‹ AllocutionsChapitre 4 sur 25 · AUX FUNÉRAILLES DE CARPEAUX · texte numérisé non relu

AUX FUNÉRAILLES DE CARPEAUX

1 S Octobre 1875.

Messieurs,

La funèbre année 1875 continue sa moisson : après Millet, Corot ; après Barye, Carpeaux, et Carpeaux dans toute l’énergie et la fécondité de son talent, dans le plein midi de sa vie. Je ne veux point dire, à coup sûr, que cette vie n’ait été très-remplie, et bien d’autres seraient tenues pour glorieuses avec la moitié des créations de ce grand artiste. Mais si la perte de Carpeaux nous semble plus cruellement prématurée, c’est qu’il tenait dans notre jeune Ecole plus que la place d’un statuaire de très-grande valeur. 11 y représentait un principe, le principe de la vie même, et il le représentait avec l’autorité qui fait les maîtres et qui dérive à la fois du tempérament et de la science. Acharné à la poursuite de la force vitale et réelle, modeleur aussi solide que sûr, Carpeaux, comme Barye, était un sculpteur savant et de la grande tradition. Sa verve exubérante, sa recherche passionnée du mouvement et de la vie dominaient son savoir, mais ne l’ont jamais trahi, et c’est le propre et la marque des grands artistes.

11 était de cette Flandre française qui, au beau temps de la Renaissance, donna à l’école florentine Jean de Douai et Francheville; et c’est le mélange de l’influence florentine et du tempérament flamand qui, à son tour, il y a vingt ans, nous avait donné Carpeaux.

Souvenez- vous, messieurs, de l’impression profonde que produisit, dans le monde des arts, l’arrivée si inatendue d’Italie de ce groupe d'Ugolin, qui nous fit prononcer à tous le nom du Bandinelli, et à Florence, même à côté du demi-dieu Michel-Ange, le nom du Bandinelli n’est pas celui d’un petit maître. Depuis le groupe fameux de Rude, depuis le Philopémen de David, on n’avait point vu en France une œuvre d’un jet si nerveux et si mâle. Plus tard, la Flore des Tuileries et le groupe de l’Opéra, quoique se rapprochant davantage du mode flamand, montrèrent plus à nu peut-être, — sans parler de la série merveilleuse de ses bustes, ni de son Pêcheur , ni de sa Jeune Fille à la Coquille, — la puissance de souffle et l’organisation magistrale de cet arrière-héritier de Rubens et du Puget.

Je dis Rubens, messieurs, car ce quasi compatriote de Carpeaux, ce pétrisseur souverain de la chair et de la vie, auquel nul ne songe à reprocher ses Bacchanales et ses Kermess, a été, sans que celui-ci y pensât sans doute, et par simple affinité de race, le vrai maître du grand sculpteur que nous regrettons ici.

Messieurs, quelle que soit en théorie la loi originelle de la statuaire, quelles que soient ses conditions idéales de simplicité et de sobriété, il faut bien nous avouer à nous-mêmes que la sculpture française, qui a fait assez bonne figure entre toutes les autres écoles du monde moderne, n’a jamais été une sculpture très-tranquille. Depuis Jean Goujon et Germain Pilon, depuis les Anguier et Puget, et Coysevox, et les Coustou, et Bouchardon, et Houdon, et Caffiéri, jusqu’à Rude et à David, nos maîtres, pour être expressifs, n’ont jamais craint d’être tourmentés. La sérénité, la noblesse et la pureté des lignes sont, à coup sûr, des qualités essentielles et qu’il convient d’enseigner avant tout. Les esprits les plus distingués, dans la peinture comme dans la sculpture, y trouveront leurs plus délicates jouissances. Mais quand une école va tourner à la froideur, à la petite manière et à l’affaiblissement, s’il survient un homme qui lui rappelle que la vie est quelque chose dans la représentation des êtres vivants, et qu’une société aussi mouvementée que la nôtre ne peut guère s’exprimer que par le mouvement ; si, par l’exemple de ses œuvres, il fait rentrer cette école dans la tradition constante des plus illustres artistes de son pays, nous pouvons proclamer hautement qu’il a bien mérité de ce pays, et que son nom a droit d’être inscrit sur la liste de ses plus glorieux enfants. Il a droit à l’éternelle vie, au souvenir éternellement reconnaissant de notre école, celui qui, dans l’art dont il fit sa passion, a rappelé la vie, la vie, but suprême de sa trop courte, mais laborieuse carrière, cri dernier, vision dernière de ce pauvre Carpeaux à son heure d’agonie.

Page 1