‹ Aloïse (volume 2)Chapitre 17 sur 23 · I.a comtesse nuirmura encore le nom de son fiancé · texte numérisé non relu

I.a comtesse nuirmura encore le nom de son fiancé

Aux dernières limites du cercle que la vue pouvait embrasser , sur des l'ochers escarpés , des tours sVlcvaient, dont la tète orgueilleuse se perdait dans l'azur du ciel: ces tours, l'œil d(; Wilfrid les avait aperçues, et de la main il les indiquait à Kthelred ; c'était l'aigle prison-

188 AXOiSE.

nier rendu à la liberté et retrouvant l'arbre qui porte son aire.

De ce moment Wilfrid changea de contenance, son front se dérida ; il ne lui resta plus rien de cette expression un peu mystique , reflet des habitudes monacales. L'éperon hâta les pas du cheval. — La comtesse était émue, le plaisir et je ne sais quelle crainte pudique se querellaient dans son cœur. Wilfrid la serrait dans ses bras ; il lui parlait de son bonheur, de sa vieille mère, de sa sœur, de tous ses vassaux qu'il allait revoir. Il lui disait ses bois, ses étangs, ses jardins, ses prairies ; il lui disait les murs épais, les créneaux, les hommes d'armes , et tout cela il le mettait à ses pieds.

— Wilfrid, tu voulais hier une chaumière, des montagnes ; tu songeais aux poètes. Vers, montagnes, chaumière, le château a tout fait oublier; et quelque jour, lorsque Éthelred n'aura })lus rien à te donner , passant à cheval au milieu de tes hommes d'armes , fier de leur courage et de leur mâle beauté, la trompette te fera tressaiUir et tu iras chercher une gloire lointaine.

La comtesse pleura.

— Éthelred! pensais-tu donc que je revien-

LA VIEILLE. lod

drais aux lieux où je suis né sans que mon âme fût transportée par la foifle des souvenirs qui me sont chers? Le bonheur avec lequel je retrouve cette demeure doit te dire que je ne la quitterai plus. — De la gloire ! des combats ! je briserai mes armes devant toi. Maisnepuisje être fier de ma puissance , de mes richesses quand c'est pour toi que j'en suis fier! En voyant mes vassaux te rendre hommage, c'est à moi que tu songeras. Lorsqu'au lever du soleil, après ime nuit passée auprès de toi, jeté conduirai au milieu de mes prairies, toi, la plus belle des fleurs...

— Oh ! grâce ; Wilfrid , je pleure encore mon fiancé.

La nuit arrivait lorsqu'ils se présentèrent devant la première porte du château; elle était flanquée de deux tourelles, où deux archers montaient la garde. Wilfrid frappa un coup sur son bouclier et demanda l'hospitalité.

— Si tu es un ami de Guillaume, seigneur châtelain , on te la donnera; sinon , passe ton chemin.

— Sont-ce là les ordres de ton maître?

— Que t'importe?

160 ALOÏSS.

— Eh bien , ouvre donc! Guillaume n'a pas de meilleur ami que Wilfrid de Ferlead.

A cette réponse , les deux archers se présentèrent au-devant du chevalier. La porte s'ouvrit , et ils lui baisèrent les pieds. Il leur frappa doucement sur l'épaule, leur abandonna son cheval épuisé de fatigue , et il se fit abaisser le pont-levis qui conduisait dans la seconde enceinte, où était le château proprement dit.

Le nom de Wilfrid fut au ménje moment dans toutes les oreilles ; ses anciens serviteurs venaient à sa rencontre , remerciant le ciel qui leur rendait un maître tant aimé. Mais il chercha vainement sa mère : n'osant interroger personne, il s'avança vers le château.

On se demandait quel était ce jeune moine; on admirait la douceur de ses regards, la beauté de sa figure; mais, soumis et respectueux, aucun n'éleva de médians propos, de doutes injurieux. — C'est uii bienfait qu'on a dii plus tard à la civilisation.

Dans la cuisine, sur un grand fauteuil en bois de chêne, les jambes emmaillottées, reposait la baionne de Ferlead, — la mère de Wilfrid. Elle était devenue aveugle. A côté d'elle, une jeune fille aux cheveux noirs, aux longues

LA VXBZLLB. 161

paupières , aux blanches joues, — la sœur du chevalier.

Il y eut (le l'attendrissement, des pleurs, de la joie. Au boutdc quelques heures, l'histoire de Wilfrid et celle d'Éthjlred, tout était raconté; Mathilde de Fcrleadeuibrassait Aloïsecomlesse du Sapp; Etheîred avait quitté la robe du moine, et, tout en pleurant son fiancé, elle sourit à l'amour et reçut de lui son premier baiser.

2ppaviùon.

Huit jours se sont écoulés; Aloise et Mathilde l'ont plus de mystère à s'apprendre, chacune l'elies a déposé son histoire dans Je sein d'une mie. - Wilfrid jouit du honheur qu'elles troueut à saimer j -ia baronne ne se lasse point entendre la voix du fils unique qu'elle ciovait erdu : c'est l'âge d'or du château.

La mère du chevalier, fatiguée la nuit par de )ngues insomnies , repose Je matin Jon^în.ps après (]iie le soleil a paru. Wilfrid et Jes :unes liUes parcourent alors les environs du lâteau, et vont demander des inspuations

164 ALOiS£.

aux matinées bleues du mois de mai. Quelquefois ils s'arrêtent à l'entrée d'un bois et regardent la noble demeure qui s'élève devant eux ; ils admirent ses gigantesques proportions.

Le rocher où il s'élève avance deux têtes sourcilleuses qui semblent menacer de leur chute quelques maisons construites sous leur voûte. Le château y est assis fièrement, entouré de murs épais; il brave à la fois la colère des hommes et la fureur des élémens.

En le voyant, l'àme ne doit pas s'attendre à de douces émotions ; l'étranger qui de loin le découvrira ne peut espérer d'y rencontrer le frais visage d'une femme et le charme bienveillant de son hospitalité , mais des hommes aux fronts cicatrisés, couchant dans leurs cuirasses, ne vivant que de l'atmosphère du champ de bataille. — Jugement téméraire ! — Avance, pèlerin , voyageur égaré, chevalier, qui que tu sois, Mathide, la main blanche de Mathikle te versera du vin, et son sourire réjouira ton cœur.

Au pied des rochers la nature est belle , ses formes sont moins effrayantes, la végétation y plaîl à l'œil; — de grandes prairies, des bouquets d'arbres; de larges étangs à moitié couverts del

APFAaiTIOir. i6S

roseaux, d'où s'élèvent des milliers de canards et de bécassines; des collines dont la pente est douce , où s'appuie la cabane des pasteurs ; des bois de charmilles; des ruisseaux qui font mille détours; des champs verts de blés et d'avoines;

des pommiers fleuris on voit tout cela des

fenêtres du château, et l'on oublie qu'on est enfermé dans de i^^ros nuirs entourés d'une centaine de gardes qui portent longues épées.

Un grand poète qui dit si bien de belles choses * prétend que Paris a perdu toute la beauté de sa physionomie par la civilisation. En vérité , je ne puis le croire , tout dévoué que je lui suis; mais nos campagnes, nos vieilles campagnes, avec leurs vieux thriteaiix, ponts-levis, fossés, tourelles, avec leurs grands lacs, les bois, les fougères, oh! — à part les grandes routes, chose fort louable même pour un artiste, — combien n'ont -elles pas à maudire la marche progressive de la raison humaine!

Alathildc, Aloïse et le chevalier Wilfrid étaient donc k l'entrée d'un bois, ils y étaient assis, Williid ;i côté de I^Ialhdde, (pii près d'elle avait Aloise.

M. Hugo, \ol re- On r/ir il J'<in\.

— Eh bien! Éthelred, la vieille femme de la chaumière trouble-t-elle encore ton imagination?

— Non,... mon... frère, répondit - elle en riant ; Mathilde me l'a fait oublier.

— Mathilde!

— Mathilde et mon frère Wilfrid.

— Pourtant ce frère Wilfrid ne peut rien ob. tenir des scrupules d'Aloïse. Voilà douze jours que l'âme de son fiancé est dans le ciel , douze jours qu'elle le pleure, et elle refuse la main de son amant ! Quand la recevras - tu donc , Éthelred?

En lui faisant cette question , il tenait sa main sur son genou ; ils étaient si près l'un de l'autre que leurs bouches furent sur le point de se rencontrer; maisAloïse, qui rougissait, qui était émue, dont le sein s'agitait, détourna la tête, retira sa main et se leva pour aller s'asseoir à côté de Mathilde.

— Quand nous serons mariés , Wilfrid , après mes cinq mois de deuil , si le pape le permet... Mais, à propos, Wilfrid , tu uns point écrit au pape pour qu'il te dégage do tes vœux? Uti inoinc ne peut prendre femme sans sa permission. Il ne se trouverait pas un prêtre qui

AFFARITION. 167

voulût nous marier si nous ne l'avions pas obtenue.

— Cela est vrai; mais qui lui dirait que j'ai été moine?

— Qui lui dirait, Wilfrid! mais cette confession, ne l'apprendrait-il pas de ta bouche?

Wilfrid se mit à rire.

— O mon ami! continua-t-elle, est-ce que l'abbé de Saint-Evroud aurait corrompu ton cœur? toi aussi tu renierais ton Dieu, la religion de tes pères?

— Aloïse, que dis-tu là? s'écria Mathilde; mon frère a été élevé par un saint homme et ce n'est pas au monastère que sa foi a pu être ébranlée?

— Mathilde, tu ne sais pas... le cloilrc... oh ! mon erreur avait été grande!... Il ne faut pas aller au cloître quand on a l'âme innocente... le cloître, IMathilde!... ou y trouve d'anciens chevaliers déguisés qui portent le trouble dans notre àrne, ou y trouve... Puisse Dieu permettre que tu n'ailles jamais au cloître!

— Elhelrcd , répondit Wilfrid avec un grar;d snng-froid, j'écrirai au pape.

— Mais la foi... as-tu la foi, Wilfrid!

AI.OÏSB.

— J'ai foi en Dieu , dans sa puissance , dans sa bonté.

— Ah! Wilfrid, donne-moi la main! je te remercie.

Wilfrid continua : — J'ai foi aussi dans tes regards, dans un baiser que j'ai reçu de toi, dans tes promesses. Ai-je la foi , Ethelred ?

— Oui, mon ami, oui, Wilfrid... Vois-tu, je dois pleurer pendant cinq mois, parce que la loi le veut ainsi, parce que de grands malheurs nous accableraient si je violais cette loi; mais quand tu auras reçu la réponse du pape on nous fiancera en attendant les épousailles.

Wilfrid embrassa les deux amies. C'était l'heure du réveil de la baronne. Wilfrid, leur donnai-l le bras à toutes les deux, prit le chemin du château. A peine avaient-ils fait quelques pas que par un des sentiers du bois ils aperçurent ime femme à cheval qui venait vers eux au galop. En la voyant Aloïse jeta un cri d'effroi, et, se serrant contre Wilfrid, elle devint pâî-e et tremblante. ¥À\e avait recotuui la vieille femme de la cliaumière : cette apparition ne fit naître dans l'âme de Wilfrid aucun sciiliment de crainte, il n'était pas homme à s'épouvanter si facilement, mais une

APrARXTZOK. 169

horreur secrète, un invincible pressentiment chassèrent les pensées auxquelles il venait de se livrer.

La vieille était tout près d'eux : de cette fois, ses bras et ses jambes n'étaient pas nus; elle cjvait sur les épaules un manteau bleu troué, à travers lequel on voyait briller une cuirasse; sa tête se trouvait cachée sous un énorme bonnet, plutôt jaune que blanc, d'où s'échappaient en désordre, sur ses yeux et sur son cou, ses longs cheveux gris. Pour compléter la singularité de cet accoutrement, elle portait une épée, et le fer défendait le poitrail de son cheval; c'était une partie de la dépouille d'un chevalier.

— Je savais bien (jue je vous retrouverais! s'écria-t-elle; nu\s malédictions vou.s suivront partout! — Ah ! vilain chevalier, tu as bravé la mère d'Ecliauffour, tu as meurtri son bras dans ton gantelet de fer! mort, mort pour toi et pour les tiens!

Elle se précipita sur eux. ^^ ilfrid , dont les yeux i:e l'avaient pas (piittéc , .sVjr.pnra avec adresse des rênes du clievil, la renversa à terre, lui ariacha son v\mv. et la brisa devant elle.

ITO AZ.OÏSE. ^

— Maintenant , éloigne-toi , dit-il en serrant les dents, ou demain je te ferai pendre à la porte du château !

— Me pendre ! je te défie, toi et les bourreaux, lâche chevalier! viens, ton poignard se brisera contre ma cuirasse, car c'est la cuirasse de l'abbé de Saint-Évroud que tu avais enterré au pied du gros chêne.

— Misérable , tu as osé remuer la terre qui couvre les morts ! Rends-moi celte armure.

Il se lança sur elle; mais, déjà remontée à cheval , elle fuyait devant lui , le menaçant de loin et bravant sa colère.

ttiin an fapc^ci Urponsf î>u pai^e.

Cet événement fit du bruit au château. On chercha la vieille dans tout le pays, on ne la trouva point. — Il n'y avait point encore de préfet (le police.

Au bout de quelques jours on l'oublia. La vieille n'était plus dans la pensée de Wilfrid lorsqu'il adressa cette lettre à Benoît IX, le père spirituel de tous les fidèles, depuis io33 jnsfpi'à icVs i('(jiK'l avait, lui troisième, acheté le j)ontift'caff dont il revendit sa part.

Wilfrid de Ferîead au pape Benoît IX.

« J'envoie à votre sainteté cent sous d'or » pour qu'elle en use de la manière que son » zèle l'ordonnera, soit en messes, processions » ou jubilés. J'annonce en même temps à votre » sainteté qu'ayant embrassé la vie monacale M pour mortifier mes sens et me rapprocher » plus immédiatement du tabernacle des élus, » maintenant que j'ai fait pénitence, de nom- » breux vassaux me réclament et m'attendent » pour les commander: c'est pourquoi je sup- » plie votre sainteté de rompre les nœuds qui » m'attachent encore au cloître, en me per- » mettant de rentrer dans l'ordre des cheva- » liers. Je compte prendre femme jeune et jolie, » et surtout très-orthodoxe. Je réclame de votre i) sainteté sa bénédiction, et je la conjure de M ne pas nous oublier dans ses oraisons. — Je » lui baise les pieds très-humblement.

» Wilfrid, baron de Ferlkad. »

La réponse ne se fit pas attendre.

J^' pape Benoit IX à ïVllfrid de Ferlead. « Mon fils, que Dieu le récormK'Bse de l'or

LETTRE ATT FAFS , HT aSFOnSB DT7 PAPB. 175

» que tu nous as envoyé. Puisque le cloître t'a » rendu la paix de l'ànje et que pénitence a » été faite de tes erreurs passées, nous te per- » mettons de quitter la robe des moines; tes » cheveux peuvent redevenir longs et bouclés » comme devant. Quant à la femme que tu dois w épouser, nous pensons bien que tu n'es pas » seulement poussé par l'aiguillon des sens^ » mais que tu te proposes la plus grande gloire )• de Dieu. Epouse donc, mon fils; nous ap- » pelons la bienveillance du ciel sur ton lit. » Que ta famille soit nombreuse, et que les » chastes baisers de ta femme suffisent à tes • plaisirs. — Il ne faut pas imiter le mauvais » exemple donné par les rois de France.

» Nous te bénissons, mon fils, et nous te » donnons le bout de notre sandale à baiser. » Le pape Benoît IX, »

(!Iaucl)fmar.

La cérémonie des fiançailles eut lieu le lendemain ; mais plus de deux mois éloignaient encore Wilfrid de la couche nuptiale. Éthelred avait marqué ce terme; c'était un hommage qu'elle prétendait rendre à la mémoire de son fiancé défunt. Cependant lescaresses, les prières de Wiltrid , de sa mère, de Mathilde ébranlèrent sa volonté; elle-même commençait à redouter le danger d'une intimité plus long-temps prolongée. — Ses désirs n'étaient- ils pas d'accord avec ceux de son amant? Est-ce donc une honte de se laire un tel aveu? Femmes, vous le

176 ALOÎSB.

dites, — mais vous dites tant de choses que vous ne croyez pas!

Etheired céda. On prépara une fête brillante. Des habits somptueux, de l'or, des diamans, tout devait embellir la jeune épouse. Mathilde, au bonheur qui les attendait, éprouvait un trouble inconnu; la nature lui révélait ses plus heureux mystères.

On convia à la fête les barons voisins. Le mariage fut annoncé aux vassaux; on envoya des bouquets aux plus jolies de leurs jeunes filles , elles devaient former un cortège d'honneur à l'épousée. Le château perdit de son aspect sombre et redoutable; des guirlandes de fleurs ornaient les façades; des arbres verts s'étaient élevés tout-à-coup au milieu des cours. IjCS hommes d'armes devenaient plus faciles pour le malheureux qui leur adressait la parole. — Le vin coulait.

C'était la veille de la cérémonie. Le château était rempli des barons, des chevaliers et de leurs femmes; les plus belles entouraient Aloïse : plus d'une, sans doute, était jalouse de son bonheur, toutes l'en félicitaient. — La dissimulation est sortie toute armée de la côte d'Adam avec la mère du genre humain.

CAUCHEMi.R.

A la nuit on se sépara. Avant que le sommeil fermât ses paunières, que de rêveries, de pensées différentes! que de chimères dans les tètes de ces jeunes filles qui venaient être témoins... Les mères, les vieux barons, les jeunes chevaliers, tous, tous... ïMais toi surtout, mon Ethelred, mon Aloïse, toi dont la vie est déjà si pleine d'événemens, tu es seule aujourd'hui, ton oreille ne répond à aucune de tes pensées! que tes bras s'avancent, ils ne rencontreront qu'une ombre fugitive , mais demain à la même heure... Oh! quelle vierge n'a tressailli la veille de ses noces en songeant au jour qui doit suivre, à ce premier téte-à-tète, à ces baisers qu'il faut recevoir, à ces caresses qu'il nest plus ])crniis de repousser, à cette agonie de la pudeur qui se rend... Éthelred s'endormit.

€a ^frânonif interrompue.

On attendait l'iieure du réveil de la baronne pour la cérémonie : ce jour là elle dormit moins long-temps. Deux heures après le lever du soleil, ell(î était déjà dans la chapelle, assise à côté d'un prêtre qui recevait sa confession, car elle voulait avoir l'àme entièrement pure, pour donner la i)énédiction maternelle aux époux. Bientôt la chapelle se remplit : d'un côté vinient se ranfj;er les chevaliers et les vieux barons; de l'autre les leuunes et les jeunes filles : ils laissèrent entre eux un espace vide, c'était le chemin de l'autel; Wiltrid et

Éthelred devaient y passer. Les murs de la chapelle étaient tendus de blanc; les jeunes filles avaient des fleurs dans les cheveux , les mères brillaient des plus riches parures. Quant aux hommes , excepté ceux que l'âge avait affaiblis, ils s'étaient couverts de leurs armures, mais la tête nue et une écharpe au bras, symbole de paix et de prédisposition au plaisir.

Le prêtre, à l'autel, attendait les fiancés. Les femmes détournaient incessamment la tête, et, trompées dans leurs désirs , l'impatience se signalait sur de jolis fronts bien purs par une ride légère qui venait un instant l'obscurcir. Les hommes regardaient la voûte de la chapelle, le prêtre , et quelquefois le camp ennemi, — c'est-à-dire les femmes.

Les amans parurent. Une espèce de héraut d'armes, d'huissier, — je ne sais de quel nom l'appeler, les précédait fièrement. — Pour sa taille, ses plumes, sa longue épée, et surtout l'importance de ses manières, il ressemblait assez à nos tambours -majors. Venaient après lui WilIVid et Aloïse, appuyée sur le bras de jNTathildc.

Willrid était [)âle et souffrant , poursuivi par le songe épouvantable de la nuit précédente;

lA CÉRÉMOKIB I2tTEaaOBIFira. 181

mais sa beauté n'en était que plus douce, son regard plus affectueux. Aloïse pouvait s'affliger de cette expression de tristesse; à coup sûr, elle ne devait en être mécontente ni s'en plaindre. Maintenant que le ciel allait sanctifier sa tendresse, que toutes ses pensées seraient pures comme le cœur des anges, elle s'abandonnait au plaisir de le voir si beau, si noble; elle était orgueilleuse des suffrages qu'il entraînait. Elle allait vers l'autel , le cœur plein d'une joie qu'aucun trouble n'altérait. Insensible au murmure flatteur qui s'éleva autour d'elle, Aloïse ne voyait que Wilfrid dans cet enthousiasme d'admiration qu'elle avait excité.

Le chevalier la conduisit aux pieds de sa mère. Aloise s'y mit à genoux; elle reçut sa bénédiction ; et la baronne, l'ayant baisée sur le front: — Va, ma fille, lui dit-elle, va, la parole de Dieu t'unira pour toujours à mon sang.

Les amans prirent place devant l'autel; la cérémonie commença. — Moi, je, suis peuj)le, je l'avoue ; je ne trouve rien de bien beau dans les mariages que la loi seule sanctionne; il me semble qu'il y a dans l'émotion religieuse quelque chose de grand , de beau dont la raison ne jieul se défeniire, ([ue subit tout lioniuie clué-

i8i ALOiSE.

tien OU athée — qu'il se rappelle savieentière — mais qu'il demanderait vainement à l'officier de l'état civil.

Placés l'un près de l'autre , les fiancés ne se voyaient plus : autour d'eux rien ne les touchait ; ils étaient plongés dans cette extase mystique qu'il ne faut chercher ni à comprendre ni à expliquer. Wilfrid ne put y échapper. La religion est le délire des âmes tendres ; c'est un délire qui suit la fièvre d'amour. — Le prêtre et l'autel resplendissaient de lumières; les flambeaux d'argent, les vases sacrés , l'encens, dont la fumée s'élevait en nuages,. •• l'imagination grandissait tout. Dieu ne parut pas avec plus de majesté à Moïse quand il lui donna la loi sur le mont Sinai qu'il ne parut aux fiancés dans l'étroite enceinte d'une chapelle du château.

La cérémonie touchait à sa fin. Wilfrid et Aloïse se prosternèrent sur les marches de l'autel. Le prêtre s'approcha d'eux, il leva les yeux au ciel, et les admit au banquet, où tout le sang d'un Dieu fut répandu. Maintenant un mot va lier pour toujours les destinées des fiancées.

— Mon fils, tu la prends pour épouse? tu la

LA GÉBÉmOMIE HCTSRaOMrCE. 18S

protégeras contre ses ennemis? tu la conduiras dans la voie du Seigneur?

— Oui.

— Et toi, ma fille, consens - tu à vivre son épouse fidèle et soumise?

On n'entendit point la réponse. Un cri épouvantable partit de l'entrée de la chapelle , et un chevalier tout armé, tout couvert de sueur et de poussière, se précipita au milieu des assistans ; il arracha avec violence son casque et sa visière , et laissa voir un œil égaré et des cheveux en désordre.

— Aloïse , me reconnais-lu?... Et toi, moine perfide , lâche chevalier deFerlead, me reconnais-tu?

C'était Guiscard. — Aloïse ne crut vraiment pas à sa présente réelle ; elle s'imagina que son ombre sortait du tombeau pour la punir et la tourmenter. Terrifiée, anéantie, elle tomba sans mouvement sur les marches de l'autel.

Un silence d'iiorri ur succéda aux paroles menaraiitesdefiuiscard. Aiorfiunevieillefemme parut sin- le seuil de la poite, et riant, d'un rire infernal, elle s'erihiit avec i:i rapidité de l'éclair, laissant tons les spectateurs stupéfaits de cette singulière apparition.

184 ALOÏSB.

— Barons et chevaliers normands , dit Guiscard, je déclare que Wilfrid de Ferlead est un troitre indigne de porter une épée ; je déclare qu'il a usé de maléfices pour séduire la comtesse du Sapp et l'enlever à mon amour. Mais la cérémonie n'a point été terminée; je viens la réclamer, elle est ma fiancée.

— Barons et chevaliers, dit à son tour Wilfrid les yeux bjillans de colère, les veines du front gonflées, je jure devant Dieu que je croyais le chevalier Guiscard blessé à mort dans la dernière bataille; mais il n'a aucun droit sur la comtesse du Sapp, car elle est anssi ma fiancée, et la voilà presque mon épouse.

— C'e^t vrai! c'est vrai ! s'écrièrent les barons et les chevaliers.

— Eh bien ! soit, répondit Guiscard, je ne m'y oppose pas. Voilà mon gant, que Wilfrid le relève s'il a du cœur; demain le fer décidera entre nous deux!

Wilfrid s'empara du gant avec frénésie. — l)tMiiain,ciieva!ier(iuiscnr(l, j'espère te prouver que Wilfi-id de Terlead ne refuse pas Thospitalité à ceux (jui la demandent avec tant de politesse.

LA CÉaÉMOlfXS ZkTEaBOHFUB. 18S

Il lui dit quelques mots à l'oreille, etGuiscard, lançant un dernier regard sur Aloïse, partit en s'écriant; — Elle me sera rendue!

Ctt Cl)ambre nuptiaU.

Aloïse rouvrit les yeux aux dernières paroles que se dirent les deux rivaux; elle les vit s'approcher Tuu de l'autre, elle comprit les paroles qu'ils s'étaient dites. Emportée par ses craintes, elle se leva pour les joindre et les séparer; Malhilde la retint. Pleurs, gémissemens, cris douloureux , paroles entrecoupées , tout se succéda sans ordre; ellr an-acha les Heurs dont sa tète était ornée, elle déchira son voile. — Les convives, qui étaient venus au château pf)Ui- une fête, se lirciit abaisser le pont-levis et regagnèrent Icms manoirs.

La famille resta donc seule dans ce château tout à l'heure si bruyamment agité: trois femmes, une mère, une amante, une sœur, pleuraient ensemble autour d'un chevalier dont le cœur n'était troublé que de leurs ennuis.

Baigné des larmes dont il était l'objet, entouré de ces femmes chères à tant de titres, il avait presque retrouvé la sérénité d'âme dont un vague pressentiment l'avait privé avant l'arrivée de Guiscard. Il leur disait : — Cessez donc vos pleurs; ils me font injure. Me croyezvous un chevalier qui portait une épée pour parade? Vous le savez, ce n'est pas moi qui le premier l'ai tirée du fourreau. — Aloïse, ne pleure plus; — je reviendrai, je reviendrai vainqueur, je t'en fais le serment.

— Oui mais tu reviendras couvert du

sang de mon fiancé...

— Aimerais-tu mieux que le mien fût répandu?...

— O mon ami! s'écria-t-elle en se jetant

dans ses bras; mais, un peu confuse de ce niouvem<^nt, elle s'éloigna de quelques pas : — Wilfiid, Dieu m'est témoin que je donnerais ma vie pour la tienne; mais Guiscard était aussi fiancé, et je lui suis parjure.

lA CHAKBRB NTrFTIAr.E, 189

— Non, Éthelred , non, ta l'as vu comme moi porté sur un brancard au milieu des sanglots de ses soldats; n'as-tu pas entendu les cris qui annonçaient sa mort? Il était mort pour toi , Éthelred, pour tous deux; tu étais quitte avec tes sermens.

— Il me semble que tu as raison, réponditelle; et ponrtrtîU si tu es vainqueur et que lui... Je l'aimais, Wilfrid , je l'aimais comme un frère...; s'il ne m'avait demandé que mon amitié! Demain il sera étendu sans vie, sans

que ses lèvres puissent dire une parole, une seule parole de pardon à celle qui tut si longtemps sa sreurî O Wilfrid! prends pitié de

moi! Mais non! si c'était toi qui allais

succomber! Wilfrid, défends -toi; prometsmoi de te défendre... Grand Dieu! cette main brûlante peut donc tout d'un coup devenir froide et glacée, ces yeux se fermeraient pour toujours, et mes baisers ne les ranimeraient pas!

Ses pleurs redoublèrent, sa voix fut étouffée par les sanglots.

— Mon (ils, (lit la baronne, je suis vieille, infirme, je n'ai que toi pour protecteur, tu m'as long-lenips abandonnée, et maintenant

190 AZ.OÏSB.

que je viens de te retrouver, faudrait-il donc te perdre sans retour? Jure moi que tu triompheras !

— Mon frère, dit à son tour Mathilde, n'écoute pas Aloïse ; ce chevalier ne mérite aucune pitié. Vraiment, il lui convenait bien de prétendre à la main d' Aloïse; sa figure est repoussante! Frappe-le, mon frère, et reviens promptement nous consoler.

A ssurément ces conseils étaient inutiles : Wilfrid , en acceptant le combat qu'un étranger lui offrait , avait peu de disposition à se . montrer généreux aux dépens de ses jours. D'ailleurs il était amant, cet étranger était son rival, l'intérêt de son amour et de sa sûreté personnelle lui faisaient une loi de ne pas ménager ses coups.

La nuit les sépara. Mathilde rentra dans la chambre de sa mère , où elle couchait à côté

d'elle. Aloïse hélas! son appartement avait

été embelli dans la matinée pour qu'il fût plus digne de recevoir les nouveaux époux. Lorsqu'elle s'y vil seule! entendez-vous bien , seule? que de rêves évanouis, que de chimères brisées contr<; la réalité! Elle se les rappela toutes. Assisesur le lit, la tète penchée sur son

LA CBAMBaS KUFTIALE. 191

sein , elle redemanda à son imagination ses brillantes illusions. C'était là queW ilfVid devait venir le même soir là, que sans crime elle pouvait tout accorder à son amour; et alors elle songeait à la manière étrange dont ils setaient rencontrés, à cette intimité du cloître si heureuse, où l'amour parlait le langage de l'amitié, où, sous le nom de frère, l'amour se faisait entendre au cœur de l'amanle. Que de mystère dans sa tendresse, que de respect dans sa passion ! Le jour était arrivé où le prix en allait être payé, partagé... Moine, il était le plus séduisant des hommes; sous le casque, le plus beau des chevaliers. Elle se retraçait toutes les grâces de sa personne , elle s'enivrait au feu des baisers qu'elle en avait reçus; son cœur battait rapidement, ses joues s'animèrent, l'uyez, fuyez, douces pensées, songes de bonheur! demain, demain les premiers rayons du soleil éclaireront... Oh! non , grand Dieu ! tu ne, le permettras pas.

Elle se mit à genoux et adressa au ciel une fervente prière. En se relevant, elle se trouva moins tourmentée : .sa douleur était plus calme, iille enleva ses vétcmens et les rangcîi à loin' |)lace accoutumée. Je ne dis pas

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qu'aucun regret ne soulevât sa poitrine à mesure que chaque voile , en tombant , découvrait un des trésors de sa beauté. Ce n'était pas avec ce silence tranquille qu'elle attendait les apprêts du coucher le jour de son mariage ; mais, hélas ! ce mariage avait été i;»terrompu , un seul mot restait à dire , et ce mot elle n'avait pas eu le temps de le prononcer.

Son dernier vêtement était tombé, aucun voile ne cachait plus son sein , une robe légère lui descendait au genou , ses jambes étaient nues , elle s'approchait de la lampe pour l'éteindre la porto de la chambre s'ouvrit,

Wilfrid entra.

A cette vue elle allait jeter un cri de frayeur; Wiltrid lui ferma la bouche en y plaçant ses doigts.

Elle s'assit sur son lit, la tête cachée dans ses deux mains ; Wilfrid s'assit à côté d'elle. Étonné , confus de sa position , il se taisait , il n'osait jeter les yeux sur elle ; il craignait l'effet de ce regard .

— Éthelred , dit-il après un assez long silence, no crois pas que je vienne abuser de l'hospitalité, de l'amour... mais demain.

LA CSABURE MUFTIAXE. 19S

— Oh! oui, demain! s'écria-t-elle en levant la tête, qu'elle baissa aussitôt; parle, que veuxtu de moi?

— Ethelred , nous sommes mariés!

— Non, Wilfrid; tu...

— Aux yeux du monde; mais aux yeux de Dieu , aux cieux , Ethelred ! ce mol , que tu n'as point prononcé, n'était-il pas sur tes lèvres , dans ton cœur ?

— Wilfrid , quand j'ai pense- que le chevalier Guiscard était mort, je pouvais, je désirais le prononcer; mais en se présentant devant moi , il l'a arrêté sur ma bouche , car c'est à lui qu'ont été faits mes premiers sermens ; sa mort et sa volonté scult; devaient m'en délier.

— Mais tu penses donc qu'un jour tu deviendras la femme du chevalier Guiscard? Tu recevrais sa main teinte de mon sang!...

— Wilfrid! Wilfrid! répondit -elle avec anxiété , tu veux donc me faire mourir ?

— th bien! si tu ne dois jamais appartenir à Guiscard, quels vains scrupules m'opposestu? Ah! laisse à ton amour le soin de prendre ma défense. Oh! si demain...

— Wilfrid, Wilfrid! s'écria-t-elle en levant vers hii ses yeux remplis de larmes.

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