XXXIX
J'm tragique tit \)iu[iim.
La dette payée à l'amitié , Guillaume songe à ses devoirs de prince. L'assaut du monastère n'aura pas lieu, les portes en sont ouvertes; les soldats y entrent en ordre , précédés de leurs clairons, qui font entendre un air de victoire. Guillaume est à la tète de l'armée, et derrière lui s'avance le corps du chevalier porté sur un brancard. On s'arrête dans la première cour : les frères viennent au-devant des vainqueurs, le front couvert de cendres et les mains jointes. Aiigucrrand est avec eux; il cberche le chevalier, mais quand ses yeux
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l'ont rencontré, le vieux soldat s'attache à son corps et fait retentir le cloître de ses cris de désespoir.
Guillaume reçoit les moines avec dignité, leur promettant secours et protection.
— Miséricorde, s'écrient -ils, miséricorde pour l'abbé de Saint-Évroud !
— Ce n'est point à mon tribunal qu'il faut vous adresser, répond le duc; Dieu est maintenant son juge.
Tous les frères se prosternent, baisent plusieurs fois la terre et se croisent les bras.
— C'est donc de toi, seigneur, que nous attendrons maintenant notre chef?
— Et je ne vous ferai point attendre. Allez en paix , mes frères.
Les soldats quittent leurs rangs. C'est le moment de réparer ses forces; après le combat le vin est bienfaisant. Ils courent aux caves.
Il advint que plusieurs se présentèrent dans la cuisine. Des chevreuils rôtissaient dans la vaste cheminée. Vitellius avait compté sur la victoire du comte Roger; il lui préparait un joyeux repas pour son i-etour. Lorsqu'il vit les soldats de Guillaume montrer leurs figures sanglantes et marchei- vers la cheminée, un
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noble désespoir s'empara de son âme, il résolut de mourir, mais de mourir comme il avait vécu^ fier, indomptable, et surtout indompté.
Il s'empara d'un long coutelas, et défendit le chevreuil contre les agresseiu's. Ces derniers, indignés qu'un des vaincus osât encore élever la voix et s'opposer à leur volonté de vainqueurs, mirent l'épée à la main, et, sans penser (juel homme illustre était Vitellius, de quel sang il sortait, ils donnèrent la mort au petitfils d'un empereur romain.
Ainsi finit ce personnage illustre. Guillaume punit la brutalité des soldats; Anguerrand le pleura.
— Mais, Anguerrand, dit le duc, vers le soir, que sont donc devenus Wilfrid et Ethclred?
Anguerrand se mit à les chercher; il chercha long-temps !
Ca Juitf.
Après le dt'part de l'abbé et de son frère pour le c.inip des insiirgrs, Wilfrid, qui commandait la garnison, conduisit ses soldats-moines sur les remparts, ou mieux sur les murs du jardin, — car ils étaient simples murs ou remparts, suivant la circonstance. — La nuit, il se promena long-temps seul, arrêtant ses regards aux leux qui brûlaient devant lui en tète des deux lignes ennemies, distinguant les sentinelles au milieu des touffes d'arbres ou à côté t|e quelques débris de rochers. La flamme des feux, se brisant sur leurs casques, jetait
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un éclat dont les rayons venaient jusqu'à lui. Il voyait des soldats se lever tout à coup , s'avancer, s'arrêter, prêter l'oreille et reprendre nonchalamment la place qu'ils avaient quittée.
Il y a quelque chose de beau, de sublime même dans le sommeil d'une armée , la nuit qui précède la bataille. L'indifférence du soldat, le peu de soin qu'il a delà vie, ajoutaient encore à la majesté de la scène. C'est pâture pour l'âme du poète et la raison du philosophe. — Il y avait du philosophe et du poète chez Wilfrid. — Un philosophe jadis soldat, hier moine, aujourd'hui soldat; un poète rêvant amour; l'amour aérien d'un chevalier qui vit d'un soupir et tressaille encore à la vue de l'oriflamme ou d'un gantelet.
Wilfrid s'émut au spectacle qu'il avait sous les yeux. Devançant l'aurore dans son enthousiasme: «Trompettes, sonnez! s'écria-t-il; que » le plus brave s'avance le premier, qu'il choi- » sisse dans les rangs ennemis le guerrier qu'il • veut combattre! Les voilà tous deux renvcr^ »sés; à d'autres ! Les escadrons se choquent, » les fantassins touchent aux fantassins. Frap- M pez maintenant; c'est le moment propice, » tous les coups sont mortels. Mais déjà la terre
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M est roiigie : cet océan de piques et de casques M s'est rétréci. Farouches guerriers , la terreur » du paisible habitant des campagnes, où êtes- M vous maintenant ? jMères, femmes, enfans, M où sont vos époux, vos fils, vos pères? Vierge » à l'œil bleu , le chevalier qui porta le trouble » dans ton sein par un baiser sur tes lèvres, » ce chevalier tu ne le verras plus; un seul » coup de lance... et il est tombé sur la pous- » sière ; son sang s'échappe goutte à goutte de » sa blessure, sa poitrine en est souillée; de sa » bouche déjà glacée un nom est sorti... un » nom... c'est le tien, vierge; les vents vont *» bientôt te l'apporter, le glaz de mort te dira M ses adieux. »
Avec cette pensée Wilfrid se retournait involontairement vers les murs grisâtres où les frères avaient leurs cellules. A toutes les fenêtres brillaient d("s lumières... de temps en temps il y voyait se uiontrer luie tète , curieuse, sans doute, de regarder les collines où s'étaient placées les deux armées.
l'ithelred ne quittait pas la siemie. Wiifiid , — était-ce vaniteuse piésoiiiption ? je me défends (le le croire, — Wilfrid se plaisait à l'idée que la comtesse du Sapp daignait s'occuj)er du
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bien-aimé secrétaire, et partager son attention entre lui et le champ de bataille. S'il n'y avait illusion , il la vit faire un signe de la main , et il répondit par un signe semblable, — mouvement télégraphique difficile à analyser, mais que les amans comprennent sans raisonnement aucun.
— Hélas ! se dit Wilfrid sortant d'un rêve de bonheur, elle m'aime, je n'en dois pas^outer; elle m'aime, car elle se trouble en me rencontrant; elle m'aime, car elle rougit et tremble lorsqu'elle rae parle ; elle m'aime , car son cœur bat vite auprès de moi; elle m'aime... ne me l'a-t-elle pas dit? ce n'est point elle qui sait mentir, tromper celui qui tombe à ses genoux en lui demandant grâce; elle m'aime... mais qu'est l'amour , l'amour cruel impitoyable comme Tindifférence ? Ses yeux reposeront sur mes yeux avec volupté, et mon cœur... eh bien ! ces yeux il est défendu à mes lèvres de les baiser ; de sa bouche sortiront des paroles plus douces que la voix des anges... et cette bouche me repoussera sij'osejamais!... Oh! Guiscard est plus heureux que moi! poin* lui un soir viendra où, la recevant des mains d'un prêtre, il la conduira, jeune et belle mariée, — plus belle
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de toute la pompe d'une fête , — il la conduira — dans la chambre nuptiale; c'est en vain qu'elle veut s'en défendre. Tu es l'esclave de ses baisers , tu appartiens à ses caresses. Pleurez, beaux yeux , pleurez , c'est encore à lui d'essuyer vos larmes !
Son entretien avait tant de charmes, sa naïve simplicité était si séduisante! Avec elle, sous ces marronniers, lisant les vers de Tibulle, trouvant sur sa bouche l'expression qui rendait la pensée du poète, j'auiais vécu si bien- Fortune, alors je pouvais te défier, tu n'avais plus rien à m'offrir!
Mais le moment approche; chaque minute qui passe m'éloigne d'elle et met entre nous deux un intervalle qu'il ne me sera pas donné de franchir. Guiscard vainqueur viendra réclamer sa fiancée, et Wilfrid, témoin muet
c'est trop demander... —
La bataille était commencée; il vit Guillaume, ])ar une manœuvre habile, surprendre ses eimcniis ot anéantir leurs nond)reuses phalanges ; mais pendant (|ue le comte deToni, pressé par le duc de Normandie et Guiscard, se (léfeiidait avec un courage admirable , les soldats - moines qui veillaient sur les remparts.
jugeant la victoire p "relue, quittèrent leur poste en désordre, et reprirent la livrée des enfans de Bruno. Wilfrid s'y était attendu ; il demeiira seul , suivant des yeux son rival, qui échappe à tous les coups. La victoire est achevée ; les lanciers sont renversés Il entend un
pas léger derrière lui ; c'est la comtesse.
— Tiens , Éthelred , viens , lui dit-il avec un grincement de dents, viens contempler ton fiancé; il s'est frayé une route de sang pour arriver jusqu'à toi. Sois fière, il se présentera dans l'appareil glorieux de la victoire !
Éthelred pâlit, elle se soutient à peine, elle s'appuie sur l'épaule de Wilfrid.
— Tu crains donc maintenant de le revoir ?
— Non, répond-elle d'une voix affaiblie, non , je ne ciains rien de lui , je ne dois rien craindre , \Nilfrid; mais, en le revoyant, lui, je te perds , je te perds sans retour.
Elle versa un torrent de larmes.
— Éthelred, s'écria Wilfrid en l'embrassant, fuyons!
— Non , mon ami, mon frère; cela n'est pas possible.
— Tu te trompes , Éthelred ; tu crois obéir à ta conscience elle ne doit pas
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— Une parole donnée au lit de mort de son père , quoi qu'il en coûte , Wilfrid , il faut y rester fidèle.
— Mais quand ton père la reçut, tu n'aimais pas encore , Etheired; ton père il pensait que tu serais heureuse de l'accomplir... s'il vivait aujourd'hui, s'il te voyait auprès de Wilfrid, pâle, désespérée, parce que tu vas le quitter pour obéir à sa volonté oh ! crois qufr
lui-même il arrêterait tes pas et qu'il nous bénirait en nous pressant tous deux sur son cœur.
— Non , Wilfrid ; le chevalier Guiscard lui tenait lieu de fils, il avait élevé son enfance, il connaissait ses vertus, il était fier de son courage; mes larmes, mes prières auraient été vaines pour le fléchir. C'est du chevalier seul que Wilfrid peut recevoir Étheired, et Ce chevalier ! il m'aime
Elle cacha dans une de ses mains sa figiire qui rougissait.
— Eii bien ! tu deviendras sa femme mais
songe, Etheired, songe ([ue ton cœiu* est déjà coupable d'adultère. iJ.ms tes bras, peut-être il
sur|)ren(lra ton secret , un songe te trahira
€t crois-tu donc que son amour se contentera
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de la froideur de tes baisers ? Oh! en te faisant la victime d'une imprudente promesse , tu ne feras même pas le bonheur de celui ^ui t'impose cette loi cruelle ! un jour il te demandera compte de ta vie passée, il te demandera compte d'un soupir, d'un regard.... méfiant jaloux, il se tourmentera à te tourmenter! toi sa captive, lui ton geôlier, il se mettra une chaîne pour te garder î
La comtesse ne répondit pas; elle était troublée , pensive.
— O Étheired ! continua Wilfrid en s'approchanl de ses lèvres sans qu'elle parût s'en effrayer, partons, Etheired; fuyons ensemble, quittons ces lieux qui seront toujours cliers à notre souvenir, mais dont l'air n'est plus bon pour nous !
Étheired le regarda avec douceur à cette proposition ; ce n'est pas qu'elle y consentît , mais dans l'idée qu'elle avait fait naître il s'était mêlé quelque chose de tendre et de séduisant dont elle ne s'était pas défendue.
— Fuir, Wilfrid! répondit-elle, mais nous ne le pouvons pas; tu le sais, tu me Tas dit toimêuno il y a quelques jours.
Cette réponse fit briller un éclair dans les
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yeux de Wilfrid, car il lui donnait un sens qu'elle n'avait pas.
— Nous ne le pouvons pas! quelle chose est donc impossible à l'amour? Mais non, Ethelred , sans miracle il nous sera facile de nous éloigner ; aucun danger ne nous menace , viens, suis ton araant; il te servira de guide, il écartera tous les obstacles qui gêneront ta marche ; nous irons revoir ma vieille mère, elle te bénira , toi qui m'auras ramené près d'elle. Mon château est beau , Éthelred, digne de la comtesse du Sapp; de nombreux et fidèles^vassaux salueront avec enthousiasme leur belle suzeraine... 0 viens , Ethelred; le temps va bientôt nous manquer.
Les yeux d'Éthelred s'étaient reportés sur le champ de bataille, elle avait vu le comte de Toui survivant seul à ses braves; le combat commençait entre lui et Guiscard ; la comtesse les reconnut tous deux.
— Regarde, Wilfrid, dit-elle avec émotion, regarde , ma réponse ne se fera pas attendre... Dieu m'inspirera sans doute.
Kilo avait une main sur l'épaule de Wilt'rid, de l'autre elle s'appuyait sur le parapet du rempart.
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Attentifs, silencieux, ils considéraient ce spectacle avec une angoisse qui leur creusait sur le front des rides profondes. Wilfrid, en chevalier, admirait l'adresse descombattans. — Le sang -froid est remplacé par une fureur cruelle.... il a vu.... ô bonheur! — Non, il ne s'en est pas réjoui; son âme est trop élevée.
Le comte et le chevalier Guiscard sont tombés ensemble ; les soldats ont poussé un cri , €t ce cri, Wilfrid et Éthelred l'ont entendu, ils l'ont compris. Le chevalier est placé sur un brancafd.
— O Wilfrid! fuyons... c'est maintenant que l'air de ces lieux ne vaut plus rien pour nous. Mon fiancé est mort, je dois le pleurer trois mois, mais vraiment je ne puis revoir son corps percé de coups.
Ils descendirent l'escalier de la terrasse; derrière les rochers ils trouvèrent un cheval; sa selle et ses harnais étaient couverts de sang; Wilfrid l'arrêta. Il mit le pied dans l'étrier et plaça Éthelred derrière lui.
Us étaient donc déjà loin du monastère lorsqu'Anguerrand les chercha dans tous les coins et recoins, pour obéir aux ordres de Guillaume.
iHovt î>c l'ûbbc.
C'est lin boiilioiir de chevaixrher avec sa gente amie quand, un l)ras passé aiitoiu" de votre corps, elle trouve à la fois en vous un guide, un appui et un amant. Vous sentez son cœur tout près de vous : un faux pas, un caprice de votre coursier penchent sa tète sur votre cou, et vous devez au- liasard un de ces baisers légers et suaves qui vous caressent la joue , rapides comme le souffle d'une brise de mer, mais bi<Mi i)lns doux à ràine. — Et si votre genlc amieestcraintive, comme vous aime/, à rassurer sa tremblante fraveur ! si elle esl contente, vo-
tre oreille est toute prête à l'entendre. Oh ! c'est un bonheur de chevaucher avec sagenteamiel — Mais il faut que la roule soit sûre , ne pas y redouter le sabre ou le poignard , avancer ou s'arrêter à volonté pour regarder autour de soi , et regarder long-temps si le spectacle est beau, et plaît à l'œil. Il ne faut pas, surtoist, cpi'un mari jaloux vous poursuive et vous force à retourner souvent la tête.
Wilhid, cependant, narguait les périls de l'aventure. Derrière lui pleurait Ethelred , répétant le nom du chevalier défunt, disant ses belles qualités, son courage, ses exploits, priant ponr lui le ciel , promettant messes brillantes et chères oraisons. Wiiirid respectait sa douleur, ne cherchant pas à la consoler, se disant bien à part soi qu'un jour il verrait briller dans ses yeux d'autres larmes que des larmes de deuil.
Noire mélancolie, tristes chagrins, haine des hommes, tout cela était dissipé; du nioine il ne restait plus rien,, le chevalier ressuscite avec arnKs et bagages.
11 regrettait l'abbé deSaint-Évroud; il en avait été le confident et lauii , il aurait bien voulu le voir avant sou départ, mais l'abbé était au