus en plus à la servir et à échauffer les esprits de ses chercheurs et de ses artistes. Vous vous souvenez, messieurs, de ce qui se passa l’an dernier dans notre première réunion. Nous causâmes familièrement, durant trois jours, de nos intérêts communs, dans l’intervalle de quelques lectures. Ge fut un entretien très-profitable, car nous nous renseignâmes ainsi les uns les autres sur les origines de vos Sociétés, sur le but spécial qu’elles se proposaient, sur les résultats déjà acquis et sur ceux qu’on devait encore attendre. La Direction des Beaux-Arts vous exposa, elle aussi, ses menus projets et les mobiles de ses diverses entreprises, de l’enseignement du dessin dans les écoles primaires et secondaires, de Y Inventaire des richesses d'art de la France , de la décoration des monuments publics de nos départements, c’est-à-dire, en somme, de l’avenir, du passé et du présent de l’art en nos provinces.

Nous avons droit d’espérer aujourd’hui que la grande question de l’organisation de l’enseignement du dessin touche à sa solution et que M. le Ministre va très-prochainement en formuler l’application dans l’un des projets de loi qu’il élabore. Ge jour-là, les étrangers qui viennent étudier les établissements d’art de notre pays, n’auront plus droit de s’étonner, comme ils le font que, la France qui, il y a vingt-sept ans, à la suite de la première exposition universelle de Londres, signala elle-même la nécessité de propager, dans l’intérêt de son industrie, cet enseignement populaire, se soit laissée devancer par la Belgique, par l’Angleterre, par l’Allemagne, par tous les pays qui sentent que l’industrie doit périr, là où le savoir élémentaire des formes ne guide pas la main de l’ouvrier.

Nous avons recueilli, dans ces derniers mois, parjl’entremise des préfectures, tous les éléments d’information sur les musées, sur les écoles de dessin, sur les méthodes qui y sont observées, sur toutes les institutions, en un mot, qui peuvent servir au perfectionnement du goût et à la pratique du dessin dans nos départe-

ments. Ce seront là de précieux renseignements pour la mise à exécution sensée et rapide, selon le caractère et les besoins de chaque province, de la grande réforme qu’étudie M. le Ministre.

Messieurs, l’an passé, à pareille époque, Y Inventaire des richesses d'art de la France , votre œuvre et la nôtre, était encore à l’état de rêve. Nous en préparions péniblement le premier volume, consacré aux monuments religieux de Paris. Non-seulement ce premier volume existe aujourd’hui et promet une série de beaux livres à vos bibliothèques, mais le tome second est à cette heure complètement terminé, sauf les tables qui sont, comme vous le savez, une partie bien utile de ces sortes de publications. Ce second volume est tout à la province et commence par Montpellier, Orléans, Chalon-sur-Saône et Versailles, la description des millions d’objets d’art qui sont la noble parure des musées, bibliothèques, églises et hospices de nos départements.

Le tome troisième s’avance lui-même rapidement ; il comprendra les premières nomenclatures des monuments civils de Paris ; puis la province, alternant encore avec la capitale, nous fournira les musées de Tours, de Nantes, d’Angers, de Lille, etc., et des inventaires innombrables d’églises et d’hôtels de ville. Car, Dieu merci, nos casiers se sont singulièrement enrichis depuis Tan dernier, et n’était, chose si grave et si lente, la difficulté du contrôle des attributions, dans un travail d’une telle délicatesse, les volumes se succéderaient avec une célérité merveilleuse, que nous acquerrons naturellement, le branle une fois donné. Grossissez, messieurs, je vous le demande, grossissez nos archives, et entendezvous bien entre vous, architectes et savants, pour qu’il n’y ait point double emploi d’études et d’eliorts. Nous avons fait de notre mieux, par les circulaires administratives aux préfets, pour indiquer sa part à chacun ; il y aura, vous le savez, besogne pour tout le monde.

Et aussi, messieurs, je vous répète ma prière de l’an passé. Après nous avoir aidés à décrire les décorations anciennes de vos monuments, aidez-nous à leur en préparer de nouvelles. Vous avez lu la circulaire que M. le Ministre a récemment adressée à MM. les préfets pour leur demander la liste des édifices de leurs départements qu’il pourrait être bon de faire orner de peintures et de sculptures par les artistes aux fortes études dont notre école est aussi riche en ce moment qu’elle l’ait jamais été en aucun temps. Nous pouvons même noter ici un point d'importance, non-seulement à votre adresse, mais à l’adresse des visiteurs du monde entier.

Si vous voulez emporter de l’état actuel de l’école française une idée vraiment juste, après que vous aurez parcouru les galeries du Champ-de-Mars occupés par les tableaux et les statues que nos salons annuels ont produits depuis 1867, et qui, je l’espère, vont faire bonne contenance devant les œuvres choisies des écoles étrangères, ne manquez pas, avant de quitter Paris, de visiter les peintures monumentales que cette période a produites à l’Opéra, à Sainte-Geneviève, à la Trinité, etc. ; c’est appliquées aux murs des édifices qu’il faut chercher les maîtresses œuvres, c’est à de

telles œuvres capitales que doit avant tout se reconnaître la nation artiste. J’en voudrais, pour ma part, peupler la France entière.

Ce qui manque à notre école, ce ne sont pas les talents ; il s’en forme tous les jours qui ne demandent que l’occasion de se produire et de grandir par des besognes dignes d’eux. Ce qui manque, ce sont les occasions, et c’est péché en vérité de solliciter la jeunesse à ce rude métier d’artiste par les mille encouragements de l’Etat et par ceux de vos conseils généraux qui envoient des pensionnaires à Paris, si nous ne trouvons les moyens d’utiliser les talents acquis au profit de notre pays, et pour le plus grand éclat de nos monuments.

Les ressources du budget des Beaux-Arts sont fort minces, nous nous appliquons à en multiplier les miettes, pour le plus grand bien du plus grand nombre, et je vous assure qu’en ce sens nous faisons des miracles. Mais si la province qui doit bénéficier des travaux commandés, ne contribue quelque peu pour sa part à l’entreprise, que voulez-vous que puisse faire pour la province la Direction des Beaux-Arts? que voulez-vous que deviennent vos pensionnaires artistes, que nous eussions, par préférence, le jour où ils eussent fait preuve de mérite, chargés de la décoration des monuments qui leur étaient chers par leurs souvenirs d’enfance ? Insistez donc, messieurs, vous avez toute autorité pour cela, auprès des pouvoirs municipaux. Ceux qui aimeront leur ville sincèrement et le prouveront par quelque largesse, trouveront dans l’administration des Beaux-Arts une bonne volonté toujours prête à les seconder.

Pendant les trois journées, trop courtes, que va durer, messieurs, cette réunion nouvelle des Sociétés de Beaux-Arts de la province, nous allons continuer l’œuvre si bien commencée l’an passé. Le Nord et le Midi, le Centre, l’Est et l’Ouest vont s’instruire mutuellement de leurs procédés d’action, du point de départ de leurs compagnies, des moyens dont elles disposent, des institutions qu’elles ont créées ; s’il est quelque but commun que vous puissiez vous trouver à poursuivre, vous l’étudierez fraternellement. A la suite de la session d’avril 1877, je proposai à M. le Ministre, qui voulut bien l’approuver, la publication d’un recueil où fussent consignés les procès-verbaux de vos séances et les travaux que vous nous aviez apportés ici. Un nouveau fascicule, reproduira, cette année encore, cela va sans dire, le résumé de vos entretiens et vos plus importants mémoires.

La communication qui nous fut donnée, l’an passé, d’une trèsintéressante étude sur Dominique Florentin m’a suggère l’idée qu’une part spéciale serait peut-être bonne à faire dans nos réunions annuelles à des lectures de monographies sur les artistes peintres, sculpteurs, architectes, graveurs, musiciens qui ont illustré nos provinces. Je sais, pour avoir moi-même jadis étudié ce côté de l’histoire provinciale, combien la mine est riche et est loin d’être épuisée. Ces monographies rendraient plus tard de grands services à Y Inventaire des richesses d'art en lui fournissant des dates certaines, quand nous en viendrons à la table générale des

artistes, dont beaucoup naturellement seront des artistes provinciaux.

Ainsi, messieurs, nous nous trouverions au bout d’un temps avoir élevé à petit bruit un monument plus sérieux que n’en produisent d’ordinaire les élucubrations académiques ; car ce simple recueil de vos procès-verbaux, partageant ses feuilles entre l’histoire de vos Sociétés et de vos Ecoles et la biographie de vos artistes, deviendrait en quelques années l’histoire même de l’art en province, c’est-à-dire un livre utile à tous, et qui, grâce à votre érudition, aurait sa place marquée dans toutes les grandes bibliothèques de nos départements.

A L’ASSEMBLÉE GÉNÉRALE DES MEMBRES FONDATEURS DE LA SOCIÉTÉ DE L’HISTOIRE DE L’ART FRANÇAIS

19 Février 1875.

Messieurs,

J’ai appris, avant-hier, par l’ordre du jour inséré dans nos lettres de convocation, que votre séance d’aujourd’hui devait être ouverte par un discours de votre Président. J’en ai tout d’abord été un peu étourdi, ne me connaissant aucun discours en poche, mais je suis de ceux qui pensent qu’un ordre du jour ne doit jamais avoir tort ; et puis je me suis dit que notre cher Guiffrey me donnait là une preuve d’amitié véritable en me fournissant l’occasion de vous répéter moi-même ce que je n’avais pu vous écrire et ce que depuis longtemps j’aurais dû vous dire, à savoir combien j’avais ressenti la grande marque d’estime que vous m’avez donnée,- en me choisissant dès l’origine pour le Président d’honneur de votre Société.

Ce beau titre, messieurs, vous avez voulu en gratifier celui qui, il y a vingt-trois ans, fonda, un peu à l’aventure, les Archives de l’Art Français. Je dis un peu à l’aventure, parce que le jour où j’en livrai à l’imprimeur la première feuille, je n’avais dans les mains qu’une assez médiocre poignée de documents, mais j'avais je ne sais quelle confiance dans des collaborateurs inconnus, et vous savez que cette confiance ne m’a point trompé. Dès le lendemain du jour où parut cette première livraison, je voyais venir à mon aide votre président actuel, mon ami M. de Montaiglon, qui a pris à l’œuvre une part bien plus active que moi-même, qui l’a continuée avec une persistance jamais découragée, et qui la continuera longtemps encore, pour y verser tout ce que son inépuisable curiosité recueille chemin faisant à travers tous les halliers de l’érudition. Si nous avons perdu en route bien des collaborateurs illustres ou dévoués, tels que le marquis de Laborde qui fut notre maître et notre

modèle à tous par ses fécondes trouvailles et ses inestimables publications des Ducs de Bourgogne et de la Renaissance des arts à la cour de France , tels encoie que l’ardent Victor Cousin, et Jal, et Léon Lagrange, et MM. Boilly, Leroux de Lincy, Riocreux, Renouard, et le Dr Pons, et MM. Niel, Deveze, Trebutien, Fossé d’Arcosse, Chambry, Labouchère, Duvivier, BelJier, de la Chavignerie, et tant d’autres, il nous reste, Dieu merci, un assez beau groupe de vaillants chercheurs, dépisteurs de brévets et d’autographes, et cette troupe nouvelle, que j’allais appeler la seconde génération de nos Archives , a sur la première cet avantage qu’elle connaît mieux les bonnes sources, qu’elle sait mieux peut-être l’intérêt accessoire qui s’attache à certaines pièces. Les Italiens et les Allemands nous avaient donné l’exemple dès longtemps par l’abondante exploration des documents d'Italie. La France, trop facilement dédaigneuse des œuvres et de l’histoire de ses peintres et de ses sculpteurs, s’était très-attardée dans la même voie ; mais grâces à vous, messieurs, elle a depuis vingt ans bien rattrapé le temps perdu. Le branle a été donné dans tous les chartriers de la province, et je ne pense pas qu’il soit beaucoup de nations qui puissent présenter à l’heure qu’il est un corps de documents exclusivement consacrés à leurs artistes, aussi respectable que nos seize volumes d’Archives, sans compter ceux que l’avenir vous devra encore.

Messieurs, dans la salle où nous voici, se réunit presque tous les vendredis une commission qui a bien voulu se charger de préparer un autre monument considérable, celui de l’Inventaire des richesses d’art de la France. C’est là un travail bien proche parent du vôtre. Ils sont frères quasi jumeaux, car iis ont à peu près les mêmes pères, et l’idée en remonte à la même époque. Seulement, ce qu’un homme pouvait entreprendre avec le secours d’un éditeur de bonne volonté, n’était plus possible quand il s’agissait d’une œuvre aussi vaste et dispersée dans toutes les villes de tout un grand Etat. Permettez-moi de profiter de l’occasion qui m’est offerte aujourd’hui pour faire un chaleureux appel à votre concours. La Société de l’Histoire de l’Art Français se doit aussi bien à l’Inventaire qu’aux Archives ; son titre l’y oblige. Les travaux de l’un serviront aux travaux des autres. La Commission de l’Inventaire fait chaque jour des trouvailles qu’elle va vous offrir. Chacun des membres de votre Société est aussi compétent pour décrire une à une les chapelles d’une église, ou les galeries d’un musée, ou les salles d’un hôtel de ville, que pour transcrire et commenter le testament d’un peintre ou le marché passé par un sculpteur. J’ose compter sur vous, messieurs, pour assumer, chacun en votre province ou dans vos voyages, une part dans cet immense labeur qui peut faire tant d’honneur à notre pays. Quelques pages écrites par vous sur les ouvrages décorant le monument qui vous est le plus voisin ne vous coûteront guère et nous feront grand bien en grossissant d’autant notre butin national.

J’avais espéré, vous le savez, réunir quelques mois à Paris les perles les plus brillantes de ce collier sans lin. La province nous aurait donné ce magnifique spectacle, au profit de la province en

même temps qu’au profit d’un intérêt plus général du pays. Nous avons échoué pour cette fois, échoué assez honorablement, tout en restant fermement convaincus que cette idée, dès longtemps mise en cours, se réalisera tôt ou tard par de plus heureux que nous. Une telle exposition eût été la démonstration la plus éclatante de l’utilité de notre inventaire et de vos- recherches sur l’histoire d’une école, la plus variée qu’ait connue le monde. Mais, que voulez-vous, il faut en prendre son parti et ne se décourager jamais. Quant à moi, tant que je resterai au poste qui m’a été confié, je croirai qu’un Directeur des Beaux-Arts ne peut avoir le privilège de mener à bonne fin tout ce qu’il propose ; les temps troublés que nous traversons et l’état rétif des esprits ne sont point faits pour lui assurer cette rare fortune, qui n’appartient qu’aux administrations durables. D’ailleurs un Directeur des Beaux-Arts n’est pas un créateur et ne peut se flatter de contraindre les autres à créer ; mais son devoir est d’offrir aux intelligences de son temps les moyens propices pour se développer et agir ; quand j’aurai suffisamment mis le monde particulier auquel je suis mêlé en demeure d’organiser et d’enfanter ce qu’il porte en lui, je croirai avoir accompli ma tâche, et j’espère, à tort ou à raison, et sans trop y compter, qu’il en restera quelque chose après votre Président, ne fût- ce que quelque honneur.

A L’ASSEMBLÉE GÉNÉRALE DES MEMBRES FONDATEURS DE LA SOCIÉTÉ DE L’HISTOIRE DE L’ART FRANÇAIS

25 Février 1876.

Messieurs,

Nous voici encore une fois réunis pour entendre le compte-rendu des travaux et de l’emploi des fonds de notre Société. Vous y venez avec un esprit fort rassuré d’avance, car vous savez que nulle société ne s’est jamais entendue comme la vôtre à faire beaucoup avec des ressources ordinaires, et à donner à ses souscripteurs des dividendes vraiment surprenants. Aussi, avant de donner la parole à vos rapporteurs et à vos comptables qui vous font de tels miracles, pouvons -nous nous féliciter en famille avec quelque orgueil d’avoir formé, sans grand bruit, une société modèle. Oui, vous êtes, messieurs, une Société de bon exemple, bon exemple pour l’utilité *t la sage conduite de vos publications, bon exemple pour l'ardeur et la persévérance de vos travaux. L’autre jour nous demandions ici-même si, à votre imitation, il ne devrait pas s’organiser une Société de l’histoire de la musique française,, une Société de l’histoire des théâtres français. M. de Lajarte met en ce moment sous presse un catalogue historique de la Bibliothèque musicale de l’Opéra. Pensez-vous qu’il n’ait pas rencontré au courant de ses recherches, et même sans sortir des archives de l’Opéra, bien des documents qu’il serait fort intéressant de connaître sur nos compositeurs et librettistes ? Mon ami Eudore Soulié a fouillé, pour y trouver les documents que vous savez sur Molière, les minutes de presque toutes les études de notaires parisiens. Croyez-vous qu’il n’ait point gardé souvenir de bien des pièces relatives à d’autres poètes comiques ou à d’autres acteurs célèbres, contemporains ou non de Molière, et qui feraient une suite précieuse à ce registre de Lagrange que nous sommes si heureux de posséder aujourd’hui? Je me souviens que Soulié, dans le temps, en avait lui-même trouvé

le titre, il rêvait une Société de Molière , comme les Anglais ont une Société de Shakespeare. Et combien en verrions-nous sortir de toutes parts, des documents de cette sorte qui vivifieraient l’histoire littéraire de notre théâtre, lequel a exercé depuis deux siècles une si grande influence sur le théâtre européen.

Je disais, messieurs, que vous étiez une Société de bon exemple pour la persévérance de vos travaux. Et cela, messieurs, je le répète avec envie. L’an dernier, je vous parlais de notre entreprise, alors à peine débrouillée, d’un inventaire des richesses d’art de la France. J’avais presque le droit d’espérer que le premier volume de cet inventaire pourrait aujourd’hui vous être soumis ; à peine pouvons-nous mettre sous vos yeux le tiers de ce premier volume qui, nous en avons la confiance, donnera, dès qu’il sera terminé, un branle heureux à ceux qui le doivent suivre. Mais le temps trop agité que nous traversons, et trop distrait par d’autres préoccupations qui ne sont pas précisément celles de nos tranquilles études, est peu favorable à V esprit de suite, et nous avons toutes les peines du monde à rassembler par-ci par-là quelques fascicules d’une publication vraiment nationale, à laquelle il semblerait que tous les hommes d’érudition et toutes les Sociétés savantes de France devraient concourir de toutes les forces de leur bonne volonté. Permettez-moi, messieurs, de faire encore une fois appel à votre ardeur, et, si je l'osais dire, à votre confraternité, pour nous aider à activer une. œuvre qui se relie si étroitement et si pratiquement à la vôtre, car les deux œuvres se justifient l’une l’autre. Il y a des moments, messieurs, où, dans un demi-découragement et jalousant l’heureux entrain de votre Société, je me demande tout bas si la conduite d’une telle entreprise n’eût pas été mieux placée dans vos mains que dans les nôtres, et à quoi sert le crédit d’une grande administration de l’Etat pour ne pouvoir ce que pourrait, si elle s’en voulait mêler, une Société intelligente et courageuse.

Une troisième publication se présente naturellement à l’esprit une troisième publication complémentaire des deux autres, c’est celle de la traduction par la gravure des œuvres d’art les plus intéressantes, disséminées dans les monuments et les collections publiques de France. C’est une vieille idée d’il y a vingt-cinq ans, et je voulais alors commencer par le musée de Caen, dont vous connaissez tous les richesses. Jamais entreprise ne se réveillerait plus à propos, dans l’état où se trouve notre pauvre gravure française, jadis si florissante, aujourd’hui si délaissée. Dans l’abandon général où languissent nos malheureux graveurs, et où menace de les enfoncer chaque jour davantage le triomphe dédaigneux de la photographie, vous voyez d’ici, messieurs, la veine nouvelle, et variée, et abondante, qui pourrait s’ouvrir à eux, s’ils étaient appelés à former, d’après les chefs-d’œuvre des musées de province, un magnifique pendant aux recueils que créèrent nos rois d’après les tableaux de leur cabinet, et dont les planches composent aujourd’hui ce fonds célèbre dans le monde entier sous le nom de chalcographie du Louvre.

Plaignez, messieurs, plaignez la Direction des Beaux-Arts, qui,

témoin journalier des cruels besoins de ceux dont les intérêts lui sont confiés, et comprenant quelles entreprises pourraient faire honneur au pays, soit par le travail de ses érudits, soit par l’habi- -leté de ses artistes, ne peut, — tantôt arrêtée par le manque de res sources qu’il est cruel de demander à un pays malheureux, tantôt mal servie par i’indiffé rence et l’alanguissement des esprits, ou leur disposition à tout contrecarrer, — pousser à bien ou à mieux les choses qu’elle croit le plus utiles; et n’en travaillez que plus chaleureusement, dans le cercle où vous vous êtes renfermés, à terminer le beau monument historique auquel vous vous êtes voués, qui est bien à vous, où vous êtes bien chez vous, et que vous avez mené déjà à une telle hauteur qu’il fait l’orgueil légtime de tous les amis de l’art français.

A L’ASSEMBLÉE GÉNÉRALE DES MEMBRES FONDATEURS DE LA SOCIÉTÉ DE L’HISTOIRE DE L’ART FRANÇAIS

15 Mars 1877.

Messieurs,

Avant que les administrateurs de notre Société ne vous communiquent le compte-rendu de leur gestion, la direction des Beaux- Arts, qui est heureuse de vous offrir chaque année cette hospitalité d’un jour, croit devoir vous rendre compte, elle aussi, de ce qu’elle a entrepris en vue des intérêts de ce même art français dont l’honneur est votre souci.

Vous n’avez pas perdu mémoire de ce projet de l’exposition des chefs-d’œuvre des musées de provinces que nous eûmes l’espoir, il y a deux ans, de réaliser à Paris, projet qui fut si bien accueilli par toute la presse parisienne et qui n’échoua que par la défiance, très-mal fondée en vérité, et aujourd’hui, je crois, bien calmée, de quelques municipalités départementales. Eh bien, messieurs, ce projet nous l’avons t repris en partie à l’occasion de l’Exposition universelle de 1878, et c’est un de nos amis et confrères, M. Benjamin Fillon, qui nous y a poussé par une lettre dont voici le plus important paragraphe :

« L’Angleterre, m’écrivait M. B. Fillon, a donné à deux reprises différentes l’exemple des exhibitions de portraits historiques nationaux. Pourquoi la France ne l’imiterait-elle pas ? La prochaine exposition serait une excellente occasion de présenter aux regards des Français et des étrangers une belle suite d’images authentiques de nos illustrations. Le public des lettrés et des curieux en serait charmé. N’admettant que les portraits incontestés, que ceux, à peu d’exceptions près, qui ont une valeur artistique, il ne faudrait pas un bien grand espace pour les réunir et leur donner l’hospitalité. Ce serait aussi faire participer le passé aux gloires du présent, et

convier nos morts illustres à l’une des grandes fêtes de la famille humaine. »

Ce projet accueilli chaleureusement par la Commission de l’Inventaire des richesses d’art de la France qui y retrouvait l’un de ses rêves, alors que nous pensions, il y a deux ans, à organiser une série d’expositions pareilles au profit des écoles de dessin de la province, a été approuvé par M. le Ministre des Beaux-Arts et par M. le Commissaire général de l’Exposition universelle. Depuis quelques semaines déjà, la Commission de l’inventaire s’occupe de dépouiller les catalogues des musées de province et ceux des expositions rétrospectives qui ont révélé tant de curiosités cachées dans les grandes villes de nos départements. Chacun de nous cherche dans ses souvenirs les plus beaux portraits historiques qu’il a vus dans les familles amies et dans les collections d’amateurs, et nous ne tarderons point, je l’espère, à avoir dressé une liste nombreuse dans laquelle nous pourrons choisir les cinq ou six cents tableaux, dessins ou bustes destinés à remplir dignement la première des vastes galeries consacrées aux Beaux-Arts dans le palais du Champ-de-Mars. Vous, messieurs, qui avez donné pour but à vos études la glorification de l’art français, vous ne désapprouverez point une entreprise qui peut servir si puissamment, aux yeux du monde entier, non-seulement la cause nationale de nos grandes figures historiques, mais aussi et surtout celles des grands portraitistes qui ont tenu une si large place dans notre école. Nous osons compter sur vous et sur vos obligeantes communications pour cette large enquête qui, outre le résultat visible du Champ-de-Mars, aura celui, non moins utile, de constituer, dans les archives de la direction des Beaux-Arts, un répertoire iconologique très-précieux, très-étendu, à la disposition de vos propres travaux.

Nous osons compter aussi, pour nous aider dans cette tâche, sur la prochaine réunion des Sociétés des amis des arts qui vont, pour la première fois, être adjointes aux autres Sociétés savantes de la province, dans le congrès annuel de la Sorbonne. J’avais été frappé de cette lacune qui laissait injustement les arts proprement dits en dehors de l’appel fait chaque année à toutes les forces intellectuelles de la province, et M. le Ministre a bien voulu, sur ma proposition, les appeler désormais au concours, au concours des travaux, au concours des récompenses. Par là se trouveront mis en contact, dans la salle Gerson, les conservateurs de nos collections départementales, les amateurs et les curieux, et les organisateurs des expositions de province, tous ceux enfin qui, dans les régions les plus éloignées les unes des autres, poursuivent le même but que nous et ont intérêt à s’entendre sur le meilleur ordre à donner à leurs musées, aux catalogues de ces musées, et le meilleur soin à prendre des œuvres qui leur sont confiées.

Ce sera aussi, messieurs, une bonne occasion de réchauffer leur zèle en faveur de la grande entreprise à laquelle vous avez bien voulu, les années précédentes, témoigner votre sympathie, notre

inventaire général des richesses d’art de la France. 11 s’en est fallu de quelques semaines que je puisse déposer sur le bureau et mettre sous vos yeux le premier volume complet de la publication. Avant un mois, je l’espère, ce premier volume sera terminé ; et comme dans une œuvre de ce genre, c’est la mise en train qui est pesante et lente et le premier rassemblement des matériaux pénible, nous pouvons assurer dès aujourd’hui que les volumes suivants ne se feront pas attendre et donneront satisfaction, pour bien dire, en même temps à la province et à Paris, aux musées et aux monuments. Messieurs, vous qui êtes ici, vous êtes tous collaborateurs nés de cet inventaire et vous êtes plus capables que nuis autres d’en apprécier l’utilité urgente et les immenses difficultés, difficultés d’attributions, difficultés de descriptions et de documents, difficultés même matérielles pour approcher et mesurer les ouvrages qu’il s’agit de décrire et d’attribuer, difficultés enfin fort délicates quand le moment vient de vérifier et de contrôler avec franchise et netteté, comme ils doivent l’être, les travaux de nos collaborateurs. Quand vous pèserez tout cela, messieurs, vous aurez quelque estime, je n’en doute pas, pour les résultats auquels nous serons parvenus, et, si retards il y a, vous excuserez ces retards. Même, si vous releviez ici ou là quelque allégation insuffisante, vous vous souviendrez aussitôt que, dans une entreprise aussi gigantesque, un détail douteux n’est rien et que l’ensemble du monument est tout s’il doit donner à notre pays et au monde entier des arts la nomenclature innombrable des merveilles que le goût et le génie de la France ont accumulées depuis quatre siècles, pour sa jouissance et son orgueil et pour l’ennoblissement de l’esprit humain.

Quand une œuvre de haute ambition nationale comme celle-là est mise en branle, ceux qui s’attellent à elle et ont foi en elle, comme vous et nous avons foi en la nôtre, savent à l’avance qu’il ne faut pas compter avec le peu de boue et les quelques grains de gravier qui tacheront çà et là les roues du carrosse. Vous rappelez-vous, dans le second volume de nos chères Archives de T Art français, une certaine lettre de Lesueur qui nous avait été communiquée par un excellent homme plein de sympathie pour une publication alors naissante et qui grâce à vous, messieurs, a bien fait son chemin ? Nous l’accueillîmes avec la déférence que nous devions à notre vénérable collaborateur, et aussi avec les réserves et l’étonnement que nous inspirait le bon sens. Nous nous permîmes de dire qu’elle semblait écrite d’hier, et il est certain que Vrain Lucas ne l’aurait pas désavouée. Elle est cependant dans nos Archives ; elle y est, elle y restera. Notre recueil, messieurs, en est-il diminué ? Je vous le demande à vous-mêmes. Son crédit est-il moindre? Le cite-t-on avec moins d’autorité dans toutes les monographies de nos artistes ? En aurez-vous moins élevé un édifice digne de la gloire de notre école ? Non, messieurs ; c’est que toute œuvre qui mérite l’ardeur mérite aussi l’indulgence ; c’est que les trop minutieux ne créent rien, n’osent rien, ne font rien : c’est que, dans un temps où les savants peuvent être si distraits et où la ferveur est si rare, qui n’entreprendrait que des

choses parfaites risquerait fort de ne jamais rien entreprendre et par conséquent de ne rien ajouter à l’honneur de son pays ; c’est qu’enfin votre devise comme la nôtre doit être : ardeur, sincérité, bonne volonté.

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