PROPOSITION LUE AU CONGRES DES SOCIÉTÉS SAVANTES DES DÉPARTEMENTS
28 Mars 1856.
Messieurs,
Je vais entretenir le Congrès d’un projet assez considérable, auquel, si vous le jugez utile, je voudrais intéresser soit vos recherches personnelles, soit les travaux des Sociétés que vous représentez ici.
Ce projet est de si fraîche date dans mon esprit, que la forme et les détails d’exécution en sont encore bien indécis.
Voici du moins qu’elle est ma pensée :
J’ai rêvé pendant dix ans, messieurs, qu’avec mes seules forces, appuyées sur un titre officiel, il me serait possible d’entreprendre seul la magnifique tâche d’inventorier les collections publiques de nos départements. Ce titre charmant qu’à force de le désirer, j’avais fini par faire créer, j’ai dû perdre tout espoir de l’utiliser selon mon rêve ; mais je n’ai pu renoncer à la pensée du travail qu’il impliquait. J’ai reconnu d’ailleurs que l’accomplissement de cette tâche était, par sa nature même et par sa variété, au-dessus des forces d’un seul ; et, mieux avisé, je crois, j’ai résolu d’y convier tous mes amis, et tous les hommes de bonne volonté. Chacun de nous peut venir à bout de dénombrer, en les examinant avec quelque attention, les œuvres d’art de sa ville, ou tout du moins de sa paroisse. Et qui de vous n’entrevoit, messieurs, qu’un recueil de ces dénombrements, simples et précis comme des catalogues, sera le livre d’art le plus nouveau, le plus utile, le plus important?
Une heureuse révolution s’est accomplie depuis quelques années dans la rédaction des catalogues des musées de province. Chaque œuvre a été étudiée avec plus de scrupule ; les archives des collections ont été consultées ; les archives municipales sont venues à l’aide ; en sorte qu’aujourd’hui les nouveaux catalogues méritent, pour la plupart, une juste confiance. Mais d’abord il n’en existe pas partout, bien s’en faut ; et puis la notice du musée de chaque ville ne dit mot des œuvres d’art dispersées dans les églises de cette même ville.
Or, messieurs, il y a, Dieu merci, plus de choses précieuses qu’on ne le croit dansées églises de France. La splendeur du musée du Louvre et la toute-puissance qu’il a eue, dans la tourmente révolutionnaire, d’absorber les merveilles d’art des quatre coins de la France, voire même de l’Europe, ont trop détourné les yeux des curiosités de toute sorte, des incomparables chefs-d’œuvre laissés en place par ses administrateurs, ou distribués par luimême en 1803 et 1811 à nos départements et aux églises de Paris. Oui, messieurs, nous nous étonnerons bien les uns les autres, en nous apprenant réciproquement la signature des tableaux et des statues de nos musées et de nos cathédrales. Bien des ouvrages se retrouveront que l’on croyait perdus, et qui n’avaient été que balayés bien loin par l’ouragan de 92 ; et aussi, messieurs, bien d’excellentes peintures seront désormais sauvées par la publicité seule que vous aurez donnée à leur existence.
Je me propose donc de fonder un recueil dont le titre serait Inventaire des Curiosités d’ Art de la France ; mon idéal serait plutôt un catalogue qu’un guide ; et l’ensemble de notre travail deviendrait un immense supplément aux catalogues des Musées impériaux et constituerait avec eux le répertoire complet des peintures et des sculptures de la France. La mention des monuments d’architecture n’y tiendrait qu’une place extrêmement sommaire, et servirait comme de cadre à la nomenclature des ouvrages précieux, plus fragiles et plus mobiles, dont les autres arts auraient décoré ces monuments. Si j’avais un modèle à proposer, messieurs, pour la rédaction de nos notices, ce serait le livre excellent, imprimé à Bruges en 1846, et qui a pour titre : Inventaire des objets d’ Art et d’ Antiquité de la Flandre Occidentale, dressé par la Commission provinciale ; cette Commission provinciale, chargée de rechercher les objets d’art, a décrit là les peintures, sculptures, ciselures et ornements des églises de Bruges , en indiquant leurs proportions, leur emplacement, leurs sujets, leur auteur, leurs dates, leurs provenances, tout cela simplement, sans amplification, ni dissertation : des faits,. des noms. Je neveux point dire pourtant que nous, qui aurons affaire très-souvent à des ouvrages inconnus ou dont l’histoire a été trop longtemps oubliée, nous ne devions éclaircir et appuyer nos attributions par la production de tous les documents nouveaux, et de toutes les citations utiles sur les monuments décrits ; ce sera bien au contraire Pun des intérêts et l’une des garanties de la conscience de nos travaux ; mais j’entends que la sobriété de plume doit être de rigueur dans une publication aussi
avide de faits et de dates (*) que celle-là. La prudence aussi devra être de rigueur, et une extrême prudence dans les attributions. On a été longtemps si aventureux, si romanesque ! Nous supplions nos futurs collaborateurs de ne placer sous le nom de chaque artiste que les œuvres signées de lui, ou qui lui sont assurées par une incontestable tradition. Dans le cas du plus léger doute, les mots attribué à ou manière de , témoignent à la fois de plus de science et de conscience. Il faut si peu d’erreurs, ou d’attributions inconsidérées pour discréditer tout un bon livre ! Nous ne pourrions suivre, on le comprend, d’autre ordre que celui des communications de nos collaborateurs ; mais deux tables, l’une des noms d’artistes, l’autre des noms de villes et de paroisses, seraient placées à la suite de chaque série du recueil, et les séries se composeraient de cinq ou six volumes. — Et puisque je fais appel, messieurs, à votre collaboration, je dois vous dire sans détours jusqu’à mes arrièrepensées. J’ai toujours éprouvé qu’il était si chatouilleux de toucher aux attributions des collections particulières, que là où la franchise est difficile, j’aime autant ne pas entrer, et que j’irai de préférence au plus pressé, c’est-à-dire aux églises, aux hôtels de ville, sur les grandes places, là où le voyageur peut voir des ouvrages moins variables et plus authentiques par leur nature, et où il peut constater librement ou rectifier nos descriptions.
Ne vous semble-t-il pas, messieurs, lorsque nous aurons publié de cette façon un assez bon nombre d’études sur les curiosités de nos villes et de nos bourgades, ne vous semble-t-il pas, comme à moi, que nos fabriques provinciales prendront un peu plus de respect pour les bons ouvrages dont l’intérêt leur aura été signalé ; — que les biographies de nos artistes locaux se trouveront toutes faites par les tables de notre livre, que les curieux étrangers vont apprendre le chemin de nos provinces ; — enfin que l’administration des Beaux-Arts qui, à distance et sans catalogue, ne peut connaître qu’imparfaitement les vrais besoins de nos églises, de nos musées, de nos monuments, sera utilement éclairée et servie par nos travaux? — Et ainsi, messieurs, nous aurons accompli, en quelques années, tout doucement et sans bruit, une œuvre gigantesque, dont les érudits du présent et de l’avenir nous remercieront à toute heure, et (fui manifestera aux yeux du monde entier la richesse et la grandeur de la France.
(*) Ces faits et ces dates, 110s collaborateurs les trouveront spécialement et avec certitude dans les registres et les pièces comptables, en un mot, dans les archives des paroisses et des municipalités. Nous ne saurions trop insister sur le dépouillement de ces précieuses paperasses ; elles ont déjà fourni et fourniront exclusivement à Phisloirc de Part les seuls documents désormais incontestables.