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A L’INAUGURATION DU MONUMENT D’HENRI REGNAULT

12 Août 1876.

Messieurs,

Les nobles jeunes gens qui sont honorés ici pouvaient prétendre à la gloire la plus éclatante des arts, et déjà quelques-uns en tenaient à pleines mains les couronnes ; ils ont obtenu celle, et plus mâle et plus haute, de mourir en combattant pour la patrie.

Parfois des philosophes sévères ont accusé les arts d’être pour les peuples une cause d’amollissement et de corruption.

Nous voyons bien ici, messieurs, qu’il n’en est rien.

Les arts n’excluent pas le patriotisme ; ils l’échauffent, ils l’élèvent ; et ceux qui, dans ce temps à mémoire courte, se souviennent encore du siège, n’ont pu oublier que des bataillons entiers étaient pleins de ces artistes au cœur jeune, enthousiaste et dévoué, qui se groupaient pour rivaliser de courage et d’entrain, j’allais dire de bravade au feu. Quelques-uns sont morts autour de Paris, quelques autres dans les batailles lointaines ; il y a eu des blessés et des prisonniers. Les flèches des Perses avait épargné Eschyle combattant pour son pays à Marathon et à Salamine ; une balle" atteignit Régnault à Buzenval.

Régnault a donné à ses camarades d’école l’exemple de l’étude obstinée, variée, infatigable, de la recherche passionnée. Ce fut une flamme, il est vrai, toujours flambante et mouvante, toujours dévorante, toujours attrayante et attirante, toujours échauffante, nature vraiment extranaturelle, incessamment possédée du besoin de s’instruire, de produire, d’agir, et agissant non-seulement par luimême, mais fortement sur tout ce qui l’approchait et l’entourait.

Mais, croyez-moi, s’il eût vécu, il ne s’en fût pas tenu à ces éclats de verve et de jeunesse qui nous éblouissent et nous ravissent, trèsdangereux d’ailleurs à imiter, météores terribles pour une école incertaine et un moment fatiguée, et qui peuvent entraîner les faibles dans les marais et les tourbières. Avant tout, Régnault fut un chercheur, un travailleur ardent ; c’est le meilleur de son œuvre et de

lui-même. Aujourd’hui, Régnault serait le premier à vous dire : Aimez-moi, laissez-moi combattre à ma manière, mais ne me suivez pas ; formez, dans les principes vivifiés de l’école, le bataillon solide et résistant. C’est une fière fortune pour un peuple que d’avoir à soutenir une rivalité contre une nation d’ambition non moindre. Défiez-vous, toutefois ; il n’y faut pas seulement de l’élan, mais si vous y apportez la discipline, la gravité, la ténacité, ces rivalités-là peuvent devenir des bienfaits de Dieu, car elles reforment et retrempent une nation ; elles la grandissent et la glorifient.

Il ne tient qu’à vous, jeunes gens, d’èlre vainqueurs dans la lutte : la Providence vous a donné la garde d’un génie très-vivant, très-défini, dont par naissance vous portez en vous tous les germes, le beau génie français, noble, élégant, clair et vigoureux quand il le faut.

Là, mes amis, est la vengeance de Régnault et l’honneur qu’il s’agit de maintenir à la France. Tout cela est dans vos mains : l’art, aujourd’hui, c’est la France. La victoire de l’art français, c’est la gloire de l’école et du pays. Il faut que désormais, en souvenir de l’héroïque sacrifice de Régnault et de ses camarades, on puisse écrire au fronton de cette école : C’est ici qu’on apprend à honorer la patrie par ses œuvres, c’est ici qu’on apprend à bien mourir pour elle.

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