‹ Aloïse (volume 2)Chapitre 15 sur 23 · MORT DE &'ABBÉ · texte numérisé non relu

MORT DE &'ABBÉ

nombre des combattans : sans cela , d'ailleui-s , que de choses s'y seraient opposées! Il ne l'avait point aperçu dans la mêlée : s'était-il donc caché? Insensiblement ses pensées prirent une autre direction , le coeur de l'amant eut seul la parole.

Je ne dirai pas ses chimères, ses tressaillemens, ses mille et un projets, toutes choses connues de reste.

Les voyageurs avaient tourné les rochers , ils entraient dans une vallée étroite divisée en nombreux compartimens tapissés de verdure. Sur le bord d'un ruisseau qui descendait des rochers , au pied d'un vieux chêne rabougri , un cheval de guerre était étendu, le sang avait rougi la terre autour de lui, et l'herbe, arrachée à plusieurs places, témoignait des spasmes de son agonie.

Wilfrid s'en approcha; rien n'indi({uait à quel chevalier ce coursier avait appartenu. Il se (hsposait à continuer sa route lorsqu'il entendit un gémissement (jui semblait sortir près d'une touffe de bouleau : croyant d'abord se tromper, il écouta avec plus d'attention, et le même gémissement parvint à son oreille. Alors, ne doutant plus, il dirigea son cheval vers

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Je bouleau, et il y vit lamentable speclacîe ! c'était un chevalier assis , le dos appuyé centre un talus en terre, la tête penchée sur sa poitrine, le casque et la cuirasse à moitié brisés; le fourreau de son épée était vide, ses bras tombaient mourans à ses côtés, et pourtant la vie ne l'avait pas encore abandonné , car il soupirait douloureusement et à de courts intervalles.

Éthelred et Wilfrid furent saisis de pitié à cette vue, et, quoique le retard dans leur fuite pût devenir fatal <à tons deux, la comtesse du Sapp engagea son «mant à descendre et à porter secours au blessé. Elle descendit aussi; mais, soit timidité, frayeur ou je ne sais quel pressentiment, elle n'osa s'apprpcher davantage et laissa Wilfrid s'avancer seul.

— Brave chevalier, dit-il , le combat n'a pas été heureux pour toi.

Le blessé parut se ranimer à cette voix, mais il ne put ou ne voidut répondre.

— Ton casque te gêne, chevalier, continua "Wilfrid, je vais l'enlever; le ciel m'est témoin que ce n'est pas à méciiante intention.

])'un(î main <jue l'émotion rendait tremblante il lui découvrit le visage. Il poussa un cri de surprise et prcijque d'horretir en rccon-

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naissant l'abbé de Saint-Évroud. Éthelied accourait, elle s'arrêta auprès de Wilfrid, la tête baissée et comme anéantie en revoyant celui dont elle n'avait pu partagéi' l'amour, mais qui lui avait fait des adieux si touchans.

Pâle, défiguré, il ouvrit un œil mourant; sa paupière appesantie se referma presqu'aussitot- Wilfrid et Éthelred s'agenouillèrent auprès de lui, passant le bras autour de son corps et soutenant sa tête qui tombait. Ils gardaient un douloureux silence, cherchant à rencontrer quelques signes de vie dans ces traits presqu'entièrement contractés par la main glacée de la mort. A la suite de sa blessure, le sang s'était répandu dans sa poitrine, et sa respiration se manifestait par de longs et pénibles soupirs. Il ouvrit une secon(!e fois les yeux sur ces deux moines qu'il avait tant aimés, et il les regarda quelques instans; il semblait qu'im peu de force lui était revenu.

— Mes amis, leurdit-il d'une voix si faible qu'on l'entendit à j)eine, vous n'avez pas voulu que je meure hans vous revoii; je vous en remercie.

Sa main cherchait à presser la main d'Éthelred, (jui, docile celte fois, obéit au mourant et la porta sur ses lèvres.

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— oh! tu m'étais bien chère, jeune fille, et toi tu n'as pas eu un peu d'amour pour moi ! Tu en aimais un autre... il me fallait bien en mourir... aujourd'hui ou quelques jours plus tard... mieux vaut aujourd'hui... car voilà qui console , qui paie une vie de douleur.

— Mais peut-être, mon père... dit Éthelred.

— Ton père! interrompit l'abbé, non, non, je finis en chevaiier, Ethelred, frappé sur le champ de bataille, les armes à la main, en chevalier qui portait le deuil dans son cœur. . . le sourire des yeux qu'il aimait ne l'attendait pas au retour. — Pourtant j'étais jeune , plein de force , j'avais devant moi de longues , de belles années , nous aurions pu vivre si heureux! — Non, tu ne m'aurais jamais aimé, tu en aimes un autre... Maintenant, c'est encore à lui que toutes tes pensées appartiennent... lui, que le mourant te rappelle... pour moi, la pitié, la seule pitié... Oh! pardonne, enfant... Si, pour une éternité de supplice... Merci de la pitié, car un jour je l'ai fait pleurer. Enfant, à cause de cela, ne maudis pas ma mémoire... Je n'avais jamais rien vu de si beau que loi* je devais mouiir dans les bras on à l-.\s j)i««(!s.

Il s'arrêta, ses forces l'abaiulonuaiint, il laissa

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aller sa tête sur les bras d'Éthelred ; le sang qui tombait de sa blessure tacba la robe de la comtesse; elle en fut effrayée, s'imaginant que c'était pour elle présage de malheur; elle interrogea tristement les yeux de Wilfrid ; y rencontrant peine et affliction, elle crut sentir un fer froid qui lui perçait le cœur. Pourquoi? Expliquez les profisentimens et l'imagination chimérique d'une femme.

L'abbé avait relevé la tête , son front était moins pâle.

— Oh! dis-moi, Wilfrid; ont-ils brûlé le monastère , ont-ils égorgé lec habitans ?

— Vous connaissez Guillaume, mon père; il n'abuse pas de la victoire.

— Oui, tu as raison, Wilfrid; il les aura tous épargnés. Eh bien! que Dieu le protège ! le duché lui appartient, il est son héritage... C'est pourtant lui qui m'a déchiré la poitrine... De l'eau, Wilfrid, une goutte d'eau! mes entrailles sont brûlantes, le sang les dévore.

Le ruisseau était près de là.

— Celte eau est bonne, Wilfrid. Si jiunais tu tombes blessé par \\n coup mortel, qM'tui ami le rende le bien que tu viens de me donner!.... Ethelred, place-toi devant moi, m ge-

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iioux e veux te voir; laisse-moi mourir clans ton regard î

Éthelred se mit à genoux devant lui.

— La couleur de tes yeux est douce, Éthelred L'eau du ruisseau était fraîche : je ne

souffre plus... ïu pleures... tu m'aimais donc? Non... pas d'amour! jamais d'amour ! mais tu m'aimais aussi. Viendras tu quelquefois sur ma tombe?... Si j'ai une âme...

Il leva les yeux au ciel.

— • Maintenant , Wilfrid , je voudraisètre sûr d'avoir une âme... Sentir, comprendre, aimer... et dans une minute, plus rien.... non , cela ne peuï pas être ; nous avons une âme , Wilfrid..*. Lîhelred , viendras-lu sur ma tombe

Venez-y tous deux... Wilfrid, avec ton épée?.. (lie sera digne d'un chevalier. Vous seuls connaîtrez ma dernière demeure, vous seuls...

Sa voix diminuait insensiblement, ses lèvres blanchissaient davantage, et pourtant il prononçaitdistinctement toutes ses paroles avec le cahne d'une conveisation ordinaire.

Les deuxamans étaienttroublésetsingulièreinenl '.'mus par cette scène triste et douloureuse. WilJrid se iaj>pelait toutes les bonU's tlont l'abbé de Saint-Évroud s'était plu à le coin-

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bler. Étheired oubliait qu'un jour dans la forêt... — Depuis long-temps elle avait oublié ce jour... et pour elle, par désespoir, l'abbé de Saint-Évroud.... oh! c'était une cliose désolante ! elle ne trouvait aucune parole à lui dire, et le cœur gros, l'âme oppressée, les larmes aux yeux , elle le voyait n;ourir sans songer qu'il mourait.

— - Mes enfans, dil-il encore... jeune belle fille, adieu... Étheired, es-tu devant moi? mets ta main sur ma paupière... Elhelred , adieu... Wilfrid , ta main... Ah! oui, j'ai une âme.... elle me quitte... avec vous... mon Etiiel...

Ses yeux se fermèrent, sa téîe s'inclina. Mort! mort ! Wilfrid lui baisa la main ; Étheired pria. Au bord du n:isscau, sous un vieux chêne, Wilfricl creusa un; lombe; elle était peu pioionde , le temps manqunit; il y déposa son auîi, et la terre... — Un jour doit donc venir pour tous où la terre tombera , rois , sur voire couronne, femmes, siu- vos brillans atoins , grands du monde , sur vos habits dorés, pauvre mendiant, sur ta hotte, jour où nous serons tous mesures à la même aune. — Pesez donc notre poussièio dans la balance du tciiips !

Ce iÎDUûge.

Ils continuèrent loiir route : tous deux avaient l'a me abattue. — De l'homme qui vient de mourir on ne se rappelle que les vertus et les bontés , et on le pleure , l'eùt-on maudit vivant. Lp cœur humain vaut mieux que beaucoup de gens ne veulent le dire.

W'ilfrid poussait de longs soupirs; Éthelred y mêlait ses larmes , ([ui déjà coulaient jiour son fiancé Guiscard: c'est pourquoi mille points délicieux leur échappaient, c'est pourquoi ils r)ul)li;\irnt les dangers du voyage et jusqu'au bonheur de se parler d'amour.

C'était une belle journée cependant, un air plein de langueur, un vent parfumé du bois , le chant des oiseaux , tout ce qui dans la nature vous dit : — Aimez.

On a calculé que deux hommes pourraient passer dix années face à face sans échanger une parole, mais le même calcul n'a pas été fait pour le cas où l'homme serait dans la société de la femme.

Après un assez long silence : — ■ Quelle triste mort , Wilfrid! dit Ethelred d'une voix sanglotante.

— Non, Ethelred , cette mort est glorieuse; l'abbé de Saint-Évroud a été enseveli dans le linceul des braves.

— Linceul sanglant qui convient au guerrier peut-èîre j mais lui. il était destiné à mourir paisiblement dans son lit, entouré des hommes dont il avait été le protecteur et le père...

— Dis donc à contempler leur hypocrite douK ur, Ethelred , à voir une joie cruelle biiller à travers un chagriiî mal dissimulé, à donner sa dernière bénédiction aux cinquante frères (pti allaient, sur son cadavre encore

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chaud, se disputer l'honneur de lui succéder.

— Mais on aimait l'abbé de Saint-Evroud , "Wilfrid; les frères le disaient...

— A toi , qu'ils savaient son ami... Il eût fallu les entendre dans leurs entretiens familiers.

— Eh-ljien ! tant pis pour eux. Il ne méritait pas

— Les hommes n'aiment point à rendre justice à l'homme qui était plus grand qu'eux. Forcés de recoimaître sa supériorité, ils s'abaissent devant lui; mais, en s'humiliant, ils cherchent des yeux la place vulnéiable où la haine peut frapper , et, lâchement, ils y enfoncent le poignard de lu calomnie. Pourtant, cpii devait plus les désarmer que l'abbé de Saint-Évroud?

— Oh ! \Vilfrid , dit Éthelred , il jetait coupable devant Dieu; il n(; croyait pas aux divins

mystères, il ne croyait à rien, AVilfrid Dieu

hii avait retiré sa grâce.

— La foi peut s'acquérir ; perdue , elle ne se retrouve pas. Malheur à celui qui l'a arrachée de son âme , car il s'enlève J'avenir dans ce monde et dans l'autre.

— Qii i donc nousfait |>erdre la foi? dejuanda

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Éthelred en plaçant la tète sur l'épaule de son amant pour mieux entendre sa réponse.

— Les fruits de l'arbre de la science. — Que dis-je ! son ombrage même lui est mortel. La foi, Ethelred, ressemble aux fantômes que tu as vus sans doute quelquefois la nuit autour de ton lit ; si la lumière paraissait , adiau les fantômes... et la lumière a paru aux yeux de l'abbé.

— Je le plains! je le plains ! car il est mort

sans espérance Pourtant , dit-elle , n'a-t-il

pas dit qu'il avait une âme ? où croyait-il que son âme allait habiter ?

— Partout où Ethelred doit habiter. C'est à toi qu'elle veut s'attacher... toi , jeune, belle. — Il retourna la tête pour la regarder. — Toi qui étais son dieu, son paradis, sa foi, toi qui as rendu ses derniers momens plus doux, sa blessure moins douloureuse ; tu as reçu son âme lorsqu'il expira, son ânio ne te quittera plus; n'importe en quels lieux tu te diriges , elle te suivra. Joie, plaisirs , tristesses , identifiée'Uvec ton (existence, elle partagera toutes tes émotions... ; mais je n'en suis pas jaloux, Ethelred, mon bonheur est si grand aujo.ird'hui!

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