X.B VOTASE
Les lèvres de Wilf rid faillirent rencontrer les lèvres d'Éthelred.
— Le temps de pleurer mon fiancé n'est
point encore passé, dit-elle en s'y refusant
et ton ami est là-bas sous le vieux chêne : ne
le vois-tu pas assis, le front souillé de sang
Silence, Wilfrid ! nous sommes frères de Saint- Evroud.
Wdfrid se soumit aux ordres de la comtesse et ne prononça plus une parole. A mesure qu'il s'éloignait du tombeau de l'abbé, sa douleur, sans cesser d'être vive , prenait une place moins grande dans ses pensées; d'abord étourdi par elle, il lui avait tout abandonné, mais il commençait à la dominer, l'amour reprenait tous ses droits. H était si bien, s.'s vœux de bonheur si près de se réaliser !
11 s'arrêta devant une fraîche chaumière qui s'élevait au bout d'une belle prairie, sur le penchant d'une colline. Des troupeaux paissaient à l'entour, et dans la prairie des bœufs et des vaches étaient étendus sur l'herbe comme de grandes taches richement nuancées. Ce fut encore Etheired qui, la première, rompit le silence qu'elle avait eonunandé.
— fout rcspiic ici la paix et la douccuid une
vie tranquille, et à quelques pas de là la terre est couverte de cadavres d'hommes tués par des hommes! Wilfrid, tu es un chevalier maintenant, tu portes une épée; mais crois-tu qu: la vue de cette chaumière ne vaille pas celle d'uu millier de soldats tombés péle-méle, mutiles, sanglans, entassés les uns sur les autres? Le murmure de cette eau qui coule dans un lit de verdure, le frémissement de ces peupliers ne valent-ils pas les plus belles fanfores? Wilfrid, il me semble que je passerais ma vie sans ennuis, sans regrets dans celte chaumière. La mort y viendrait facile et point méchante.
Les amans aiment à s'entendre parler. Wilfrid ne l'interrompit pas.
— O mon amie î avec toi, dans cette chaumière... je brûlerais mes armes, je me ferais laboureur... Mon château est beau, mes vassaux sont nombreux... mais avec toi , Éthehcd, celte chaumière... Que de fois, lorsque tu ignorais mon amour, lorsque j'étudiais mes regards à te le cacher, pendant que nous nous promenions ensemble et que je t'appelais du nom de frère, que de fois, pendant ces longs intervalles de silence où je ne pouvais licn dire, parce que mon cccwv pailait trop haut, que de fb'
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je rêvai, pour nous deux, une habitation dans la solitude; je ne te voulais pas reine des tournois, effarant la plus belle des dames de chevaliers, je ne te voulais pas cachée sous l'or et les pierreries, le dispiUnnt en éclat aux femmes de rois ; mais traversant la mer avec toi sur une faible barque, nous aurions cherche des rivages inconnus, nous y aurions établi notre demeure, parcourant les montagnes, lisant les beaux vers que je t'appris à comprendre. Passons nos jours à nous connaître et à nous aimer davantage... Que la robe du moine te fait belle, Éthelred !
— Wilfrid, songe donc que je pleure mon fiancé, et tu parles m bien que, maigié moi, je me plais à t'entendre.
— Mais tu n'aurais pas été heureuse, Ethelred, dans cette solitude. A toi, fille d'un comte, que de choses \\ t'aurait manqué !
— Je pleure mon fiancé, Wilfrid, 11 se tut.
Ils étaient encore arrêtés devant l:i chaumière, Éthelred ne pleurait plus, et Wilfrid reprit: — OabbédeSaint-i'.vroud, ton souvenir... Dors, dors dans la toml^e qu'il t'a rrrtjsée; il vienilra t'v réveiller.
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— Mais la fille d'un comte était amante, reprit Éthelred rompant de nouveau le silence.
— Je ne l'avais pas oublié , dit Wilfrid , mais que j'aurais eu à souffrir de tes souffrances! Dans l'exaltation de l'amour, quand à peine on a l'espoir d'être aimé , tant de chimères viennent sourire à l'imagination.
— Oui, l'amant fait des promesses qu'on demande quelquefois vainement à l'époux de tenir. Quel chevalier n'a mis un genou devant la dame dont il portait les couleurs! quel chevalier n'a juré d'être soumis et respectueux! Wilfrid, j'ai entendu dire que de semblables sermens avaient été violés maintes fois. La dame reste au château, abandonnée, solitaire; le chevalier va batailler et mourir loin d'elle. Non, ce n'est pas toi que j'accuse , Wilfrid ; tu ne me quitteras pas, tu laisseras la guerre à ceux qui ne savent que la guerre. — Mais, je pleure mon fiancé, Wilfrid; ne me tiens donc plus un langage si doux.
Et du silence encore , et toujours devant la chaumière. Le cheval était fatigué , la nuit descendait du ciel : arrêtée un instant sur les hauteurs, elle allait tomber dans la plaine. . — Notre vo}age doit ^élrc terminé aujour-
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d'hui, Wilfrid;'le cheval demande grâce: ne pourrions-nous pas obtenir l'hospitalité dans cette chaumière ?
Wilfrid hésita à répondre; il lui en Coûtait de s'arrêter, mais aller plus loin devenait impossible; ils mirent donc pied à terre tous les deux.
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Ils frappèrent doucement h la porte de la chaumière; on ne leur ouvrit pas, mais une voix de femme, une voix fraîche et jeune demanda toute tremblante :
— Que voulez-vous?
— Une place à la table, un lit pour cette nuit, répondit Wilfrid.
Cette réponse fut suivie d'une altercation dans l'intérieur. Une; voix rauque et dure s'élevait en même temps ({ue la première qu'ils avaient entendue, et cette voix ne tenait pa'> des discours favorables aux voyagCurs : elle
Il ^litTnMI
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engageait fortement à laisser la porte close. Il paraît que ses conseils furent perdus, et qu'on fit peu de cas de ses craintes, car une jeune femme se présenta bientôt devant les amans , et dit en s'inclinant : — Pardonnezmoi, seigneur, de vous avoir fait attendre.
— Nous te remercions de ta bonne volonté, ma belle , répondit Wilfrid en la relevant.
Ils entrèrent. — C'était une petite chambre, salle, ou cuisine, comme vous voudrez, car elle était tout cela à la fois. Au coin du feu, assise, une vieille femme sur une escabelle de bois, auprès d\m lit propre et bien rangé, se mordait les ongles; dans un petit berceau criait un enfant en maillot. Je ne décris point 'appartement. La vieille ne portait pas l'habit des vilains; il y avait dans son costume beaucoup de bizarrerie et un grand désordre. Sa tète grise, un peu abaissée par les années, était entourée d'un mouchoir rouge qui jouait le turban ; sa figure maigre , longue , rechignée, avait été bariolée de diverses couleurs; son cou et ses bras tout nus se faisaient remarquer par le gonflement extraordinaire des veines; ses pieds étaient également nus; une robe noire lui loiîibail à moitié (les jambes, serrée autour
LA VIBItLS.
du corps par une ceinture en cuir jaune que le temps et ses longs services avaient usée.
A l'arrivée des deux étranj^ers, elle ne détourna pas la tête ; seulement elle dit à la femme qui les avait introduits : — Alice, tu ne sais ce que tu fais, entends-tu?
— Ne l'écoutez pas, mes seigneurs, dit la jeune femme, elle e.t folle.
Folle! s'écria Étheired , ah! mon Dieul...
— Folle , c'est-à-dire elle n'est pas D'ailleurs, je suis maîtresse ici; je l'avais appelée pour me donner des nouvelles d'un soldat du duc Guillaume, car elle sait bien des choses, elle voit ce que d'autres yeux ne pourraient pas voir.
— C'est donc une sorcière? dit la comtesse
effrayée.
Sorcière! s'écria Ta vieille en se levant ,
qui A dit ccla,^ csl-ce toi, jeune moine? es-tu donc venu me cherclior pour mettre le feu 5 mon hûcher? Prends garde, j'ai plus de puissance qt;e tu no crois, je me défendrai; et si jo dis : IMaiiuur à toi, malhfMir t'arrivera; mes malédictions n oiil jamais failli.
Ses yeux étincelaient d'un feu brillant, sa
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voix avait l'éclat du tonnerre; elle parut à Éthelred grande de dix coudées.
Wilfrid , qui vit son trouble et sa frayeur, vint au secours du jeune moine. Disciple de l'abbé de Saint-Évroud, il n'avait, comme lui, aucun des préjugés si généralement répandus à cette époque. Il s'approcha delà vieille femme, et lui dit froidement avec autorité : — Femme , assieds-toi, je te l'ordonne!
— Tu me l'ordonnes! Qui donc es-tu pour commander ainsi? sais-tu que j'ai vu à mes pieds les plus puissans seigneurs de la Normandie? sais-tu que je tiens dans mes mains la vie et la mort, que je commande aux tempêtes et que les tem pètes m'obéissent ? Va donc, preux chevalier, va porter ailleurs tes ordres;
ici, dans cette chaumière, Alice Tais-toi,
moine; chevalier, la face à terre, je...
Elle n'acheva pas; Wilfrid lui avait serré la main dans son gantelet de fer, elle poussa un cri terrible, et retomba assise sur son escabelle.
— O Wilfrid! qu'as-tu fait! demanda KtheU rcd pâle et à moitié morte.
— .le lui ai rendu la raison. — Vieille femme, tu (onnais l'avenir eh bien! parle mainte-
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nant, dis-nous le sort qui nous attend; voilà une pièce d'or pour toi.
La vieille se leva lentement, baissant les yeux, et puis, les promenant avec une timidité feinte ou réelle sur ceux qui l'entouraient, elle fit signe au chevalier de quitter son gantelet , et réunit dans sa main droite les deux mains gauches d'Étlielred et de Wilfridjelle resta longtemps à les considérer,
— Chevalier, dit-elle avec autant de majesté qu'il lui était donné d'en avoir, tu as volé, tu restitueras; jeune moine, tu rompras deux fois tes vœux , et tu laveras ta robe dans le sang.
Elle se mit de nouveau à considérer les deux mains.
— Chevalier, ta lance te sera funeste î tu mourras sous les coups d'un mort. Je ne sais plus rien.
La vieille reprit sa place sur son escabelle et redevint silencieuse.
La comtesse, que la violence de la sybille avait d'abord épouvantée, prit chagrin de sa prédiction; elle essaya de chasser la terreur vaguer (jui s'était emparée de son cœur , la terreur resta. "Wilfrid lui-même se sentit comuu; frapp*' j)ar une main invisible; malgré lui sou
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front en porta l'empreinte. — La vieille était vengée.
Un repas frugal fut servi aux voyageurs. La vieille ne quitta pas son escabelle. On avait préparé un lit ; Éthelred y coucha seul. Wilfrid passa la nuit auprès de son cheval. Le lendemain , au point du jour , ils étaient tout prêts à partir. Wilfrid prit congé de la jeune femme en la baisant sur le front. — Et la vieille , où dort-elle , demanda-t-il ?
— Je ne sais , mon seigneur , et personne , je crois , ne pourrait vous le dire ; le lieu où elle habite la nuit est un mystère inconnu à tous.
— Adieu donc, bonne femme.
Ils se mirent en route. Vers le milieu de cette seconde journée du voyage, ils arrivèrent sur les rives de l'Orne, dont ils devaient suivre le cours pendant un certain temps. Ils laissèrent le cheval se reposer et paître l'herbe fraîche ; et tous deux, assis sur le bord de la rivière , ils regardèrent son eau claire et limpide passer doucement devant eux.
Il y a quelque chose de singulièrement uniforme dans ce sp<»cîacle, et cependant cette nniformilé monotone vous attache. Serait-ce
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que l'âme se repliant sur elle-même, chercherait à découvrir là quelque grand secret de la nature? Cette eau, qui coule insensible, sans bruit, va grossir l'Océhn, où elle deviendra vague mugissante. Dans une heure, combien il en passe! Qu'une feuille de l'arbre riverain se détache de sa tige , vous la voyez tomber , partir : où ira-t-elle aujourd'hui , demain^ Il semble aussi que sur l'eau tombent vos pensées, et que l'eau les emporte pour les raconter à un être mystérieux, inconnu, que votre âme soupçonne sans le définir, qui vous apparaît sur un rayon de la lune, dans vos rêves légers, dans la brise embaumée du soir, que vous rencontrez dans mille endroits sans jamais le définir. — Mais si un philosophe vous demandait ce que vous laites au bord de l'eau , gardez-vous de lui répondre; il ne vous comprendrait pas.
Wilfrid , tu rêves aux choses que la vieille
nous dit hier?
— Tu ne le penses pas, Kthelred.
— WiH'rid, ton Iront est triste, ton regard inquiet... Si elle ne s'était pas trompée cette vieille femme'.. Tu ne peux le nier, Wilfrid, il en est qui savent lire clans les plus secrets des-
seins de Dieu ; je voudrais ne l'avoir pas rencontrée.
— Ton imagination se trouble ? Que nous importent ses paroles !
— N'est-ce pas une vieille qui promit la couronne à Saùl et une vieille qui le renversa?
— Mais les élémens s'étaient déchaînés pour accompagner la menace. Dieu lui-même avaitparlé... La vieille d'hier, tu l'as vue, d'abord terrible, se calmer ensuite à ma volonté, domptée par la main d'un homme. Que peuxtu craindre ici, Etheired? l'air est pur, la nature est belle , tout rit autour de nous.
— Toi-même, Wilfrid, tu nourris ton cœur de tristesse.
— J'ai reçu hier les derniers adieux d'un ami.
— Et moi j'ai perdu mon fiancé. Silence
à l'amour, Wilfrid!
Ils se levèrent; Wilfrid soutenait le bras d'Éthelrcd ; ils marchèrent long-temps à pied, Willrid conduisant le cheval, dont il tenait la bride à la main.
lis passèient la nuit dans un bois (jui s'élevaiL non loin de la rivière. Wilfrid avait préparé iiii toit de feuillage-, Etlielred s'y reposa,
LA VIEIXLT. iST
tandis que lui veilla dehors à l'entrée de la hutte. Avant de s'endormir, la comtesse regarda plus d'une fois son amant debout devant elle, couvert de son armure, les bras croisés, dont l'ombre, se projetant sur elle , lui dérobait les rayons de la lune qui brillait au ciel dans toute la splendeur de son éclat emprunté. Peu à peu le sommeil se glissa sur ses paupières et les ferma jusqu'au lever du soleil ; le chant des oiseaux interrompit ses rêves; elle pria Dieu à genoux, et, reprenant la main de Wilfrid , ils continuèrent le voyage.
Ce jour (levait en voir le terme. Avant que le soleil se fût abaissé sous l'horizon, Wilfrid poussa un cri de joie, et, entraînant Kthelred avec un peu d'emportement : — Le voilà ! c'est le château que nous habiterons ensemble, c'est là que nous passerons notre vie, Éthelred !