AUX FUNÉRAILLES DE FRÉDÉRIGK LEMAITRE
Messieurs,
Nous saluons ici d’un dernier adieu le plus illustre et le plus populaire des artistes français qui aient incarné en eux le drame moderne, celui à qui notre génération a dû ses émotions les plus violentes, les plus profondes ou les plus fières, les frissons de terreur de Richard Darlington et de la Vie d'un joueur , les bouffonneries formidables de Robert Macaire et de Vautrin et la superbe de Don César de Razan, où le vieux lion ne pouvant plus rugir, montrait encore des gestes, des attitudes et des ajustements que venaient étudier les plus habiles peintres.
La province de Corneille l’avait donné à la France pour interpréter les passions de ce drame, héritier plus vrai du Cid et de Po - Jyeucte que ne l’étaient les tragédies de 1825. Il vint juste à l’heure de la lutte furieuse et sans merci du romantisme pour l’affranchissement et le rajeunissement de la scène française. Il fut dans Ruy Blas, dans Lucrèce Borgia, dans Kean l’instrument des plus glorieux poètes de son temps, toujours à la taille de leurs plus hautes et de leurs plus hardies conceptions ; et à combien de drames inférieurs son fougueux et intempérant génie n’a-t-il pas fait vivre une vie à laquelle ils ne devaient pué prétendre?
Plaise à Dieu, messieurs, que l’art dramatique de notre pays retrouve quelque peu de l’ampleur et de cette force audacieuse et confiante et elle-même qui animales œuvres de la première moitié de notre siècle, quelque chose de leur enthousiasme généreux, de leur verve puissante, j’allais dire de leur exubérance !