‹ AllocutionsChapitre 7 sur 25 · A L’INAUGURATION DU MONUMENT D’AUBER · texte numérisé non relu

A L’INAUGURATION DU MONUMENT D’AUBER

30 Janvier 1877.

Messieurs,

Ma place était parmi vous, et comme directeur des Beaux-Arts, et comme enfant de la province qui a vu naître Auber. M. le ministre de l’Instruction publique et des Beaux-Arts, ne voulant point demeurer étranger à cette cérémonie funèbre, m’a fait l’honneur de me charger de le représenter ici. Je viens donc, en son nom, apporter un dernier hommage à celui qui, durant cinquante ans, a charmé et enorgueilli notre pays. M. le ministre a pensé qu’une nation aussi éprouvée que la nôtre et qui a .besoin d’éveiller et d’entretenir l’ardeur d’une génération nouvelle, doit être avant tout soucieuse d’acquitter hautement ses dettes de respect envers les hommes qui l’ont honorée, les uns par l’héroïsme de leur dévouement, les autres par l’abondance et l’éclat de leurs travaux. Et entre ces derniers, nul ne contestera que celui qui, avec une fécondité inépuisable et une verve toujours élégance et de bonne race, créa le Maçon, Fra Diavolo, la Muette, Gustave III, le Cheval de bronze, le Philtre, le Domino noir, Y Ambassadrice , Haydée, et vingt autres opéras de cet ordre, n’ait été par la popularité méritée de son œuvre, non-seulement ici, mais dans l’Europe entière, l’un des Français qui dans ce siècle aient le mieux servi notre patriotisme.

Les grands musiciens ont cette fortune heureuse (et qui fut plus heureux qu’ Auber?) que leurs noms et la gloire de leurs ouvrages pénètrent plus profondément que ceux des autres artistes dans la faveur populaire de leur temps. Ils y pénètrent par la mémoire chez les grands comme chez les petits, chez les savants comme chez les ignorants, et ils y pénétreront d’autant plus vite et d’autant plus avant que leurs mélodies, telles que celles de Boïeldiéu, d’Hérold et d’Auber seront plus riches et plus claires et plus abondantes. Ils se trouvent aussitôt d’accord avec le génie même de notre pays, qui est fait de grâce, de clarté, de finesse délicate, de libre allure et en même temps de bon sens solide, et qui ne craint rien tant que l’obscurité, le pédantisme orgueilleux et la gravité stérile.

Nous ne ferons pas, messieurs, que l’art musical d’un peuple ne soit pas conforme au génie de ce peuple, car tous les arts, celui-là et les autres, ne sont que l’expression naturelle et exquise du génie de chaque nation : c’est l’arbre qui porte ses fruits. Vous souvenez-vous de cette singulière prophétie de Jean-Jacques, que rappelait l’an passé M. le secrétaire perpétuel de l’Académie des Beaux-Arts ? Jean-Jacques disait : « Les Français n’ont point de musique, ils n’en peuvent avoir, ou, si jamais ils en avaient une, ce serait tant pis pour eux. »

Messieurs, la France a eu raison contre Jean-Jacques : une musique française est née ; elle a fait Je tour du monde, et le monde n’a point trouvé que ce fut tant pis pour lui. Elle est née comme par ironie, du vivant même de Rousseau. Je ne parle pas de Rameau, dont, on inaugurait dernièrement la statue à Dijon. Mais, à la suite de Grétry, Monsigny, Dalayrac et Berton lui ont tracé sa route facile et fleurie. Si elle a cotoyé parfois, sans, Dieu merci ! y tremper ses deux pieds, le ruisseau trop capricieux de l’ancienne bouffonnerie italienne, elle n’a point oublié (.pie l’art chez nous n’est jamais dispensé de grâce et d’esprit. Elle a su gravir aux grandes heures les hauts sommets avec Méhul et Lesueur, et nous avons eu Joseph , les Bardes, la Muette, la Juive, Faust et Hamlet. De même que Molière occupe sur notre théâtre plus de place que nos plus grands tragiques, notre musique française est bien celle qui, avant tout, rit et charme, et égrène ses notes vives et fraîches, tendres et douces sur des sujets gracieux ou moqueurs. A l’heure où un magnifique mouvement lyrique échauffait et entraînait les esprits de toute une génération enthousiaste, elle trouva dans son âme les puissants et pathétiques accents qui éclatent dans la Muette ou dans la Juive, et ces élans héroïques et passionnés notre génie musical les retrouvera toujours dès que les lui demandera soit l’émotioi\ publique, soit le vent des esprits soufflant vers les grandes choses ; mais bientôt on reviendra aux délicates mélodies de la Dame blanche, du Pré aux Clercs, du Chalet, du Domino noir, de Y Eclair, de Mireio, de Mignon, de Lalla-Roukh et de Paul et Virginie.

Saluons donc dans le génie d’Auber, comme nos aînés l’ont saluée dans Boïeldieu et dans fférold, la vraie image de notre génie musical français, notre vraie musique française, celle qui nous appartient bien, qui était la nôtre hier, et qui sera la nôtre demain si nous ne la renions pas ingratement. Agrandissons-en le champ si nous pouvons ; joignons l’harmonie à la mélodie, mais ne sembîons point subordonner celle-ci qui a fait notre gloire : ne lâchons point la proie pour l’ombre, ni l’invention pour la science sèche, et gardons-nous surtout de dédaigner nos dons natifs. La France a cette joie de voir aujourd’hui un brillant groupe de compositeurs nouveaux travailler avec un entrain plein d’espérances au rajeunissement et à l’enrichissement de nos scènes lyriques heureusement agrandies et multipliées. Messieurs, tous ceux qui ont connu Auber s’accordent à dire que l’envie, le vice rongeur du siècle, était absolument étrangère à son âme, et qu’il resta jeune jusqu’à

quatre-vingt-dix ans. Auber eût aimé et encouragé de tous ses vœux les travaux, les efforts, les études de nos jeunes compositeurs. Cette jeunesse, en retour, s’est empressée ici non-seulement pour affirmer son respect du vieux maître, mais pour apporter avec nous autour du monument élevé à la mémoire d’Auber le témoignage unanime de la reconnaissance nationale.

Page 1