‹ Aloïse (volume 2)Chapitre 18 sur 23 · II. li · texte numérisé non relu

II. li

194 ALOSSE.

— Mourir sans avoir obtenu de toi la récompense de tant d'amour, de mes derniers regards le voir se rire de moi et me dire : — Elle me sera rendue!

— Wilfrid, Wilfrid!... Elle s'appuya sur son épaule , toujours pleurante,

— Si tu étais à moi, si une barrière insurmontable te séparait de lui! Veuve du vaincu, le vaincpieur n'oserait te montrer un visage odieux; sur mon lit de mort, je serais plus heureux que lui.

— Dieu nous punit, Wilfrid, d'avoir violé sa loi.

— Dieu ! ne nous a-t-il pas bénis ?n'a-t-il pas reçu nos promesses, nos sermens? Crois-tu que le ciel soit jaloux du bonheur de deux amans? Ah! ne t'éloigne pas, reste près de moi, Éthelred. Je m'étais fait une image si brillante de cette soirée ! que de projets j'avais formés! Là, je devais recevoir ses premiers baisers! là, Je frémissement de ton sein...

— 0 Wilfrid , séparons-nous !

— Que ton sourire était doux et malin, qu'il...

La tête d'Éthelred s'abaissa sur le bras de Wilfrid. Les oscill.Uions de son sein étaient ir

LA caAKBBB IfUPTIAUi 19S

régulières comme ses soupirs; un nuage était tomi)é sur sa vue... L'amour pouvait à présent tout lui demander.

— O mon amie, prends courage, relève ton front, que tes yeux regardent mes yeux! c'est de toi que je veux l'obtenir et non de ta faiblesse.

— Wilfrid , que Dieu ait pitié de moi ! commande à ton épouse.

Qui pourrait redire les délices, les tourmens de cette nuit délicieuse? Epoux heureux qu'aucun danger n'inquiète, qu'aucun remords ne trouble, que vos transports sont misérables! Votre premier rendez-vous est déjà une nuit de mariés, votre lune de miel finit avant d'avoir commencé.

Femmes qui me lirez peut-être, vous dont la pudeur se proclame farouche, n'allez pas médire d'Aloïse, car, je vous le déclare, si jamais une de vous se trouve à pareille heure, à pareil lieu, avec l'amant cher à son cœur et qu'elle se soit retirée vierge de ses embrassemens, je vous le déclare, qu'elle ne s'en glorifie pas, mais qu'elle en remercie cet amant ou (juclle le punisse, car je ne saïu-ais décider ici lequel des deux lui est dû. — La verlu! c'est

Id6 ALOÎSE.

plus qu'un nom sans doute , mais c'est un at ■ tribut du cœur humain périssable.

Aloïse mêlait des pleurs à ses caresses, de l'ivresse des sens elle passait tout-à-coup à l'anxiété la plus vive, et ses paroles devenaient tristes , douloureuses , saccadées. Ce terrible soleil du lendemain , elle croyait îe voir se lever avec des rayons de songe ; elle entendait le cliquetis du fer, les boucliers étaient fracassés, les cuirasses rompues , l'épée se frayait un passage dans la poitrine , — cette poitrine où elle appuyait maintenant sa main. — - Elle tremblait, elle s'arrachait des bras de Wiifrid, mais elle retombait près de lui, mourante, respirant à peine, et elle retrouvait sous ses baisers la vie et les illusions du bonheur.

Fatiguée, elle s'endormit; son sommeil fut paisible sur le bord de l'abhne, son amour se reposa dans le plus doux songe. La nature lui devait cela, et d'aillenrsn'avez-vouspas entendu raconter qu'un voyageur monté sin- un frêle bateau, s'étant abandonné imprudemment au cours d'un de ces fleuves d'Amérique interrompus par d'immenses cataractes , s'aperçut qu'il luttait vainement contre la rapidité du torrent; qu'alors il s'enveloppa dans son man-

tA CHAMBaC nUFTIALE. 197

teaii , rêva les yeux des filles d'Europe, et fut englouti dans le gouffre au moment où ses jèvres... Il ne se réveilla pas; son rêve fut seulement interrompu. — Aloise se réveillera. — Qu'importe pour l'heure présente?

Wilfrid se réjouit de sa sérénité , il contemple avec délices cette belle tête qu'aucun chagrin n'altère plus; il sort avec précaution de la couche, il est debout, prêtant l'oreille au moindre bruit; approchant sa bouche de la bouche d'Aloise, il respire son ame. .. Plus d'une fois il songe à se retirer , mais le jour n'est pas encore venu, et que fiiire du temps qu'il va passer loin d'elle en attendant l'heure du combat ? En voyant son sein qui s'élève et s'abaisse , une fièvre brûlante le transporte, sa raison s'égare; il va l'entourer de ses bras, la réveiller peut-être...

Mais le jour commence à paraître, la lampe pâlit H ses premières lueurs; il s'éloigne à pas lents, regardant derrière lui. La porte s'est ouvert(^, il a entendu un soupir, il revient... Les traits d'Aloise sont toujours tranquilles, ses paupières sont fermées... — Adieu, <lit-il, adieu!... et il se penche vers elle... .\loïse , je puis mourir, mais je ne pourrais pas me séparer de toi.

Ce Huel.

Il referma la porte sans le plus léger bruit, et il descendit silencieusement à la salle d'armes, où les premiers rayons du soleil se brisaient déjà sur les casques et les cuirasses suspendues aux jMliers. — Par un effort sur luimême, il refoula pour un instant ses souvenirs au fond de son cœur, rt il cxatnina altontiNCMU'ul, sans trouble, sans j)alpilalion , les arinuns diverses. Il en essaya denx : n'y trouvant pas ses mouvemens assez libres, il e:i détacha une troisième et l'endossa; ensuite il parcourut ses longues écuries, il y passa en revue,

SOO ALOïSE.

l'un après l'autre, ses chevaux, qu'à coups de fer de lance il fit lever de leur litière , où la plupart dormaient encore. 11 choisit le plus frais , celui qui hennit avec le plus d'ardeur , le toucha doucement de la main sur les flancs, comme si en le flattant il eût voulu l'engager à se bien conduire. Le brave animal y fut sensible et comprit peut-être ce qu'on lui demandait, car il releva la tête fièrement et bondit avec de joyeux transports sous ]e chevalier.

Wilfrid était tout prêt. Avant de quitter le château , il alla sous les fenêtres de la chambre nuptiale; il y resta quelques instans, et crut voir une ombre se dessiner sur les vitraux. Tout son corps en frissonna; mais cette illusion fut promptement dissipée; et, jugeant qu'Aloïse dormait encore , que peut-être un rêve heureux lui souriait, l'amour, qui est un peu égoïste, murmura seulement : — Elle dort, et moi!... Ah! puisse ton sommeil durer toujours si je ne dois pas revenir, ou bien que, vainqueur, mes baisers la réveillent !

Il fit tourner son cheval, et se dirigea vers la porte principale du château, non sans avoir profondéniont soupiré et maudit la coutume qui portait les hommes à s'entretucr. — Cette

^B DDBZ.. 201

coutume , il en était l'esclave , l'esclave forcé ; il n'y avait pas d'exemple qu'un chevalier de haut lignage eût reculé devant un combat, soit à la lance , soit à l'épée.

Les gardes étaient à la porte; ils saluèrent respectueusement le seigneur du manoir et abaissèrent le pont-levis pour lui livrer passage. Aucun d'eux ne le suivit ; défense en fut faite. Il s'achemina donc seul vers le lieu du rendez-vous; c'était seul aussi que Guiscard y devait venir. — Duel à mort! pour témoins le ciel et les rochers. Wilfrid traversa le bois où la vieille de la chaumière s'était montrée depuis son retour; il traversa encore une longue bruyère, et au pied d'un rocher, sur une plateforme oblongue , il s'arrêta.

Guiscard n'était pas encore arrivé. C'est le moment critique celui-là, le moment où le courage factice s'évanouit, où sans bruit, sans tunudte, sans quelque chose qui fasse bouillonner le sang, le cu'ur se refroidit dans l'attente, où la mort se montre telle qu'elle est , sans joyaux sur la tête, sans fleurs à la main. L'ciHiemi qui vous a outragé ne vous présente pas encore un visngc odieux; ce n'est plus lui que vous voyez, mais le fer que son bras sait

102 A&oisa.

manier, ce fer en vain, par mille ruses d'escrime,

vous l'avez trompé, il vous frappe enfin et

puis vous regardez autour de vous; la nature est belle, tout y est vie, force, espérance , verdure des champs , feuillage transparent des arbres, azur du ciel vous apparaissent à travers le corps décharné d'un squelette. Qu'avez-vous fait maintenant de votre colère? Je vous dis que si vous n'êtes pas franchement courageux , un enfant de la race des braves , vous pâlirez, et que... Non, vous ne fuirez pas; c'est une sentence qu'il faut subir bon gré mal gré , comme celle qui vous condamne à l'échafaud, et le juge qui l'a prononcée c'est l'homme, et vous vous battrez, mais semblable au criminel en vous laissant traîner par votre bourreau.. Oh! si vous étiez philosophe, la scène changerait. Wilfrid, par exemple, sait ce qu'est la vie, ce qu'elle vaut, ce qu'on perd en la perdant; il la défendra sans peur aucune, sans colère, sans passion, car c'est lui bien dont il aime à jouir, mais dont il ne sentira jamais la privation. Aussi, pendant qu'il est .seul sur la plate-forme, la mort, qui fait craquer ses ossemens autour de son cheval , n'altère pas un seul de ses regards. 11 rêve les bai-

Page 1