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AUX FUNÉRAILLES DE DIAZ

23 Novembre 1876.

Messieurs,

Aux regrets profonds que, tous, vous apportez ici, soit pour l’ami, soit pour le maître prestigieux dont la palette éblouissante a fait tant d’honneur à notre école, l’administration des Beaux-Arts doit joindre un regret particulier qui, vous le comprendrez, n’est pas sans amertune : le regret de ne pas voir attachés sur le cercueil que nous venons de suivre les insignes d’officier de la Légion d’honneur.

Certes, cette croix d’officier, la longue et féconde carrière de Diaz l’avait cent fois méritée, et il n’est guère de nom qui, parmi ceux de nos peintres, jouisse du même éclat et de la même popularité que le sien, non-seulement en France, mais dans le monde entier des arts.

Il l’avait si bien méritée, que nul ne doutait qu’il ne l’eût, et je puis vous déclarer ici que personne ne fut plus étonné que celui qui vous parle, le jour où, feuilletant la liste des artistes récompensés à la suite de nos expositions, je remarquai que Diaz, chevalier depuis 1851, n’était pas encore officier en 1876.

Le directeur des Beaux-Arts fit donc au mois d’août dernier la proposition à M. le ministre des Beaux-Arts de donner à ce grand artiste la rosette d’officier et de réparer un oubli qui faisait plus de tort à son administration qu’au peintre illustre.

Cette proposition fut accueillie comme elle devait l’être.

Malheureusement il est une loi récente qui limite étroitement pour chaque ministère le nombre de ces récompenses, fussent-elles cent fois légitimes, fussent-elles, comme dans le cas de Diaz, cent fois nécessaires.

M. le ministre ajourna, malgré lui, cette réparation au mois de janvier, car forcément il fallait attendre.

La mort, elle, n’a pas attendu. Elle est venue, subite, imprévue, implacable, et n’a pas permis à l’administration des beaux-arts de témoigner hautement à Diaz la reconnaissance qu’elle lui devait

pour la part, que son œuvre avait ajoutée dans ce siècle à la gloire de l’Ecole française.

Notre chère école, elle a cela d’admirable, que, tandis que les autres pays, l’Italie, la Flandre, la Hollande, l’Espagne, après avoir produit leur série historique de grands maîtres, tombent en jachère pendant des siècles, comme épuisés et à jamais stériles, la France, par une puissance intarissable de renouvellement, se transforme et se rajeunit, sans intervalle et sans fatigue ; s’assimilant les sucs des autres écoles et des plus opposées, et se assimilant sans renoncer au fonds élégant et noble de ses vertus natives. Aucune époque ne l’a mieux éprouvé que celle de la génération qui s’en va : nous y avons vu Ingres et ses élèves s’approprier les qualités de Florence et de Rome ; Delacroix et les siens, celles de Venise et d’Anvers ; d’autres se sont trempés dans le Reynolds ou le Velasquez ; et, pendant ce temps, quelques peintres jeunes, ardents, inflexibles, les plus convaincus peut-être entre tous de la vérité qu’ils portaient en eux, passionnés, jusqu’au mépris de la fortune et de la faveur publique, pour la nature et ses beautés rayonnantes, animés d’un prodigieux souffle d’art, Corot, Rousseau, Jules Dupré, Fiers, Cabat, P. Huet, Millet, Diaz, gratifiaient, sans s’en douter, la France du plus beau groupe de paysagistes que le monde aura connu à côté des maîtres hollandais, dignes fils de Ruysdaël et d’Hobbema, portant toutefois certaines marques indélébiles des délicatesses intellectuelles, j’allais dire, à tort, littéraires du génie français.

Fintre ceux-là, Diaz, qui restera, malgré l’étroitesse ordinaire de ses cadres, l’un des plus savants coloristes de notre école, ne fut ni le moins ardent, ni le moins brillant, ni le moins osé, et il fut le premier aux œuvres duquel se prit le goût public. Il y avait apporté le soleil, les tons dorés des gitanas et l’éclat violent des fleurs de son pays d’origine. Ses tableaux étaient des écrins pleins de perles, de turquoises et de rubis. Les belles conteuses indolentes des Mille et une Nuits aux robes pailletées de pourpre et d’or, Diane et ses Nymphes rappelant les filles des rêves de Prud’hon, reposaient à moitié noyées dans l’ombre harmonieuse de ses luxuriants paysages, transpercés par des coups de lumière.

Mais ce qui demeurera pour nous le plus solide de son œuvre, ce sont les admirables dessous de bois qu’il trouva dans la forêt de Fontainebleau. Nul n’a mieux exprimé, avec une sincérité et une poésie profondes, la majesté des vieux chênes et des rocs éternels couverts de mousse, et la fraîcheur des jeunes arbustes enchevêtrés de ronces, et le soleil du soir qui joue à travers tout cela et y fait courir la vie mystérieuse et le gai sourire de la mère nature.

Dans ces œuvres-là, Diaz fut un grand charmeur, un grand poète, un grand peintre et sans manière ; il y est l’égal de Rousseau et c’est tout dire. Incomparables modèles que nos jeunes paysagistes d’aujourd’hui ne doivent pas perdre de vue. Ils sont bien les continuateurs des maîtres illustres d’il y a vingt ans ; ils ont le goût, ils ont la sincérité, ils ont l’amour de la nature ; mais

il semble que beaucoup eu aient perdu la pénétration audacieuse; ils la regardent avec plus de sagesse et de tranquillité que de passion et de hardiesse ; aussi ne confie-t-elle plus qu’à quelquesuns, en leurs moments de ferveur, ces tendresses intimes et ces secrets profonds qu’elle contait jadis à Corot, à Rousseau et à Diaz. Diaz, messieurs, fut un enthousiaste ; en art, la médiocrité ne vaut rien, car c’est l’absence de foi et d’enthousiasme ; or toute vraie œuvre d’art est œuvre d’amour et de foi. Le jour où elle n’aurait plus ni foi ni amour, la France ne serait plus artiste.

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