‹ Aloïse (volume 2)Chapitre 19 sur 23 · IB DUM.. 20S · texte numérisé non relu

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sers, le délire de la nuit passée, c'est Aloïse... le murmure des roseaux, c'est Aloïse; Thorisou qui s'égaie au lever du soleil, c'est Aloïse; les oiseaux qui le chantent , Aloïse. Il a encore sa vie tout entière, il n'aura rien mis en jeu : quand les lances presseront les boucliers, quand les épées tomberont sur les cuirasses , n'en sera-t-il pas temps alors! Jusque-là jouir du moment est chose sage et logique.

Mais voilà Guiscard, son cheval a déjà l'éperon dans les flancs, il s'avance au galop; WiUVid se précipite au même instant à sa rencontre; mais si vite que son cheval l'entraîne, il ne l'empêche pas d'entendre audessus de sa tète un rire satanique, et d'un re«^ard il a reconnu sur les rochers la vieille dcTla chaumière, entourée de six femmes vieilles et hideuses comme elle. — Fille du diable , que me veux-tu donc? lui cria-t-il.

Les chevaux se sont rencontrés, ils roulent à terre, et les chevaliers , qui sont tombés en même temps, ne se relèvent plus.

\h! mes hlles, je vous l'avais bien dit;

il y a à faire , descendez avec moi.

Mais, C.alud , lui répond une des vieilles,

est-ce que tu ne crains pas leur poignard ?

— Leur poignard ! s'écria-t-elle en leur lançant un regard de mépris; qnand je vous ai dit qu'ils danseraient demain au sabbat, estce qu'ils peuvent manier un poignard? Allons, venez.

IjCS vieilles n'obéirent qu'avec répugnance : soumises à l'ascendant de Gulud, elles n'osaient résister à sa volonté, et la suivirent.

— Quant aux chevaux, ils n'ont pas un souffle de vie; mais voyez, n'est-ce pas pitié que de mcchans hommes tuent de si belles bêtes?

La sybille flatta les deux animaux de sa main rude et calleuse. Elle s'approcha des chevaliers avec une espèce de rage, les poussant du pied pour les retourner, car ils avaient la face collée à terre; elle arracha leurs casques et leurs visières, et, quand elle découvrit les traits de Wilfrid , elle se mit à danser autour de lui avec des gestes insultans.

— Beau chevalier, viens donc serrer le bras de la vieille et lui écraser les os dans ton gantelet de fer!... Ah! beau chevalier, tu ne m'avais pas appelée à pareille fête! Gulud vient sans qu'on l'invite.

Elle s'empara des mains des autres vieilles.

LE QUEL. flOS

— Une ronde, mes filles, une ronde pour respirer le fumet de leur sang! Mais prenez garde de heurter le corps de ces pauvres chevaux.

Les vieilles dansèrent en chantant des paroles que je ne pourrais écrire ni vous lire sans prompte cortfession, et j'ai l'habitude de n'approcher du tribunal de la pénitence qu'une fois l'an.

Guludenfin commanda une halte; les vieilles^ à son exemple, se mirent à dépouiller les chevaliers. Tous deux étaient frappés dans la j)oitrine; le fer de la lance avait traversé la cuirasse.

— Ah! mes fdles, ils étaient beaux tous deux, dit Gulud quand ils furent complètement nus. Le chevalier Guiscard devait être le plus fort; il a les bras, les cuisses deux fois plus gros que l'autre.

— Oui, mais l'autre était phisjuli. Ahl mes filles, regardez donc comme il était bien fait', quelle fine taille ! les belles épaules blanches!

— Tais-toi, llnijoiide! cria la (iulnd; c'est lui (]iii m'a écrasé le bras. C^e sont [}onrIant là ses doigts, ses mêmes doigls. Tenez, mes filles,

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voyez comme je les tourne! Ah! beau chevalier....

Elle s'éloigna , puis elle jeta un grand cri.

— Mes filles, il faut les emporter avec noua; ils nous serviront à opérer des charmes. Je couperai sa main, celle qui m'a brisé les os^ je la rôtirai sur des charbons; nous l'enduirons de poix -résine, et nous la ferons brûler au chevet du lit d'une fiancée.

Une autre vieille arriva : elle dirigeait un cheval qui traînait une charrette.

— C'est bien, Ratille, c'est bien, tu m'as

entendue. Arrête là, Ratille, arrête là

nous allons charger ces deux corps dans la charrette. Eh bien ! aidez-moi donc!

Elles y placèrent assez facilement Wilfrid ; mais Guiscard, dont la taille était colossale, leur donna plus de mal; leurs efforts réunis en vinrent à bout.

Quand Gulud les vit côte à côte : — Mes filles, dit-elle, vous n'avez jamais pu trouver d'iiommes qui veuillent vous épouser; moi, je vous donne deux maris. Toi tu coucheras avec le gros, loi avec le gentil , mais il n'aura qu'une main i)oui te caresser ; je commencerai par

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prendre celle dont je veux faire un cierge nuptial.

Elle poussa un éclat do rire si extraordinaire que les commères elles-mêmes en furent effrayées.

— A présent, mes filles, tout cela est bien. 11 faut laisser ici les boucliers, les cuirasses: quand ils verront cela, ils se mettront à genoux et ils invoqueront le grand saint Michel contre le diable, mais le diable se moquera d'eux, mes filles.

Elle flatta une seconde fois les chevaux, les embrassa sur le cou; puis, jetant un regard de défi autour d'elle comme si elle eût voulu braver la nature entière: — Partons! s'écriat-elle.

Cfô lifui; ôofurs.

Six mois s'étaient écoulés depuis cette tragique aventure. La baronne de Ferlead était morte, moitié de vieillesse et moitié de chagrin; mais Aloïse et Matliilde, toutes deux jeunes et pleines de force, avaient mieux résisté à cette rude épreuve , et , quoique les larmes qui coulaient sur leurs joues en eussent d'abord terni l'éclat, déjà cependant la rose y reparaissait avec cette Iraîcheur dont elle lifillc, lorsque les premiers soleils du printemps ont écliaulTé s;i tij^e eu la dépouillant II. i4

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du blanc manteau de frimas que l'hiver y a déposé.

Il n'est point d'éternelles douleurs — si l'on en excepte les rhumatismes et la goutte; — les maladies du cœur sont ou mortelles ou soumises à une prompte guérison; c'est une loi de la nature contre laquelle ne peuvent rien les plus héroïques traités de sentimentalisme.

Aussi Aloïse et Mathilde , qui avaient été foudroyées par la vigueur du coup, se relèvent peu à peu. Insensiblement elles se remirent au statu quo de la vie habituelle , et elles en étaient justement à ce statu quo six mois après l'enlèvement du corps du chevalier par les trois sorcières.

Elles avaient quitté la grande salle du château où elles venaient de terminei" le repas du matin , et elles étaient maintenant assises près de la fenêtre unique de la chambre d'Aloise. De cette fenêtre la vue s'étendait au loin et découvrait l'immense paysage de bois , de montagnes, de vallées et d'étangs qui se déroulait autour du manoir de Ferlead. Elles contemplaient ce j)aysage avec un muet enthou-

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siasme, et, permettant à leur imagination un voyage dans les espaces imaginaires, elles bâtissaient en architectes habiles ces châteaux chimériques que, par une raison à nous inconnue, l'histoire a placés sous la domination du roi le plus virtuellement catholique de la vieille Europe.

Un nuage gris passa devant le soleil , dont la vapeur épaisse jeta comme un voile sur le mouvant tableau auquel les deux amies trouvaient tant de charmes, les ramena tontes deux au sentiment de leur présence respective, et le silence qu'elles avaient gardé jusqu'alors fut subitement interrompu.

— Hélas! dit Mathilde en tirant de sa poitruie un profond soupir, hélas I ma bonne >œur, c'est pourtant par une belle journée :oinm(î celle-là que notre noble IVère a dis- )ani.

Aloïse soupira douloureusement, et une arme mouilla sa blonde paupière.

— Et dire que jamais on n'a pu savoii- ce

[(u'il était devenu, (pi'aucun indice Oli l

lus j'y songe , ma sœur , et plus je suis por-

âl2 ALOÏSS.

tée à* croire que votre fiancé Guiscard l'a fait lâchement assassiner.

— Non, ma sœur, non, cela est impossible; Guiscard est un brave chevalier, et quand je serais certaine que sa main m'a privée de mon époux , je n'en rendrais pas moins témoignage à son honneur.

— A merveille , répliqua Mathilde d'un ton piqué, je n*attendais pas moins de vous.

— Et pourquoi? Veux-tu que je sois injuste envers lui , Mathilde ? Qu'ai-je à lui reprocher? n'a-t-il pas toujours été mon protecteur? Avant de connaître ton frère avais-je un autre ami sur la terre? O! Mathilde, j'ose jurer devant Dieu que , dans aucune circonstance, Guiscard ne s'est conduit qu'en loyal chevalier. Non, il n'a point lâchement assassiné ton frère Wilfrid, mon cher époux; mais croyons plutôt que tous deux ont été victimes d'un ennemi commun , et, loin d'accuser l'un du malheur de l'autre, plourons-lcs tous les deux, car ils reposent sans doute dans la même tombe, si on ne leur a pas refusé lus honneurs de la sépulture.

LES DEUX SOBOafi» S 15

— Tu dis peut-être vrai , répondit jNIathilde à moitié convaincue.

Et les deux amies s'étant embrassées continuèrent à regarder le magnifique paysage que dominait le château de Ferlead.

Une j^furc î)f cjavîïf.

Pendant que Malhilde et Moïse s'en! retenaient ainsi de ce duel si mystrrieiisenient terminé , il y avait à la porte du château une conversation qui roulait sur le même sujet.

T/un des interlocuteurs était un vieillard que l'âge n'avait point encore courbé, mais ,sur le front duquel il avait iinj)rimé son inel- FaraMe sillon; sa figure un peu rude, balafrée par [dusieuis ble.-sures aujouid'liui bien cicatrisées, dénotait une certaine franchise toute martiale, ilont l'expression inspirait à la (ois le respect et la confiance; ses épaules étaient

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fortes et larges , et toute sa personne , quoique maigre et décharnée, annonçait une vigueur peu commune, à laquelle les années n'avaient encore rien ôté. Il était équipé d'une armure complète; seulement sa visière était levée et sa lance au repos. Ses dispositions, naturellement belliqueuses, semblaient être devenues les plus bienveillantes du monde. — C'était la paix sous les armes.

En face de lui, sur la herse du ponl-levis, se tenait assis un autre vieillard moins chargé d'années, quoique le fardeau eût davantage incliné sa tête vers la terre. C'était bien certainement une des plus joyeuses figures du onziècle siècle; le sourire]en avait tellement contracté les muscles et s'y était si bien logé, qu'on pouvait l'y croire établi à perpétuelle demeure; il avait encore tous ses cheveux , sur lesquels soixante hivers avaient déposé leurs frimas; il ne portait ni épée ni lance; ses membres n'étaient point accoutumés à semblable bagage ; d'ailleurs le costume dont il était revêtu révélait une autre destination que celle d'aller pourrir un jour sur quelque champ de b.UailIe; il était enveloppé d'une grande robe bhinchc dont l'extrémité infé-

UKE BBVRE DE GARDE. ?17

rieurc aurait balayé la terre, sans la précaution avec laquelle on l'avait relevée et attachée au cordon annulaire qui formait lu ceinture du personnage.

Ces deux interlocuteurs, que vous avez sans doute reconnus à ce portrait d'une incontestable fidélité, ne s'amusaient pas à contempler les pittoresques alentours du château de Ferlead , comme les deux amies dans la chambre nuptiale, mais un succulent filet de chevreuil , arrosé , non pas d'un filet d» malvoisie, car en ce sens filet veut dire petit ruisseau; mais un succulent filet de chevreuil, arrosé par un fleuve de malvoisie, occupait leurs facultés d'une manière presque exclusive, ne permettant à la conversation de marcher qu'avec de longues et fréquentes interruptions.

— Alors, comme vous le dites, naon brave frère, il paraîtrait que ce troisième flacon est d'une qualité supérieure à celle des deux autres qui l'ont précédé, demanda avec un air de sérieuse conviction le moine qui tirait un quatrième flacon d'un immense panier où deux autres étaient encore couchés à côté d'une belle oie normande.

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— Hum ! hum ! répondit le soldat après avoir bu d'un seul trait le vin qui lui était présenté; hum! oui effectivement, je crois que celui-ci vaut encore mieux.

— Le vin se fait bien dans les caves du château , répliqua le frère , et Dieu , — signezvous , mon frère , — Dieu a permis que la récolte ait été assez abondante cette année ; et il en était besoin, mon frère, car, premièrement, les lanciers du comte Roger, et, après eux , ♦les soldats de notre jeune duc, ont fait une terrible saignée. Pourtant Guillaume défendit le pillage, et quoique les frères eussent pris les armes contre lui , il leur pardonna à tous et leur donna pour abbé im de ceux qui étaient au nombre de ses ennemis les plus acharnés. Il est vrai que le duc était si occupé auprès d'un chevalier qui s'était battu avec le comte Roger, ce brave chevalier qu'on croyait tué, qu'on avait enseveli et qu'on allait enterrer tout vivant s'il n'eût jeté un cri si haut

si haut Eh bien! vous ne parlez pas, mon

frère Anguerrand ? Hein! un verre de ce cinquième flacon qu'en dites-vous?

— Iluui! hum! je pense qu'il est vraiment préférable.

TOE aaVWE BB OA&DE. ^9

E*, sans ajouter une parole, il vida tranquillement le cinquième flacon; puis, reprenant ses armes, faisant quelques pas en avant et en arrière, il s'approcha d'Audibert Plectran et lui dit avec un air mystérieux :

— Le chevalier Guiscard n'est pas mort j il reviendra.

— Et le frère Wilfrid? demanda Audibert.

— 11 ne m'en a rien dit, répondit Anguerrand en montrant une petite image de la Vierge, en plomb, à peu près semblable à celle que porta plus tard à son chapeau le véritable vengeur du peuple, le bourgeois Louis XL

— En vérité, mon frère, c'est une chose bien étoimante que la manière dont ces deux braves jeunes gens ont dispai u : il faut que le diable ait surpris leur âme en état de péché mortel, et, à la tète d'une vingtaine de démons, se soit emparé de leurs personnes; car il en fallait bien vingt au moins pour réussir: à lui seul il n'eût osé lien enlreprendn'.

— Tu n'as jamais dit plus vi-ai, répondit Anguerraud.

— Pourtant, répliqua Audibert Plectran, Satan est doué d'une force corporelle bien extraordinaire. Avec le doigt de la main gauche il a couché sur le dos un des plus braves frères de l'ordre de Saint-Evroult, et ce fut lui bien certainement qui terrassa le digne abbé de Toni dans un des corridors du monastère.

— «• Oui , oui , frère Audibert , mais le chevalier Guiscard n'avait rien à craindre de ce diable-là.

— Hein ! murmure Audibert en se signant , est-ce qu'il aurait quelque communication avec l'esprit infernal?

— Pas plus que vous et moi, mon frère; mais si vous m'en croyez, nous boirons ce dernier flacon à sa santé, car je suis bien assuré que le chevalier Guiscard, mon noble maître, est encore au nombre des vivans.

Le panier qu' Audibert Plectran avait apporté pour charmer l'ennui de ces heures de garde, que le temps, qui toujours fuit, semble prolonger à plaisir; ce panier, dis-je, — et quel panier! — ne contenait plus rien des provisions dont il avait été rempli. La garde

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d'Anguerrand finissait , un autre soldat s'avançait déjà pour le remplacer, lorsque les deux amis virent se diriger vers eux un groupe de cinq personnes.

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